27 mai 2013

Road Rage


Du sang sur le bitume aujourd'hui avec un classique ayant donné lieu à deux adaptations en comics, regroupées ici sous le titre Road Rage.

Si la couverture de cet ouvrage attire l'oeil, ce n'est pas tant pour le camion ensanglanté qui donne tout de suite le ton mais bien à cause de deux monstres littéraires : Stephen King et Richard Matheson. Il serait presque superflu de présenter le premier (dont le dernier roman, 22/11/63, vient de sortir il y a peu), quant au second, il est l'auteur de nombreux romans et nouvelles, dont La Maison des Damnés ou encore Je suis une Légende. C'est d'ailleurs de Matheson qu'il s'agit surtout ici puisque les auteurs vont partir de l'une de ses plus célèbres nouvelles, Duel (adapté au cinéma par Steven Spielberg), pour en livrer une version dessinée.
La seconde histoire présente dans ce recueil est issue d'une nouvelle écrite par King et son fils, Joe Hill (excellent scénariste de Locke & Key), justement en hommage au Duel de Matheson. Tout tourne donc autour d'un prédateur en acier et de son chauffeur criminel.

L'on commence par Throttle, de King et Hill. L'adaptation est signée Chris Ryall, les dessins sont de Nelson Daniel. Une bande de motards avale les kilomètres pour aller récupérer du fric qu'ils avaient investi dans un labo destiné à produire de la meth. En cours de route, ils sont agressés par un routier qui se met en devoir de les buter un par un.
Connaissant King, et même Hill, la nouvelle devait sans doute tenir la route (elle n'a été éditée que dans un recueil d'hommages à Matheson, intitulé He is Legend), ce qui est loin d'être le cas de la version dessinée. Les personnages sont survolés, servant uniquement de chair à camion dans l'indifférence générale. Le monstre mécanique, lui, manque singulièrement de charisme et n'a rien d'effrayant. Il y a bien un début d'intrigue sur les rapports père/fils au sein du groupe de bikers, mais cela reste superficiel et vite expédié.
Rien de bien excitant donc, d'autant que certains éléments sont un peu tirés par les cheveux, que ce soit le coup du morse avec le feu arrière, ou même le gros truck de plusieurs tonnes faisant jeu égal avec des motos.

L'on passe ensuite à l'adaptation du Duel originel. Toujours Ryall au scénario, faisant cette fois équipe avec Rafa Garres pour la partie graphique. 
Visuellement, c'est déjà beaucoup mieux. Le style de Garres parvient à créer une atmosphère inquiétante et à donner au poids-lourd un aspect sinistre et menaçant, presque animal. Même le personnage principal, pris en chasse par un cinglé sur la route, s'avère dérangeant, l'angoisse et la colère déformant peu à peu son visage.
Malgré tout, difficile là encore de faire jeu égal avec la nouvelle éponyme ou le classique de Spielberg. Toutes les scènes clé sont pourtant présentes, que ce soit les vaines tentatives de Mann pour identifier son agresseur dans le relais pour routiers, ou encore son véhicule qui le lâche dans une longue montée, alors que le camion se rapproche inexorablement. Malgré cela, tout va un peu trop vite pour que le scénariste puisse créer la lente montée en pression qui est pourtant la clé de ce récit. Même la fin, presque bâclée, tombe à plat et devient indigeste, le scénariste étant obligé d'expliquer maladroitement, par des pavés de texte, ce qui devrait normalement être uniquement véhiculé, à ce moment-là, par le dessin.

Au final, voilà des adaptations qui n'ont guère d'utilité, surtout en comparaison de leur illustre modèle. Le côté effrayant, voire simplement stressant, est complètement raté dans la première et à peine mieux évoqué dans la seconde. Un aspect positif cependant ; les deux textes (de King et Hill) qui accompagnent ce comic et rendent à Matheson une place quelque peu usurpée par le succès des adaptations filmées dont il est à l'origine. Cela reste toutefois un peu léger pour parler, comme sur la quatrième de couverture, de "réussite totale".

+ Matheson
+ le style graphique de Garres
- une superficialité qui nuit à l'ambiance
- une progression émotionnelle, pourtant essentielle dans Duel, qui est ici mal gérée ou complètement absente


17 mai 2013

Marvel NOW : prologue ou simple pub payante ?



Le Marvel Universe hors série #14, sorti aujourd'hui, nous permet de faire un premier pas vers le prochain (gros ?) évènement de la Maison des Idées : Marvel NOW !

Autant le dire, depuis House of M et, surtout, Civil War, les fameux events Marvel ont largement baissé en qualité, même s'ils continuaient à faire un usage tapageur - et presque drôle - de superlatifs dont personne n'est pourtant dupe.
Que dire en effet de World War Hulk, Secret Invasion ou même du plus récent Avengers vs X-Men (sans parler de One More Day, pour d'autres raisons), si ce n'est que ces "évènements" (différents des crossovers purs, cf. cet article) ont été décevants voire même frileux d'un point de vue narratif et éditorial.
Marvel, sans doute quelque peu attiré par la réussite du relaunch de DC Comics (cf. par exemple des titres comme Catwoman, Swamp Thing ou encore Aquaman qui, bien que n'étant pas des séries phare de l'éditeur, ont réussi à faire dans l'accessible et le qualitatif (oui, même Aquaman !)), a décidé de lancer sa propre vraie/fausse remise à jour.

