04 mars 2015

Chroniques des Classiques : 1984

Le second classique abordé dans cette série de chroniques est plus qu'un roman : chef-d'œuvre visionnaire et tragique, le 1984 d'Orwell est d'une intelligence remarquable et d'une efficacité encore bien réelle de nos jours.

La première fois que j'ai eu la chance de lire 1984, de George Orwell, ce fut un choc. L'un de ces chocs positifs où l'on se rend compte que l'on a entre les mains quelque chose de brillant et profond. De nombreuses années après, je me suis replongé dans la dystopie de l'auteur pour les besoins de cette chronique, et rien n'a vieilli. Bien que le roman date de 1949, il est toujours aussi moderne, émouvant et supérieurement intelligent.

Difficile de définir précisément ce qu'est 1984. Roman engagé, profondément littéraire, œuvre de SF, essai sur l'oligarchie et même histoire d'un amour tragique, le récit, pourtant pas très long, semble toucher à l'universalité tant il marie avec aisance des domaines variés et souvent opposés.
Mais pour faire simple, 1984 est d'abord l'histoire de Winston Smith, modeste employé du Ministère de la Vérité, qui se rebelle contre un régime totalitaire et va découvrir l'amour dans un monde où même le sexe est devenu un crime.

Orwell, s'inspirant de régimes néfastes bien réels, va composer un monde dur, laid, terne, où chaque seconde de la vie des individus est contrôlé par le Parti. Où même les sentiments sont suspects. Ce régime socialiste, tentaculaire et étouffant, repose sur quelques principes aussi fascinants qu'efficaces : novlangue et doublepensée. Il est utile de s'attarder un peu sur chacun d'eux.

Sans les mots, l'idée meurt
La (ou le) novlangue (ou newspeak en VO) est la langue officielle de l'Océania. Sa particularité réside dans le fait qu'elle perd des mots chaque année. Le but étant de contraindre la pensée par le langage. Cela se fait de plusieurs manières. La plus simple est l'élimination des mots jugés inutiles. Par exemple, si l'on garde "bon" en novlangue, alors "mauvais" ou "mal" sont inutiles, car on les remplacera avantageusement par inbon. "Meilleur" est supprimé également et devient plusbon. Et des termes comme "magnifique" ou n'importe quel superlatif passent également à la trappe grâce à un doubleplusbon
Il n'y a plus également de différence entre nom et verbe. Si "couteau" contient déjà l'idée de couper, alors le verbe "couper" n'a plus de raison d'être. 
Si dans la vie de tous les jours (pour faire des courses ou parler de la météo) la novlangue ne paraît pas si effrayante que cela, c'est dans le domaine politique qu'elle déploie toute sa puissance. Il n'est plus possible, en novlangue, de critiquer le régime (l'angsoc) ou de réclamer liberté ou égalité, tout simplement parce que ces idées ne sont soutenues par aucun terme.
Ainsi, "libre" ne peut être utilisé que dans le sens où un chemin, dégagé de tout obstacle, peut l'être.
En réalité, tant de concepts sont définis en novlangue comme crimepensée qu'il est absolument techniquement impossible pour un membre du parti de tenir un discours rhétorique non-orthodoxe. Un fou pourrait dire "Big Brother est inbon", dans le meilleur des cas, mais rien ne pourrait étayer son discours. 
La novlangue, c'est le contrôle par le vide. 

Corriger et oublier
Si la novlangue est déjà bien rock n'roll, la doublepensée l'est encore bien plus (le concept nous avait d'ailleurs inspiré cet article concernant la continuité dans les comics). L'un des principes les plus importants de l'angsoc se niche dans cette étrange doublepensée. Il s'agit en réalité de faire cohabiter, au sein d'un même esprit, deux idées contraires lorsque cela est nécessaire, puis de se convaincre de la non-existence de l'idée qui ne cadre plus avec les buts ou les dires du Parti.
L'une des conséquences de la doublepensée est la fluctuation du passé et l'impermanence des faits. Pour être raccord avec les déclarations de Big Brother ou l'ennemi du moment (le pays est en état de guerre permanente), il faut retoucher les articles de journaux, les photos, les livres, les statues, les dates, les affiches, le moindre signe qui n'est plus en accord avec les buts présents. Pour cela, des employés corrigent donc sans cesse les écrits passés mais se doivent d'oublier aussitôt jusqu'à leur correction. 
Les habitants de l'Océania vivent dans un épouvantable présent, malléable et pourtant constant, sans racines ni projection à long terme possible.

Trahir vraiment
L'on pourrait encore parler des télécrans, caméras placées partout chez les membres des classes supérieure et moyenne, des privations, de l'emploi du temps épuisant, de la destruction de la cellule familiale, mais le simple contrôle mental imposé par le langage, ainsi que la réécriture permanente de l'Histoire, tissent déjà une toile effrayante et oppressante.
Aussi, lorsque Winston découvre l'amour en la personne de Julia, c'est plus qu'une bouffée d'air frais, c'est la Lumière naissant au sein des Ténèbres, l'embryon de grain de sable se nichant dans les gigantesques rouages d'une machinerie lourde et inhumaine. Et là encore, Orwell va s'ingénier à démontrer l'imparable efficacité d'un système qui peut se prémunir de n'importe quel sentiment, n'importe quel instinct. Car, en Océania, on ne tue pas d'opposants. On les tue après les avoir convertis, lorsqu'ils en viennent à aimer vraiment Big Brother, quitte pour cela à tout renier.
Renoncer à Julia, non sous la torture, de manière forcée, comme aurait pu l'obtenir une vulgaire Inquisition, mais y renoncer pour de bon, de tout son être, nier les sentiments et ce qui faisait de lui un individu et non un disciple, voilà ce qui va perdre réellement Winston.
C'est sans doute ce qu'il fallait pour donner une dimension lyrique et poignante à ce monde atroce... qui a bien des similitudes avec le nôtre.


