07 juillet 2014

Le réveil du Zelphire


Après avoir mis en images Astrid, la Petite Vandale[1] aux éditions Soleil, Karim Friha intègre grâce à Joann Sfar la collection Bayou[2] chez Gallimard, et signe une série d’albums dont il est entièrement l’auteur.
Avec Le Réveil du Zelphire[3], il nous présente une histoire pleine de rebondissements dont les références sont depuis quelques années à la mode, propice à des hommages aux récits d’aventures du XIXe. Tous les ingrédients y sont, l'héroïsme épique, l'adversité dense, la belle fille, objet de toutes les convoitises, et un amour frustré.. Il développe son propre univers dans lequel il intègre des éléments à mi-chemin entre les X-men et les contes de fées, parsemés de détails steampunk[4]. Il explore avec la multiplicité de ses protagonistes des thèmes universels tels que la quête d’identité, la reconnaissance, l'acceptation de soi…

Dans un XIXe siècle alternatif, Algarante, capitale de la République de Béremhilt, voit naître chez des enfants  traumatisés des facultés surnaturelles, connues sous le nom de Zelphire, qui les aident à se protéger. A contrario, des personnes ayant une pratique répétée de la cruauté développent un étonnant pouvoir, le Dreghan, qui se nourrit de la souffrance d'autrui.
L’étudiant Sylvan Khelmann peut métamorphoser la chair de son corps en bois car son sang s’est mué en sève durant son enfance en réponse aux sévices répétés de son père. Le liquide qui coule dans ses veines lui confère une force surhumaine. La fille adoptive du vieux professeur Wernes, Séraphine, est une agile gitane mi-humaine mi-pieuvre. Deux autres jeunes orphelins Vermignon et Apolline sont pourvus eux aussi d'un Zelphire. Ils rejoignent le savant dans sa demeure, un manoir qui a la capacité de se déplacer dans les airs. Là-bas, ils peuvent vivre sereinement et s'accepter. Cependant, les possesseurs de Dreghan se regroupent et tentent au fil des histoires de régner sur le monde.
Le point positif, c'est que les récits sont auto-conclusifs. Le schéma, bien que classique, reste efficace : la lutte éternelle des Gentils mutants contre les Méchants. Seulement, les intrigues étant relativement répétitives (le docteur qui est berné, introduction d'un ennemi plus puissant à chaque album, etc) on a peur que l'auteur finisse par tourner sur lui même : ce n'est pas parce qu'il y a des adversaires toujours plus cruels que l'intensité dramatique reste toujours élevée.
Le premier ennemi est un savant fou, Darius Graves, accompagné de ses deux fils. Ces derniers recherchent une personne avec un Zelphire qui permettrait de ressusciter leur défunte épouse/mère. Ancien médecin du déchu baron Hector Vilmark (qui avait instauré une dictature), Darius a acquis un puissant Dreghan à force de tortures, de même que le plus cruel de ces fils qui suinte du poison.
Le second n’est autre que Vincent, rejeton de l’ex-dictateur Vilmark, épargné lors de la révolution. Il est atteint depuis son plus jeune âge d’un mal incurable. Il doit perpétuellement remplacer le sang souillé de son corps par de l'hémoglobine en provenance d’un autre humain. Vincent fait alliance avec un criminel capable d’hypnotiser les foules afin de retrouver sa place au sommet…
Dans la dernière histoire parue à ce jour, une secte sacrifie des possesseurs du Zelphire pour ranimer le mythique tyran Drei Ghanara, la source de l'esprit maléfique qu'ils vénèrent.

Les trois albums, à lire dans l’ordre, s’inscrivent dans une continuité. Le scénario est cohérent, quoiqu’avec parfois quelques facilités, mais abondant en péripéties pleines d'humour et d'action. Un brin de fantastique parachève l’œuvre ainsi que de multiples références aux auteurs du XIXe. On regrette cependant que ces références fassent plus appel à ce que l'on imagine d'eux, sans qu'il y ait un réel travail, une réelle appropriation de ces personnages. Ainsi, Charles Dickens appelle les orphelins, sans toutefois la crasse londonienne, et Victor Hugo appelle pour sa part seulement la gitane (sans filtre).
On se demande pourquoi le Zelphire n’est pas utilisé à des fins maléfiques… Traumatisé durant son enfance, le personnage restera-t-il bienveillant envers un entourage délétère ? Ne peut-il pas être tenté de se servir de ses pouvoirs pour assouvir un juste désir de vengeance ? Il est dommage que l'auteur n'exploite pas au moins une fois dans ces trois premiers livres ce type de dilemme, ce qui aurait contribué à enrichir ses personnages en les dotant de failles intérieures. Bien que les pouvoirs des personnages soient bien pensés (Vermillon manipule les insectes, une autre enfant guérit les blessures), on regrette que la partie sentimentale demeure sommaire.

