10 février 2015

Monstre en laisse

(Quatrième partie du récit feuilletonnant écrit par Jeff. La suite dans quelques semaines.) 


— Non… Non, bien sûr que non... Je comprends... Oui… Bien sûr… Pardon ? J’espère que c’est une blague… Que je me mette à votre place ? Vous vous foutez de moi ? Vous avez été la première à nous traiter de parents indignes parce que nous laissions notre fille aller dans votre école alors qu’elle était malade, chose que nous ignorions à ce moment-là. Mais maintenant que nous la gardons chez nous parce qu’elle est dans un état déplorable, vous nous cassez les couilles parce qu’elle n’assiste plus à vos cours ? Vous pouvez vous les foutre où je pense, vos cours. Il est hors de question qu’elle retourne dans vos locaux. Cassandra ira dans une nouvelle école lorsqu’elle ira mieux.
Jean-Pierre claqua violemment son téléphone portable sur la table avant de souffler. Il tentait de retrouver son calme. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il reprit son pinceau en main et s’approcha de sa toile. Le père de famille dessinait cette fois le Paradis. L’endroit peint semblait merveilleux et extrêmement reposant. Le tout était baigné par une lumière blanche quasi aveuglante qui venait du coin supérieur gauche de la toile. C’est cette partie de la toile que Jean-Pierre voulut continuer mais, après avoir constaté qu’il n’était pas plus apaisé, il dut se raviser. Il reposa son pinceau et se laissa retomber sur l’une des chaises de la cuisine. Il était fatigué et surtout, il ne comprenait pas comment sa famille avait pu en arriver là.
Son moment de déprime, devenu quotidien au fil des semaines, prit fin lorsque l’on sonna à la porte.
— Que faites-vous ici ? fit Jean-Pierre dès qu’il vit qui lui rendait visite.
— Je viens voir ma petite-fille.
— Vous avez un sacré culot de…
— Jean-Pierre ! coupa sa femme qui venait d’ouvrir la porte de la chambre de Cassandra.
— Je… j’ai appris que Cassandra était encore malade, reprit la vieille dame, gênée. Je suis venue la voir et lui apporter de quoi s’occuper, ajouta-t-elle en montrant le sachet qu’elle tenait à la main.
— Cassandra combat plusieurs maladies à la fois ces derniers jours. Et en plus, elle a attrapé la varicelle hier. Elle a vraiment la totale. Elle sera ravie de te voir. Je suis en train de lui donner les médicaments. Tu peux attendre quelques instants ?
Pénélope referma la porte. Dès lors, Jean-Pierre n’adressa plus un mot à sa belle-mère. Il lui avait immédiatement tourné le dos et commençait à ranger ses outils de travail. La vieille femme, de son côté, ne bougeait pas. Elle aurait aimé avoir un verre d’eau, s’asseoir, ou au moins donner son manteau à son gendre pour qu’il puisse l’accrocher. Mais elle ne fit rien. Elle était encore beaucoup trop honteuse par rapport à Noël pour demander quoi que ce soit à Jean-Pierre. Elle décida de prendre son mal en patience et laissa glisser son regard dans toute la pièce. D’ordinaire, c’était ce qu’elle faisait afin de trouver un reproche à faire. Elle en avait conscience à présent. Cette fois, c’était uniquement pour trouver un sujet de conversation et, pourquoi pas, tenter d’améliorer la situation.
— Je vois que vous avez repris la peinture, lança-t-elle maladroitement en s’avançant vers la toile. C’est le jardin d’Eden, c’est bien cela ? reprit-elle, voyant que Jean-Pierre ne semblait pas disposé à répondre la première fois.
— L’espoir suprême des simples d’esprit, répondit le jeune homme sans regarder son interlocutrice.
— Vous n’êtes pas croyant ?
— Je crois en l’Homme. Je crois en mes enfants. Je crois en l’amour, aux liens du sang et en la paix universelle. Je peux également croire en la victoire de l’Olympique Lyonnais la prochaine saison. Mais est-ce que je peux croire en une entité autoproclamée qui vénère avant tout son nom et qui serait suffisamment puissante pour être à l’origine de toute chose ? Non, je ne pense pas que je le puisse.