Pourquoi "vrai/fausse" ? Parce que la recette est connue, trompeuse et, la plupart du temps, inefficace. Mais remontons un instant aux racines du supposé Mal : l'univers partagé continu.
Le Marvelverse, tout comme le DCU, a la particularité d'être complexe. Pourquoi ? Parce qu'il est fait de milliers de personnages, de centaines de séries, de dizaines d'années de publication et d'avancées narratives. Cette complexité, c'est sa richesse. Or, très bizarrement, cette richesse est régulièrement analysée (par des "spécialistes") comme la cause de la baisse des ventes (vertigineuse, il est vrai) que les Etats-Unis ont connu ces dernières années. C'est cependant sans doute un peu rapide (et très injuste).
Qui, sous prétexte de difficultés à aborder un domaine, se résoudrait à ne pas au moins tenter de donner corps à une passion ? Tout, absolument tout, ce qui vaut le coup en ce bas monde nécessite des efforts. C'est compliqué d'apprendre à piloter, c'est compliqué d'apprendre à jouer d'un instrument, c'est compliqué d'apprendre à manger sainement, de s'initier à la mécanique quantique, c'est même compliqué de draguer une fille. Et lire une BD, en comparaison, même une BD Marvel, n'a rien d'insurmontable. Surtout si les efforts consentis mènent à ce plaisir indicible et profond qui, seul, découle de l'Art, et notamment de l'Ecrit.
Malheureusement, la dérive actuelle pousse les éditeurs à un suicide assez incroyable.

En effet, pour attirer d'hypothétiques lecteurs (qui jamais ne viennent), les éditeurs US (et parfois français) ont recours à deux stratagèmes aussi absurdes qu'inutiles. Le premier est le fameux relaunch. Le "on efface tout et on recommence". Ou plutôt, on fait semblant d'effacer et on tente de ménager les lecteurs en devenir qui ne viennent pas, et les lecteurs réels qui partent pour de bon.
Car évidemment, ce qui transforme un individu en lecteur et ce qui le maintient lecteur relève de techniques bien différentes. Ce qui fait qu'un lecteur continue à lire une série, c'est uniquement la qualité de cette même série. Pas compliqué à comprendre mais déjà plus ardu à faire. Ce qui fait que l'on attire de nouveaux lecteurs est évidemment tout autre. Ce n'est pas la qualité des séries, puisqu'ils ne les lisent pas. C'est donc simplement la pub. Créer l'envie. Et certaines personnes (et dans le lot, j'en soupçonne même certaines d'avoir été à l'école, au moins un peu) pensent que la meilleure publicité pour une série, c'est un très joli numéro #1 sur sa tranche. Le relaunch donc. L'illusion du nouveau départ. C'est pratiqué avec une certaine habileté parfois outre-Atlantique, ça l'est beaucoup moins dans nos contrées (avec Panini qui nous refourgue des numéros #1 aussi souvent que possible, cf. les Deluxe Daredevil ou même l'actuelle dérive kiosque, avec des revues qui naissent et disparaissent à un rythme assez incroyable).

Le second stratagème, tout aussi inefficace et presque plus pervers, résulte de la lente mais certaine inféodation du Papier au Cinéma, un peu comme si les paillettes et les starlettes pouvaient sauver les Plumes de leur supposée fadeur et de l'oubli. Là encore, la technique n'a aucun effet, si ce n'est, étrange paradoxe, une baisse de qualité des publications (cf. l'effet Boomerang des adaptations de comics au cinéma).
L'on sait bien que, par une différence liée au public visé et aux moyens engagés, un film ne peut en aucun cas répondre aux mêmes exigences qu'un livre. 10 000 livres vendus et voilà déjà un énorme succès d'édition. 10 000 spectateurs pour un film, et c'est une production entière qui prend l'eau et ne s'en relèvera pas.
Autant dire que, pour un éditeur, se baser sur un domaine artistique qui n'est pas le sien est étrange, c'est un peu comme si un entraîneur d'une équipe de handball suivait les règles du football. Oui, c'est du sport, mais le jeu et les buts sont différents.

Ce qui se passe actuellement (et même presque depuis toujours) dans le domaine des comics, en tout cas chez Marvel (DC me semblant prendre un bien meilleur virage, encore faudra-t-il en juger sur le long terme) c'est tout bonnement un dangereux sur-place qui n'attire personne et désespère ceux qui suivent déjà certaines séries. Et cet état de fait est parti pour durer, tout bonnement parce que l'analyse faite par les éditeurs est fausse mais bien ancrée dans un nuisible réflexe pavlovien.
Le seul atout de ces éditeurs est la richesse de leurs univers, or, ils n'ont de cesse de le simplifier (ou au moins de tenter de nous le faire croire). Ceux qui ne s'y intéressaient pas n'ont donc aucune raison valable de l'aborder, et ceux qui s'y intéressaient ont de plus en plus de raisons de le quitter. Là où il suffit de remodeler un peu la réalité, en faisant confiance aux capacités d'adaptation des lecteurs (cf. De la Doublepensée dans la Continuité), l'on terrasse et élague sans tenir compte de l'essentiel, en perpétuant les mêmes erreurs.
La revue que nous allons prendre en exemple n'échappe pas à la règle, que ce soit sur le fond, imputable aux orientations de fond décidées par Marvel, ou la forme, toujours aussi misérable chez Panini.

