08 septembre 2014

Smith : la dérive ?

Un nouveau Jeff Smith, ce n'est pas tous les jours et ça mérite donc d'être regardé de près. On passe RASL au crible pas plus tard que maintenant !

Tout comme pour son excellente série Bone, Jeff Smith signe ici scénario et dessin. Autres points communs, il s'agit également d'une œuvre auto-produite et cette version est mise en couleurs par le même Steve Hamaker.
Malheureusement, les similitudes s'arrêtent là. 
Mais voyons un peu l'histoire. Robert Johnson, alias "Rasl", un ancien scientifique, a découvert le moyen de voyager dans des mondes parallèles. Plutôt pratique, même s'il se sert de cette fantastique découverte pour dérober des objets de valeur.
Il va cependant bientôt être poursuivi par un étrange tueur à tête de lézard, ce dernier étant à la recherche de documents importants que Rasl détient.

Premier constat, on est très loin de l'univers de Bone. Ce n'est bien entendu pas un défaut en soi, par contre ce changement de registre est fort mal présenté. On nous parle notamment, sur la quatrième de couverture, d'univers plus "adulte". Bone - un chef-d'œuvre vivement conseillé ! - n'avait pourtant rien d'enfantin lorsque l'on creusait un peu, simplement, l'on passe d'une série heroic fantasy très cartoony à de la SF contemporaine, un peu plus réaliste dans l'aspect. 
Réaliste mais pas forcément passionnante, malgré de bonnes idées. Smith s'inspire notamment de citations de Nikola Tesla ou de la très hypothétique et fumeuse "expérience de Philadelphie" [1] mais ces quatre premiers chapitres ne parviennent pas à susciter l'intérêt.

En effet, le récit commence très, très lentement. On ne sait rien du personnage, on ne comprend pas toujours bien de quoi il est question, les scènes sans dialogues, à la langueur irritante, s'enchaînent au fil des planches... 
Il faut attendre le dernier quart de cet album pour commencer à avoir non forcément des éléments de réponse (il ne s'agit pas de dévoiler toute l'histoire d'un coup) mais quelque chose à quoi se raccrocher.
C'est peut-être là que l'on voit aussi les limites de l'auto-édition [2]. Difficile en effet de croire qu'un (bon) éditeur n'aurait pas fait quelques suggestions quant à la structure même de ces premiers chapitres.
Il est en effet très improbable d'avoir envie de continuer à suivre des aventures d'un personnage dont on ne sait rien, poursuivi par un second larron encore plus obscur, le tout baignant dans une sorte de fiction scientifique très simpliste qui ne tire absolument pas parti des concepts fascinants qu'elle aborde.

Reste la patte graphique de Smith, agréable mais qui convenait mieux à l'univers plus "rond" et enchanté de Bone. La représentation des bonds, d'univers en univers, est notamment particulièrement quelconque. Heureusement, Delcourt a choisi la version colorisée (à l'origine, Rasl est en noir & blanc pour de pures raisons techniques, tout comme Bone [3]), ce qui permet d'éviter visuellement la grisaille et l'impression de dépouillement qui sont déjà bien présentes dans la narration.
Au final, eh bien... ce n'est pas terrible. Et je suis presque peiné d'avoir à le dire, non seulement parce que je m'étais jeté sur cette BD avec enthousiasme, mais aussi parce que Bone figure en bonne place dans mon top 5 personnel des meilleurs comics [4]
Il faut cependant être honnête, Rasl (pour l'instant en tout cas, mais en général quand les quatre premiers épisodes sont ratés, ça ne va pas forcément en s'améliorant) n'a pas de quoi retenir l'attention.

Où donc est cette fabuleuse capacité de Smith à faire exister en quelques cases même les plus extravagants personnages ? Que reste-t-il de son humour, de sa subtilité ? De son habileté narrative, de sa manière extraordinaire de faire naître l'émotion d'un petit rien ? 
Changer d'univers est une bonne chose pour un auteur, mais cela ne suppose pas de faire passer à la trappe toutes ses qualités. C'est à se demander si une version française se justifiait, car à part le prestige lié à l'œuvre précédente, on ne voit pas trop sur quoi se base l'éditeur pour prendre le risque de cautionner un récit digne d'un fanzine.  

Un auteur pourtant talentueux et une idée excitante pour un résultat médiocre et trop amateur.

+ un concept qui pourrait être fascinant...
- mais est pour l'instant ennuyeux au possible ! 
- une certaine "aridité", tant au niveau du texte que des dessins
- un personnage principal manquant de charisme et d'épaisseur
- une narration poussive




[1] Une expérience censée avoir été menée par la Navy pendant la seconde guerre mondiale et qui devait permettre de rendre les navires indétectables par les radars ennemis, voire même invisibles. Cela donnera lieu à divers films dont celui de Stewart Raffill, en 1984 : The Philadelphia Experiment. 
[2] Limites détaillées à la fin de cette chronique.
[3] L'article consacré à la série contient, à la fin, des comparaisons qui permettent de constater à quel point les planches gagnent en charme (et même en éléments de décor) dans la version Hamaker. 
[4] Un bel artbook, publié chez Presses Aventure, complète agréablement l'univers de la série.