23 novembre 2013

Happy ! Morrison & Robertson flinguent le mythe de Noël... ou pas.



Tomber en librairie sur ce genre d’album, avec ces noms sur la couverture, n’est pas bon pour mon portefeuille. Mais je pars du principe que ce sera forcément bon pour mon moral, du coup je ne regarde pas à la dépense.
Je ne suis pas un grand spécialiste de Morrison, je n’ai pas lu ce qu’il avait fait pour DC qui lui a valu les honneurs de la presse spécialisée, mais j’ai plutôt apprécié ses runs sur les grandes séries Marvel – surtout après coup, notamment sur New X-Men, qui m’avait au premier abord pris à froid. J’étais curieux de voir ce que le bonhomme valait sur une mini-série (4 épisodes) compilée chez nous dans un album d’excellente facture à la jaquette aussi agréable au toucher que les pages. Je m’attendais à quelque chose d’assez iconoclaste, politiquement incorrect et percutant, entre Ellis et Ennis par exemple.

Le fait est que c’est peu ou prou ce qui m’a été donné de lire. L’atmosphère est sombre, glauque même, on nage souvent dans le sordide. Sax, le personnage principal, anti-héros magnifique, n’est jamais présentable : fringues défraîchies, barbe de trois jours, plaies, bosses et un eczéma réfractaire. Il a fréquenté la lie de la société et a fini par s’y perdre, préférant gagner vaguement sa vie en tuant pour le compte de ceux qu’il traquait auparavant (ex-flic, il a bien essayé de rester honnête mais la mafia, c’est plus fort que toi). Qu’il les bute ou qu’il les pourchasse, ceux qui l’entourent sont tout aussi peu recommandables, et tout le monde dans cette histoire parle comme chez Tarantino (et notre pauvre traducteur fait ce qu’il peut pour coller à l’abondance de f* word comme disent les outre-Atlanticains). Donc : les flics sont pourris, les méchants le sont davantage. Le tout à l’approche de Noël. Manque de bol pour Nick Sax : il décide d’en faire un poil trop dans son dernier contrat, et sa dernière victime se trouvait détenir un magot sur lequel lorgnait la moitié des malfrats de la ville. Vous voyez le tableau : notre ripou de service s’en sort à moitié mort et comprend vite que son existence va arriver à son terme s’il ne révèle pas le code pour accéder au fric – code qu’il ne détient même pas, d’ailleurs. N’ayant rien à quoi se raccrocher, il va y rester. Sauf que… et c’est là que survient l’élément narratif moteur de ce récit : un petit ange survient à son chevet. En fait, non, pas un ange – ce serait trop facile ! – mais une licorne. Bleue. Une licorne de dessin animé. Avec de grands yeux et des ailes ridicules. Un truc de fille, croisement improbable entre un Mon Petit Poney et Bambi. Et c’est cet être WTF qui va le tirer d’un premier guet-apens, tout en le harcelant pour qu’il aille sauver une petite fille en grand danger. 

Alors ouais, Nick s’en sortira une première fois, mais faut pas pousser, ce genre de vision c’est mauvais pour ce qui reste de son cerveau. Et le voilà qui tergiverse : rêve ? hallu ? Symptôme d’un mal plus grave ? Et nous, on aimerait le pousser à croire – car le but du jeu est bien là – afin  que le bougre puisse faire acte de rédemption : sauver une vie pour sauver son âme. Ou le contraire. Et en même temps on souhaite qu’il ne cède pas au syndrome la Vie est belle (le bien, hein ?, celui de Capra, pas l’abomination benignesque). Ou pas trop vite.
Morrison, sur un script couru d’avance, parvient ainsi de manière assez perverse à jouer avec nos pulsions de lecteur, qu’on soit fleur bleue ou avide de chair fraîche et de perversions. Ira, ira pas ? En attendant qu’il se décide, ou pas, sa vie est toujours menacée et le rythme ne faiblira pas (plus mort que vif, il a toutes les forces de police plus la plupart des criminels à ses trousses). Et de temps à autre, on aura un petit aperçu d’autres réjouissances impliquant un Père Noël libidineux prêt à flinguer en beauté toutes vos croyances liées à ce jour de fête et de paix sur Terre.

