28 août 2014

Sélections UMAC : trois romans humoristiques anglais

Après les polars en DVD et les Koontz qui font peur, une petite sélection pour se détendre et se marrer un peu grâce au talent de quelques auteurs britanniques.

Trois Hommes dans un Bateau
Ce roman de Jerome K. Jerome est un classique à lire absolument. C'est le summum de l'humour anglais. Encore faut-il s'entendre sur ce que peuvent être les particularités de l'humour british. Souvent, en France, l'on prend les Monty Python comme référence de ce style bien particulier. Or, que l'on aime ou pas ce qu'ils font, il faut admettre qu'ils sont plutôt versés dans l'absurde, ce qui n'est pas forcément lié à cette "touche" particulière que l'on retrouve dans bien des œuvres britanniques. 
Ce qui fonctionne et est ici hilarant, c'est ce recul systématique, froid et cynique, qui permet de conserver un ton sérieux au milieu du chaos et de rester en apparence aimable lorsque l'on balance les pires vacheries.
Dans un autre registre, l'émission Top Gear, avec Jeremy Clarkson, emploie le même procédé. C'est très scénarisé et les présentateurs se comportent comme des gamins mal élevés ou des ahuris tout en gardant un sérieux imperturbable et en fournissant des justifications en apparence pertinentes. Regardez cette émission à l'occasion, même si vous n'êtes pas spécialement fan de bagnoles (ce qui est mon cas), c'est excellent (et à mille lieues de la pauvreté crasse de la télévision française).

Mais revenons au roman en lui-même. L'histoire (une balade sur la Tamise) est un pretexte à une longue suite d'anecdotes, souvent irrésistibles. Du bricolage au mal de mer, en passant par l'hypocondrie ou la météo, tout va dériver sur des situations incroyables où les petits travers des personnages sont décrits de manière comique. 
Et, très étonnamment, le temps ne change rien à l'affaire. Bien que le roman ait plus d'un siècle, il se lit encore très bien de nos jours, ce qui est tout de même un petit exploit. Les thèmes et les différentes scènes restent universels et indémodables. Comme ce jeune homme, bien décidé à apprendre à jouer d'un instrument de musique, et que l'on envoie s'exercer dans l'arrière-cuisine, toutes portes closes. Malgré ces précautions, les plus "beaux" passages s'entendent du salon et mettent sa mère en pleurs. Voilà toute la subtilité de la chose : il n'est jamais dit que le type joue mal et qu'il emmerde tout le monde, mais cela sous-tend tellement le texte que ça en devient drôle.

C'est même trouvable gratuitement sur le net, donc il ne vous en coutera rien de tenter le coup.   

La Croix et la Bannière
Lorsque l'on évoque William Boyd, il est de bon ton de conseiller "Un anglais sous les tropiques", qui est pourtant loin d'être son meilleur roman. C'est donc Stars and Bars que l'on va mettre en avant. 
Henderson Dores est un anglais, très timide, expatrié à New York. Il est venu chercher en Amérique ce qui lui manque : la confiance en soi, le succès, une nouvelle personnalité presque. Malheureusement, délocaliser ses problèmes n'a jamais constitué une solution pour les résoudre.
Cependant, lorsque Henderson est chargé par son employeur d'aller expertiser une collection de tableaux dans le vieux Sud, non loin d'Atlanta, tout semble aller pour le mieux. Le brave anglais y voit une occasion de réussir un beau coup. Sauf qu'il doit voyager avec une horripilante adolescente et que les premières gaffes vont s'accumuler dès son arrivée.

Une excellente histoire, qui peut éventuellement causer de véritables crises de rire. Boyd maltraite ce pauvre Henderson de toutes les manières possibles, pour notre plus grand plaisir. Impossible de ne pas se retrouver un peu dans certaines de ses attitudes, gauches et ridicules. Impossible également de ne pas le prendre en sympathie quand il doit faire face à une ribambelle d'excentriques ou de chieurs qui lui pourrissent la vie.
La fin est peut-être un poil "too much", mais le chemin était si agréable que l'on ne regrette aucune des pages tournées.

