07 avril 2015

Chroniques des Classiques : Le Maître du Haut Château

Après 1984 et Sa Majesté des Mouches, c'est à la découverte d'un classique de la science-fiction que nous vous convions aujourd'hui avec Le Maître du Haut Château, un ouvrage coup de poing d'une virtuosité stupéfiante. 

Datant de 1962, auréolé du prestigieux prix Hugo du meilleur roman (amplement mérité), The Man in the High Castle de Philip K. Dick est non seulement une élégante uchronie mais aussi une passionnante réflexion sur la réalité et notre manière de la percevoir.

Le récit débute dans un monde où les alliés ont perdu la deuxième guerre mondiale. Reich allemand et Japon impérial règnent sur le monde. Les Etats-Unis sont divisés en trois zones, une sous domination nazie à l'Est, une zone centrale plus ou moins neutre mais affaiblie, et enfin les états de l'Ouest, sous influence nippone.

Le monde décrit est très riche. Les puissances totalitaires ont accompli ou sont en train d'accomplir des projets ahurissants, notamment l'Allemagne. Les nazis ont commencé la conquête spatiale en se rendant sur la Lune et Mars, ils ont asséché la Méditerranée pour en faire des terres cultivables, et se rendent coupables d'un nouveau génocide à l'échelle continentale en Afrique.
En comparaison, les zones d'influence japonaises paraissent plus civilisées. Les libertés y sont plus grandes et la population américaine commence à se relever économiquement.

Le roman suit plusieurs personnages, dont un marchand d'objets historiques anciens, un agent secret se faisant passer pour un industriel suédois ou encore un ouvrier juif réfugié dans les états américains du Pacifique. Tous sont au centre d'une intrigue croisée qui se base sur un nouveau projet fou des nazis et la possibilité d'y faire échec, mais aussi d'intéressants ouvrages qui ont une importance cruciale dans l'histoire.
Le premier est le Yi King, ou Livre des Transformations, un ouvrage réel (même dans notre univers) qui sert d'oracle aux personnages. Le second est Le poids de la Sauterelle, un roman uchronique, écrit par Abendsen, un romancier qui décrit un monde imaginaire dans lequel les alliés auraient remporté la victoire.

Bien qu'il y ait un certain suspense et même de l'action, le roman de Dick s'attache surtout à apporter une réflexion habile sur la réalité au travers de nombreuses thématiques. La mise en abyme de l'uchronie n'est pas la seule manière d'aborder le sujet. Ainsi, certains vont s'interroger sur la manière absolue qu'ont les nazis de considérer le monde, sans rapport à l'humain. D'autres vont faire un intéressant parallèle sur la valeur et le poids historique relatif de certains objets de collection. 

D'une manière générale, la transformation est au centre du roman. La réalité ne peut être définie car elle est changeante, que ce soit au cœur du Reich, avec la lutte intestine qui suit la mort de Bormann ; par le biais du Livre des Transformations ; lorsque Juliana découvre le vrai visage de son nouveau petit ami ; ou encore lorsque Childan, l'antiquaire, éprouve des sentiments très contradictoires et violents à l'égard des Japonais. 
Ce même Childan souffre d'ailleurs de cette réalité changeante et capricieuse, qu'il tente de déchiffrer sur les visages, dans les inflexions de voix ou les attitudes de ses interlocuteurs. Même les objets peuvent passer presque instantanément du statut d'œuvre d'art véritable et onéreuse à celui de babiole futile. 

Le final peut véritablement donner une sensation de vertige, lorsque le lecteur est amené à s'interroger sur la vérité de la "fiction" dépeinte dans Le Poids de la Sauterelle. Là où Dick s'avère particulièrement ingénieux, c'est justement en faisant de l'uchronie au sein de l'uchronie une réalité qui ressemble à la nôtre mais n'est pas tout à fait identique. Ces petits détails entrent en résonance avec ce que nous savons de notre propre monde et contribuent à le fissurer, à en amoindrir le poids, à le rendre plus intangible et incertain. 
Enfin, l'utilisation de la culture et de la philosophie asiatique, parfois si opaques pour un esprit occidental, permet là aussi de nous embarquer sur des rives exotiques [1] qui font écho à la thématique du livre.  

S'il est une uchronie dont la lecture semble indispensable, c'est bien celle-ci [2]. Non seulement parce qu'elle est ambitieuse et dépeint un monde suffisamment réaliste pour être effrayant, mais aussi parce qu'elle fait partie de ces rares histoires qui constituent des chocs métaphysiques et peuvent changer notre vision du monde.
Notre propension à tenir pour acquis ce qui n'est finalement qu'une transition est ici sérieusement interrogée. Dick, sans heurts, nous pousse dans une spirale dont l'on ne peut plus s'extraire et qui dévoile à nos yeux la supercherie fondamentale de la réalité et les couches de certitude que l'on superpose devant nos yeux pour s'en prévenir.

La vérité est là, abjecte, crue, douloureuse, faite de ce Yin et ce Yang entremêlés, s'effondrant et renaissant, prenant l'un et l'autre naissance dans leur contraire, résumant tout, contenant tous les possibles quantiques, de notre univers en route vers sa fin, froide et sombre, à sa renaissance dans une explosion lumineuse engendrant les amas de galaxies, les brins d'herbe, l'Épée et la Plume, les baisers les plus sucrés et... des absolus qui tueront, encore et encore. 

Divertissant et profondément intelligent. Intemporel. 
Un monument de la Pop Culture dans ce qu'elle a de plus excitant.




[1] Il est fait très souvent référence au Tao chinois, ce qui correspond au Do japonais, ou "Voie" en français. Un concept relativement complexe à saisir et qui de nos jours est de plus en plus rarement abordé, même dans le domaine des arts martiaux traditionnels, censés pourtant amener au satori, ou éveil (au sens spirituel). 
[2] L'on pourrait également conseiller le Fatherland de Robert Harris qui, bien que prenant le même point de départ historique, est très différent dans son approche et constitue plus en réalité un polar. Ce dernier se déroule dans les années 60 et est basé sur le fait que les atrocités nazies ne sont, contrairement à celles du Maître du Haut Château, pas connues du peuple allemand et du reste du monde.