Dense, percutant et illustré par un Robertson en grande forme – il y retrouve sa verve des premiers opus de the Boys, Happy ! est un récit mêlant adroitement l’amer constat de la noirceur d’une humanité damnée définitivement et les péripéties tirées d’un conte initiatique. Classique dans sa forme, mais rondement mené.

Prenez le temps de lire également l'article de Neault qui avait déjà écrit ce qu'il pensait de bien (ou pas) de l'album en question.

+ 2 grands noms du comic-book réunis
+ un mélange des genres détonnant
+ c’est violent, sanglant et glauque
- c’est parfois trop violent, trop sanglant ou trop glauque
- l’image du père Noël en prend un coup
- une fin attendue (mais c’est Noël !)

22 novembre 2013

Côté Comics, saison 02 - épisode 07


Episode #7 de la deuxième saison de Côté Comics.
Au sommaire : les news et les sorties comics, un gros plan sur Scary Grandmother, et enfin tout ce qu'il faut savoir sur les débuts éditoriaux de Spidey !

Côté Comics : s02e07






12 novembre 2013

Snapshot

La collection Urban Indies s'étoffe avec Snapshot, un titre fraîchement sorti en librairie.

Jake Dobson, un jeune homme travaillant dans un comic shop, trouve par hasard un téléphone portable au milieu du Golden Gate Park. Il s'en empare et découvre qu'il contient des photos d'un... cadavre.
A partir de là, tout s'enchaîne très vite pour Jake. Non seulement un homme tente de le tuer, mais la police ne fait rien pour l'aider, et pour cause, le fameux cadavre, plutôt en forme, vient chercher son téléphone au poste, avec une jolie histoire bien crédible.
Jake et son meilleur ami vont tout de même tenter d'en savoir plus et s'attirer de très gros ennuis. Car visiblement, ce qu'ils vont découvrir peu à peu les dépasse complètement.

Ce récit complet est écrit par Andy Diggle et dessiné par Jock, un duo connu pour la série The Losers, récemment rééditée par Urban Comics. Graphiquement, le style de Jock reste efficace même si le côté aride du noir & blanc n'était en rien indispensable et se révèle même nuisible sur quelques cases (Diggle a toutefois l'honnêteté d'avouer qu'il s'agit aussi d'un choix économique et non foncièrement artistique). Du côté du scénario, c'est déjà plus délicat. Car si l'intrigue débute de fort belle manière, avec ce qu'il faut de mystère et de scènes choc, elle perd beaucoup en intérêt dans la seconde moitié de l'ouvrage.

Diggle n'avait pas laissé que de bons souvenirs après s'être occupé du destin de Daredevil (cf. Shadowland ou Daredevil : Reborn) et s'était avéré bien plus à l'aise sur des titres plus orientés polar/espionnage, comme The Losers, déjà cité, ou Gamekeeper. Snapshot reprend certains ingrédients chers à l'auteur, notamment les hommes de l'ombre et les agissements borderline de certaines agences ou sociétés. Malheureusement, après une bonne mise en place, tout s'accélère pour aboutir à une course-poursuite traînant en longueur et à une conclusion invraisemblable. 
L'explication finale, pas très bien amenée en plus, est totalement foireuse et surréaliste. On ne croit pas une seconde au complot exposé, encore moins à l'espèce de camp abritant les victimes ou à la "collection" de petits doigts.

