14 avril 2015

Black-Out : Blitz, tome 1

Vous le savez sans doute si vous fréquentez plus ou moins assidûment ces lieux, UMAC a décidé d'ouvrir ses horizons à d'autres supports que le comic book ou la bande dessinée : il faut bien justifier les "Univers Multiples" vantés par le nom même du blog de sieur Neault.
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un livre est traité ici, mais il est vrai qu'en dehors de Stephen King, les ouvrages de littérature sont relativement peu évoqués [1]. Or, si je lis nettement moins de romans qu'auparavant, je n'en ai pas pour autant abandonné mon terrain de chasse littéraire favori : la science-fiction.

Et il se trouve que des amis lecteurs m'ont fait découvrir Connie Willis.
Première surprise (et constat un peu amer, je dois l'avouer) : je n'avais que de très vagues références sur elle. Or, l'auteur gagne à être connu puisque, si elle n'est pas la femme de McClane, elle n'a pas moins remporté onze fois le prix Hugo [2] (et sept fois le prix Nebula [3]) ! C'est là qu'intervient le constat précité : mes références en matière de SF se sont arrêtées à Dan Simmons et j'ai cessé depuis quelques années d'explorer l'avenir en me contentant du glorieux passé des littératures de l'Imaginaire. J'ai pourtant essayé de me tenir un peu au courant de l'actualité du monde sciencefictionnesque (avec par exemple les sagas de space-opera grandiloquent de Peter F. Hamilton), mais Connie Willis était passée au travers de mes investigations littéraires.
Clair que je regrette à présent.
Les recherches menées sur l'écrivain(e) - qu'est-ce que ce mot est laid au féminin ! - m'amenèrent de surprise en surprise : ah bon ? Connie Willis est américaine ? Etonnant, car tout ce qui transparaît dans son œuvre semble terriblement britannique. Black-out, tout en traitant d'un de ses/mes thèmes de prédilection (le voyage dans le temps), est presque intégralement consacré à l'Angleterre et aux Anglais, dédié littéralement à ce peuple qui a su rester si digne pendant le Blitz (cette période de la Seconde Guerre mondiale succédant à la Bataille d'Angleterre et pendant laquelle Hitler envoyait régulièrement des bombardiers pilonner les grandes cités outre-Manche). Les personnages principaux sont des étudiants en Histoire à Oxford qui bénéficient d'une technologie leur permettant d'être projetés directement dans l'époque qu'ils étudient afin de l'observer in situ. Les périodes sélectionnées vont de la Débâcle à Dunkerque (1940) au V.E.Day (jour de la célébration de la Victoire en Europe le 8 mai 1945). Et le traitement de l'ensemble, extrêmement surprenant pour un vieux routier de la SF comme moi, est ponctué d'un humour particulier teinté de cynisme léger, profondément british. Le tout est abondamment documenté et on y sent une telle implication que j'ai, donc, longtemps cru que la dame était anglaise, souhaitant rendre un hommage à de possibles membres de la famille. L'hommage est bien là, mais la dame est native du Colorado.


Black-Out est surprenant, disais-je. Surprenant dans son écriture, très "moderne", dynamique et, surtout, vivante : on est très loin de la hard science d'un Hal Clement, voire d'un Arthur C. Clarke et vous n'aurez donc pas à supporter un quelconque technobabble ni de longues et profondes considérations pseudo-philosophiques. Connie Willis nous plonge sans artifice ni ambages directement dans le cœur de l'action avec un récit articulé autour de dialogues très vifs, scandés par des passages en voix intérieure. Un peu à l'instar d'un Asimov qui faisait évoluer le récit par les dialogues, l'auteure nous colle aux basques de ses protagonistes et nous fait vivre au plus près leurs inquiétudes, joies, peines, doutes et angoisses. 
Les chapitres sont relativement courts et nous déplacent dans le temps et l'espace afin qu'on se familiarise avec les personnages principaux. Ceux-ci ne nous sont jamais présentés, on finit par les découvrir par le biais de leurs discussions : ce sont des historiens d'Oxford, jeunes et ambitieux, plongés dans les remous de l'Histoire qu'ils sont chargés d'observer en les vivant de l'intérieur. L'une d'eux incarne une gouvernante dans un château mis à disposition par une lady (mission : rendre compte des déplacements d'enfants londoniens mis en sécurité à la campagne durant le Blitz - rappelez-vous les premières séquences de Narnia) ; une autre est une vendeuse de vêtements dans une boutique de Londres (mission : observer le quotidien des Londoniens durant le Blitz) ; un troisième est un journaliste américain dans le sud de l'Angleterre (mission : assister  au débarquement des réfugiés de Dunkerque). On passe le plus clair de notre temps de lecture auprès de ces trois-là, même si on croise d'autres personnages dont on devine qu'ils joueront un rôle dans le second tome (Colin, le jeune élève, dont on devine qu'il a déjà voyagé dans le temps sans permission - j'ai fini par découvrir que c'était le cadre d'un autre roman de l'auteur - et qui est follement amoureux d'une des historiennes ; Mary, une infirmière rattachée à un corps de jeunes auxiliaires féminines en 1944 ; ou encore cet opérateur radar contraint de gonfler de faux chars d'assaut pour tromper les observateurs nazis). 

