20 avril 2014

Capitaine Albator, le pirate de l'espace : l'intégrale


Afin d'aborder le sujet du jour, une intégrale des aventures d'Albator parues en format papier (donc le manga original) et traduites en français, il est nécessaire de revenir brièvement sur le personnage lui-même, au cas où me liraient quelques ressortissants du Paléolithique ressuscités pour la cause. 

Les aventures du corsaire spatial qui nous a fascinés dans notre jeunesse sont d'abord parues, comme de bien entendu, en manga : le grand Leiji Matsumoto en a publié 5 chapitres entre 1977 et 1979, édités par Akita Publishing. Très vite, le personnage du Captain Herlock (ou Harlock, suivant les traductions), ont connu un succès tel que le marché de la vidéo lui tendit les bras, au point que l'auteur dut mener de front l'évolution de la première série télévisée et celle de la série originelle. Un travail en parallèle qui finit par privilégier l'anime, dont les premiers épisodes débarquèrent très tôt sur les chaînes internationales et firent les beaux jours des émissions jeunesse dans notre PAF jusque lors endormi l'après-midi. La première série, renommée plus tard Albator 78, voyait, en 2977, le fier capitaine corsaire et son équipage affronter les terrifiantes Sylvidres, extraterrestres d'origine végétale à la semblance de femmes sublimes, à bord de son fidèle Atlantis, le vaisseau créé par un ingénieur surdoué, capable de se diriger seul et doté d'une puissance de feu phénoménale.

Tout était "cool" dans Albator : le design des astronefs et des tenues, la manière dont les Sylvidres mouraient (elles s'enflammaient en poussant un cri vous glaçant les os) et surtout le personnage même d'Albator, héros mystérieux, taciturne, foncièrement bon mais rongé par de vieilles rancunes. Sabre-laser au côté, cicatrice et bandeau sur l’œil, la tête de mort sur la poitrine et cette cape rouge et noire : inflexible, irrésistible, invincible. 
Plus tard, Albator engendrera une seconde série (Albator 84), sorte de préquelle légèrement divergente, à l'animation plus fluide et aux dessins plus soignés, qui raconte la genèse de ce corsaire à l'époque où il était encore un officier des armées humaines embrassant la cause de rebelles avec l'aide de son meilleur ami. On y croisait également Emeraldia (ou Esmeralda, suivant les traductions) qui les initiera au "piratage" (je simplifie, bien entendu). Matsumoto n'aimant rien tant que faire s'interagir les personnages au sein de l'univers qu'il a créé, il a également inséré Albator dans Galaxy Express 999.

Si le récent film d'animation (sorti chez nous en décembre 2013) s'inspirait davantage d'Albator 84, la trame du manga est celle de la première série. Et, pour les amateurs de celle-ci, c'est assez étrange à lire car, comme l'équipe de Kana l'explique fort bien dans la présentation, les lecteurs passent leur temps à se remémorer les animes. Or on constate que, si l'ensemble était fidèle au manga, certains ajustement avaient été effectués déjà à l'origine, comme le statut des Terriens par exemple, ou l'attitude générale des corsaires, présentés ici comme d'incorrigibles pochtrons, passant leur temps à boire, dormir ou jouer - mais complètement efficaces au moment des combats.
Le manga au contraire prend son temps pour démarrer et nous présente une Terre peuplée d'humains veules, ignorants et incapables de la moindre initiative : des proies faciles pour les terrifiantes Sylvidres et leur armada infinie surgie d'une galaxie au-delà de l'espace connu. Celles-ci sont tout aussi fascinantes que dans la série et dissimulent le secret des origines de la vie sur Terre comme la véritable raison de leur désir de conquête. Face à elles, se dresse seul l'équipage de l'Arcadia (un travail minutieux et pertinent de traduction a été entrepris pour demeurer le plus possible fidèle au texte original tout en essayant de ne pas trop altérer les souvenirs des fans de la série télévisée en français pour laquelle de nombreux noms avaient été modifiés). Tout cela pour vous dire qu'il est difficile de faire abstraction de ses souvenirs, surtout lorsqu'ils ont été marquants.
L'oeuvre originale s'avère ainsi déstabilisante, avec ses fonds très travaillés (une constante chez Matsumoto : on sent une véritable passion pour les visuels d'ingénierie (cadrans, manettes et tous les accessoires d'un vaisseau futuriste)) et ses personnages moins détaillés, en dehors d'Albator avec ses poses iconiques. Les petites cases multiplient les gros plans sur des visages mal définis, souvent grossiers et les scènes de combat manquent de dynamisme et de lisibilité. Néanmoins, l'histoire est intéressante et, si elle manque de rythme, ses révélations font avancer régulièrement l'intrigue jusqu'à la confrontation finale entre la reine Sylvidra et le capitaine (confrontation qu'on ne lira jamais car l'intégrale s'arrête au chapitre 5, les autres n'ayant jamais été écrits), en levant petit à petit le voile sur de nombreux mystères (le concepteur du vaisseau, l'origine des Sylvidres, leur avancée technologique). On s'amusera à retrouver des concepts à la fois très savants mêlés à des considérations plus proches des pseudo-sciences et agrémenté de ce technobabble cher aux trekkies : on navigue souvent entre Star Trek, X-Files et... les Mystérieuses Cités d'or. C'est rédigé tout en accélération, avec un premier chapitre un peu poussif et les suivants qui sont de plus en plus denses, malgré quelques rappels parfois théâtraux et pompeux qui trahissent l'âge du texte. Albator s'avère plus complexe que prévu et on ne peut qu'être frustré par les nombreuses ellipses et énigmes qui obscurcissent les intentions des personnages. 1084 pages qui se lisent somme toute assez rapidement mais qui s'achèvent avant la fin de l'histoire, laissant notre imagination vagabonder pour tenter de percer le secret de ce membre d'équipage fantôme, ou notre cerveau aller à la pêche aux souvenirs.

Cette intégrale est donc disponible chez Kana, dans la collection Sensei, en un volume épais et bien documenté, à parcourir, évidemment, dans le sens japonais de lecture.

+ le héros le plus cool de l'Univers
+ c'est "collector"
+ une traduction fidèle et respectueuse des anciens fans
+ des suppléments explicatifs très clairs
+ un bel objet dans une bibliothèque
+ c'est l'intégrale
- c'est l'intégrale, et c'est inachevé !
- personnages souvent bâclés
- des lourdeurs et des répétitions