20 novembre 2014

Under the Dome : un énorme gâchis

Retour aujourd'hui sur les deux premières saisons de Under the Dome et les accumulations de maladresses et d'inepties qui ont conduit à ce ridicule salmigondis.

Décidément, Dôme, le roman de Stephen King, joue de malchance en ce qui concerne les adaptations. Nous avions pu voir en 2011 (dans cet article) à quel point Albin Michel avait salopé la VF, en publiant un livre bourré de fautes, d'approximations, de termes mal traduits et même d'avis personnels du traducteur. Cette fois, après la diffusion en France des deux premières saisons de la série TV, l'on peut revenir sur cette adaptation sur petit écran, guère plus heureuse.

Pour tenter de comprendre pourquoi cette adaptation est naze (et elle l'est !), il faut peut-être commencer par écarter les raisons qui n'ont rien à voir avec ce résultat qualitatif décevant.
On nous explique par exemple ici où là que le livre ne serait pas si bon que ça, notamment à cause d'une fin trop simpliste (comprenez par là l'explication concernant l'origine du dôme). En réalité, peu importe, le dôme n'est qu'un prétexte et l'essentiel du roman est centré sur l'expérience humaine que constitue la mise "sous cloche" d'une population limitée, obligée de fonctionner en autarcie.
D'autres ronchonnent sur le fait que l'adaptation télévisée ne soit pas suffisamment fidèle au livre, ce qui n'est pas en soi une raison non plus : il était tout à fait possible de bâtir une histoire différente en conservant les fondamentaux du roman tout en s'adaptant aux exigences du support télévisuel.
Les raisons d'un tel échec sont bien plus simples en réalité.

Pourtant, au départ, les noms défilant au générique avaient de quoi rassurer : Spielberg, Brian K. Vaughan [1], King himself... malheureusement, après une première saison plutôt satisfaisante (au moins dans la première moitié), l'on assiste ensuite à un naufrage complet.
Tentons de comprendre pourquoi en voyant les choses sous deux aspects : ce qui est conservé du roman et ce qui est propre à la série TV.

Les personnages, évidemment, sont conservés. Mais dans quel état ! Ils sont tous complètement aseptisés, notamment "Big Jim" Rennie et son fils Junior. Or, ce sont ces deux-là qui créent toute la situation conflictuelle et le suspense du roman. Le père est un horrible salaud, trafiquant de surcroit, qui profite de la situation pour prendre la ville sous sa coupe en montant une milice personnelle basée sur les amis, brutaux, de son fils. Quant au rejeton, il est dingue et commet plusieurs meurtres.
Dans la série TV, Jim est certes plutôt antipathique et plusieurs fois borderline, mais il n'a plus rien de l'odieux salopard du roman, en comparaison, il est même très humain (il est bien plus attaché à sa famille, il s'allie ponctuellement avec Barbie, etc.). Junior, lui, après avoir effectivement commencé à péter les plombs dans la première saison, en emprisonnant son ex-petite amie, bascule rapidement dans le camps des "gentils", avec un perpétuel air niais qui n'arrange rien.
Privée de la pire menace (Rennie et son gang), Chester's Mill va évoluer dans une direction radicalement différente (n'oublions pas que le dôme à la base est un révélateur, il n'est pas dangereux en lui-même) [2].

