20 septembre 2013

Happy ! (or not)

Au menu aujourd'hui : polar musclé et bien cuit servi avec un coulis de fantasy cartoonesque. Alors, Happy ! ou pas après la lecture ? C'est ce que nous allons voir de suite.

Nick Sax était flic. Aujourd'hui, il a tout perdu : illusions, femme, boulot et dignité. Il est devenu un tueur, un peu par hasard, en se laissant suffisamment bercer par l'amertume et le désespoir.
Le dernier contrat dont on l'a chargé se termine cependant assez mal. Nick est blessé, traqué par les flics et la mafia. Mais surtout, lorsqu'il se réveille, il n'est pas seul. Une petite licorne bleue, tout droit sortie d'un cartoon, lui parle. Et pour lui dire en plus qu'il est le seul à pouvoir sauver une petite fille, enlevée par un sadique.
Pendant que Nick va tenter de sauver sa peau, Happy va essayer de le convaincre qu'il est un peu plus qu'une simple hallucination...

Au scénario, l'on retrouve Grant Morrison (We3, JLA, Joe : l'aventure intérieure, Batman : Arkham Asylum, Chapeau Melon & Bottes de Cuir, The Mystery Play...), les dessins sont de Darick Robertson (Transmetropolitan, Fury, The Boys...).
L'idée de départ est on ne peut plus étrange : faire cohabiter du polar sanglant avec une touche de fantastique tendance conte de fées. Le contraste est du coup particulièrement violent entre un Nick Sax désabusé et au bout du rouleau d'un côté, et un petit être imaginaire tout mignon de l'autre. Le problème (ou l'un des problèmes) vient du fait que l'on sent venir l'histoire de rédemption à cent kilomètres. Et surtout, au final, cheval (ou licorne apparemment) ou pas, le récit aurait pu être sensiblement le même. Car si l'idée est originale, elle est largement sous-exploitée. Happy aurait pu être bien plus drôle ou émouvant si Morrison ne s'était pas contenté de le faire radoter la même chose pendant toute l'histoire (qu'il passe à convaincre Nick).

Un autre souci concerne le langage. Je n'ai personnellement rien contre un peu de vulgarité (c'est même parfois indispensable) mais à trop en faire, l'on obtient parfois un effet involontairement comique (rappelez-vous Joe Pesci dans le JFK de Stone), ou simplement un effet... ben, juste vulgaire. Car, contrairement à ce que semble affirmer le texte sur la quatrième de couverture, l'on n'obtient pas une touche "à la Tarantino" en mettant simplement des "putain" à la place des virgules. Les gros mots sont même secondaires en réalité, puisque le propre des truands dans les films de Tarantino, c'est d'être "humanisés" par des discussions décalées, souvent en rapport avec la pop culture au sens large (la bouffe dans les MacDo dans Pulp Fiction, la chanson Like a Virgin de Madonna dans Reservoir Dogs...). Or, de tout cela, il n'est point question ici. Exit donc la référence tarantinesque que l'éditeur tente de nous imposer aux forceps.
Reste juste les "putain" (parfois même mis à l'intérieur des mots !). Jetez un oeil à la planche illustrant ce paragraphe, c'est édifiant.

Encore un problème (décidemment !), cette fois au niveau de l'adaptation française. Là on en arrive tout doucement à une orthographe complètement délirante. Je ne vais pas répéter de nouveau les arguments longuement développés dans cette chronique sur la retranscription à l'écrit des dialogues, mais je vous donne tout de même quelques exemples relevés :
- 'y a quelqu'un ? (qu'est-ce que ça apporte de plus que "il y a" ? surtout avec une apostrophe en début de phrase... misère)
- quek'chose (difficile de faire plus "paysan arriéré", ce que le personnage n'est pas)
- ch'aipas (pareil, pourquoi pas "j'sais pas" si l'on souhaite à tout prix faire une élision inutile ?)
- chuicassé (bizarrement, tout attaché, allez hop !)
- chuiprêt (idem)
- et le meilleur pour la fin : castwa (là j'avoue, j'ai mis deux ou trois secondes avant de comprendre que c'était censé vouloir dire "casse-toi")
Revenons sur le dernier exemple un instant.
"Casse-toi" se lit bien phonétiquement "castwa" (plus ou moins disons), donc l'intérêt n'est pas ici de retranscrire une éventuelle supposée "autre" manière de prononcer. En fait, ce qui est tenté ici, c'est tout simplement de retranscrire l'état psychologique du personnage (qui à ce moment-là, est défoncé). Non seulement cela se voit très bien déjà au niveau du dessin, mais en plus, la manière logique de renforcer un état d'esprit du personnage grâce au texte, ce n'est pas de dénaturer la langue mais de modifier la police. Tout comme l'on crie en BD avec des lettres plus grosses et en gras, l'on peut "simuler" un état d'esprit altéré en utilisant une police adéquate ("tremblotante" par exemple), ce qui évite de se retrouver avec du charabia qu'il faut décoder (parce que "castwa", fallait en avoir dans le slibard pour le tenter quand même).
Encore une fois, avec de telles dérives, il ne faut pas s'étonner que la BD soit encore considérée par certains comme un art au rabais et un loisir pour demeurés.

Difficile finalement de trancher en faveur ou contre ce comic. Je rappelle qu'il n'y a pas de "moyen" dans le système de petits bonhommes "caraliesques" que j'utilise à la fin des chroniques. Soit on déconseille (avec l'équivalent d'un "nul" ou d'un "pas terrible"), soit on incite à se plonger dans le binz (avec un "bon" ou un "génial"). Et là, un "moyen" m'aurait bien arrangé...
L'histoire n'est pas nulle, les dessins sont très bons, l'idée de base sympa. Mais, en fin de compte, c'est là un Morrison bien anecdotique (il a fait pire, bien sûr, cf. Kill your Boyfriend) et un polar qui mise presque tout sur une surenchère maladroite (n'est pas Ennis qui veut). Si l'on ajoute à ça une VF franchement irritante (quand on lit des trucs comme "castwa", on n'a que deux envies : ou s'arracher les yeux en hurlant un Notre Père à l'envers, ce que je ne conseille pas forcément, ou prendre un Carcano 6.5 mm et tirer sur la première décapotable qui passe (ah ben, on ne sait pas, Oswald avait peut-être lu un mauvais comic ce jour-là)) cela fait beaucoup (désolé pour ceux qui ont oublié le début de cette phrase insupportablement longue).

Alors oui mais... non.

+ l'idée de départ
+ un personnage principal fort bien écrit
+ très bons dessins
- un Happy pas suffisamment bien utilisé
- des dialogues de "gangsters" frisant la caricature
- des choix VF regrettables




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