Découvrons donc le contenu du binz (oui, c'était long avant d'y arriver, mais vous allez voir, ça valait le coup d'attendre).
Alors, je vais quand même revenir deux minutes sur l'intro de Panini, parce que franchement, faut s'accrocher. Ce n'est pas Christian Grasse pour une fois, c'est un certain Max Brighel qui nous balance le topo. Et, bien que ne le connaissant pas, je trouve ce type franchement sympathique. On sent qu'il y croit. D'ailleurs, en parlant de ce Marvel Universe, il nous calme dès le départ en affirmant qu'il ne s'agit pas "d'une simple anthologie de brefs récits, mais d'un écrin de merveilles qui renferme des indices sur blablabla". Ah ouais, quand même, un "écrin de merveilles"...
Déjà, avant de lire les "merveilles", je me suis dit que le mec s'avançait un peu. Mais après la lecture, j'avoue que c'est carrément la consternation.
Voyons l'écrin déjà. Une revue fort maigre, vendue 4,30 euros, avec zéro valeur ajoutée rédactionnelle. Pas le meilleur rapport qualité/prix du kiosque. J'ai même testé les AR (ces bonus à la con censés présenter de la réalité augmentée), pas moyen d'y accéder. Est-ce l'application Marvel qui déconne ? Si ça se trouve mon téléphone est simplement aussi blasé que moi : il ne cherche même plus à s'intéresser aux conneries.

Passons maintenant aux "merveilles" contenues dans l'écrin. Attention, à partir de maintenant, je vais faire un effort pour rester correct (il y aura bien un gros mot par-ci par-là, comme toujours, c'est mon côté redneck ça, mais je vais vraiment essayer de rester calme).
Mais qu'est-ce que c'est que cette merde ??
Franchement, j'ai rarement vu plus misérable chez un "gros éditeur" ! Et dire que c'est censé attirer de nouveaux lecteurs !
Attention, les teasers présentés ici (car ce n'est que ça) ne sont pas forcément mauvais, simplement, pour être utiles, ils auraient dû être accompagnés d'un minimum d'explications et d'efforts rédactionnels.
C'est à peine croyable, mais comment peut-on vendre ça ? A la limite, ça pourrait se distribuer gratuitement, et encore, ça serait tout de même mal foutu. Parce que, putain, si quelqu'un qui ne connaît rien à Marvel se sent subitement l'envie de suivre une série grâce à ça, alors là je veux bien sucer un gnou (avec tous les dangers que cela comporte, tant sur le plan gustatif que relationnel).

Plus sérieusement, c'est sans intérêt, incompréhensible pour le profane, et tellement survendu que ça en devient drôle. En gros, on a un interrogatoire, mené par Fury, entrecoupé de scènes à l'intérêt relatif (pour des "merveilles" en tout cas, pour des teasers, ça passe). Le pire c'est que les personnages présentés sont quasiment tous inconnus du grand public (Star-Lord, Ant-Man, Forge, Miss America...). Pour donner envie, on a déjà vu mieux.
A la fin, Panini nous gratifie de quelques pubs (mini cover + une petite phrase de présentation) censées dévoiler les nouveautés à venir. Evidemment, c'est pathétique tellement on n'apprend rien. Bon, dans le lot, je vous conseille essentiellement le Superior Spider-Man, déjà évoqué ici.
La troisième de couverture est encore plus navrante tant elle se complaît dans les stratagèmes évoqués plus haut. On nous parle de Iron Man 3, de Captain America 2, de formation "cinématographique" du SHIELD, bref, on recherche l'adoubement (mortel) du Grand Ecran, sans parvenir une seule fois à mettre en avant les qualités inhérentes aux planches. Un exploit.

Habituellement, je termine en faisant une liste de "+" et de "-" et en donnant une sorte de note graphique (merci encore à Carali pour ses dessins, aussi expressifs que drôles). J'estime que c'est ici impossible.
Ce n'est pas parce que Panini vend des teasers, mal emballés, que je vais faire semblant de les considérer comme une oeuvre véritable.
Ce Marvel Universe hors série est simplement une pub payante, et en plus une pub mal torchée.
Et pour Marvel Now, avouons-le, c'est mal barré. En France, Panini ne simplifiera pas ses nombreuses collections librairie (tiens, une nouvelle vient, encore, de faire son apparition), et la politique d'inondation du kiosque continuera, sans cohérence ni discernement (ce qui va à l'encontre du but annoncé). Aux Etats-Unis, des gens très bien feront semblant de croire que Marvel efface tout et ils écriront des séries passables, bonnes ou géniales, mais qui, sur le long terme, n'auront aucun intérêt tant que les éditeurs garderont comme principes directeurs des idées qui les condamnent à un irritant radotage.

Ceci dit, pour une fois, le slogan est bien trouvé : Marvel Now !
Maintenant, encore et encore, comme enlisé dans un présent qu'il faudrait s'empresser de réécrire maladroitement pour colmater une fuite précipitée par ce même enlisement.
Rarement une fin aura été mieux annoncée et aussi mal conjurée.

13 mai 2013

Severed : destins mutilés


Amatrice des titres indé et de leur qualité, c’est avec joie que je plonge dans la lecture de Severed, comic horrifique publié outre-atlantique chez Image Comics, avec aux commandes Scott SNYDER et Scott TUFT au scénario et Attila FUTAKI au graphisme, et édité il y a peu chez Urban Comics, sous le label Urban Indies.