Les péripéties sont nombreuses, souvent futiles et confèrent un tempo élevé au récit, même si on finit par constater que la trame principale avance lentement : évidemment, quelque chose dans cette organisation va finir par "clocher". Ces observateurs du futur sont censés ne jamais rester très longtemps, sont débarqués dans des points discrets pour éviter d'être repérés et ne doivent avoir qu'un impact minime sur la population (il leur est interdit d'effectuer des missions dans ce qu'ils nomment "points de divergence" et doivent connaître ainsi, par implantation mémorielle, un maximum d'éléments afin de ne pas être soupçonnés mais aussi pour ne pas risquer leur vie - leur chef de mission, un certain Dunworthy, est extrêmement pointilleux à ce sujet ; par exemple, la jeune fausse-vendeuse est informée des dates et des lieux de chaque bombardement sur Londres, l'infirmière connaît les horaires de chaque chute de V1, et ainsi de suite). 
Évidemment, lorsque l'un d'entre eux s'apprête à rentrer dans son temps et que le point de transfert ne fonctionne pas, on comprend quelle va être la tournure des événements : à la place de Perdus dans l'espace, on assistera à Perdus dans le temps. Mais encore une fois, ce qui étonne, c'est le traitement même : chacun des observateurs temporels confrontés à un dysfonctionnement réagira sans panique, procédant rationnellement en éliminant toutes les possibilités. On suit de fait la progression de leurs réflexions et hypothèses, certains étant plus pragmatiques que d'autres : quand l'une met d'abord en avant l'importance de survivre dans un environnement après tout hostile (c'est un pays en guerre, une bombe peut exploser n'importe quand), un autre préfère s'interroger sur les conséquences de ses actes. Et s'il avait changé le passé ? Le fait de monter dans tel bateau, de sauver tel individu aura-t-il un impact réel sur l'avenir ? 


Mais surtout : comment rentrer chez soi ? Impossible d'élaborer un quelconque plan visant à reconstruire une machine (le fameux "filet temporel") : on ne sait rien - et sans doute les historiens non plus - de la manière dont cela fonctionne. Une fois est brièvement évoquée l'invention du procédé, donc on laissera tomber la possibilité d'aller voir un génie dans sa jeunesse capable de concevoir un moyen de revenir : donc pas de De Lorean à l'horizon. En fait, un seul moyen existe : retrouver les collègues en mission dans une époque proche et utiliser leur propre point de transfert, tout en ignorant si les répercussions du problème sont plus importantes (pourquoi les équipes de récupération ne sont-elles pas intervenues ? La question les taraude mais il est essentiel pour eux de ne pas céder au désespoir).
Captivant, haletant, construit comme un feuilleton avec un happening à chaque fin de chapitre (parfois un peu grossier, c'est vrai), le roman nous tient en haleine sur le destin d'individus qu'on a appris à apprécier, notamment dans la manière dont ils ont géré les vicissitudes du quotidien d'un pays en état de guerre (la gouvernante en quarantaine avec une bande de gamins impossibles est aussi digne d'éloges que la vendeuse montant une pièce de Shakespeare avec un grand acteur de l'époque dans les couloirs du métro). Nul super-héros, nul survivant badass : uniquement des êtres humains avec la tête sur les épaules, n'ayant pour eux qu'une connaissance partielle des mois à venir. Et quand les événements qu'ils vivent commencent à dévier des faits qu'on leur a enseignés, alors oui, la panique guette.

En restant délibérément proche des protagonistes, Black-Out ressemble surtout à un roman d'aventures, voire un roman historique : le glossaire très riche et utile en fin de volume nous montre à quel point Connie Willis maîtrise son sujet (plutôt que de m'y laisser renvoyer à chaque mention, j'ai préféré le lire d'une traite comme un chapitre indépendant). Et c'est là que survient l'un des atouts de l'ouvrage : lorsque l'Histoire diverge, est-ce à cause d'un paradoxe ou d'une mauvaise connaissance des faits réels ? De grandes théories sont perceptibles en filigrane tout au long du récit, mais contrairement à ses glorieux aînés, l'auteur préfère s'accrocher à l'élément humain. Donc pas d'élucubrations sur la physique quantique et les réalités alternatives, pas de description outrancière d'une machine conçue par un cerveau illuminé, pas d'exposition présentant l'univers, le background des héros et les implications de leurs actes. Connie Willis met la SF à la portée des réfractaires à la SF et leur livre une histoire palpitante, teintée d'un humour bon enfant et pleine de malice.
Une excellente surprise.



[1] (note de Neault) On a tout de même récemment évoqué Orwell, Golding ou Dick, sans compter Koontz et quelques auteurs anglais. On pourrait encore citer Gone, Viral, Le Piège de Lovecraft, Fables : Peter et Max ou L'Ascension du Gouverneur dans les exemples de romans qui ne concernent pas King. ;o)
[2] Le prix Hugo, du nom d'Hugo Gernsback, fondateur d'Amazing Stories, est un prix décerné depuis 1953 par la World Science-Fiction Society lors d'une convention annuelle rassemblant plusieurs milliers de fans. Même s'ils ne jugent que les écrits en langue anglaise, ils en sont venus à récompenser parfois des œuvres de fantasy.
[3] Le prix Nebula est décerné depuis 1965 par les membres de la Science-Fiction & Fantasy Writers of America - et donc généralement considéré comme plus élitiste que le prix Hugo.