14 mai 2014

La Tour Sombre : Le Jeune Pistolero

Retour sur la réédition du premier arc de l'adaptation comics de The Dark Tower.

Il y a déjà plus de six ans, je vous avais longuement parlé de La Tour Sombre. Je m'étais un peu emballé à cette occasion et avais essentiellement évoqué la saga originelle (les romans) plus que la BD. Etant donné que l'on a maintenant plus de recul sur la version comics, et que l'on dispose depuis l'année dernière d'une nouvelle (et meilleure) édition, il est maintenant possible de se pencher plus en détail sur ses qualités et défauts.
Commençons tout bêtement par le format comics de l'intégrale, bien plus agréable et pratique que le grand format cartonné de la première édition. Non seulement c'est plus économique, mais on peut lire le premier arc d'une traite, au sein d'un même ouvrage.

Je ne vais pas revenir sur l'histoire en elle-même et son importance dans l'œuvre de Stephen King (cela fera l'objet d'une série d'articles d'ici quelques mois) pour me concentrer sur les différences entre les romans et les comics, ainsi que sur les défauts de ces derniers.
L'aspect visuel tout d'abord. Les dessins de Jae Lee sont magnifiques, les visages graves et expressifs, l'ambiance onirique à souhait, et pourtant, tout n'est pas parfait. Si les illustrations sont belles, elles sont aussi très statiques, au point que l'on a l'impression de voir défiler des tableaux, figés, plutôt qu'une action véritable.
Le plus gros défaut graphique vient assurément des décors. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils sont pratiquement absents. Que l'on soit dans une habitation ou à l'extérieur, les personnages évoluent constamment sur une sorte de fond brumeux coloré. Sur les sept longs épisodes de cet arc, l'on ne peut compter que trois ou quatre véritables décors construits, et encore.

Cette absence de décor a une conséquence fâcheuse : l'on a du mal à se représenter le monde, pourtant riche et varié, de Roland. L'on voit de temps en temps un derrick, un rocher, un arbre, une touffe d'herbe ou une planche, et c'est pratiquement tout.
Tout finit ainsi par avoir la même saveur, que l'on soit dans une rue de Gilead ou un saloon de Hambry (et encore faut-il être attentif pour savoir que l'on change de lieu). Si l'on peut encore comprendre un tel manque d'incarnation pour la Tramée, difficile de concevoir cette absence constante de lieux solides et palpables.

L'autre aspect concerne l'adaptation pure. Et il existe deux manières de l'aborder : soit en admettant que le lecteur a déjà lu les romans (ce que je conseille vivement), soit en essayant de considérer les comics indépendamment des livres de King. 
Si l'on a déjà lu les romans, tout va bien, il est même agréable de parcourir ce résumé illustré.
Si l'on découvre l'épopée de La Tour Sombre, là c'est autre chose. Non seulement certaines ellipses rendent le récit parfois difficile à suivre, mais de larges pans de l'histoire sont tout bonnement absents, amoindrissant d'autant sa portée.
On ne s'attardera pas sur les différences minimes, normales et légitimes, dues au changement de support, comme les raisons pour lesquelles Roland et son ka-tet sont envoyés à Mejis (dans les comics, ils ont une mission bien plus importante et leurs pères sont déjà au courant de ce qui s'y trame).
Voyons plutôt ce qui fait cruellement défaut.

Ce premier arc reprend la presque intégralité du quatrième roman de la saga, Magie et Cristal. Lorsque Roland en arrive à conter sa jeunesse à ses compagnons actuels, il est déjà bien installé pour le lecteur. C'est un personnage dur, complexe, tragique, qui révèle les raisons de sa souffrance et de son obsession. Ici, ce n'est qu'un gamin, même pas spécialement sympathique. 
Les Grands Chasseurs du Cercueil sont également présentés à la va-vite et semblent ne jamais représenter une réelle menace. Exit la "profanation" du Bar K qui n'est qu'évoquée, quant à la première confrontation entre le groupe de Roland et celui de Jonas, elle perd toute sa saveur et sa drôlerie.
L'ambiance particulière, de conspiration et de danger latent, qui règne à Hambry n'est pas non plus retranscrite (pour des raisons compréhensibles, mais qui impactent grandement la perception que l'on a du récit).