L’histoire se passe dans les Etats-Unis des années 90.
Nous suivons la vie de Jack Garron, qui nous paraît de prime abord assez banale mais qui, très vite, prend un virage à droite sur un sentier beaucoup moins attrayant. La vie de ce jeune a été bouleversée lorsqu'il n'avait que douze ans, alors qu’il découvrait dans le grenier de sa maison un coffre contenant une photo et un violon. C’est à partir de cet instant qu’il sut que sa vie n’était jusqu’ici que mensonge et qu’il était le descendant d’un certain JP Brakeman, violoniste à l'opéra Le Majestic à Chicago. Un soir, il décide de fuguer afin de retrouver son paternel avec qui il entretient une correspondance secrète depuis près d’un an.
Sur un chemin semé d’embûches, il fait la connaissance de plusieurs personnes. Sam  a été selon moi le personnage secondaire traité avec le plus de profondeur et ayant  une maturité en symétrie avec la naïveté de Jack.
Peu après, tous deux ne tardent pas à croiser la route du « Vendeur Itinérant », psychopathe mangeur d’enfants faisant carrière aux Etats-Unis depuis plusieurs siècles.

Le fond. Le tandem de scénaristes constitué des deux Scott nous offre un scénario riche avec un arrière-goût de road-trip et une narration fluide et efficace. Ils y abordent des thèmes qui nous parlent à tous. L’amitié, un amour naissant, la confiance, la trahison. Mais surtout l'espoir qui anime chaque être et le rêve d’enfant qui est finalement au centre de l’histoire. Scott et Scott reprennent également ce mythe cher à toutes les cultures avec la figure du cannibale en la personne du « vendeur itinérant ». Ce psychopathe mangeur d’enfants a été, de mon point de vue, adapté de façon efficace et originale, notamment quant aux tatouages recouvrant son corps, chacun ayant une histoire bien à lui comme s’il voulait se remémorer chacune de ses proies. J’aurais volontiers approfondi ce point, mais l’on vient me dire à l'oreille qu’il est mauvais de spoiler !
Cependant malgré un récit prenant, l’on pourrait tout de même regretter le fait que la descente en enfer du jeune Jack ne se fasse de manière trop légère. Une dose de frissons supplémentaire aurait été bienvenue. De même quant à la durée du récit, trop court selon moi. Un voire deux chapitres supplémentaires auraient été nécessaires pour prolonger cette ambiance angoissante et mieux cerner le sort de ces destins maudits. Mais là, c’est juste pour chipoter.




La forme. Les graphismes d’Attila FUTAKI, artiste dont je méconnaissais le nom jusqu’à ce matin même, collent parfaitement au récit avec un style avoisinant celui des bandes dessinées européennes, autant dans la composition des vignettes, que dans la construction faciale des personnages et dans la richesse des nombreux paysages du titre. Néanmoins, certains passages, notamment des chapitres centraux, ont un trait moins appliqué que les premier et dernier chapitres. Mais cela ne dérange pas vraiment dans l’avancement de la lecture.

L'emballage. Une fois de plus, je salue le travail de l’équipe éditoriale d'Urban Comics qui se démène afin de proposer aux lecteurs une édition de qualité. L’aspect procuré par la coupure entre les chapitres avec ces mêmes pages noires, ornées du même symbole et d’un encadrement doré, est comme une sorte de recueil de conte ancien. Après, peut-être que je pars trop loin… Pour en revenir aux bonus de Severed, on retrouve notamment des croquis préliminaires ainsi que des photographies grâce auxquelles le dessinateur s’est imprégné de l’ambiance des Etats-Unis durant les années 1990.
De plus, les couvertures officielles et alternatives, également présentent dans l'album, reprennent ce concept de la page qui se déchire pour laisser entrevoir le monstre. Concept que j’apprécie pleinement, et que j’avais déjà rencontré avec le manga Hideout de Masasumi KAKIZAKI. On peut d'ailleurs remarquer une sorte de chronologie avec l’avancée de la série : au plus l’on côtoie cette incarnation du Mal, au plus la couverture dévoile ce monstre pour au final l’avoir quasiment dans son intégralité lors du chapitre 7. C’est du joli, surtout que les couvertures sont soignées et donnent d’entrée le ton du titre.

Au final, Severed est un titre plaisant à lire (même si un peu court), poignant et dérangeant. Les scénaristes prennent le temps de nous exposer les personnages et de lancer la machine infernale qui aboutit à la décadence de l'espoir de Jack. Ce qui suscite le plus d'émotions dans le titre, c'est ce thème qui nous est commun à tous, un rêve inaccessible de l'enfant qui reste en nous, et la crainte de s'éloigner des sentiers battus. Même si dans la vraie vie, l'on se convint à penser que le Croque-mitaine et autres cannibales mythiques n'existent pas, il y a toujours cette peur, ces cauchemars qui rôdent et cette réalité qui se brouille pour atterrir dans un monde prédominé par la peur et nos démons intérieurs.


« Il se nourrit de rêves et il fabrique des cauchemars »


09 mai 2013

Spider-Man : Danger Zone



Le point sur le Spider-Man #11 de ce mois et l'arc complet qu'il contient.

La revue s'ouvre sur les Amazing Spider-Man #695 à #697, dans lesquels le Tisseur affronte deux Super-Bouffons ainsi que le Caïd. Dan Slott reste au scénario, en compagnie de Christos Gage, Giuseppe Camuncoli se charge des dessins.
Comme souvent depuis que Slott est aux commandes, il y a quelques bonnes idées mais l'histoire s'essouffle rapidement et devient même plutôt ennuyeuse (les scènes d'action étant d'une platitude assez incroyable). Mais voyons tout d'abord les quelques points positifs.
L'idée du sixième sens arachnéen perturbé au point qu'il s'affole même en présence d'une simple agrafeuse ou d'un peu d'eau renversée par terre est plutôt futée. Et Julia Carpenter et sa petite fille ajoutent une dimension dramatique bienvenue au début de l'intrigue (rappelons que Julia n'est plus l'une des Spider-Women mais la nouvelle Madame Web - et qu'accessoirement, elle ressemble de plus en plus, physiquement, à Mary Jane). Dans un autre registre, l'on retrouve également avec plaisir la journaliste Sally Floyd (déjà rencontrée dans Generation M ou le tie-in Civil War Embedded), bien qu'elle tienne ici un rôle mineur.