Tout cela est bien dommage, d'autant plus que l'on partait bien et qu'il n'aurait pas fallu grand-chose pour faire de Snapshot un titre délicieusement paranoïaque et pessimiste. Au lieu de cela, on tombe dans la facilité et la caricature la plus absurde. Ce n'est pourtant pas le recul qui aura manqué aux auteurs puisqu'ils auront mis huit ans pour accoucher du projet. Même s'ils n'étaient évidemment pas là-dessus à temps complet, cela semble bien long pour un résultat aussi médiocre.
Côté bonus, l'on trouve une bafouille de Diggle, les covers, des pages tirées du scénario et quelques comparaisons entre croquis préparatoires et résultat final. 

Un comic qui démarre bien mais verse rapidement dans le grotesque.

+ un bon début de polar...
- ... qui se termine comme un délire complotiste et barbouzeux 
- quelques planches manquant de lisibilité
      






10 novembre 2013

Wolverine : Sabretooth Reborn

On décortique aujourd'hui le Wolverine Hors Série #6, tout juste sorti en kiosque.
Snikt !

Cet arc, datant de 2012, fait suite au Wolverine : Evolution dont Vance nous avait parlé après sa récente réédition. L'histoire a failli passer à la trappe en France, et il serait difficile d'affirmer que cela eut été une grosse perte.
En gros, Dents de Sabre est de retour, ce qui surprend notre ami Logan pourtant habitué aux fréquentes résurrections de ses ennemis et alliés. Romulus est également présent et va tenter de bousculer les souvenirs, déjà plutôt bordéliques, du Griffu. Une jolie rousse et quelques clones sont également de la partie.
Le tout est orchestré par Jeph Loeb et dessiné par Simone Bianchi.

Graphiquement, c'est plutôt joli la plupart du temps, quoique parfois difficilement lisible. L'artiste s'en sort moins bien dès que Wolvie fait tomber son masque, mais heureusement pour nous, il le porte presque tout le temps. Panini est en extase devant le résultat et prévoit de republier Evolution et cette saga au format Graphic Novel. Pas sûr que le style de Bianchi y gagne beaucoup.
Le scénario, lui, est assez décevant. Et bizarrement, bien que Christian Grasse ne soit pas connu pour la finesse de ses analyses, il parvient involontairement à en dégager les principaux défauts dans son billet final. Ce dernier affirme notamment que "l'ennemi juré de Logan ne peut pas mourir" et que la conclusion (Romulus incarcéré au Raft) est "cousue de fil blanc". 

L'on touche là à deux problèmes récurrents dans la production comics mainstream : la volonté des éditeurs de ne jamais tuer de personnages, même secondaires, et l'incessante impression de radotage qui se dégage de la plupart des séries phare. Cet arc n'y échappe pas puisque Loeb nous sert presque tous les poncifs auxquels l'on pouvait s'attendre : la mystérieuse rousse qui fait penser à Jean Grey, le complexe de l'Arme X qui semble doté lui aussi d'un facteur lui permettant de se reconstruire même après avoir été saccagé, les tirades habituelles prononcées à tout bout de champ ("je suis le meilleur dans ma partie"), la fausse mort de Creed qui était en fait un clone... bref, rien d'original.
Là où le bât blesse sérieusement, c'est quand ce manque d'originalité et cette ultra-prévisibilité ne sont compensés par rien.

Les dialogues sont d'une platitude rare, certaines répliques frisant le niveau d'une fanfic écrite par un gamin de dix ans. Il ne se passe pas grand-chose si ce n'est une longue suite de combats sans intérêt et peu dynamiques. Même la Cape et l'Epée sont relégués au rang de figurants de luxe. Et pour compléter le tout, le long monologue interne de Wolverine est aussi ennuyeux qu'un discours d'inauguration de salle polyvalente, écrit par une secrétaire neurasthénique pendant une crise de somnambulisme. Logan décrit ce qu'il se passe, se répète, évoque le "cauchemar" de sa vie en donnant l'impression qu'il parle de ce qu'il a bouffé la veille... le ratage est complet. On a même droit au héros qui se tape la nana de l'histoire en deux secondes, sans même qu'ils aient fait connaissance. Si ce n'est pas du charisme ça...