— Pourquoi avoir peint le jardin d’Eden en ce cas ?
— C’est cette fermeture d’esprit de votre part qui aura fait que cela n’a jamais collé entre nous, très belle-maman.
Jean-Pierre remplit deux verres d’eau et en posa un en face de la vieille dame avant de boire le sien d’une traite.
— Vous, vous êtes convaincue que c’est le jardin d’Eden. Moi, j’y vois avant tout une allégorie. J’y vois l’incarnation de l’absurde, de la bêtise humaine dans toute sa splendeur. D’autres personnes y verront un jardin comme il en existe tant d’autres. D’autres encore n’y verrons qu’un mélange de couleurs plus ou moins agréable à regarder.
— Pensez-vous réellement que les Hommes parviendront à obtenir cette paix universelle d’eux-mêmes ?
Jean-Pierre s’alluma une cigarette.
— J’aime à le croire en tout cas. Je suppose qu’à ma manière, moi aussi, je suis touché par cette bêtise humaine. Mais je préfère tout de même miser sur l’humanité. Vous savez, autant je n’ai jamais prétendu avoir la science infuse, autant je peux vous assurer une chose : la religion a tué bien plus d’innocents qu’elle n’en a sauvés au fil des siècles.
Jean-Pierre expulsa la fumée par le nez. Il avala une nouvelle bouffée qu’il recracha avant d’écraser sa cigarette dans le cendrier. Sa belle-mère porta son verre d’eau à ses lèvres.
— J’ai répondu à vos questions. Alors maintenant, dites-moi. C’est quoi tout ça ? Vous me faites quoi, là ? C’est parce que « croyance » et « haine de son prochain » ne sont pas compatibles que vous revenez vers moi ? Ou c’est une manière de passer le temps, peut-être ? Tout comme la peinture, il est possible que nous ayons un avis différent sur ce que signifie cette discussion. Si vous le voulez-bien, je vais vous dire ce qu’elle représente pour moi. Cet échange représente les derniers mots que nous nous dirons l’un à l’autre. J’aime votre fille. Mais, à vous, je vous dois que dalle. J’ai bien réfléchis. Je ne peux vous interdire de venir, de voir votre fille ou vos petits-enfants. Mais le fait de faire des efforts envers vous est une décision qui me revient. Et je préfère arrêter là les frais. A partir de maintenant, vous êtes morte pour moi et je vous prierai de faire de même me concernant. Est-ce clair ?
La vieille dame s’inclina. Elle aurait voulu changer la donne et s’excuser, mais elle savait pertinemment qu’elle était allée beaucoup trop loin.
Pénélope sortit de la chambre de sa fille quelques instants plus tard. Elle posa la boîte de médicaments sur la table puis alla embrasser sa mère. Jean-Pierre en profita pour quitter la pièce. Les deux femmes discutèrent une dizaine de minutes puis Pénélope l’invita à aller voir sa petite-fille. Elle lui précisa cependant que les médicaments qu’elle prenait étaient de plus en plus costauds et qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, qu’elle était juste un peu shootée.
La grand-mère entra dans la chambre, plongée dans une obscurité quasi-totale. Seul un fin rayon lumineux était parvenu à se glisser entre les rideaux pour aller mourir sur les pieds de la petite fille, couchée dans son lit.
— Coucou, Mamie, dit Cassandra d’une voix faiblarde.
La grand-mère alla s’asseoir à côté de la fillette et lui fit un bisou sur le front.
— Oh ma pauvre chérie. Je suis venu te voir dès que j’ai su que tu étais malade. Tiens, je t’ai ramené un livre de coloriage. On le fera toutes les deux, si tu veux. Qu’est-ce que tu en dis ?
La fillette se mit à tousser.
— Tu n’as vraiment pas de chance, ma chérie, reprit la grand-mère.
— Ce n’est pas ça. C’est parce que je n’ai pas été sage.
— Qui t’a dit ça ?
— Mon ami.