Intéressons-nous maintenant aux éléments moins réjouissants. Le Super-Bouffon, que ce soit dans sa version historique ou son incarnation plus récente, n'a rien de bien effrayant. Un manque de charisme encore plus criant si on le compare au machiavélique Norman Osborn. Comme précisé plus haut, les combats sont d'une rare nullité. Et certaines scènes sont d'une grande maladresse, ne serait-ce que le moment où Modell et Parker discutent et se refilent des gadgets pendant que le Caïd et ses hommes ont l'obligeance de tous leur tourner le dos et, apparemment, de devenir sourds. On a vu plus habile sur le plan scénaristique.
Un autre élément, de fond cette fois, qui commence à se révéler nuisible pour la série, tient en fait à la nature du boulot de Parker. Les Laboratoires Horizon font de plus en plus office de boîte à gadgets, voire de solution magique pour auteurs en mal d'inspiration. Quand on sait que la Maison des Idées nous a bassinés avec les soi-disant "fondamentaux" de Spidey, au point de lui refuser le droit au mariage, la voir lui fournir de telles ressources est tout de même étonnant.
L'on revient également sur l'identité de Spider-Man, redevenue secrète après le tour de passe-passe du Docteur Strange (qui avait été quelque peu éclairci dans One Moment in Time). Peter s'inquiète en effet de voir son rôle de "collaborateur" de Spidey être révélé au grand jour. Par contre, ça ne semble pas le déranger d'utiliser ses lance-toiles en tant que Parker, et ce avec une grande efficacité et au vu de tous. Là encore l'on se demande pourquoi l'équipe éditoriale de Marvel a tant tenu à rétablir l'aspect secret de cette identité si c'est pour aussi mal s'en servir et aboutir à des situations invraisemblables.

Une petite digression également sur le terme "geek" (j'ai déjà expliqué tout le "bien" que j'en pensais dans cet article), qui est ici utilisé toutes les deux pages pour désigner... deux scientifiques (Parker et Modell). Encore un bel exemple d'un terme impropre (et si vide de sens que même Slott ne le comprend pas) mais qui est employé à cause d'un absurde effet de mode. A en croire les media, il suffisait d'avoir un smartphone ou un compte facebook pour déjà être qualifié de "geek", maintenant, selon Marvel, être un scientifique suffit. Heureux d'apprendre que Galilée, Copernic ou encore Kepler étaient des geeks... toujours le dernier parchemin à la mode en poche, à écouter à fond des chants grégoriens et à jouer aux dames jusqu'à pas d'heure... bon, ils ne faisaient pas encore de cosplay, mais faut dire qu'à l'époque, question costume, ça donnait déjà dans l'exotisme irl.

On en revient à la suite du mensuel avec Avenging Spider-Man. Toujours aussi inintéressant. En plus d'un début décousu, sans aucun sens, mettant en scène l'un des pires affrontements que l'on ait pu voir dans un comic, l'on a droit ensuite au sempiternel refrain sur l'oncle Ben et la culpabilité de Parker. "Et il était merveilleux, et c'est de ma faute s'il est mort... blablabla". Pfiouuu...
Et en plus  le style particulier (à base de monovisage) de Steve Dillon n'aide pas franchement à embellir le tout. Il paraît que c'est scénarisé par Zeb Wells. Il faudra tout de même bien chercher pour trouver l'ombre d'un début d'idée personnelle dans ces pages. Pathétique.

Enfin, l'on termine par Scarlet Spider. En général, c'est très bon (cf. cette chronique), mais là, pas de bol, on tombe sur un épisode très en deçà de ce que l'on a pu lire jusqu'à présent. Pas d'humour, pas d'émotion, un long et soporifique combat sans le moindre enjeu, bref, pas le meilleur moment de Chris Yost.

Tout cela n'est pas brillant et serait même franchement inquiétant si l'on ne savait pas que les choses allaient radicalement évoluer d'ici très peu de temps. En effet, le mois prochain, un évènement (assez osé et inattendu) va mettre un terme à Amazing Spider-Man, et dès juillet, l'on pourra suivre en France les débuts de l'excellente série Superior Spider-Man (avec un Slott bien plus brillant, au moins sur les premiers épisodes).
Ce n'est donc pas le moment d'abandonner, tout va aller mieux très bientôt. En même temps, faire pire aurait été une véritable prouesse tant l'univers artistique du Tisseur est aujourd'hui en ruine.

+ les pages sont bien collées
+ c'est imprimé avec de l'encre péruvienne équitable
- Slott
- Avenging Spider-Man et sa constance dans la médiocrité
- un Scarlet Spider en petite forme
- un manque global d'inventivité, voire de rigueur dans la narration
- toujours l'impéritie de Panini, incapable, contrairement aux autres éditeurs, de pondre une simple page avec une présentation propre et un résumé des épisodes précédents


04 mai 2013

A Song of Ice and Fire : trahir pour le bien de l'œuvre ?