Les ajouts propres à la série TV sont étonnamment tous très étranges, parfois à la limite du ridicule. L'histoire de "fight club" organisé dans une cimenterie, par une Maxine sortie de nulle part et faisant chanter (trop) facilement tout le monde, était déjà très limite. Qui, dans de telles conditions, penserait à organiser des combats clandestins ? Mais bon, cela restait un égarement momentané. La saison 2 va, elle, multiplier ce genre d'inepties et d'incohérences :
- lorsque le dôme se magnétise, les objets sont attirés selon le bon vouloir des scénaristes et non selon une loi physique logique et constante (quand les personnages approchent du dôme, et bien que nombre d'objets métalliques soient déjà "collés" à celui-ci, leurs propres affaires sont attirées de manière aléatoire)
- le problème de l'éventuel manque de nourriture et la manière dont il est abordé frisent la parodie : après avoir voulu éliminer une partie de la population au hasard, les leaders optent pour une collecte auprès de la population et ce afin... de redistribuer les vivres
- lorsque Jim négocie avec l'extérieur pour livrer l'œuf, les militaires refusent l'évacuation de la population alors que c'est encore possible : pourquoi ?
- Jim apprend à Rebecca l'existence de l'œuf, dont elle ignore visiblement tout. Cela ne l'empêche pas de lui demander si elle ne pourrait pas fabriquer en vitesse un détecteur capable de le localiser. C'est une simple prof de science mais il doit la prendre pour Reed Richards.
- le moment où la température chute à l'intérieur du dôme est le plus involontairement drôle. Tout d'abord, alors que les gens se regroupent pour lutter contre le froid, un personnage demande la température à l'extérieur. On lui répond "deux degrés, et ça continue à descendre". Alors deux degrés, ce n'est certes pas une température estivale, mais tout de même, pas de quoi mourir de froid, surtout à l'intérieur des bâtiments. Or, les gens revenant de l'extérieur ont du givre dans les cheveux et semblent transis de froid comme s'il faisait -30
- l'accident de Dale et Julia est ahurissant également. Ils se retournent à bord d'une ambulance sur une route verglacée. Julia est blessée à la jambe, une sorte de tige métallique lui ayant transpercé la cuisse. Dale annonce qu'ils ne peuvent absolument pas rejoindre la ville à pied, le froid et la blessure de Julia les en empêchant. Admettons. Un peu plus tard, il a une idée. Vous allez voir, elle est gratinée et ne résout rien, en fait, elle crée des problèmes supplémentaires. 
Pour éviter une éventuelle hémorragie en retirant la tige métallique, Dale suggère à Julia de... mourir. En fait, il la découvre pour la faire rentrer en hypothermie et provoquer un arrêt cardiaque. Puisqu'il n'y a plus de pulsations cardiaques, hop, il enlève la tige sans risque de voir gicler le sang, puis il la prend dans ses bras et rejoint la ville (très rapidement et sans être gêné par le froid si intense qu'il tue la fille, qui était pourtant à l'intérieur de l'ambulance, en quelques minutes). Et là, un massage cardiaque, et hop, le tour est joué, elle revient à la vie, merci messieurs-dames. Mais... puisqu'il s'agissait de la transporter à bout de bras, n'était-il pas plus raisonnable de la transporter vivante, en laissant simplement la tige en place ? Et pourquoi attend-il d'être arrivé sur place pour la ranimer, au risque de voir le manque d'oxygène occasionner des dégâts sérieux au cerveau ?
- Lyle, qui est récupéré nageant au milieu des plaques de glace, se porte comme un charme et ne frissonne même pas alors qu'il est trempé (en comparaison, Dale, qui était sec, semblait frigorifié alors qu'il était à l'abri dans l'ambulance, avec le chauffage en prime)... [3]
- A un moment, alors que les protagonistes s'inquiètent des vivres qui leur restent, ils décident de les transporter en lieu sûr, Julia en sort alors une bien bonne : "avec le froid, on risque de tout perdre...". Ben oui, c'est bien connu, un aliment congelé devient impropre à la consommation. ;o)

Bref, on le voit avec ces quelques exemples, les idioties ne manquent pas. Et souvent, ce sont des erreurs si grossières, des approximations si évidentes, qu'elles dénotent un manque certain de sérieux et d'engagement [4].
Tout cela sans parler des tunnels qui apparaissent et disparaissent, permettant d'aller à l'extérieur quand le besoin s'en fait sentir. Ou des personnages qui reviennent d'entre les morts, ou se sont volontairement fait passer pour morts. En réalité, l'on a constamment l'impression que les scénaristes improvisent dans l'urgence, par tranches de cinq minutes, sans jamais savoir où ils vont ni comment ils vont résoudre les problèmes qu'ils créent. Le dôme par exemple devient un objet central, qui change de couleur, fait pleuvoir du sang, rétrécit, tourne, ronronne et fait des claquettes (ah non, les claquettes c'est un ajout personnel, tout le reste est vrai). 
Au final, le récit mettant en scène la prise de pouvoir d'un petit dictateur local devient une course à l'œuf, parsemée d'épreuves plus ou moins vraisemblables, aux résolutions tirées par les cheveux. L'étude de cas du roman, basée sur l'isolement et l'ascension d'un groupe aussi dangereux que néfaste, se transforme en farce bâclée.

Et pourtant, il est très difficile de condamner d'emblée une série qui a le mérite d'être au moins originale. Enfin, ces derniers temps, la télévision française semble se rendre compte qu'il existe autre chose que des enquêtes policières de 45 minutes en termes de série TV. Mais, même si l'idée de départ était passionnante (avec un excellent roman fournissant de belles pistes), à l'arrivée, l'on a une adaptation fade, maladroite, bourrée de sottises et tirant franchement en longueur.
Dommage. 
Pour ceux qui hésiteraient entre les deux, ruez-vous sur le roman. Il est bien plus sensé et excitant.



[1] Vaughan, excellent scénariste, est notamment l'auteur de Saga, Y le dernier homme, Les Seigneurs de Bagdad (un sublime conte) ou encore la très bonne série Runaways.
[2] L'excellent Girls, des frères Luna, édité en France chez Delcourt, se basait déjà sur le même principe : un dôme isolant un village et permettant à ses habitants de se révéler sous un jour nouveau.
[3] En sachant que l'on perd 25 fois plus vite sa chaleur corporelle dans l'eau, cela pose tout de même un sérieux problème de vraisemblance.
[4] Certaines erreurs sont peut-être liées à la VF, comme l'indication des fameux 2 degrés alors que tout est gelé, ou l'énorme "oh mon Dieu, le froid va détruire nos réserves de nourriture !!", mais l'essentiel des maladresses provient bien du scénario original.