01 février 2014

Walking Dead : la fin ?

Le tome #19 de Walking Dead, sorti il y a quelques jours, s'avère être extrêmement décevant. Analyse en détail du déclin d'un chef-d'œuvre.
Attention, quelques spoilers sont présents, si tant est que l'on puisse dévoiler des parties d'un vide.

Cela fait mal de l'admettre, tant d'excellents souvenirs de lecture sont rattachés à cette série, mais Walking Dead vient de passer un cap dans la médiocrité. Le lecteur attentif avait pu remarquer depuis quelques tomes (cf. cet article sur le tome #18) une tendance au surplace narratif, à la facilité, mais l'essentiel tenait encore debout. L'on se contentait donc de patienter en espérant que Kirkman retrouve l'habileté dont il avait fait preuve sur les 70 ou 80 premiers épisodes, ou qu'il nous terrasse par un coup de théâtre que l'on n'aurait pas vu arriver, nous obligeant ainsi à reconnaître sa maîtrise et par la même occasion notre tendance à ronchonner pour rien.
Malheureusement, loin de s'arranger, la situation s'envenime comme une mauvaise blessure gagnée par la gangrène. C'est à peine croyable mais presque rien ne tient debout dans ce tome. 

Commençons par la scène d'intro, cinq longues planches ennuyeuses qui n'apportent rien. Considérons l'intérêt de cette scène de trois manières différentes : sa fonction d'introduction au récit, la pertinence du propos et la portée dramatique. 
Pour la pertinence du propos, on repassera. Il s'agit en fait de radoter une nouvelle fois sur ce que l'on sait déjà, à savoir que tout le monde a perdu des proches depuis le début de l'épidémie. Cela n'apporte rien, si ce n'est que les personnages semblent redécouvrir l'intérêt d'enterrer les cadavres plutôt que de les brûler (intérêt tout psychologique, car d'un point de vue pratique, dans leur situation, ça se discute). Question dramatisation, nada, rien à signaler, Maggie semble presque apaisée malgré la perte récente qu'elle a subie. Sa discussion avec une parfaite inconnue s'avère froide, plate et inutilement longue. Enfin, ces premières planches ne remplissent pas non plus une fonction cruciale : happer le lecteur pour l'amener à tourner les pages suivantes. Avec une telle entrée en matière, il faut se forcer au contraire pour continuer. Pourtant, il est arrivé, dans d'autres épisodes, que de longues discussions soient passionnantes, et au moins aussi poignantes que certaines scènes d'action, mais un tel discours, construit à partir de banalités, n'a pas sa place comme ouverture d'un récit censé être captivant.
Kirkman n'est sans doute pas seul en cause, si le responsable éditorial qui supervise la série chez Image Comics faisait son travail, il demanderait à l'auteur de reconsidérer ce début mal torché. Et ce dernier pourrait l'en remercier. 

Nous n'allons pas tout étudier scène par scène, les égarements étant trop nombreux, mais il est intéressant d'essayer de faire le tour de tout ce qui semble s'effondrer subitement. Tout d'abord, après ces six épisodes, l'on se rend compte que... l'on en est au même point. Il ne s'est rien passé. Rick souhaitait lancer une offensive contre Negan à la fin du tome précédent, c'est très exactement dans la même situation que l'on se retrouve ici. Qu'il y ait eu un "concours de bite" entre temps n'y change rien, surtout si l'on examine de plus près le dit "concours".
L'échauffourée qui oppose les hommes de Negan à ceux de Rick frise le ridicule, ce qui est problématique pour une série qui mise en grande partie ses effets sur son aspect réaliste (ou disons au moins sa vraisemblance). Par exemple, les protagonistes qui sont touchés par des tirs ultra-précis qui les délestent de leurs armes (cf. la photo illustrant ce paragraphe) fait plus penser à un exploit à la Lucky Luke qu'à un véritable affrontement. Les inepties ne s'arrêtent pas là. Ainsi, la tactique de Negan, qui consiste à planquer la plupart de ses hommes, est idiote. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas une tactique, c'est un truc d'auteur, sauf que le truc, ici, se voit. Le seul intérêt de masquer le gros de ses forces et de se jeter dans la gueule du loup, en manquant de se faire tuer, c'est d'offrir un retournement de situation "inattendu". Du point de vue du personnage, c'est stupide, ça n'a pas de sens. Son intérêt à lui, ce n'est pas de tendre des pièges au dénouement aléatoire mais bien de faire étalage de sa puissance afin de rester dissuasif.