L'on se penche aujourd'hui sur la saga A Song of Ice and Fire, plus connue sous le nom A Game of Thrones, qui nous permet d'aborder les particularités liées aux différentes éditions et adaptations.

Le Trône de Fer est aujourd'hui mondialement connu grâce essentiellement, avouons-le, à HBO, chaîne spécialisée dans les séries TV musclées et de qualité (citons, entre autres, Deadwood, The Sopranos ou Band of Brothers). Pourtant, à la base, il s'agit bien d'une série, mais de romans, dont l'auteur est George R.R. Martin. Ce dernier a réussi à bâtir un univers crédible, passionnant, complexe, en évitant de tomber dans les pièges de l'heroic fantasy, encore aujourd'hui dominée par l'ombre de Tolkien.
Le succès aidant, les personnages de Martin ont été transposés sur d'autres supports : la série télévisée évoquée plus haut, mais aussi une BD. Ajoutons à cela la traduction dans notre langue (qui est aussi, à sa façon, une adaptation à part entière) et l'on comprendra qu'il est normal, et même logique, de trouver des variations, parfois importantes, entre les différentes versions de cette même histoire. 
Mieux encore, ces différences peuvent nous éclairer sur la nature profonde de certains media, tout comme sur l'existence de certaines pratiques.

Voyons tout d'abord les différentes éditions françaises des romans. Contre toute attente, il en existe tout de même quatre. Aux cinq premiers (gros) volumes originaux correspondent des romans "individuels", redécoupés, grand format, chez Pygmalion, et repris en poche chez J'ai Lu. Sont ensuite sorties des Intégrales (regroupant deux, trois, voire quatre romans du découpage français), là encore chez Pygmalion et J'ai Lu. 
Première différence, le prix. Le premier pavé de l'édition US (correspondant au premier tome des Intégrales VF) vous coûtera une dizaine d'euros, alors que pour posséder le livre correspondant, en France, il vous faudra vous délester d'une quinzaine d'euros. La différence, multipliée par le nombre de tomes, est loin d'être négligeable. Elle sera encore plus importante si vous optez pour les "petits" romans. 
Laissons là le vil aspect pécuniaire et voyons un peu la traduction.

Je précise immédiatement qu'il est normal, lorsque l'on transpose un texte d'une langue à une autre, de prendre certaines libertés. Selon la formule bien connue, "traduire, c'est trahir". Mais une bonne trahison doit être justifiée. Sans aller jusqu'à parler d'amélioration de l'œuvre, ce qui serait probablement présomptueux, une bonne traduction se devrait de faciliter la transition, en trouvant de jolies astuces littéraires pour combler le fossé existant entre deux langues. Et bien entendu, l'esprit de l'œuvre, la volonté de l'auteur, se doivent d'être respectés. 
Or, la traduction française est pour le moins… discutable. Tant d'ailleurs sur le fond que la forme. Prenons l'exemple de la traduction des noms propres. Normalement, si les personnages étaient américains, elle ne s'envisagerait même pas (un John de New York reste John, et non Jean). Ici, le monde décrit est imaginaire. Lorsque les noms veulent dire quelque chose (et c'est souvent le cas), il n'y a aucune raison de conserver le terme anglais. Mais bon, admettons que l'on puisse les conserver, l'on fait alors ou l'un ou l'autre, pas les deux. Ici, certains noms sont traduits, souvent bien d'ailleurs (Griseaux, Salvemer…), alors que d'autres ne le sont pas (Winterfell, Littlefinger…). Etrange tout de même de pratiquer deux méthodes radicalement différentes au sein d'une même œuvre.
Les appendices et cartes, toujours utiles pour appréhender une saga complexe, sont également largement réduits dans la VF. Le premier tome de l'Intégrale VF offre ainsi deux cartes, alors que le roman original correspondant en compte quatre (les deux manquantes se retrouvent dans la troisième Intégrale VF seulement). Pire encore, la description des Maisons et personnages, dans la VF, tient sur… une seule page (et ne s'intéresse qu'à cinq Maisons, vite décrites), alors que l'équivalent, en VO, comporte dix-neuf pages (avec blasons), détaillant neuf Maisons avec moult détails ! On passe d'une cabane dans les bois à une villa avec commodités.

Mais le pire reste à venir. Car, après tout, bien qu'incompréhensible, la perte de l'essentiel des appendices reste anecdotique en comparaison du style employé pour la traduction. Attention, je ne mets pas en cause le traducteur seul (qui a d'ailleurs fourni un travail énorme, c'est évident) mais bien l'ensemble des responsables éditoriaux qui l'ont laissé, à mon sens, dériver vers un style trop ampoulé et très loin de la simplicité poétique de Martin.
Plutôt que de tenter de démontrer longuement le gouffre qui sépare les deux styles, je vais vous donner un exemple concret. Ce n'est pas compliqué à trouver, je prends la dernière phrase du premier roman VO (correspondant à la dernière phrase de la première Intégrale). L'on ne peut pas toujours transposer "phrase par phrase", l'adaptation ne s'y prêtant pas forcément, mais c'est le cas ici, d'autant que la conclusion est évidemment, par nature, importante. Je précise qu'il est question, dans cette phrase, de bébés dragons. Cela n'aura pas trop de sens, extrait de tout contexte, mais c'est aussi volontaire, pour ne pas trop spoiler (et la démonstration reste évidente).
Voici le passage original : The other two pulled away from her breasts and added their voices to the call, translucent wings unfolding and stirring the air, and for the first time in hundreds of years, the night came alive with the music of dragons.
Voici la traduction française : Délaissant aussitôt le sein, les deux autres firent chorus en déployant des ailes translucides qui brassaient l'air, et aux vocalises des dragons, pour la première fois depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit.
La différence cruciale qu'il est important de voir ici ne tient pas tant aux termes (forcément changeants, un "mot-à-mot" étant la pire traduction possible) qu'à la musicalité même des deux phrases. Même en ayant le français pour langue maternelle, l'extrait anglais me semble à la fois plus clair et plus poétique. Cela tient ici à deux éléments, aussi différents que complémentaires. 