Après ces quelques mots échangés avec Cassandra, la grand-mère se sentit mal à l’aise, comme si des milliers de regards accusateurs lui faisaient comprendre qu’elle n’était plus la bienvenue dans la maison. Intriguée, elle posa des questions sur cet ami. La petite-fille lui répondit qu’elle l’avait rencontré il y a quelques mois de cela et que, depuis leur première rencontre, ils discutaient, riaient et jouaient très souvent ensemble. Elle ajouta qu’elle l’aimait beaucoup, que c’était son meilleur ami parce qu’il était gentil et qu’il l’aidait à être une meilleure petite fille. Suspicieuse, la grand-mère demanda des détails :
— Comment s’appelle-t-il ? Où l’as-tu rencontré ? Où habite-il ? Comment t’aide-t-il pour être une meilleure petite fille ?
Cassandra lui dit cette fois qu’elle ne connaissait pas son nom et qu’elle ne savait pas où il habitait. Elle confia que, d’ailleurs, elle ne l’avait jamais réellement vu. Il s’était manifesté à la fin décembre et, depuis, lui dictait fréquemment la conduite qu’elle devait adopter pour que ses parents soient fiers d’elle.
— Je ne comprends pas pourquoi il me demande de faire certaines choses, des fois. Mais je ne veux pas que papa et maman soient déçus alors je fais des efforts. Je suis gentille, pas vrai ? demanda la fillette qui semblait avoir du mal à avaler sa salive.
La grand-mère n’en revenait pas. La petite fille expliqua également, avec ses propres mots, que c’était lui qui la rendait malade pour la punir lorsqu’elle ne suivait pas les directives de son ami.
— Arrête ! Tu ne dois plus l’écouter, fit la grand-mère. Tu as déjà raconté à tes parents tout ce que tu viens de me dire ?
— Je ne peux pas le rejeter. Il est tout seul et j’ai besoin de lui.
Cassandra se mit à tousser puis à trembler de tout son corps. La grand-mère, prenant cela pour des frissons et pensant qu’elle avait froid, alla fermer la fenêtre qui, jusque-là, était entrouverte. Mais la petite fille n’arrêta pas et ses tremblements se changèrent bientôt en spasmes qui firent décoller son corps du matelas. La grand-mère était sur le point d’aller chercher ses parents lorsque le corps de Cassandra cessa de bouger. La fillette essuya son front en sueur puis sortit doucement du lit. Elle tituba un peu une fois sur ses jambes avant de retrouver une certaine stabilité. Elle étira ses bras avant de se tourner vers la vieille dame. Cette dernière était stupéfaite. Quelque chose de grave était en train de se produire, elle en avait parfaitement conscience. Le regard de sa petite-fille venait de changer. Elle ne semblait plus malade. Seuls les boutons de la varicelle témoignaient encore de l’état dans lequel elle se trouvait quelques secondes auparavant.
La fillette enleva son pyjama et se retrouva bientôt nue devant sa grand-mère.
— La gamine a raison, vieille femme, fit Cassandra d’une voix rauque. Nous resterons ensemble le temps qu’il faudra.
— Cassandra ? Tu te sens bien ?
— Vous ne vous adressez plus à la bonne personne, vieille femme, reprit l’horrible voix rauque. Votre petite-fille se repose. Chose que vous devriez faire également. Sortez. Oubliez cette famille. Croyez-moi, c’est le mieux que vous puissiez faire. Ne posez aucune question et allez-vous-en sans raconter à quiconque ce que vous avez vu.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda la grand-mère après avoir, inconsciemment, fait un mouvement de recul.
La grand-mère dévisageait Cassandra qui, de son côté, la regardait fixement. C’était comme si elle lui demandait si elle était sûre de sa décision. La fillette ne répondit pas. Elle se contenta d’esquisser un sourire avant de lui tourner le dos. Elle se dirigea vers l’armoire se situant dans le coin de la chambre et ouvrit la porte de droite pour en sortir une culotte qu’elle enfila.
— Je vous ai posé une question !
