13 avril 2015

Le téléchargement illégal ou la destruction par l'avidité

La "fuite" de quatre épisodes de la nouvelle saison de Game of Thrones nous amène à aborder un sujet de fond qui touche tous les domaines artistiques : le téléchargement illégal.

Livres, BD, musique, films, séries TV, tous les domaines de la culture et du divertissement sont touchés par cette pratique en apparence anodine et pourtant, à plus ou moins long terme, destructrice. 
Destructrice non pas pour les grandes "majors" et les producteurs nantis et caricaturaux que certains imaginent, mais pour les œuvres que nous aimons... ou prétendons aimer.

Tout d'abord, évitons l'exagération. La méthode de calcul du milieu musical, qui consiste à estimer une perte en se reportant sur les morceaux téléchargés, est évidemment discutable. Un individu lambda télécharge bien plus que ce qu'il pourrait acheter. Et il arrive parfois que ces pertes soient compensées par des achats en double (notamment dans le domaine des DVD, avec des versions collector, bonus, etc.).
Malgré tout, la pratique reste massive et a forcément un impact sur ceux dont le métier consiste à vendre des récits, quelle que soit leur forme.

Il y a bien eu une tentative de législation répressive, mais dans les faits, aucun mouvement massif ne peut être contenu par la loi. Et ce n'est sans doute pas la meilleure approche de toute façon [1].
Tout ne peut pas toujours passer par l'éducation (ou par "l'éveil des consciences"), mais dans ce cas précis, c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. Faire comprendre que si l'on aime les livres, les films, la musique, les pirater - donc priver leurs auteurs d'une juste rémunération - conduira forcément à une disparition des œuvres de qualité (l'on peut imaginer que survivent certaines productions semi-amateurs).

Je prends souvent l'exemple du boulanger pour évoquer ce problème. Imaginons qu'un beau jour, l'on puisse "télécharger" les croissants et les baguettes. Combien de temps notre brave boulanger va-t-il travailler pour rien ? Parce que, évidemment, même s'il aime son métier, il a des factures à payer et se doit donc d'être rémunéré pour son travail. 
Le boulanger est cependant relativement à l'abri, pas seulement pour une question de technologie mais pour une question plus terre-à-terre. Pour voler un croissant, de nos jours, il faut être physiquement présent, prendre le risque de se faire prendre, voir en face les gens que l'on vole.

Ce qui fait le succès du téléchargement illégal, c'est bien évidemment son côté dématérialisé. 
C'est facile, ce n'est pratiquement jamais puni, on n'a même pas l'impression d'agir mal la plupart du temps. 
Pourtant, cela reste du vol. Un vol socialement admis, mais un vol quand même.

Si beaucoup ne se posent pas de questions, d'autres (et c'est pire encore) avancent parfois des justifications pour ce vol. 
Ainsi, par exemple, il s'agirait d'un "accès à la culture" pour les plus démunis. 
Belle idée, sauf que télécharger le dernier Avengers peut difficilement passer pour une volonté acharnée de se cultiver. La plupart des classiques sont libres de droits, donc gratuits, et les bibliothèques proposent des abonnements si bas qu'ils sont pratiquement symboliques. L'on peut donc, en France, se cultiver sans se ruiner. 
L'alibi culturel ne tient pas.

D'autres, pour certains domaines, avancent que les prix proposés sont trop élevés (ce qui n'est pas faux, surtout pour les romans numériques, cf. cet article). Moi, je trouve que le prix des bagnoles, même des Dacia, est trop élevé. Mais je ne les vole pas pour autant. On ne peut décemment pas décréter, quand un prix ne nous convient pas, que le bien se trouve du coup en "libre accès". 

Encore plus récemment, après les tragiques évènements ayant touché la rédaction de Charlie Hebdo, des gens, sans doute bien intentionnés au départ, ont pris sur eux de mettre en ligne des scans du numéro spécial - pendant quelques jours difficilement trouvable - qui a suivi.
J'ai fait remarquer à l'un de mes contacts sur le net que "voler" le travail des survivants de la rédaction n'était peut-être pas leur rendre un grand service (et que s'ils le désiraient, ils pouvaient être eux-mêmes à l'origine d'une telle initiative). Or, un hurluberlu (oui, j'aime bien ce mot) est venu me répondre qu'il ne fallait pas s'indigner parce que les ventes étaient énormes.
Mais, au nom du ciel, quel rapport ?
Cela reviendrait à dire que tous les prochains Spielberg ou Stephen King seront gratuits... ou que l'on peut aller se servir dans les belles villas... ou que l'on pouvait télécharger la saison 6 de Kaamelott si l'on avait déjà acheté les cinq premières...
Non, évidemment, ça ne tient pas non plus. Même si le boulanger vend bien, même s'il est riche, cela ne permet pas de le voler plus "sereinement".