Une injection d'optimisme et de bonne humeur.

Les Annales du Disque-Monde
Pas juste un roman ici mais plutôt une longue série. Portée par un auteur qui vit un drame personnel assez poignant. Je tenais à parler de Terry Pratchett pour plusieurs raisons. La première, et la meilleure, c'est que c'est un bon auteur. De la trempe des Conteurs, qui bâtissent des mondes solides et distillent des émotions réelles au travers de simples mots. Convenons-en, ce n'est pas rien, merde.
Le Disque-Monde n'est pas forcément facile d'accès pour autant. Il est nécessaire d'avoir quelques lectures à son actif pour apprécier au mieux l'essentiel des nombreuses références, clins d'œil et parodies qui le nourrissent. Ne croyez pas que c'est là une facilité, consistant à se baser sur ce que d'autres ont fait. Pratchett, dans son écriture, tient un discours cohérent sur les genres et univers dont il se sert pour bâtir ses histoires. Car il s'agit aussi un peu de ça, l'humour de bon aloi masquant un œil avisé, une vraie réflexion sur son art (la remise en cause par exemple de l'utilisation de chapitres ou de certaines conventions typographiques, ce qui est loin d'être idiot) et une capacité à rendre évidentes les petites failles et les grandes incongruités des œuvres de référence.  
Et puis, Pratchett est l'un de ces auteurs qui prônent, pour les écrivains en devenir, une méthode d'apprentissage saine et efficace : lire, lire et lire encore. Ecrire régulièrement est aussi indispensable, mais je partage son avis sur le fait que l'on ne peut devenir un véritable écrivain sans s'être abreuvé aux Sources multiples jusqu'à en dégueuler des virgules et des adverbes. 

Outre le fait d'être un auteur habile, intelligent et visionnaire, Pratchett est aussi l'une de ces personnes qui peuvent transformer un coup dur en élan philosophique. 
Atteint d'une maladie grave et dégénérative, il a osé mettre sur la place publique le sujet, épineux et dramatique, de la mort "assistée". 
Sur le moment, cela m'avait un peu gêné. Je m'étais dit, putain, qui va dire "ok, je vais buter Pratchett" ? Personne. Alors pourquoi fait-il ça ? Il pourrait prendre un flingue et en finir, comme il veut, quand il veut, comme il le désire, quand le moment sera venu. Oui, lorsque l'on est éloigné de la souffrance et des ténèbres, tout parait facile et vite jugeable. 

En réalité, c'est un dilemme important que Pratchett, en auteur intelligent, nous met entre les mains. Ou entre les neurones. Il est très dur d'apporter une réponse à une telle demande, mais il serait encore plus ignoble de l'ignorer.  
En 2008, Pratchett a été anobli. On lui donne du sir Pratchett maintenant. Et il a avoué qu'il avait envie, du coup, de s'offrir la panoplie du chevalier, épée, canasson et tout le toutim. 
J'aime bien ce mec. Et sa manière de réagir aux honneurs, sans vexer mais en remettant le truc dans un certain contexte... 

Nous avons dérivé n'est-ce pas ? J'étais censé vous vanter les qualités de romans drôles, et voilà que je verse dans le drame, en vous parlant de maladie incurable et de suicide envisagé. 
Mais ne vous inquiétez pas, les romans de Pratchett restent lumineux et drôles.
Et certaines de ses pages sont des édredons. Non parce qu'il n'évoque rien de rugueux, ou parce qu'il est soft et prudent, mais parce qu'il prend soin de faire passer son humeur, ses idées, par des techniques d'écriture qui nous permettent de tomber en douceur dans la pente qu'il creuse sous nos yeux.
Si c'était un cowboy, vous n'auriez pas le temps de toucher la crosse de votre Colt qu'il vous aurait déjà descendu, sans se départir de son éternel sourire. Mais c'est un écrivain. Il n'utilise pas de balles mais de l'encre. Cela peut parfois blesser aussi, mais lorsque l'on est vraiment bon, il n'est pas besoin d'infliger d'écorchures aux lecteurs pour les amener où l'on veut.
Et le bonhomme est très bon dans sa partie.