09 mai 2014

M6 : "magnifique" reportage sur le phénomène Spider-Man

M6 nous a offert il y a quelques jours un reportage assez... extraordinaire sur Spider-Man. Et comme il était difficile de passer à côté de ça... petit arrêt sur images.

Les inepties à la télévision, on a l'habitude. Entre l'ahurissant reportage sur les "adulescents", qui comparait implicitement les lecteurs de BD à des demeurés dans Envoyé Spécial, en passant par des présentatrices incultes qui ahanent n'importe quoi sur la très snobinarde chaîne Canal +, on a déjà eu notre lot d'approximations, maladresses et crétineries présentées comme des vérités absolues.
Le récent reportage de M6, sur le "phénomène" Spider-Man n'échappe pas à la règle : 15 minutes consacrées à accumuler les idées reçues et vanter un aspect très secondaire du dit phénomène, difficile de faire pire.
Voyons cela en détail.

C'est anecdotique mais l'on démarre par une faute, Spider-Man étant orthographié "Spiderman" lors de la présentation du sujet. Ce n'est rien du tout, mais en général, quand on ne prête déjà pas attention au titre d'un sujet, c'est que le contenu risque d'être traité de manière très cavalière.
La... speakerine qui annonce le binz commence très fort en nous disant qu'il est "difficile d'imaginer que ce héros de BD créé en 1962 était tombé aux oubliettes".
Ah bon ? Mais, à quelle période est-il tombé aux oubliettes exactement ? Il a toujours été le personnage emblématique du Marvelverse, sa série historique compte plus de 700 numéros, et on ne parle même pas des nombreuses séries secondaires qui sont centrées sur lui. J'imagine que bien des starlettes de la télévision se feraient une joie de tomber dans les mêmes "oubliettes" dorées.

Le reportage en lui-même commence par un sujet très fort, complètement lié au "phénomène" Spider-Man : c'est l'anniversaire d'un mioche, quelque part en banlieue parisienne, et les parents ont décoré la maison aux couleurs du Tisseur. Ah ben, je m'incline devant la pertinence du sujet et le travail d'investigation. La voix off, avec un sérieux imperturbable, nous apprend que les parents se sont mis en quatre et se sont offert les services d'un "comédien" pour contenter leur rejeton. Et là... c'est une scène digne des plus grands films comiques. On voit un type se pointer, affublé d'un costume tout naze, une sorte de pyjama sorti des années 80. 
Le grand reporter qui est présent sur les lieux va interroger le comédien en pyjama et lui poser une question qui tombe sous le sens : "vous allez marcher au plafond ?" (je n'invente rien)

Jusqu'ici, c'est n'importe quoi, mais ça reste juste sans intérêt. Très vite, le reportage, totalement orienté, va pourtant insuffler avec insistance une idée reçue et éculée dans l'esprit du téléspectateur candide : la BD, c'est pour les enfants.
Par exemple, en questionnant le papa de l'heureux bambin qui a eu un comédien en cadeau. Le journaliste lui demande si cela (sous-entendu l'ambiance "Spidey") lui fait plaisir à lui aussi. Et le papa répond, très gentiment, que oui, cela lui rappelle des souvenirs d'enfance.
Nous n'en sommes qu'à la troisième minute d'un reportage qui en compte quinze et, déjà, l'idée principale est installée grâce à un goûter d'anniversaire et aux propos d'un monsieur certes sympathique mais qui avoue clairement ne pas lire de comics. 
Et si ce qui est censé nous éclairer sur le "phénomène" Spider-Man, ce sont des bambins et des adultes qui n'en connaissent rien, ça risque d'être rock n'roll.

Bon, on quitte le goûter (c'est dommage, on n'a pas vu l'arrivée des invités, les jeux, les cadeaux, la prestation de l'acteur...) et on attaque les choses apparemment "sérieuses". 
La voix off nous balance tout de go que "Spider-Man fait un retour en force ces dernières années" et qu'il est omniprésent. Là encore, on aimerait savoir quand il a disparu. Ne rien connaître de son parcours éditorial ne signifie pas qu'il n'existait pas. Ce n'est pas parce que la comète de Halley n'est visible que tous les 76 ans que l'on fera croire à un amateur d'astronomie qu'elle cesse d'exister dès qu'elle n'honore plus nos cieux de sa présence (pour les journalistes de M6, c'est une métaphore, ça veut dire que ce n'est pas parce qu'un truc ne passe pas à la télé qu'il est inexistant). 
On nous "apprend" ensuite que Stan Lee a créé le personnage. Exit donc le pauvre (et pourtant essentiel) Steve Ditko. Mais bon, pourquoi s'emmerder avec ça, Ditko ne fait pas d'apparitions dans les films, lui.

