14 septembre 2014

Sélections UMAC : trois classiques de la SF

Mondes étranges, dystopies et langues en perdition sont au menu de cette sélection de romans SF.

Dune
Oui, vous allez me dire que vous n'avez pas besoin de lire le roman parce que vous avez vu le film. Grosse erreur ! Car en comparaison du roman de Frank Herbert, l'adaptation ciné fait figure de cousin attardé. Il existe bien une mini-série télévisée plus récente et mieux fichue, mais là encore, rien de comparable à la richesse du roman.
Voyons déjà en gros l'histoire.

Nous sommes en 10191. L'empereur Shaddam IV dirige tout l'univers connu (ce qui est plutôt pas mal, avouez-le). L'expansion humaine tient pour beaucoup à la production de l'Épice. Cette denrée rare permet de booster les capacités psioniques des mentats et, surtout, de réaliser des voyages intersidéraux. En effet, les ordinateurs étant interdits (ils avaient une fâcheuse tendance à planter et asservir la populace), le rôle stratégique de l'Épice n'en est que plus crucial.
D'autant que cette dernière n'est disponible que sur la planète Arrakis, une planète des sables peuplée de vers géants et d'indigènes aux yeux bleux ; les fremens.
Pour tout arranger, l'empereur confie la planète Arrakis aux Atréides, ennemis héréditaires des précédents détenteurs du fief...

Ce n'est là qu'une petite partie de l'intrigue et surtout de l'univers créé par Herbert. Ordre religieux, légions de soldats d'élite, armes exotiques, coutumes étranges et prophéties parsèment l'histoire. Celle-ci se révèle d'ailleurs être une sorte de conte féodal futuriste, de nombreux éléments échappant à la SF traditionnelle (pas d'ordinateurs, armes blanches, dogmes religieux très présents...).
Le cycle de Dune comprend en tout six romans (le premier peut se lire seul et constitue déjà une bonne histoire) écrits par Frank Herbert, plus deux écrits par son fils, Brian Herbert, et Kevin J. Anderson (un "mercenaire" ayant officié dans les univers de X-Files ou Star Wars).

A tenter, surtout si vous êtes déjà fans d'œuvres telle que A Song of Ice and Fire, qui partage avec Dune des points communs nombreux portant sur le nombre et la qualité des personnages ou encore l'importance des intrigues politiques.


Mission Terre
Un truc qui est marrant avec Ron Hubbard, fondateur de la scientologie, c'est que ceux qui en parlent sur le net se trouvent parfois obligés d'assurer leurs futurs lecteurs qu'ils ne risquent rien (ou au contraire mettent un "auteur dangereux" à côté de leur chronique, à la manière d'une pancarte "chien méchant"). Un peu comme si l'on pouvait "chopper" une conviction au détour d'une phrase. Evidemment, ça ne se passe pas comme ça. Et si c'était le cas, Hubbard serait vraiment fort. Et il aurait été maître du monde de son vivant.

On peut penser ce que l'on veut, en bien ou en mal, de la scientologie sur le plan philosophique (j'ai lu la Dianétique par curiosité, et je ne suis rentré dans aucune secte pour autant). Sur les éventuelles pratiques sectaires, c'est autre chose, mais il est évident que cela ne s'attrape pas comme un virus. Il faut le vouloir. C'est un peu comme l'hypnose, si vous ne participez pas, ça ne marche pas. Donc, non, Hubbard n'était pas un dangereux sorcier, par contre, c'était plutôt un bon auteur.

Mission Terre, une décalogie, rien que ça, raconte l'histoire de deux personnages très différents. D'une part Jettero Heller, un champion de la Flotte, héros caricatural au possible et plein de bons sentiments, et Soltan Gris, un agent de l'Appareil (les services secrets), colérique, malchanceux, lâche et peu regardant sur la morale. Ces deux opposés sont amenés à se rencontrer lorsque le premier reçoit pour mission de se rendre sur Terre afin de faire en sorte que ces cons d'humains ne fassent pas tout péter avant l'invasion voltarienne. Soltan, lui, va se voir assigner l'exacte mission contraire, à savoir faire échouer l'autre m'as-tu-vu par tous les moyens.

Ce long récit pourrait passer pour une simple parodie s'il n'y avait pas, régulièrement, d'acides constats sur notre propre société. Bien entendu l'on retrouve des obsessions de l'auteur (son manque de considération flagrant pour les psychiatres et psychanalystes) mais aussi un sens aigu de l'observation, qui met souvent à nu des travers voltariens très... humains. 
Et en plus, c'est drôle. Soltan Gris, sorte de loser hargneux, empêtré dans des stratégies qui le dépassent, restera comme la vraie star de l'aventure. 

Un peu long (dix tomes quand même) mais vraiment agréable à lire.
Et ça donne à certains l'impression de s'encanailler...  


