13 août 2014

Step Back in Time #6 : des notes et des pages

De nouveau le cap sur les années 80 avec une pratique un peu particulière et quelques chansons d'époque.

Il y a bien longtemps, avant de prendre l'habitude de courir acheter mon Hebdogiciel le samedi matin, j'avais un autre rituel du samedi (un rituel de gosse).
Le marché. L'endroit ne me passionnait guère et je me limitais en fait toujours à un seul et unique stand : un bouquiniste ambulant. 
C'est grâce à ce vieux monsieur que j'ai déniché mes premiers albums Lug, de L'Araignée ou des Quatre Fantastiques. Bon, les BD n'étaient pas toujours en très bon état, certaines étaient même gribouillées, mais ce n'était pas cher et, surtout, l'on pouvait revenir la semaine suivante avec les livres sous le bras et le saint homme les reprenait sans faire le difficile. Cela permettait d'avoir une bonne fournée de lecture chaque semaine, pour une somme dérisoire. 

Les temps ont bien changé pourtant. Vous êtes allé récemment chez un bouquiniste ? J'en connais un phénoménal pas très loin de chez moi. Je pouvais me ramener avec n'importe quoi (j'étais alors bien plus grand), selon lui, ce n'était jamais bien. Il passait son temps à m'expliquer que j'achetais de la merde. Enfin, il ne le disait pas comme ça, mais c'était en gros le sens de son discours. A force, c'était presque devenu un gag :
- Du Spider-Man ? Hmm... si ça avait été du McFarlane j'aurais pris, mais là...
(une autre fois)
- Du McFarlane ? Bah tu sais, les comics c'est fini, les gens veulent du manga maintenant.
(une autre fois encore)
- La nouvelle série Saint Seiya ? Pfff, c'est pourri, personne n'achète ça. Encore tu serais venu avec la première...
Voyez le genre ? Le mieux c'est je crois lorsque j'ai tenté de lui refourguer des romans de la Bibliothèque Verte (des Michel, Bennett & Mortimer, Club des Cinq, Langelot...). Je pose mon sac sur sa table. Il me regarde d'un œil circonspect, il farfouille un peu, prêt à ricaner. Et là il fait une tête d'ahuri, comme si je lui avais ramené des crottes de chien.
- Mais... qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça ?
- Ben... les vendre. Ils sont en super état.
- Mais mon pauvre vieux, t'as vingt ans de retard, personne ne veut plus de ces trucs !
Au final, je les ai vendus par lots dans une bourse aux livres, tout est parti, et à un bon prix. Parfois, il vaut mieux éviter les intermédiaires...

Ma dernière expérience avec un bouquiniste a eu lieu il y a quelques années. J'avais racheté des versions révisés de romans de King et, pour faire de la place, je me décide à refourguer les anciens. Cette fois, j'évite le "phénomène" et je trouve une autre boutique. J'arrive sûr de moi ; du King, ça se revend forcément bien. Je présente mes livres. La bouquiniste, derrière sa caisse, y jette un œil puis part dans sa réserve, sans dire un mot. Je dis à la personne qui m'accompagne "tiens, c'est peut-être la sœur de l'autre, elle va aussi me dire que ce sont des conneries invendables", mais en fait, je plaisante, je suis certain que ça va partir. 
La fille revient et me sort : "Non, j'en ai déjà un exemplaire de chaque."
Il faut savoir que le premier bouquiniste est perdu dans une petite ruelle alors que celle-ci est dans une grande ville, sur une place fréquentée. Je m'apprête à lui dire que, pour du King, on peut se permettre d'en avoir un d'avance, ce n'est pas un pari trop risqué, quand finalement mon regard est attiré par un gros bouquin, au-dessus de la caisse. Le truc est relié au mur par une toile d'araignée ou un filament de poussière. C'est "Ma médecine naturelle" de Rika Zaraï. Quelqu'un lui a refourgué un Rika Zarai, elle l'a même mis en place d'honneur, comme si c'était la prise du siècle, mais moi je repars avec mes King ?
Ben oui. Du coup, bourse aux livres. Tout vendu. Mais tout de même, je regrette le bonhomme des marchés. On pouvait lui ramener un vieux Picsou, avec la couverture arrachée, des pages manquantes et des traces de feutre un peu partout, il l'accueillait sans discuter, un peu comme un ami des animaux prend soin d'un chat boiteux à qui il manque une oreille. Et il arrivait à lui trouver un nouveau propriétaire. 