Les récits sont assez manichéens, presque caricaturaux : héros timide, méchant avec les yeux sournois en amandes, etc. Ils ne proposent pas d'élément amenant d’ambigüité. Heureusement, l'auteur aborde - avec le point de vue politique de ce monde d'ex-dictature muée en République - des éléments qui pourront lui servir pour relancer l'intrigue, mais qui sont, jusqu'à présent, peut-être un peu trop dosés, ce qui leur donne une impression de creux. On souhaiterait que ce point de vue soit plus présent pour apporter de réelles alternatives. La République (qui a massacré la famille de Vincent) n’est pas un modèle de perfection, elle persécute les Zelphires, comme sous la Dictature, mais les gens détenant ce pouvoir peuvent se balader sans en être vraiment inquiétés… Sylvan, héros romantique, franchit les épreuves sans difficultés, son cœur oscillant entre plusieurs figures féminines ayant des caractères un brin plus trempés que le sien. Il jouera au justicier la nuit avant de se faire prendre. Mais tout ce qu’il vit ne le perturbe pas plus que ça. L’auteur donne de nombreux éléments, de la matière, des idées à développer, mais qui, à chaque fois, ont cette saveur d’inachevé, de concepts qui ne sont pas poussés aussi loin qu’ils devraient l'être.

Graphiquement, Karim Friha joue sur un métissage entre bande dessinée américaine, classique franco-belge et manga. Le résultat est fin et détaillé, agréable à l’œil bien qu'un peu léger au niveau des décors et de la foule. Ses protagonistes ont quelques fois des attitudes raides. Le travail au crayon, scanné et mis en couleur par ordinateur, évoque les dessins animés. Une écriture manuscrite rend l’ensemble plus personnel et offre plus de cohérence à l’univers imaginé. En revanche, il manque une réelle prise de risque graphique. Les inspirations sont trop présentes entre des emprunts à Hayao Miyazaki (certains visages des policiers), les mangas en général et Tim Burton (sur les jambes des personnages masculins …). Ce mélange donne un côté rassurant à la BD, malgré un petit format et une pagination moins courante pour une production franco-belge. La mise en page ne tire pas partie des possibilités offertes par le choix des petites dimensions des planches (17x25), comme du nombre plus important qui en découle. L'auteur a choisi de conserver le gaufrier. Il  a juste réduit le nombre de cases par page pour ne pas rendre les actions microscopiques. Seulement, son dessin étant inspiré à la foi du manga et du comic, on peut se demander pourquoi sa mise en page ne suit pas cette même dynamique : ces dimensions particulières le lui permettaient !

Au final, ces 3 albums,[5] trop fabriqués, manquent de sincérité. Ils ne sont qu'une mécanique bien huilée, sans parti-pris graphique ou scénaristique fort, qui ne dérange en rien le lecteur et ne provoque aucune palpitation. Sous des couvertures qui ne payent pas de mine, Le Réveil du Zelphire saura plaire principalement au lectorat jeunesse. Un film d’animation serait quant à lui en chantier...

+Histoires auto conclusives qui s’imbriquent.
+Récits dynamiques.
+Des albums tout public.
-Dessins parfois un peu raides et quelques décors vides.
-Une suite qui se fait attendre.
-Trop manichéen.
-Thèmes effleurés et sentiments peu développés.
-Personnages peu charismatiques.


[1]Scénarisé par Sylvain Ruberg. Karim Friha a également réalisé plusieurs illustrations pour des couvertures de livres,  le magazine tchô ! et a œuvré dans le monde de l’animation.
[2]Bayou est une collection créée en 2005 dont les titres font plus de cent pages.
[3]Le Réveil du Zelphire faisait partie de la sélection officielle du Festival International de la bande dessinée d'Angoulême en 2010.
[4]Définition : « Dans des limites restreintes, le steampunk n’est qu’une imitation de l’anticipation du XIXème siècle et une mise en scène de gadgets technologiques anachroniques. » Source
[5]Volume 1 : D'écorce et de sève ; Volume 2 : Prince de sang ; Volume 3 : Au cœur du mal.