1984
Là, on ne parle même plus de classique mais de chef-d'œuvre. Le roman de George Orwell n'a non seulement pas pris une ride, mais la plupart des phénomènes y étant décrits se sont réalisés... 

Big Brother is watching you... vous devriez avoir déjà entendu cela, même si en réalité, c'est certainement la partie la moins intéressante (et prophétique) du roman. Mais commençons par le début. 
Winston Smith vit à Londres, en Océania. Le régime totalitaire qui y sévit, l'Angsoc, ne laisse que peu de libertés à ses citoyens. Winston, qui travaille au Ministère de la Vérité, va peu à peu découvrir l'amour mais aussi repousser les limites du système. Jusqu'à ce que le piège se referme sur lui...

Outre le fait qu'il s'agisse là d'une belle et forte histoire, 1984 va se révéler au fil du temps étonnamment moderne, voire annonciateur de dérives actuelles. Encore une fois, ce qui est important dans ce roman ne tient pas aux caméras, cela, au moins, ne s'est jamais réalisé (personne ne vous filme chez vous). Deux autres éléments, d'une importance extrême, rencontrent par contre un écho douloureux aujourd'hui. 
Ce qui fait peur (ou devrait faire peur) dans ce roman, ce sont deux notions qui, de par leur existence même, sont des atteintes à la liberté :
- l'impermanence des faits avérés
- la destruction de la langue, et donc des moyens de contester cette impermanence

Cela demande sans doute quelques explications. Tout d'abord sur la non permanence de l'Histoire. 
L'Histoire n'est pas toujours parfaite, c'est admis, mais elle repose tout de même sur un socle permettant de tracer ses grandes lignes. Si je vous dis que, en 1944, les alliés étaient les gentils et les allemands les méchants, c'est idiot, ça n'a aucun sens d'un point de vue historique, l'on peut donc parfois, une fois les passions apaisées, farfouiller dans le passé pour découvrir que tout n'était pas si net. Par contre, si je vous dis que les Américains et les Anglais étaient en guerre contre les Allemands, cela, ça ne change pas. C'est un fait avéré qui n'est pas soumis à interprétation. Il y a donc une permanence, logique, des grandes lignes de l'Histoire. Dans 1984, cette permanence n'existe pas car l'Histoire est réécrite perpétuellement. Non à la faveur de nouvelles découvertes, mais pour des besoins politiques. L'ennemi d'aujourd'hui doit être celui d'hier. L'on se dit que, un truc pareil, ça n'arrivera jamais chez nous. On n'est pas dans un roman de science-fiction... et pourtant.

Et pourtant, c'est en cours et cela fonctionne plutôt bien. Ainsi, pour des raisons politiques, Napoléon n'est plus étudié au collège et Louis XIV se contente de quelques lignes dans les livres scolaires. Pour quelles raisons ? Parce que ces personnages auraient, subitement, connu une dévaluation au niveau de leur intérêt historique ? Non, parce qu'ils ne conviennent pas aux dogmes politiques du moment. Des dogmes fantaisistes, puisque l'on reproche notamment à Napoléon d'être... un dangereux fasciste. Ce qui est bien entendu impossible, ne serait-ce que pour de basses questions chronologiques mais aussi de plus vitales contraintes de société. Il faut dire qu'il y a bien longtemps que l'on a rayé les dates (bornes chronologiques essentielles) des programmes. Sans elles, tout devient possible. C'est l'impermanence des faits, ce qui permet à Napoléon de n'être rien d'autre qu'un laquais d'Hitler, et aux programmes scolaires d'être aussi pertinents qu'une partie de bowling en apesanteur (cf. cet article de Dimitri Casali).

Le pire reste cependant à venir. La destruction de la langue est évidemment ce qui restera de plus exact dans ce monde, décrit en 1949, par Orwell.
Et pourtant, la langue française reste un bourbier infâme, inutilement complexe. Il convient donc de faire une différence immédiate entre une simplification qui viserait à appauvrir les moyens d'expression et l'impéritie qui, sur des décennies, a conduit à des tonnes de non-sens.
On a souvent l'habitude d'entendre "la langue française est la plus belle du monde". Vous avez remarqué que seuls des français disent cela ? Et en général pas les plus habitués à manier la langue justement. C'est un peu comme notre "système social que le monde entier nous envie". Il n'est pas déposé, mais un truc qui fait que l'on ne peut pas payer les retraites, que l'on rembourse de moins en moins les médocs et qui ne crée pas d'emplois, ben, bizarrement, personne n'en veut. 