D'une part, la ponctuation. Le traducteur a cru bon de faire, tout comme en anglais, une longue phrase, mais leur construction différente aurait nécessité de couper la version française en deux. Une version plus claire, plus "propre", aurait pu être : "… qui brassaient l'air. Et aux vocalises des dragons, pour la première fois depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit."
Avec un simple point, l'on obtient ici un éclaircissement du propos et un effet bien différent, au niveau dramatique, des pourtant mêmes termes.
D'autre part, bien que la phrase soit correcte (point ici de ce que j'appelle, chez certains éditeurs, un "manque d'hygiène", lorsqu'ils en sont encore à publier des textes blindés de fautes), elle manque d'habileté sur le plan littéraire. Les couverts sont propres, mais le plat (dont la recette est déjà écrite) arrive froid.
Voyons cela de manière plus précise. "The night came alive with the music of dragons" est une très jolie façon de conclure. Nous sommes ici dans quelque chose de très imagé. C'est un peu rendu avec le terme "vocalises", qui cependant est en dessous de "musique" ou "chant" (une vocalise est un exercice, qui se rapporte à l'individu, alors que la "music" des dragons dont on parle ici est un état de fait qui se rapporte au monde). Imperceptiblement, l'on perd déjà un niveau de sens, une portée. Je prends un exemple très simple pour illustrer le propos : "les vocalises des soldats/le chant de la nation". Dans le premier cas, ce sont des individus qui produisent des sons, dans le second, c'est évidemment une image forte qui dépasse le sens strict des termes qui la composent.  
Enfin, autre nuance de taille, outre la longueur et la confusion de la phrase française (je l'ai comprise moins rapidement que sa version anglaise, un comble !), sa fin n'a rien de brillant. L'on termine sur "s'aviva la nuit" en français, alors que l'important, ici, est plus ce qui tient aux dragons. Bien entendu, il serait absurde de tenir les mêmes propos dans un autre contexte, en milieu de chapitre, ou pour un détail insignifiant, mais ici, l'essentiel semble se perdre, dans la complexité et la maladresse. "And for the first time in hundreds of years, the night came alive with the music of dragons" reste aussi simple que puissant, alors que la transposition en VF est une longue enfilade dont le sens n'est clair qu'après, au minimum, une deuxième lecture, et dont la poésie est tout simplement absente. 
L'essentiel de la traduction tient du même registre ; plus ou moins maladroite, souvent inutilement complexe, elle peine à s'aligner sur l'aisance du texte original. C'est d'ailleurs la première fois que je lis, sur le net, des interventions de francophones affirmant (avec raison) que la VO est plus facilement compréhensible que la VF. Sur le coup, je n'y avais pas cru, mais après seulement quelques pages, il m'a fallu me rendre à l'évidence.

Et nous n'en sommes qu'au "pont" reliant les romans VO aux romans VF. Abordons maintenant les différences, parfois utiles, entre les différents supports. 
La BD tout d'abord. Je vous en avais parlé ici. Bon, prise isolément, elle tient la route, mais en comparaison des romans et de la série TV, elle fait figure de parent pauvre. D'autant que les décors (ne nécessitant pourtant ici aucun investissement) ne sont nullement magnifiés et même plutôt inexistants. Et l'on n'a même pas droit à une carte en bonus…
La BD a pourtant un intérêt : attirer l'attention sur les romans. Ce fut le cas pour moi à l'époque, et, si je devais réécrire la chronique de l'adaptation en comics, je serais sans doute un peu plus sévère aujourd'hui. La BD a cependant – fort heureusement – dans son ADN ce qui fait la force des romans de Martin, mais l'adaptation semble vide de sens et d'audace, surtout si l'on en vient à la comparer avec la série TV.

Un roman sera toujours plus puissant qu'un film ou une série télévisée. Pourquoi ? Parce que l'on ne peut être que spectateur d'un film, alors qu'un roman fait de nous un acteur essentiel de l'histoire. Les mots ne sont que des mots, ils envoient un signal qui est interprété par le lecteur. Bien sûr, les bons auteurs peuvent vous forcer à les suivre dans leurs propres mondes, mais ceux-ci seront toujours vus par vos yeux. Dans l'équation magique du roman, le lecteur est la flamme qui éclaire les phrases. On peut le frotter et le cajoler de différentes manières, mais on sait pertinemment que l'on n'arrivera à rien sans lui. Et pourtant, en général, le lecteur ne rentre pas en ligne de compte dans l'écriture. Ce qui est, je crois, une bonne chose. 
Un film ou une série TV ne demandent rien d'autre qu'être spectateur. Tout le monde verra la même chose (la vision d'un réalisateur, d'un scénariste, d'un producteur) là où un même roman faisait naître mille visions. Par contre, ce "produit", plus coûteux qu'un livre, doit répondre à des règles pour être rentable. Il existe en gros aujourd'hui deux approches, radicalement différentes mais très calibrées, pour ces films ou séries, issus d'œuvres cultes que la plupart des spectateurs ne liront pas. Soit on fait dans le mou et le "son & lumière", à la Peter Jackson (son SDA étant une ode à la pleurnicherie et à la médiocrité), soit on fait dans le rock n'roll, en s'adressant à moins de gens, mais en leur faisant payer la qualité (évoquons, pour illustrer le principe, le Braquo de Canal+, sorte de The Shield à la française).
Game of Thrones, la série, tombe dans cette deuxième catégorie. La catégorie des bons trucs payants. C'est très bien fait, les décors sont plutôt à la hauteur du binz (même le générique est chiadé), mais, évidemment, des différences sont présentes par rapport aux romans.