Ces quatre épisodes sont suivis d'une histoire courte encore pire, dans laquelle Wolvie est retenu dans le Mojoworld et doit tenter d'affoler l'audience. En réalité, la première planche, pastiche du genre polar noir, avec privé taciturne et bombasse appelant à l'aide, est plutôt réussie (et on se prend au jeu, en se disant "tiens, ça va être pas mal ça") mais les sept autres tournent immédiatement au n'importe quoi (et là on se dit "ah ben non, c'est de la merde aussi").
L'on est loin des grands moments du plus populaire des mutants. Ceux qui veulent le découvrir seraient bien inspirés de lorgner du côté de ses origines, de la saga Ennemi d'Etat ou encore de la mini-série Ultimate Wolverine vs Hulk, qui démontre que l'on peut faire quelque chose d'excellent à partir de deux brutes qui se tapent dessus. Encore faut-il avoir le talent pour.

Une suite de combats idiots, sans enjeux et alourdis par un texte misérable et un manque d'idées flagrant.
Wolvie mérite bien mieux.

+ Bianchi sauve le truc du désastre grâce à quelques planches sympa
- scénario quasiment inexistant
- dialogues poussifs
- thématique déjà ressassée cent fois
- épisode "bonus" indigent et sans le moindre intérêt  




08 novembre 2013

It's a kind of Magic

La magie, qu'elle soit blanche, noire ou même rouge (contre toute attente, ça existe aussi !), a toujours fasciné. Certains l'ont condamnée dans le passé, d'autres s'y adonnent encore ou sortent de très sérieux ouvrages qui lui sont consacrés. Et comment en effet ne pas être au moins un peu émoustillé par une pratique qui pourrait nous faire connaître bonheur, fortune et pouvoir ? Le tout, en apparence au moins, sans trop d'efforts.
Evidemment, les auteurs se sont aussi emparés du sujet, de Tolkien à Rowling et son Harry Potter. Et comme ses pratiques "réelles", la magie dans la fiction connaît bien des déclinaisons.
(cet article est paru à l'origine dans le webzine de WEBellipses)

Il n'est peut-être pas inutile de prendre quelques instants pour parler un peu de la magie dans notre monde, au XXIème siècle. Si derrière le terme vous mettez des boules de feu, l'invocation d'entités démoniaques ou une quelconque pluie de pierres, effectivement, la magie n'existe pas. Ou disons, pour ne pas être trop affirmatif, que je nourris de sérieux doutes quant à son existence. Mais une forme de magie existe, et, comme souvent, l'on peut en expliquer les effets avec un peu de recul sur le sujet.
La magie blanche, telle qu'elle est présentée de nos jours, puise dans des techniques qui appartiennent à différents domaines, plus ou moins reconnus. Il y a évidemment des rituels, des symboles, du folklore, mais la magie blanche fait également appel à la visualisation, l'autosuggestion voire l'hypnose, à différents exercices respiratoires (à l'efficacité reconnue dans les pratiques méditatives) et même à des principes que l'on retrouve en Yoga, en médecine chinoise ou plus généralement dans les arts martiaux.
Ainsi, considérer que l'on peut transformer son facteur en crapaud grâce à la magie est évidemment ridicule, mais en déduire que puisque l'absurde est impossible, le raisonnable l'est également, ne serait guère plus malin. Car, oui, si l'on "découpe" la magie blanche en techniques explicables et sensées, alors leur somme est efficace. Ou a au moins quelques effets.