Continuons dans les exemples imbéciles avec un tigre qui se comporte comme un chien dressé, menant en tête la charge de "cavalerie" des renforts qui arrivent à temps, ou Negan qui pérore comme un vilain de seconde zone alors qu'il vient d'échapper à la mort.
Cela commence à faire beaucoup ? Et pourtant, on est loin du compte.
Le dernier tome offrait un mince début de piste jusqu'ici encore inexploré : l'organisation sociale alternative représentée par la "monarchie" mise en place par Ézéchiel. Outre le fait que le bonhomme, bien qu'il donne son nom au recueil, a un rôle anecdotique dans celui-ci, ce qu'il pouvait représenter comme bouffée d'air frais est incroyablement balayé en une explication vaseuse délivrée à Michonne. Le roi se présente lui-même comme un bouffon, un acteur jouant un rôle, ôtant ainsi toute possibilité de développer l'idée d'un personnage différent d'un Gouverneur, de Negan ou de Rick. 
Et l'on peut encore ajouter à cela l'indigence parfois des dessins, certains visages, vus de loin, étant à la limite du smiley. 
Du coup, Delcourt ajoute sa touche en choisissant la plus affreuse des covers pour illustrer ce tome. Je pourrais encore évoquer quelques réserves sur certains passages de la VF (non respect de la concordance des temps, utilisation abusive de l'apostrophe...), mais ce n'est pas le propos et ça reste de toute façon dans la "norme" actuelle. 

Je garde le pire pour la fin : le rôle de Rick. Jusqu'ici, Rick s'était toujours imposé comme leader en agissant d'une manière à ce que chacun puisse constater ses capacités. Il pouvait avoir des failles, être critiqué, mais son rôle découlait toujours de faits. Comprenez par là que Kirkman a eu la sagesse de bâtir un personnage en montrant ses actions, en dévoilant son caractère, et non en le "déclarant" arbitrairement comme "bon", "fort" ou "chef". C'est le b.a.-ba du conteur, qu'il soit romancier ou scénariste. 
Or, dans ces épisodes déjà faibles, Kirkman commet un faux pas si grotesque que l'on est en droit de s'interroger sur son envie de poursuivre cette série qu'il voulait si longue. Alors que rien ne l'exige, l'un des personnages fait une longue déclaration à Rick, prétendant qu'il est le seul à pouvoir insuffler du courage (ah bon ? pourquoi ?) aux membres de la communauté, que rien ne tient plus sans lui (leur survie reposerait sur un seul homme ?), qu'il est un chef que tous suivront et que l'on ne peut retrouver cela nulle part ailleurs. C'est le fameux écueil du "héros déclaré". Cela relève au mieux d'un manque de travail, ce qui n'est déjà pas glorieux, au pire d'une méconnaissance des principes essentiels qui sous-tendent l'écriture. 
Pour certains personnages, Rick peut en effet incarner un sauveur providentiel (encore que même ses proches remettent souvent en cause son aptitude à décider), mais pour Jésus (celui qui lui tient le discours résumé plus haut), cela n'a aucun sens, si ce n'est de réaffirmer artificiellement le rôle de Rick dans un scénario qui prend l'eau. 

Pour la première fois, j'en viens à penser que ce tome est dispensable (en achetant le suivant, vous en serez au même point) et même clairement mauvais, non pour des considérations d'inclination mais bien à cause d'une indigence qui frôle le cynisme. 
Kirkman n'a jamais été un génie, c'est un fait (cf. le cas Kirkman), mais il ne pouvait tout de même pas jusqu'ici être accusé de fainéantise flagrante. Et, puisque c'est maintenant le cas, je m'étonne que cela soit sur la série que lui-même considère (avec raison) comme l'œuvre de sa vie.

Personne ne peut indéfiniment briller en comptant uniquement sur une aura certes prestigieuse mais passée et clairement incapable de masquer des manques aussi grossiers.
Ce tome obtient généreusement un "BOF" (et évite le "BEUARK") uniquement à cause des comics précédents, dont il est l'héritier inconsistant, si ce n'est le vague cousin attardé.
Du foutage de gueule, d'autant plus douloureux qu'il survient sur un titre qui fut, pendant très longtemps, excellent et sans défauts.  

+ heu... c'est sorti plus tôt que prévu (effet engoulevent)
- invraisemblances
- maladresses (parfois ahurissantes)
- idées novatrices tuées dans l'œuf
- surplace
- dessins parfois bâclés
- lourdeurs dès l'intro