— Vous n’êtes vraiment pas raisonnable, répondit la petite fille en enfilant à présent ses chaussettes. C’est un défaut que j’apprécie. Qui je suis ? C’est une excellente question mais je n’ai aucune réponse à vous donner, malheureusement. Je suis le seul à ne pas avoir eu un nom réellement figé dans le temps. Tout dépend du professionnalisme de ceux qui se sont penchés sur le sujet. Cela m’a attristé à une époque. Ne pas avoir de nom, c’est un sentiment horrible. Comment vivre et prouver que l’on existe si nous n’avons pas de nom ? Qui m’apportera la réponse ? L’aurai-je seulement un jour ?
La grand-mère se demanda si elle avait bien entendu. Jamais Cassandra n’aurait employé de tels mots. Jamais aucune fille de son âge n’aurait soulevé de pareilles questions. Qui était-ce ? La personne qui était devant elle n’était plus sa petite-fille, elle en était convaincue. Ce qui se trouvait maintenant en face d’elle avait quelque chose de sombre, d’oppressant et surtout de dangereux. Il n’y avait pas que la voix rauque. Toute l’attitude de la fillette était devenue effrayante. Les mouvements aléatoires et peu ordonnés qui caractérisaient la plupart des enfants avaient disparu. Chacun de ses mots et gestes semblait avoir à présent un but précis. Toute idée d’approximation avait disparu. « Un démon », s’était dit la grand-mère. Selon elle, il n’y avait plus aucun doute possible. Elle avait en face d’elle un démon qui résidait dans le corps de Cassandra.
— Que faites-vous à ma petite fille ?
— Pour une personne âgée, vous manquez cruellement de sagesse. Votre petite-fille a du souci à se faire, je le crains. Je prends sa place. Cette fillette a eu l’immense honneur d’avoir été choisie. Cela vous semble peut-être horrible mais dites-vous qu’au moins, son statut d’hôte fait que son corps vivra bien plus longtemps que celui des autres.
— Vous allez la tuer ?
— Comme beaucoup d’autres.
La fillette mit son pantalon et un T-shirt Hello Kitty.
— Bien, je suis prêt. Je dois parler à votre petit-fils. Sachez que j’ai beaucoup apprécié notre entretien, vieille femme. Malheureusement, vous avez oublié que la vérité sort de la bouche des enfants. Vous auriez mieux fait de tourner les talons.
— Tu n’as rien d’une enfant !
— Varicelle.
A peine ce mot fut prononcé que des boutons se mirent à apparaître sur le visage de la grand-mère. En quelques secondes, c’est son corps tout entier qui commença à la démanger. Certains boutons avaient grossi tellement vite et dans des proportions si exubérantes qu’ils éclatèrent. Des gouttes de sang coulèrent de ses membres supérieurs.
— Qu’est-ce que vous faites ? hurla-t-elle tandis qu’un nouveau bouton éclatait au niveau de son arcade.
— Je châtie votre curiosité, vieille femme. Complications pulmonaires.
La grand-mère commença à suffoquer. Par réflexe, elle plaça ses mains au niveau de sa gorge mais rien n’y faisait, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Elle tenta d’attraper Cassandra mais ses genoux flanchèrent. Elle se retrouva bientôt sur le dos. Ses bouffées d’air se firent de plus en plus rares.
— Et mes petits enfants ? dit-elle avec une extrême difficulté.
— Ils auront été extrêmement courageux. Vous pouvez être fière de leur bravoure. Voyez le bon côté des choses : l’intégralité de votre famille va très vite vous rejoindre. Nous ne pouvons les laisser vivre ou nous ne pourrons jamais nous réunir.
Cassandra enjamba la vieille femme et ouvrit la porte avant de se retourner une dernière fois.
— Oh ! Soyez un ange, embrassez pour moi le déserteur hypocrite qui vous sert de guide une fois que vous serez là-haut, voulez-vous ? Dites-lui bien de se tenir prêt. Une fois que nous en aurons fini avec les corps, nous lui rendrons une petite visite pour nous occuper des âmes. Sur ces bonnes paroles, je vous abandonne.
La grand-mère, dont le visage était devenu rouge, attrapa la jambe de Cassandra. Elle tenta de lui dire quelque chose mais n’y parvint pas. Elle n’arrivait plus à respirer. Ses forces l’abandonnant, elle lâcha finalement prise. La fillette quitta la chambre après lui avoir adressé une ultime phrase.
— Adieux, Madeleine.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?