Imaginons un exemple tout bête. Une personne se sent en petite forme et, à la veille d'un examen ou d'une compétition sportive, elle pratique un rituel supposé lui faire surmonter ses problèmes. Cela commence en général par "s'ancrer" et "se centrer", des termes barbares qui en fait ne désignent rien d'autre que des exercices respiratoires et une sorte de méditation. Des pratiques dont on sait qu'elles améliorent, dans des proportions certes variables mais certaines, la résistance au stress, la concentration, voire même la lutte contre le taux de cholestérol. Ajoutons à cela la foi de l'individu et les capacités d'auto-persuasion du cerveau, et l'on se retrouve avec un "sort" efficace. L'on pourrait obtenir les mêmes effets sans le rituel, mais il permet d'ajouter un effet placebo dont il serait bête de se priver. Parce qu'évidemment, en plus des explications qui permettent de satisfaire l'esprit cartésien occidental, le côté ésotérique et mystique permet de donner du grain à moudre à cette petite partie, non avouable, de notre personnalité, qui nous fait éviter de passer sous les échelles ou nous fait faire grise mine lorsqu'un rendez-vous important tombe un vendredi 13.
C'est cette partie-là que les scénaristes tentent d'exciter régulièrement.

Lorsque l'on parle magie, l'Heroic Fantasy vient tout de suite à l'esprit. Le Seigneur des Anneaux ou encore Dungeons & Dragons sont passés par là et ont fortement marqué les mémoires. Au point de générer des parodies et, surtout, de lamentables déclinaisons. Le genre parvient néanmoins encore à engendrer de vraies belles pépites, comme le Dragon Age (publié en France par Milady) de Orson Scott Card. Dans cet univers à la fois familier et riche, les mages sont placés sous le joug de templiers, censés faire cesser leurs abus. L'on y parle visualisation (une pratique bien réelle) mais également magie de Sang, un support hautement chargé en puissance symbolique.
Dans certaines oeuvres dont l'intrigue se déroule à notre époque, la magie peut paraître plus banale, moins douloureuse et adopter un profil bas au profit de ses pratiquants, parfois très sombres et cyniques malgré leur jeune âge. C'est notamment le cas de l'acide Courtney Crumrin, de Ted Naifeh (cf. cette chronique). Le support magique est ici presque l'enfance, ses rêves et ses épreuves, même si ce n'est jamais clairement dit. Là encore finalement, un élément bien réel qui laisse des traces dans nos vies d'adultes.

L'exemple de magie "concrète" le plus poignant, le plus poétique, le plus évident aussi, vient peut-être du roman Le Roi de l'Hiver, de Bernard Cornwell, premier tome d'une excellente trilogie qui revisite la légende arthurienne. L'auteur fait évoluer ses héros dans une Bretagne antique en proie au déchirement entre vieilles croyances et "modernité" chrétienne. Surtout, il donne à la magie une explication très moderne malgré le contexte. Ainsi, lors d'une scène extraordinaire, Nimue défend les appartements de Merlin contre une horde de soldats. Après sa victoire, elle explique à l'un des personnages que sa magie n'est finalement qu'un peu d'esbroufe et de mise en scène (elle tient des serpents dans ses mains, apparait nue, le corps badigeonné de sang, elle a attaché une chauve-souris dans ses cheveux, etc). Et, devant la déception de son ami, elle continue son explication ainsi :
- Quand j’ai franchi cette porte, j’affrontai un roi, son druide et ses guerriers, qui a gagné ?
- Toi.
- Ce ne sont donc pas seulement des trucs. Ce pouvoir appartenait aux Dieux mais il me fallait y croire pour qu’il puisse opérer. A chaque instant du jour et de la nuit, tu dois être ouvert aux Dieux, et si tu l’es, ils viendront. Pas toujours quand tu as besoin d’Eux, c’est entendu, mais si tu ne demandes jamais, Ils ne viendront jamais. En revanche, quand Ils répondent, c’est merveilleux, merveilleux et terrifiant, comme d’avoir des ailes qui t’élèvent dans la plus haute des gloires.
- Jamais je n’ai vu de Dieux…
- Tu en verras. Tu dois penser à la Bretagne, comme si elle était parée de rubans de brume de plus en plus fins. De simples fils ténus, ici où là, qui dérivent et s’estompent. Mais ces fils, ce sont les Dieux, et si nous parvenons à les trouver et à leur plaire, si nous leur rendons leur terre, alors les fils s’épaissiront et se rejoindront pour former une grande et merveilleuse brume qui recouvrira tout le pays et nous protègera de l’Extérieur.
Un extrait bien trop court pour réellement rendre justice à cette scène fabuleuse (aux interprétations multiples), mais qui donne déjà à penser que bien des auteurs ont compris l'essence de la magie et son subtil rapport au réel.
Car finalement, de nombreux domaines aux noms complexes ne sont en fait qu'un genre de magie. Celle-ci étant passée de mode et, de nos jours, fortement entachée par les manipulations de nombreux margoulins et autres escrocs, il était nécessaire de recycler certains de ses principes fondamentaux sous une autre appellation.