Un autre truc que j'ai toujours associé aux livres et aux années 80, c'est la musique. 
Je lisais systématiquement avec la radio allumée, ou une cassette dans mon vieux lecteur. Au fil du temps, certains livres ont fini par acquérir, dans mon esprit, leur propre bande originale. Je me souviens avoir longtemps associé Spectres, de Koontz, à Piece of Mind de Maiden, que j'écoutais en boucle à ce moment-là. Et ça collait plutôt bien. Parfois c'était plus étrange comme association, comme du Arsène Lupin et Voyage, Voyage, de Desireless (qui devait passer 15 fois par jour à la radio !), mais l'esprit a ceci de particulier qu'il parvient à trouver des liens logiques entre les choses que l'on aime, même lorsqu'il n'y en a pas d'évidents. L'intro me semblait suffisamment mystérieuse pour convenir au gentleman-cambrioleur de Leblanc.
L'une de ces associations bizarres concerne certains comics et Do they know it's christmas ?
A la base, il s'agit d'un titre caritatif, visant à récolter des fonds pour lutter contre la famine en Ethiopie. Le truc a cartonné. Il faut dire que la plupart des pointures britanniques étaient présentes. McCartney, Phil Colins, Sting, Bono, Paul Young, Boy George, Bowie et, entre autres, les Bananarama !
J'aimais bien les Bananarama. Je ne connaissais rien de leur musique à l'époque (et je ne l'aime pas beaucoup plus aujourd'hui) mais elles avaient l'air cool ! (J'étais - enfin, je suis toujours - bien plus jeune qu'elles, et toutes les filles de cet âge me paraissaient cool à l'époque.) Alors qu'aujourd'hui, quand je regarde le clip, je me rends compte qu'elles n'ont en fait pas l'air très à l'aise. Elles sont plus détendus de nos jours (et ont un meilleur look). ;o)

Bref, j'ai plusieurs fois entendu ce titre, par hasard, alors que je lisais du Spidey, et ça "s'emboitait bien". 
C'est très super-héroïque comme titre. Je ne parle pas du texte mais de la mélodie et de la progression "dramatique" dans la chanson. C'est le propre des bons titres je crois, d'être efficaces même lorsque l'on fait fi des paroles : ils possèdent une puissance et un langage universels.
Pendant la partie de Young, c'est l'exposition du problème. Le ton est grave. Mélancolique. Le héros semble désemparé, il erre lentement, la tête basse, dans une ruelle sombre. Avec la partie chantée de Boy George, on sort de la ruelle, quelque chose va se passer. Puis Collins attaque son morceau de batterie et George Michael enchaîne : le héros relève la tête, il va lutter. Quelque chose d'énergique passe maintenant, mais c'est encore contenu. Le héros lutte mais ne se révèle pas tout à fait, même si la lumière perce peu à peu les ténèbres. A partir de "and there won't be snow in Africa...", les voix sont multiples, le héros sent le pouvoir couler en lui et les responsabilités l'appeler. Les "feed the world" sont alors un hymne, brillant, lumineux : peu importe l'issue, le héros va lutter. Peut-être pas gagner, mais il va se battre. C'est cela que l'on célèbre, pas la victoire forcément, mais la fin du renoncement. Les ténèbres sont repoussées pour un temps...

C'est une chanson qui parle de Noël, de la famine frappant une terre lointaine, et pourtant, elle m'évoque, encore aujourd'hui, un Parker malmené, ou coincé sous des tonnes de fonte, alors que l'eau monte. Il ne devrait pas pouvoir s'en sortir, la situation est désespérée, il va mourir noyé. Et pourtant, il lutte et se relève, malgré le poids qui l'écrase.
Et avec un peu de musique sur les planches, on a l'impression que c'est possible, que les lois du destin et de la physique peuvent être contournées avec du courage et de la volonté.
On pourra à la fois trouver à manger et vaincre Octopus ! 
C'est bien sûr moins facile de ce côté des pages. Si l'on est coincé sous des tonnes de merde, en général, l'on se noie bien gentiment. 
C'est cela je crois que j'aimais à l'époque chez Parker. Cette capacité à se transcender et à dire "je ne renonce pas". D'autres héros le font aussi, mais lui m'a toujours paru moins avantagé que les autres. Plus banal. Plus attachant aussi.

Vous savez quoi ? J'aime beaucoup les Bananarama, pour des questions qui n'ont que peu à voir avec la musique, mais... le vieux bonhomme des marchés me manque. C'était l'un des derniers vendeurs de potions magiques. Les autres, aujourd'hui, la gueule enfarinée et le cul entre quatre murs, en vendent parfois aussi, mais par hasard. C'est noyé entre les fioles de conneries et les bols de soupe. Alors que chez lui, tout était vivant et vibrant. Un peu salopé, parfois, mais attirant quand même. Ce type était un putain de personnage de conte. Le Père Noël des samedis. Et, cette chanson de Band Aid, ça lui va bien aussi finalement.
Il y a plusieurs façons de nourrir le monde. La sienne n'était pas si mal.