Mais restons sur la langue. Prenons par exemple le participe passé. C'est sympa a priori un petit participe. C'est bien utile même. Mais quand on regarde la règle d'accord, c'est du Pierre Richard ! 
Déjà, ça dépend de l'auxiliaire. Bon, ça va jusque-là. Pas de quoi se décrocher la mâchoire. Cela dépend aussi de la place du COD. Ah. On va faire avec. Mais ce n'est pas tout ! Il faut aussi tenir compte des exceptions. Certains verbes pronominaux s'accordent avec le COD, même s'ils sont conjugués avec l'auxiliaire être. Et parfois, comme avec le participe passé de "faire" suivi d'un infinitif, on ne touche à rien !
Bref, ne cherchez pas de logique là-dedans, c'est une merde pas possible. Si l'on simplifiait ça, ce ne serait pas une atteinte à la langue, au contraire, ça permettrait même de la rendre plus attractive et logique.

Par contre, un tas de choses font que l'on coupe dans les mots à la machette depuis pas mal de temps maintenant. Bien sûr, rien de "décidé" au niveau de l'état, pas de complot là-dessous, juste un pourrissement, quelque chose qui se flétrit et qui n'inquiète pratiquement personne.
S'il était simplement question d'un manque de vocabulaire constaté à l'occasion d'émission TV un peu nazes, cela passerait encore. Mais non, cette inclinaison vers la novlangue se constate dans de nombreuses pentes, que ce soit les romans, les journaux, les sous-titres de séries ou de films...
Quelque chose de vital se perd dans l'indifférence générale. C'est vrai pour les expressions prétendument "jeunes" comme pour les facilités journalistiques. 

Par exemple, un "truc de fou" (ou de "ouf") veut tout dire. 
J'ai failli me faire renverser par une bagnole : truc de fou.
J'ai gagné au loto : truc de fou.
Je n'ai rien compris au dernier roman de Houellebecq : truc de fou.
La même stricte expression peut désigner des tonnes d'états différents.
Mais même les détenteurs d'un pseudo-savoir ou les habitués des sphères médiatiques usent de poncifs permettant de signifier de moins en moins et de pérorer de plus en plus. Même les politiques usent et abusent de ce que les "communicants" désignent sous le terme d'éléments de langage. 
Lorsque les élites censées être en charge de nos destins se font remplir la bouche comme un vulgaire four à pain, sans bien comprendre ce qu'elles cuisent, faut-il y voir un progrès démocratique ou un appauvrissement des mots ? 

Dans un autre registre, qui décide, et pourquoi, que les romans destinés à la jeunesse seront aussi pauvres que possible ? Avec un seul temps et des coupes sombres (cf. cette chronique) ? 
A-t-on, avec de telles pratiques, relancé le roman jeunesse en France ? Non, évidemment.
Et lorsqu'il y a des best sellers pour ados (Gone par exemple), ils sont issus d'un auteur ayant un véritable talent et une vision spécifique, non de vagues tambouilles décidées dans l'obscurité des bureaux. 

1984 est un bon roman. C'est une histoire d'amour tragique, un récit d'anticipation habile basé sur une thématique intelligente et fascinante. C'est aussi une grille de lecture concernant les tares les plus ineptes et dangereuses de notre société. C'est peut-être pour cela que je n'ai jamais digéré ce roman. J'en vois trop les effets, partout, pour pouvoir totalement oublier Winston et l'Océania...
Et pendant que certains attireront votre attention vers des caméras inoffensives, n'oubliez pas que des gommes sont déjà à l'œuvre, discrètes, douces mais criminelles.

La vérité, si elle n'est plus soutenue par le papier, ne tient qu'un temps. Celui de la mémoire individuelle.
Avant que le savoir ne devienne en soi un acte de résistance, il est urgent de lire. Oh, on ne lira pas toujours de bonnes choses, non. Parfois, l'on tombe sur de mauvais auteurs. Et ces mauvais auteurs, tout comme ces lecteurs exigeants qui ronchonnent, sont sains. Cela veut dire que tout n'est pas une soupe tiède, qui convient à toutes les bouches. Que l'on peut se faire chier entre les lignes, que l'on peut aussi prendre un pied infini et, au bout du compte, que l'on peut entretenir la machine et s'instruire en se divertissant. 

Hubbard ne peut être limité à un gourou effrayant, dont on n'oserait s'approcher. Dune ne peut se résumer à Sting dans un pathétique film des années 80. Et 1984 n'est pas une fable sur le danger des caméras de surveillance. 
C'est bien plus. Et pour découvrir ce plus, il faut plonger dans ces romans. Le but n'est pas d'en retirer ce que d'autres en disent, mais d'avoir une approche personnelle, issue d'une expérience unique. 
Et agréable.

Stendhal a écrit qu'un roman était un miroir qui pouvait faire se refléter l'azur des cieux autant que les bourbiers de la route. Il a écrit également que l'homme portant le miroir serait accusé des pires maux, alors que l'inspecteur des routes, responsables de l'état de ces dernières, passerait au travers.
Effectivement, l'on en veut à bien des romanciers, pour une idée, une fiction, un personnage.
Rarement aux faits qu'ils désignent...
Les temps changent, les facilités restent.