Même lorsque la magie semble totalement déconnectée du réel, comme dans le vaste et complexe univers Marvel, certains éléments demeurent troublants. Ainsi, la Sorcière Rouge par exemple, lors de la saga House of M, va modifier la réalité et remodeler entièrement le monde. L'on est loin des limites du possible ou d'un vague effet placebo me direz-vous. Certes dans les effets, mais si l'on se penche sur l'élément déclencheur, ce qui fait que Wanda Maximoff "pète les plombs", l'on tombe sur un terrible désir d'enfant, une souffrance psychologique intense qui oblige le sujet à modifier non pas la réalité mais sa réalité. Des états que la psychiatrie connaît évidemment bien et qui, pour celui qui les expérimente, relèvent d'une certaine "magie" (empreinte il est vrai, dans ce cas précis, d'une souffrance bien réelle).

Et puis, il y a cette fameuse magie fondamentale, qui emploie des runes étranges sans cesse recombinées, qui permet d'agir à distance sur un inconnu, de modifier son humeur, de titiller ses sens.
Cette magie, c'est la nôtre, celle des mots et de l'écriture.
Dans Jeanne Dark, Grégory Lê nous montre une sorcière mais, pendant qu'elle lance des sorts ou enchante des objets, lui s'occupe aussi de magie. Celle qui peut avoir un véritable impact, même de ce côté des planches. Cela n'a rien d'occulte mais ce n'est tout de même pas donné à tout le monde. Cette magie-là, c'est ce garçon au regard halluciné, derrière sa fenêtre, qui nous intrigue et nous fait frémir. C'est ce bon gros chien placide et maniant l'ironie, qui nous amuse et nous fait sourire. C'est Jeanne et son père qui, déjà, nous séduisent et nous inspirent une certaine sympathie.     
Et, croyez-moi, cette magie-là est une bonne magie. Elle est faite d'encre et de rêves. De mots et de bulles. De couleurs et de cases. Elle ne fonctionne pas toujours, car il faut, pour la maîtriser, un travail de longue haleine, une volonté sans faille et le bon dosage entre technique pure et émotions. C'est donc très casse-gueule et, souvent, ça rate.
Mais lorsqu'elle fonctionne, lorsque vous touchez des milliers d'inconnus à distance, alors, tous les auteurs vous le diront, c'est, comme le dit si bien Cornwell, avoir des ailes qui vous élèvent dans la plus haute des gloires.

Par contre ami lecteur, ouvrir un livre, qu'il soit fait de pixels ou de papier, n'a rien de dangereux. Car la magie des écrivains a ceci de particulier qu'elle ne peut s'exercer sans l'accord et la participation active du lecteur.
Sigmund Freud a dit qu'au commencement des temps, les mots et la magie étaient une seule et même chose. Rien n'est plus vrai. Et c'est cette interaction, ce mariage primordial, que les artistes recherchent encore. En chantant les mots, en les dessinant, en les tordant ou en y mettant le feu. Tout cela dans un but. Le but magique et bien réel d'illuminer de lointains regards.
Peut-être pour se prouver que l'on n'est pas seul et que, quelque part dans les ténèbres, l'on peut s'adresser à quelqu'un. Avec franchise. Avec audace.
Avec espoir.






