02 décembre 2014

Hello FuckTopia

Du whisky, des champignons hallucinogènes, quelques profs bien barrés et deux jeunes filles plutôt attachantes sont au menu de Hello FuckTopia.

Cet album, sorti il y a quelques jours chez Ankama, est écrit et dessiné par Souillon, le "papa" de Maliki. Les habitués n'auront d'ailleurs pas de mal à reconnaître le style de l'auteur.
L'histoire ? Il n'y en a pas. Ou plutôt, elle est composée de petits riens qui, mis bout à bout, finissent par former un joli tout.
Vous voilà prévenu, l'on est ici dans quelque chose de délicat et doux-amer qui repose essentiellement sur l'ambiance - très réussie - de ces petites tranches de vie.

L'introduction de l'auteur avait pourtant de quoi faire peur. Il parle non seulement d'autobiographie mais d'évidence dans la démarche. Or, un auteur qui me dit qu'il n'invente rien, qu'il ne parle que de lui, cela me met toujours très mal à l'aise. Un peu comme un toubib qui refuserait de toucher les malades, voyez ?
- Vous ausculter ? Heu, non, je ne préfère pas, je viens tout juste de me laver les mains. De toute façon vous avez sûrement une gastro, c'est la saison.
Bien entendu, à un certain niveau, l'on comprend tout à fait ce que veut dire Souillon. Un auteur ne parle que de ce qu'il connaît, donc de lui. Même Tolkien ou Lovecraft parlent avant tout d'eux-mêmes, mais ils ont la décence d'emballer leur égocentrisme dans des inventions censées nous divertir et nous faire oublier que l'on est en train de se taper les états d'âmes d'un parfait inconnu en recueil.

Et fort heureusement, Souillon fait partie de ces Conteurs qui savent rendre l'anecdotique intéressant. Grâce à son incomparable style graphique déjà. Ça lorgne vers le manga, avec de grands yeux et des expressions outrancières, l'on a droit également à quelques tenues - ou absence de tenues - sexy, mais ce sont dans les moments de fragilité et d'intimité que le trait de Souillon parvient à nous séduire vraiment. Mali notamment se révèle tour à tour drôle, touchante ou même un peu garce.
La colorisation, permettant de jouer sur l'ambiance très différentes des scènes, apporte la touche visuelle finale.

Tout au long de ces pages, nous allons suivre Mali, une jeune fille étudiante en art, récemment débarquée à Paris. Elle traîne dans les bars, picole sévère, a ses moments de spleen, mais l'auto-apitoiement est toujours habilement évité. L'on a même droit à de petits traits d'humour, grâce en partie à des dialogues plutôt bien écrits et à des constats aussi durs que réels. Ceux qui connaissent un peu, par exemple, l'ambiance détestable des facs d'arts plastiques n'auront guère de mal à en reconnaître le jargon (à base de branlette intellectuelle pour ââârtiste pétant plus haut que son fondement) et les attitudes pitoyables. 
Même les sempiternels chieurs avec leurs pétitions en tout genre sont gentiment brocardés.

Tout cela est donc joli, agréable, parfois drôle ou émouvant et... ça ne mène nulle part. L'on ne peut s'empêcher de penser que l'on est devant un bric-à-brac de moments qui souffrent d'un manque de liant, de l'absence d'un fil conducteur. 
Et malgré tout, malgré le fait qu'il ne se passe rien et que cette BD soit dénuée de fond, l'on ne peut qu'être séduit par les personnages, leur fraîcheur et la sympathie qu'ils dégagent. 
Gentil sans être niais, grave sans être plombant, Hello FuckTopia est finalement en accord avec la description qu'en donne son sous-titre ("un vrai conte de fées") : la plupart des scènes ont un potentiel énorme et se révèlent accrocheuses pour finalement ne dévoiler qu'un quotidien banal mais magnifié par un artiste sacrément doué. La dernière page tournée, l'on se dit "ah, c'est tout ?", mais à aucun moment l'on ne regrette d'avoir fait la connaissance de Mali, Thémis et Stéphane.

Un univers acidulé dans lequel il fait bon plonger. La faiblesse du scénario est largement rattrapée par une narration efficace et des astuces visuelles apportant nuances et rythme.

+ un style graphique au charme indéniable
+ des personnages suscitant immédiatement l'empathie
+ un subtil mélange d'humour, d'émotion et de coups de pied au cul
- il manque une véritable histoire pour apporter de solides fondations à ce très joli château de cartes