13 mai 2013

Severed : destins mutilés


Amatrice des titres indé et de leur qualité, c’est avec joie que je plonge dans la lecture de Severed, comic horrifique publié outre-atlantique chez Image Comics, avec aux commandes Scott SNYDER et Scott TUFT au scénario et Attila FUTAKI au graphisme, et édité il y a peu chez Urban Comics, sous le label Urban Indies.

L’histoire se passe dans les Etats-Unis des années 90.
Nous suivons la vie de Jack Garron, qui nous paraît de prime abord assez banale mais qui, très vite, prend un virage à droite sur un sentier beaucoup moins attrayant. La vie de ce jeune a été bouleversée lorsqu'il n'avait que douze ans, alors qu’il découvrait dans le grenier de sa maison un coffre contenant une photo et un violon. C’est à partir de cet instant qu’il sut que sa vie n’était jusqu’ici que mensonge et qu’il était le descendant d’un certain JP Brakeman, violoniste à l'opéra Le Majestic à Chicago. Un soir, il décide de fuguer afin de retrouver son paternel avec qui il entretient une correspondance secrète depuis près d’un an.
Sur un chemin semé d’embûches, il fait la connaissance de plusieurs personnes. Sam  a été selon moi le personnage secondaire traité avec le plus de profondeur et ayant  une maturité en symétrie avec la naïveté de Jack.
Peu après, tous deux ne tardent pas à croiser la route du « Vendeur Itinérant », psychopathe mangeur d’enfants faisant carrière aux Etats-Unis depuis plusieurs siècles.

Le fond. Le tandem de scénaristes constitué des deux Scott nous offre un scénario riche avec un arrière-goût de road-trip et une narration fluide et efficace. Ils y abordent des thèmes qui nous parlent à tous. L’amitié, un amour naissant, la confiance, la trahison. Mais surtout l'espoir qui anime chaque être et le rêve d’enfant qui est finalement au centre de l’histoire. Scott et Scott reprennent également ce mythe cher à toutes les cultures avec la figure du cannibale en la personne du « vendeur itinérant ». Ce psychopathe mangeur d’enfants a été, de mon point de vue, adapté de façon efficace et originale, notamment quant aux tatouages recouvrant son corps, chacun ayant une histoire bien à lui comme s’il voulait se remémorer chacune de ses proies. J’aurais volontiers approfondi ce point, mais l’on vient me dire à l'oreille qu’il est mauvais de spoiler !
Cependant malgré un récit prenant, l’on pourrait tout de même regretter le fait que la descente en enfer du jeune Jack ne se fasse de manière trop légère. Une dose de frissons supplémentaire aurait été bienvenue. De même quant à la durée du récit, trop court selon moi. Un voire deux chapitres supplémentaires auraient été nécessaires pour prolonger cette ambiance angoissante et mieux cerner le sort de ces destins maudits. Mais là, c’est juste pour chipoter.




La forme. Les graphismes d’Attila FUTAKI, artiste dont je méconnaissais le nom jusqu’à ce matin même, collent parfaitement au récit avec un style avoisinant celui des bandes dessinées européennes, autant dans la composition des vignettes, que dans la construction faciale des personnages et dans la richesse des nombreux paysages du titre. Néanmoins, certains passages, notamment des chapitres centraux, ont un trait moins appliqué que les premier et dernier chapitres. Mais cela ne dérange pas vraiment dans l’avancement de la lecture.

L'emballage. Une fois de plus, je salue le travail de l’équipe éditoriale d'Urban Comics qui se démène afin de proposer aux lecteurs une édition de qualité. L’aspect procuré par la coupure entre les chapitres avec ces mêmes pages noires, ornées du même symbole et d’un encadrement doré, est comme une sorte de recueil de conte ancien. Après, peut-être que je pars trop loin… Pour en revenir aux bonus de Severed, on retrouve notamment des croquis préliminaires ainsi que des photographies grâce auxquelles le dessinateur s’est imprégné de l’ambiance des Etats-Unis durant les années 1990.
De plus, les couvertures officielles et alternatives, également présentent dans l'album, reprennent ce concept de la page qui se déchire pour laisser entrevoir le monstre. Concept que j’apprécie pleinement, et que j’avais déjà rencontré avec le manga Hideout de Masasumi KAKIZAKI. On peut d'ailleurs remarquer une sorte de chronologie avec l’avancée de la série : au plus l’on côtoie cette incarnation du Mal, au plus la couverture dévoile ce monstre pour au final l’avoir quasiment dans son intégralité lors du chapitre 7. C’est du joli, surtout que les couvertures sont soignées et donnent d’entrée le ton du titre.

Au final, Severed est un titre plaisant à lire (même si un peu court), poignant et dérangeant. Les scénaristes prennent le temps de nous exposer les personnages et de lancer la machine infernale qui aboutit à la décadence de l'espoir de Jack. Ce qui suscite le plus d'émotions dans le titre, c'est ce thème qui nous est commun à tous, un rêve inaccessible de l'enfant qui reste en nous, et la crainte de s'éloigner des sentiers battus. Même si dans la vraie vie, l'on se convint à penser que le Croque-mitaine et autres cannibales mythiques n'existent pas, il y a toujours cette peur, ces cauchemars qui rôdent et cette réalité qui se brouille pour atterrir dans un monde prédominé par la peur et nos démons intérieurs.


« Il se nourrit de rêves et il fabrique des cauchemars »