02 mars 2015

Chroniques des Classiques : Sa Majesté des Mouches

Inauguration d'une nouvelle rubrique aujourd'hui, revenant sur certains classiques de la littérature, avec Sa Majesté des Mouches.

Lord of the Flies, de William Golding, sort en 1954. L'histoire débute sur une île déserte où de jeunes enfants anglais se retrouvent isolés après le crash de leur appareil. Sans aucun adulte avec eux, ils tentent de s'organiser en attendant les secours.
Cependant, très rapidement, le mince vernis de civilisation qui maintenait bon sens et solidarité va se craqueler, permettant au groupe de dériver vers des pratiques de plus en plus sauvages...

Bien que ce roman soit souvent étudié à l'école et qu'il ait plus ou moins directement inspiré bon nombre d'œuvres [1], il est étonnant de constater à quel point il contient un grand nombre de maladresses narratives et d'invraisemblances.
La manière dont Golding décrit les enfants est à elle seule assez symptomatique d'une sorte d'habitude qui fait que nombre d'adultes écrivent les personnages enfants non comme des jeunes mais comme des demeurés : pratiquement personne dans le groupe ne parvient à se concentrer plus de deux ou trois secondes, n'importe qui peut partir en fou-rire à propos de trois fois rien, même les plus âgés cèdent régulièrement à des élans impulsifs d'une rare bêtise (au point de pratiquement cramer toute l'île et leur réserve de nourriture avec).

Autre point faible du roman, le basculement vers l'état sauvage ne se fait nullement progressivement, avec une certaine logique, mais par à-coups, sans véritable raison. Enfin, la personnalité des différents protagonistes est réduite au minimum. Sur toute la bande, seuls trois personnages se détachent (le leader un peu bas de plafond, le petit gros intello et le taré agressif), et même eux ne possèdent pas une psychologie bien fouillée. Bizarrement l'auteur ne s'aventure que très rarement dans les méandres de l'esprit de ses personnages, se bornant à rester à la surface des choses, comme un observateur extérieur démuni. Il décrit ainsi par le menu les plantes et les rochers mais jamais - ou très succinctement - l'état d'esprit des naufragés.
Outre ces défauts structurels, le lecteur attentif ne pourra qu'être circonspect devant un grand nombre de faits douteux : aucun adulte ne réchappe du crash mais il semble par contre que tous les gamins s'en soient miraculeusement tirés (on ne remarque ni cadavres ni blessés), les différents groupes sont, au début du récit, un peu éparpillés sur l'île sans que l'on comprenne pourquoi (ils semblent d'ailleurs ensuite se découvrir les uns les autres), les gamins font du feu en quelques secondes à l'aide d'une simple paire de lunettes, etc.

Malgré tout, le roman est auréolé d'une aura sulfureuse qui tient sans doute à son thème principal, à savoir la nature de l'Homme, débarrassé de ses oripeaux sociaux. Le fait que de très jeunes enfants soient au centre de ce drame contribue sans doute à son intensité, entretenue notamment par quelques scènes sanglantes où se mêlent chasse, jeu et transe.
Reste que dans l'ensemble, le roman est très moyen [2] et de surcroit très court. Tout repose sur un thème fascinant mais qui est loin d'être ici totalement exploré.
Le problème de la "destination" de ce roman peut se poser, certains arguant qu'il est trop violent pour être lu par des collégiens... outre le fait que je répondrais bien que la vie elle-même est trop violente pour être vécue par des collégiens, il faut tout de même admettre qu'il n'y a pas ici de quoi fouetter un chat. Pas de gore, de sexe ou de scènes vraiment atroces. De plus, dans un cadre scolaire, la lecture est évidemment censée être accompagnée de l'analyse et des explications des professeurs. Donc, oui, ça peut se lire, même à dix ans. Plus sans doute d'ailleurs pour la réflexion que le roman peut engendrer que pour ses réelles qualités littéraires.

A découvrir si ce n'est déjà fait mais sans emballement excessif.




[1] Et même en partie un projet de télé-réalité, Kid Nation. La série TV Lost y fait par exemple directement référence plusieurs fois. L'on peut citer également la chanson Lord of the Flies du groupe Iron Maiden ou la série de romans Gone, dont le fond est très proche et la forme finalement plus habile et divertissante (sans tenir compte de la modernité de l'œuvre).
[2] Cela n'a pas empêché l'auteur d'obtenir le prix Nobel de Littérature en 1983.