On en vient à l'exposition Marvel, à Paris, où le patron des lieux rétablit la juste copaternité de Ditko. Heureusement parce qu'il se plante sur l'Hydra, en appelant cela l'Hydre. Le reportage, ultra-chaotique et sans ligne conductrice, enchaîne ensuite avec une pseudo-explication du succès du personnage. Cela serait dû à son look (ah bon ?), ses acrobaties (hmm...) mais... "pas seulement..." (voix off mystérieuse).
Le "pas seulement" est en fait censé recouvrir le processus d'identification au héros (rassurez-vous, ce n'est pas dit dans ces termes), mais une identification très particulière puisque, là encore, on parle d'enfants, un nouveau gamin proclamant que Peter Parker est un peu comme lui ("comme beaucoup d'enfants" précise encore la voix off, à croire qu'ils ont fait un sondage dans les maternelles).

Alors, petite scène à l'humour involontaire : alors que la voix off explique que Parker est souvent "chahuté" par les gros bras de son lycée, les images montrent Andrew Garfield se manger un énorme coup de poing en pleine tronche ! Du genre qui te met une distance inappropriée entre ta mâchoire et ton nez.
A partir du moment où on pisse le sang et que l'on est à moitié assommé, j'estime que l'on est un peu au-delà du "chahutage", mais bon... c'est moderne, c'est M6.

Les premières paroles sensées faisant un peu avancer le sujet proviennent d'un visiteur de l'expo qui parle des problèmes quotidiens de Spidey. On effleure donc à peine le sujet l'espace de quelques secondes, par un pur hasard et les propos improvisés d'un anonyme.
Aussitôt après, la voix off nous en assène une bien bonne : "Spider-Man séduit autant les fans de cinéma pop-corn que les collectionneurs de BD." 
Alors, "fans de cinéma pop-corn", je pense que c'est une manière gentille de dire "films de merde" (ce qui n'est pas totalement faux concernant les adaptations, mais bien trop généraliste pour ne pas avoir un effet très pervers), quant aux lecteurs, ils sont ici désignés comme "collectionneurs" d'objets inertes. 
L'intérêt des récits, le travail de scénarisation, l'évolution de la narration ou du genre super-héroïque ne sont donc jamais évoqués.

Bref passage ensuite de Xavier Fournier, qui est le seul à donner des informations concrètes sur le sujet du reportage, à savoir le "phénomène Spider-Man". Il va notamment évoquer succinctement Strange et le dessin animé des années 70.
Tout s'accélère ensuite très vite (il ne sera plus question de comics à partir de maintenant, et ils n'ont pourtant été évoqués que très brièvement par le biais d'une ancienne revue).
On nous assène que les héros n'étaient plus à la mode (quand, où, pourquoi ?), que Marvel a fait faillite (on a l'impression du coup que c'est à cause de ses personnages, alors qu'il s'agit à l'époque du plantage d'une opération purement financière de diversification, même si l'on peut également mettre en cause les frilosités d'une ligne éditoriale qui n'est ici jamais évoquée), et que le salut viendra... d'Hollywood.

Hollywood ? Le salut de Spider-Man ? Mais... jusqu'à présent, c'était niais, peu informatif, drôle, approximatif, là c'est carrément une contre-vérité, ou, pour parler clairement, un mensonge.
Ultimate Spider-Man (qui a réellement réussi à trouver un nouveau lectorat tout en plaisant aux fidèles) fut lancé deux ans avant la sortie du premier film de Raimi. Et quand ce même épouvantable étron sort sur les écrans, Straczynski est déjà aux commandes de Amazing Spider-Man. Quant aux effets des films sur les ventes de comics, ils sont inexistants (cf. cette explication, basée sur les chiffres US). 
Mais évidemment, tout cela n'a de sens que si l'on s'intéresse véritablement au phénomène Spider-Man, donc à ses fondements, ses racines, donc aux comics. La suite nous montre clairement que ce n'est pas du tout un domaine qui intéresse les journalistes de M6.