Projections
Les classiques ont souvent des effets secondaires dans la vie privée, médiatique ou politique. Ainsi, "Big Brother" est devenu une expression courante, souvent d'ailleurs dans la bouche de certains journalistes, pour désigner des caméras de surveillance ou l'inclination à la sécurité [1].
Pourtant, ce qui s'est le plus vérifié dans le monde réel passe surtout par la novlangue et la doublepensée
En France, les pratiques éditoriales (cf. cet article), permettant notamment de supprimer de larges passages de livres destinés à la jeunesse, ou de supprimer des temps pour tout mettre au présent, sont criminelles, tant pour l'art que l'éducation.
Au niveau de l'éducation nationale, le bilan n'est guère meilleur. Napoléon, pourtant personnage central de l'Histoire de France mais étant jugé non politiquement correct par l'angsoc le frasoc le gouvernement et certains "intellectuels", s'est évaporé au profit de quelques cours sur les jachères [2]
Et nous avons nous aussi nos "machins" censés faire évoluer la langue, comme le Conseil Supérieur de la Langue Française, dont le fait d'armes principal est d'avoir pondu la réforme de l'orthographe de 1990 (approuvée par l'Académie Française, sorte d'hospice pour écrivains séniles [3]), une hérésie que les ministères essaient encore de nos jours d'appliquer à grands coups de circulaires (notamment dans l'éducation nationale). 
Et puis... il y a ce qui est... insidieux. Pas officiel. Ce lent glissement, visqueux et nauséabond, vers le simple, le facile, le bête.
C'est le cas des journaux télévisés, tous identiques sur le fond car basés sur le principe du plus petit dénominateur commun. C'est le cas aussi de la masse, ce qu'Orwell appelle les prolétaires mais qui a aujourd'hui une autre signification, non liée aux revenus ou même à la supposée "éducation" (et quelle est-elle cette éducation dans un monde où le système éducatif décrit des courbes d'architecte et passe sous silence d'illustres personnages ?). Cette masse grouillante, abêtie, informe, qui se répand sur le net et dévore les émissions de télé-réalité avec un plaisir orgasmique, qui ne lit plus, qui est dans le culte du clinquant et de l'immédiat, qui s'enivre de plaisirs aseptisés sur écrans glacés, c'est bien une masse orwellienne, gigantesque et effrayante, pressée de se perdre dans des expressions et des termes qui, ne voulant rien dire, recouvrent tous les possibles [4].

Ainsi, 1984, en plus d'être un excellent roman à la modernité intacte, s'avère prophétique par bien des aspects. Oh, bien entendu, les dérives actuelles, bien que réelles, sont plus douces, plus sucrées. Il est toujours plus facile de tuer la liberté en s'en réclamant, ou de mettre à sac l'éducation sous le prétexte de l'améliorer.
Reste à retenir l'édifiant aphorisme de Winston, prétendant avec raison que la liberté, c'est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Sans la permanence des faits, sans évidences, sans axiomes, sans un socle commun, il n'y a plus de logique ni de civilisation. Les opinions peuvent être diverses, mais les faits doivent demeurer inviolables. Il en va de la réalité de notre monde. Et de notre capacité à l'appréhender et à juger ses égarements comme ses réussites.

A lire absolument.




[1] Une caméra de sécurité, dans la rue, ne surveille personne. En réalité, on ne visionnera les enregistrements qu'en cas d'agression, pour identifier un criminel. Personne ne passe son temps à regarder les passants. Enfin, la sécurité, donc le fait de vivre libre, sans menaces, sans subir les agissements de malfaiteurs, est le premier des droits, duquel découlent tous les autres (c'est d'ailleurs ce qui arrive juste après les besoins physiologiques dans la pyramide de Maslow). Il est troublant de voir que nombre d'individus, sans réfléchir, s'identifient souvent, par un réflexe insensé, aux criminel et non aux honnêtes citoyens. La sécurité est un besoin humain fondamental, seuls les systèmes mafieux et fascistes luttent contre elle.
[2] Avez-vous remarqué à quel point les cours d'Histoire, au collège ou au lycée, s'attardent sur l'anecdotique et passent à côté de l'essentiel ? On évoque l'agriculture au Moyen Age, avec moult détails, on passe des heures sur l'architecture des cathédrales, en décrivant par le menu les arcs brisés, les ogives, romans ou gothiques. Mais quid des batailles, de la politique, des évolutions sociales, bref, de l'Histoire réelle ? Cela revient à étudier la deuxième guerre mondiale par le simple prisme des uniformes et de la manière dont ils étaient cousus. Ce n'est pas de l'Histoire, c'est du flan.
[3] Le but de l'Académie, lorsqu'elle a été fondée en 1634, était notamment de rendre la langue "pure et compréhensible par tous". Or, en pratiquement 400 ans, on n'a toujours pas réussi à se débarrasser de l'usine à gaz concernant l'accord du participe passé (et ses nombreuses exceptions) ou à simplement convenir d'une règle fixe concernant l'adaptation des mots d'origine étrangère. 
[4] L'expression "truc de fou" ou "truc de ouf" est notamment terrifiante tant elle est multi-usage. Elle peut convenir aussi bien si vous avez gagné au loto, si votre grand-mère vient de se faire renverser par un bus ou si vous venez de rencontrer un alien. Une expression qui exprime la joie, la tristesse ou la peur indifféremment, sans en changer une seule virgule, n'est pas une bonne expression. C'est un "vide" orwellien.