Côté Comics, saison 02 - épisode 06


Episode #6 de la deuxième saison de Côté Comics.
Toujours les news et sorties comics avec Julien, un reportage sur l'avant-première de Thor 2, et pour terminer, Jeff passe en revue quelques adaptations de films en comics (avec du sang, des zombies, des filles pas si en détresse que ça et des aliens mécontents). 


Côté Comics : s02e06




01 novembre 2013

Wolverine : Evolution



Amis lecteurs, prenez cet article comme un avertissement, une mise en garde : ne vous fiez pas aux belles couvertures et aux éditions luxueuses ! Car malgré l’expérience que je pensais posséder, je me suis fait avoir.
La lecture de l’album en fut affectée : en effet, croyant détenir une histoire inédite, je me suis retrouvé avec la réédition d’un arc déjà publié dans la série officielle de Wolverine. Ca m’apprendra à ne pas suivre l’actualité des comics !
Sinon, qu’en est-il ? Car tout le monde n’a pas suivi les aventures du mutant griffu au travers de tous les épisodes de ses séries.


Jeph Loeb nous propose de suivre le duel interminable entre Logan et sa Némésis, à l’époque où Creed était plus ou moins toléré dans l’Institut Xavier (cela se passe peu de temps après la phrase fatidique prononcée par la Sorcière Rouge, « No more mutants », qui annonça le glas de l’espèce homo superior, désormais réduite à deux centaines d’individus de par le monde). Et pendant tout le premier épisode, on naviguera entre les passes d’armes sanglantes de ces deux combattants hors pair et des cauchemars récurrents dans lesquels Wolverine observe des êtres hybrides à la semblance de garous et dans une époque qu’il sait reculée.
Evidemment, ces visions qui deviennent de plus en plus pressantes vont petit à petit altérer son présent et l’amener à poursuivre son adversaire sur différents lieux chargés de sens (de sa cabane au Canada jusqu’au Wakanda – assonances non voulues mais c’est sympa tous ces « a » !). Chaque fois, alors qu’il croit avoir le dessus, un élément extérieur l’empêchera d’en finir avec Dents de sabre ; de même, chaque fois que son ennemi l’a à sa merci, il se réveille en un autre lieu après avoir continué à rêver de ces êtres mi-hommes mi-bêtes qui se sont mêlés à l’espèce humaine. Un point commun à tout cela : un individu, dans l’ombre, qui est le chaînon manquant entre lui, Creed et des créatures telles Félina, Féral ou WildChild et que tous craignent à un point inimaginable. Le destin de Logan est donc de partir à la recherche de celui qui détient le secret de sa nature, quitte à se débarrasser une fois pour toutes de Dents de sabre.


Comme à son habitude, Loeb s’applique à insérer de nombreux personnages plus ou moins connus (des X-Men à Alpha Flight, en passant par Black Panther) dans un récit qui est censé les lier entre eux. Pour ce qui est de la mythologie développée autour de Logan et de cette race étrange à laquelle il serait lié, elle est intéressante et rappelle certaines tendances lisibles dans le run de Straczynski sur Spider-Man. Cependant, Loeb reste volontairement évasif et l’album (6 épisodes) s’achève de manière très frustrante.
C’est un peu la même sensation avec les combats : Simone Bianchi offre des planches de toute beauté et, si les gros plans sur les visages sont somptueux, il n’en va pas de même avec les plans moyens, aux traits approximatifs et parfois grossiers. Les affrontements sont brefs et l’impression de sauvagerie est souvent parasitée par la finesse des détails : les pages sont souvent belles, fouillées mais collent mal aux péripéties du « Meilleur dans sa partie ».
Reste un bel objet, sobre et élégant, complété par une galerie de couvertures somptueuses pour un récit ambitieux mais inachevé, tirant trop en longueur et articulé très artificiellement. Une semi-déception donc.

+ c’est beau
+ c’est élégant
+ c’est Wolverine contre Dents de Sabre !
- c’est du déjà vu
- c’est frustrant et parfois incompréhensible