L'on pourra aussi noter l'absence totale de profondeur dans les relations, pourtant importantes, qui unissent Susan à sa tante, mais c'est surtout l'histoire d'amour entre Susan et Roland qui est ici totalement aseptisée et réduite à sa plus simple expression.
De la rencontre, au charme suranné et pourtant envoûtant, sous la Lune des Baisers, il ne reste rien ou presque. Pas plus que du dilemme tragique dans lequel sont pris les deux jeunes gens, tiraillés qu'ils sont entre leurs sentiments et leur sens du devoir.
Et là, ce sont des pièces essentielles de la saga, celles qui lui donnent sa dimension épique et dramatique. Celles qui éclairent les cicatrices de Roland et en font plus qu'un simple héros taciturne. Sans cette construction minutieuse, il ne reste que des faits, bruts, pas forcément passionnants.

Lorsque j'ai rédigé le premier article en 2008, j'avais lu Magie et Cristal depuis longtemps. Et j'ai peur que mon enthousiasme pour les premiers épisodes de la BD ait été essentiellement engendré par la réminiscence d'anciens moments de lecture. Ayant relu récemment le roman en question et sa version dessinée, j'en viens à voir des failles que je n'avais pas soupçonnées lors de ma première lecture.
Je n'ai pas employé le terme "résumé" un peu plus haut par hasard. C'est ce que ces comics sont pour The Dark Tower. Voilà pourquoi ils me semblent destinés en priorité aux fans de la saga, qui pourront se remémorer de bons moments et mettre des visages sur des noms devenus célèbres, si ce n'est cultes.
Pour les autres, eh bien, quel est l'intérêt de se faire résumer une bonne histoire ?
Il n'y en a pas, ce qui est important, c'est la manière de raconter, pas les faits en eux-mêmes.

Difficile de considérer ces comics autrement que comme un complément sympathique des romans. Non seulement parce que la saga originelle est trop importante et bien écrite pour que l'on puisse décemment conseiller de ne l'aborder que par un ersatz, mais aussi et surtout parce que la version BD fait l'impasse sur tout ce qui fait la profondeur psychologique des protagonistes.
En ce qui concerne cette édition particulière, elle contient elle aussi quelques bonus, comme des cartes (bien faites), et quelques textes thématiques, à l'intérêt bien moindre. Le sujet sur les revolvers est notamment complètement inutile, non seulement il ne présente pas vraiment d'informations supplémentaires mais l'illustrateur ne parvient même pas à dessiner des modèles différents, à part pour le premier.

Panini continue de mettre un étrange avertissement au début de l'ouvrage, qui proclame que les lecteurs des romans n'auront pas de problème avec le langage particulier inventé par King, mais que pour les autres, il faudra peut-être une "phase d'adaptation".
Alors là, quand même, il faut que je m'arrête cinq minutes sur ça. La première fois, j'avais rapidement expédié le sujet, en disant que la plupart des termes pouvaient se comprendre selon le contexte (ou sont expliqués), ce qui est vrai. Pas besoin d'avertissement donc. Mais, surtout, à quoi sert-il cet avertissement ?
Les mecs nous disent "attention, vous n'allez peut-être pas tout comprendre", mais ça ne leur vient pas à l'esprit, s'ils sont si inquiets, de remédier au problème, par exemple en ajoutant un lexique. Là, ça devient presque touchant. Ils sont démunis, ils le disent directement en première page. Incapables, mais sincères.
La VF n'est pas mauvaise mais contient encore quelques coquilles. Irritant pour une seconde édition.

Un premier tome remplit de défauts si on ne le considère que comme un simple comic, mais qui bénéficie de l'aura immense de Roland et de sa quête. Si vous avez lu les romans, allez-y, sinon... lisez les romans.

+ The Dark Tower !!
+ format comics (plus pratique, plus économique et arc complet)
+ jolies cartes en bonus
+ de magnifiques illustrations de Jae Lee...
- ... mais aussi des choix graphiques curieux, "évaporant" complètement les lieux
- de trop grandes coupes narratives pour pouvoir réellement retranscrire la puissance du récit
- des textes "bonus" de remplissage (sur les armes)