28 novembre 2014

Georges Clooney : merde ou chef-d’œuvre ?

Une BD vraiment très spéciale au menu aujourd'hui, avec Georges Clooney : une histoire vrai (volontairement sans "e").

L'auteur, Philippe Valette, a tout d'abord publié les deux premières parties de son histoire sur son blog. L'ensemble, avec les parties 3 & 4, a ensuite été édité chez Delcourt, dans la collection Tapas.
Et comme le tome #2 sort d'ici quelques jours, hop, on vous fait un topo sur... le tome #1. Car il y a tout de même énormément de choses à dire sur cet objet dessiné non identifié.

Lorsque l'on se lance dans cette étrange lecture (totalement par hasard pour ma part), la première réaction qui vient est de se dire que l'on est devant une merde intersidérale : c'est moche, le lettrage est dégueulasse, c'est blindé de fautes. Du coup, quand on se met à rire, c'est la stupéfaction !
"Mince, ce truc me fait marrer ! Mais j'ai dix ans ou quoi ?"
Peu à peu, le mépris et la stupéfaction font place à une curiosité sincère. Et plus l'on rentre dans cet univers débile, plus la réaction est viscérale. C'est tout ou rien, très probablement, soit l'on est allergique, soit l'on se dit que, derrière une apparence bâclée, il y a peut-être là quelque chose de non seulement frais et original mais aussi profondément maîtrisé.

L'intrigue est aussi barrée que le reste. Un super-héros trouve une merde chez lui et se demande qui a bien pu oser ainsi lui larguer une crotte dans le salon. Bien que préoccupé, il ne tarde pas à se lancer sur la piste d'un braqueur, qui ressemble furieusement à une Tortue Ninja.
On assiste également à un long détour par le Domac, le héros étant particulièrement friand de cheeseburgers. Il y rencontre alors le commissaire et ses hommes et a quelques soucis avec la serveuse, qui lui occasionne une émotion ayant une conséquence physique difficilement conciliable avec le port d'un costume moulant.

Bien que tout soit fait pour faire penser à une BD d'ado attardé, ne sachant même pas dessiner, Georges Clooney se révèle finalement assez subtil. Ou disons, au moins, osé. 
Il fallait tout d'abord assumer ce graphisme simpliste, possédant tout de même ses qualités. Certains plans (comme ceux dans l'intérieur des véhicules, où l'on voit le personnage en contre-plongée, à partir des pédales de la voiture) sont aussi inattendus qu'efficaces et permettent de rompre totalement avec cette fausse impression d'amateurisme laissée par les dessins. Certaines postures également ne sont pas seulement "mal dessinées" mais servent le propos (comme lorsque le héros, surpris, fait un bond avec les membres en arrondis, comme si tout son corps exprimait un "o" d'étonnement).

Les dialogues sont souvent très drôles, non pas tellement à cause des propos tenus (l'humour très "pipi-caca-bite" n'est pas tellement ma tasse de thé) mais grâce à un réel sens du rythme et de la rupture. Il faut tout de même admettre que certains échanges sont à mourir de rire, comme lorsque l'un des flics doit appeler le héros en se faisant passer pour une fille en chaleur.
Pour ce qui est de la dégradation volontaire du texte, comme j'avais tenté de l'expliquer dans cette chronique, 99 % du temps, ce n'est pas une bonne idée. Ici cependant, cela fait sens et convient au style de la BD. Je dirais même que ça participe autant à son humour qu'à son aspect visuel global [1].
Enfin, narrativement, c'est tout simplement brillant. Que cela soit volontaire ou purement instinctif, l'auteur met dans son histoire suffisamment de technique pour emballer le lecteur. Attention cependant, si Valette a avoué dans certaines interviews qu'il avait improvisé l'essentiel du récit et que les fautes avaient été laissées volontairement mais n'étaient pas prévues au départ, il serait dangereux de croire que n'importe quelle connerie, dessinée sur un bout de table, peut être qualifiée d'œuvre artistique ou simplement même de récit.

Si je me suis décidé aujourd'hui à vous parler de cette BD, c'est non seulement parce qu'elle est drôle (ce qui n'est pas si courant) mais c'est aussi parce que son apparence est intéressante et cache tout de même de réelles fondations techniques (indispensables à mon sens dans tout art, cf. cette chronique).
Et ce "squelette" technique, qui soutient l'ensemble, peut être voulu ou être indépendant de l'auteur, mais il ne peut être absent. Ne faites donc pas l'erreur de penser que quelques feutres et deux ou trois insultes peuvent faire une BD ou même une histoire. Pour que cela fonctionne, il faut la présence de ces mécanismes invisibles qui rendent le tout efficace.
Par exemple, toute la scène se situant dans la voiture des flics, dans la deuxième partie, fonctionne grâce à des effets techniques précis. On voit d'abord des plans larges, avec une seule phrase par case et même une case sans dialogue entre les différents échanges. Cela donne une impression de langueur (en adéquation avec l'état d'esprit du commissaire), de temps qui passe. Puis, on passe à un plan rapproché, montrant qu'il se passe quelque chose, que le commissaire n'est plus dans ses pensées mais rentre dans son domaine d'action. Enfin, on le voit en contre-plongée, il vient de prendre une décision, il paraît immense, puissant. Retour à un plan large et des échanges courts pour le temps de la réflexion et le gag qui l'accompagne. De la même manière, quand les deux flics (le commissaire et Michel) sont sur le banc, alors que le commissaire se confie, c'est l'incroyable longueur de la scène et la monotonie des plans qui permettent la rupture qui conclut ce moment (avec le passage des autres personnages en bagnole et le geste du "petit frère").
Et l'on pourrait continuer comme ça longtemps. Mais on ne va pas tout décortiquer, l'idée est simplement de montrer que, même avec une apparence pourrie, une histoire qui fonctionne est une histoire qui fait appel à un minimum de technique, qu'elle soit ou non consciente [2].

Voyons tout de même un aspect pratique : la version papier de l'histoire. Elle est vendue au prix de 30 euros, ce qui semble très élevé pour quelque chose qui se lit aussi rapidement (c'est épais, mais avec deux cases - dépouillées de surcroît - par page, il est aisé de rendre tout artificiellement long). 
Plus incroyable encore, la version kindle est vendue à 20 euros, ce qui est proprement scandaleux (cf. cet article qui développe un peu le sujet du prix du numérique en France).

L'humour ne plaira pas à tout le monde, les dessins encore moins, mais la BD s'avère cohérente, couillue, drôle et étonnamment bien construite. 
Une vraie bouffée d'air frais.

+ drôle
+ original
+ audacieux
+ une forme débridée qui cache une réelle maîtrise (ou alors c'est un exceptionnel cas d'écriture instinctive)
- un registre assez ordurier (mais qui peut se justifier la plupart du temps) 
- le prix


[1] Loin de moi l'idée de suggérer de multiplier ce genre d'expérimentation syntaxique, il s'agit à mon sens d'une rarissime exception qui confirme la nécessité de se référer à une forme codifiée commune permettant l'intelligibilité du propos. 
[2] Cela démontre également, encore une fois, que la technique n'influence pas le propos, pas plus qu'elle ne le limite ou décide de sa forme (cf. cette chronique).