On a droit en effet à un Avi Arad qui nous explique que si Spider-Man est populaire, c'est un peu à cause de son masque (ce qui est vrai) et que grâce à lui, le "petit garçon de Bolivie" peut aussi s'identifier à lui. Encore une fois, on nous assène l'idée qu'il s'agit donc d'un produit destiné aux enfants.
Là, tout commence à devenir clair : le goûter, le costume pourri, les films, l'enfant qui s'identifie... le phénomène Spider-Man ne parle pas de Spider-Man mais du commerce fait autour de la marque. On termine d'ailleurs en apothéose par des parents achetant des trucs (une voiture "Spider-Man") dans un magasin de jouets. On a même droit à un employé du parc Disney (vêtu d'un costume potable) qui fait un gros câlin à un gosse.
La boucle est bouclée, la démonstration faite : parents, allez acheter des conneries et ne vous préoccupez pas de Spider-Man, c'est pour les (très jeunes) enfants !

Avi Arad aussi, pendant son intervention, tient des propos ahurissants. Notamment que la BD n'intéresse que les fans "purs et durs", histoire de bien installer l'idée qu'il y a là une déviance, une addiction, une tare peut-être ?
D'autres tiennent déjà les mêmes propos sur la littérature jeunesse et se font un devoir de la charcuter (cf. cet article). Les romans ne devraient plus tarder. On voit déjà avec quelle légèreté certains sont adaptés (cf. Dôme), mais peut-être avons-nous tort de nous offusquer, les livres, c'est pour les gamins, les connards et les arriérés !
Pensez, il existe des films, qu'est-ce que vous allez vous emmerder à tourner des pages ?

Que dire... que je suis offensé, atterré ? Oui, évidemment, l'on ne peut être que courroucé devant tant de légèreté dans le travail si essentiel de l'information.
Que je suis étonné ? Non. La télévision est une machine à réduire. Les passions comme les belles promesses. Le lecteur devient un benêt par la grâce d'un reportage bâclé, le journaliste met au placard travail et déontologie, et le spectateur crédule consomme sans le savoir un produit périmé qui fait fi des bases du sujet abordé.
Ne pensez pas que Spider-Man bénéficie d'un traitement de faveur. Tous les sujets sont très identiquement traités : avec mépris, insouciance et partialité. Pour faire "vite" plutôt que "bien". Pour consolider des stéréotypes plutôt que pour les mettre à mal. Pour remplir un temps d'antenne par un melliflu brouhaha ayant l'apparence du sens, l'apparence du travail, l'apparence de la réflexion. 

D'aucuns pourraient m'objecter que c'est là faire beaucoup de cas de 15 petites minutes. Je leur répondrais alors que le temps télévisuel est un temps à part, qui distend nos perceptions habituelles. Ce blog en est à sa neuvième saison, il contient 1400 articles, et ces 15 minutes ahurissantes ont sans doute eu plus d'impact, sur plus de monde, que tout le travail effectué ici. 
Et pendant que le net tend à devenir cette immense soupe, faite de liquides abscons et de petits grumeaux intelligibles qui surnagent, la télévision continue d'asséner des steaks, fades, mal cuits, empoisonnés, mais distribués avec générosité.
G.K. Chesterton a prétendu que le journalisme consistait, pour une large part, à dire que "Lord Jones est mort" à des gens qui n'ont jamais su que Lord Jones existait. Cela consiste aussi de nos jours, je le crains, à faire croire que l'on sait tout de Lord Jones, ou de Spider-Man, grâce à trois gamins et deux informations non étayées. 

Les media télévisés ont inventé l'information fast food, celle qui n'a pas peur de l'ignorance, ne l'éclaire jamais, mais au contraire se nourrit de ses ténèbres. A nous d'apporter un éclairage autre, non pour imposer un point de vue, mais pour donner un choix. Ecrire ne permet pas d'inventer de nouveaux chemins, mais de les éclairer d'une manière différente. Et même la lueur d'une bougie vacillante vaut mieux que ces projecteurs télévisés violents qui surexposent l'anecdotique et laissent l'essentiel dans un noir aussi total que terrifiant.