La première très grosse différence qui saute aux yeux entre la série TV et les romans, c'est en gros… le cul.
Oui, étrangement, le sexe est bien plus présent dans la série, alors que, pourtant, l'image est censée être plus choquante que les mots. Cela tient à la nature même du medium, du support sur lequel l'histoire prend forme. La narration, en télévision, est tout autre et répond à des méthodes radicalement différentes.
Ce qui peut passer dans un roman, et ce qui passait très bien dans la narration de Martin, alternant les points de vue de différents personnages, était impossible en télévision. Il fallait donc trouver une manière de mettre de l'intensité dans certains échanges. Et quoi de plus intense que le sexe ? Donc, même si les romans ne manquent pas de pratiques osées (l'inceste notamment), la série se complet dans des accroches sulfureuses qui, souvent, servent essentiellement à faire passer des informations qui, agréablement lisibles sur papier, seraient plus poussives à l'écran. 
Mais qui s'en plaindra ?
La deuxième grosse différence, bien plus choquante, tient à l'âge des personnages. La série TV a été obligée de vieillir (radicalement parfois) un grand nombre de personnages. Tenez-vous bien, si vous ne connaissez que la série, voici, dans les romans, l'âge véritable de certains personnages :
- Robb Stark : 14 ans
- Jon Snow : 14 ans
- Sansa Stark : 11 ans
- Joffrey "Baratheon" : 12 ans
Evidemment, l'âge des adultes n'a que peu d'importance, mais l'on voit que, de notre point de vue occidental moderne, l'âge des protagonistes "enfants/adolescents" ne pouvait convenir à ce qui leur arrivait. Mais l'adaptation de l'âge, du point de vue de la série TV, ne tient pas qu'à la seule volonté de ne pas choquer.

En effet, la législation du travail impose des contraintes spécifiques lorsque des enfants sont employés sur des tournages. Un Jon Snow et un Robb Stark adultes sont autant de facilités pour les longues années de tournage que nécessitent les saisons de la série. Rien de honteux car cela ne change rien, ou presque, au sens du récit.
Parfois, il s'agit aussi d'adoucir les faits et de se conformer aux normes actuelles. Ainsi, Daenerys Targaryen, qui s'unit à Drogo, est censée avoir treize ans alors que, dans la série, elle en paraît au moins vingt.
Globalement, tous les enfants des Maisons ont pris quelques années de plus, au minimum. Ces changements sont liés aux spécificités du format télévisuel, mais, s'ils sont compréhensibles et acceptables, ils ont aussi un effet important sur le récit.
Jon Snow, par exemple, est bien plus "lisse", une fois adulte et incarné, que dans le roman. Même si, dans le contexte culturel et historique de Westeros, les gens murissent plus vite, suivre les pérégrinations d'un enfant n'est pas tout à fait la même chose que de voir un adulte se jouer des menaces et de la dureté de son milieu. Par honnêteté, il est tout de même important de préciser que, justement, dans le contexte romanesque, l'âge compte peu et serait même de nature à semer le trouble si le lecteur s'y référait avec une vision strictement moderne.
Ainsi, d'un medium à l'autre, la réalité devient changeante...

Au final, qu'a-t-on ?
Une saga qui n'est pas connue sous son vrai nom (c'est rare !).
Une adaptation française (des romans) onéreuse, ayant fait l'impasse sur des appendices utiles, et proposant une traduction parfois moins fluide et moins poétique que la version originale. 
Une série TV à la fois forcément moins riche mais aussi plus "osée".
Une BD insignifiante en comparaison de ses deux grands Frères qui se partagent le gâteau.
Et que conseiller ?
Eh bien, si vous êtes un minimum anglophone, les romans originaux vous permettront de découvrir, à prix modique, une magnifique saga. Si vous ne comprenez que le français, la série de HBO reste une très belle adaptation. Quant aux romans français… ils ont le mérite d'exister, ce qui est, sans aucune ironie de ma part, une très bonne chose. Mais entre l'idée de la tarte aux pommes et la véritable tarte aux pommes, dont le jus dégouline entre les dents et dont le sucre excite le palais, il n'y a pas vraiment de choix à faire, juste une évidence à mettre en avant.
Une transposition ou une adaptation nécessitent de faire des choix, d'élaguer, de trahir un peu, ce qui ne pose aucun problème tant que la trahison et ses conséquences sont connues et acceptées.

L'Hiver vient ! Sur le Papier ou l'Ecran, de ce côté de l'Atlantique ou ailleurs, mais le Froid n'est pas toujours identique. Et la différence, si elle n'est pas forcément honteuse, se doit au moins d'être connue.
Car sans cela, à force de passer d'un support à l'autre, d'une langue à l'autre, l'Hiver pourrait bien finir par prendre la noble, mais néanmoins doucereuse et presque plus cruelle, saveur de l'automne.