Alors, je sais bien que c'est chiant d'attendre, de faire des choix, de ne pas avoir tout, tout de suite. Mais l'on patiente tous dans tous les autres domaines. En tout cas, la plupart d'entre-nous. On ne va pas braquer une boutique de fringues sous prétexte qu'une veste à 200 euros nous fait envie et que l'on n'a qu'un budget de 50.
Cette étrange avidité, impunie et hystérique, ne touche que le domaine artistique. Et ce domaine a beau bénéficier d'une aura plus brillante que celle de la boulangerie, il en suit la même logique : personne ne produira des croissants s'ils sont distribués gratuitement.

Venons-en maintenant à la partie que je ne comprends pas. Car, pour le moment, même si je condamne le téléchargement illégal, je le comprends. Ben oui, avoir un truc gratuit plutôt que de le payer, c'est forcément attirant. Et j'avoue avoir moi-même cédé à l'appel du download quand j'ai découvert que je pouvais avoir un single en vingt minutes seulement (ouais, ça fait longtemps, les connexions se sont améliorées depuis) !
Par contre, quid de celui qui détient le matériel original et le partage ?

Pour mettre quelque chose en téléchargement, il faut le posséder [2]. Donc, avoir acheté - ou reçu, nous y reviendrons - une œuvre. Prêter un film ou un CD à un pote, ok, mais quel est l'intérêt de se faire chier à scanner une BD, ou convertir un DVD, pour mettre ça à disposition de tous ?
Que gagne celui qui fait ça, à part mettre en danger un secteur que pourtant, visiblement, il apprécie ?

Pire encore, avec l'exemple que j'évoquais en introduction, certains professionnels peuvent parfois être à l'origine des fuites. Dans le cas de Game of Thrones, quatre épisodes ont été diffusés dans la sphère publique alors qu'ils étaient destinés à la presse. Difficile à comprendre [3]. Que peut avoir à gagner un professionnel en agissant ainsi ? Se faire black-lister ?
HBO sur le coup fait également preuve d'une naïveté étonnante. Pourquoi ne pas plutôt organiser une projection de presse ? Et pourquoi balancer quatre épisodes d'un coup, alors que la série est déjà très connue et n'a pas besoin d'un coup de pub ?
Si le voleur est condamnable, le volé peut parfois avoir l'air d'un ahuri déconnecté de la réalité.

Je vais terminer par le domaine qui me touche le plus, l'édition.
Il faut savoir que, contrairement à ce que l'on peut imaginer parfois, un auteur touche relativement peu sur un livre (environ 10% du prix du livre hors taxe [4], soit donc moins de 2 euros pour un roman vendu 20 euros). Et un livre, dans 90% des cas (cf. cet article), se vend très peu (moins de 1000 exemplaires pour la plupart).
Or, toucher pas beaucoup de pas grand-chose, au final, ça fait pas des masses. Et si en plus certains grignotent au passage, cela devient affolant. 
Bien évidemment l'auteur ne travaille pas "que" pour l'argent, il est attaché à son art, a envie de proposer quelque chose de bon, original, abouti, mais il a besoin d'être rémunéré pour son travail. D'autant que, contrairement à la plupart des professions, il n'est en réalité pas rémunéré en fonction de son travail mais seulement si son travail se vend. 

Les domaines de la BD, ou encore des "beaux livres", sont encore plus fragilisés, car de nombreux intervenants doivent être rémunérés avant la parution : traducteurs, correcteurs, maquettistes, coloristes, bien des professions, aux revenus aléatoires, sont invisibles pour l'œil du lecteur, même passionné. 
Il faut parfois improviser, rogner sur des budgets serrés, prendre des risques, négocier, pour au final sortir un livre dont on ne sait s'il rencontrera l'adhésion du public.
Ce risque, il est normal. Editeurs et auteurs l'acceptent volontiers.
Il est par contre anormal d'y ajouter des pratiques faciles, iniques et violentes qui privent l'auteur de son juste - et déjà maigre - revenu.

Il existe aujourd'hui de plus en plus de solutions pour payer, au moins un peu, ce que l'on écoute, regarde ou lit. Si vous êtes vraiment dans une merde noire et que vous faites un écart, personne ne vous en voudra. Mais pensez que pour chaque morceau de musique, chaque ligne d'un roman, chaque dessin d'une BD, chaque scène d'un film ou d'une série, il faut un type ou une nana derrière, et pas forcément toujours mieux loti que vous. 
Les auteurs ne font pas la manche, ils fournissent un travail qui embellit nos vies, nous permet de nous évader, de rire, de trembler, d'expérimenter, de nous instruire parfois. 
Respecter ce travail devrait être une évidence.
Ne pas en permettre le pillage éhonté semble le minimum.




[1] Comme souvent en France, l'on reste dans le symbolique, sans se préoccuper d'efficacité. La loi sur le port de la cagoule et les violences en bande était du même type : aucun flic n'a besoin de ça pour arrêter une personne qui fait déjà preuve de violence, mais comme la frilosité des élus empêche l'action de la police, on fait semblant de montrer les muscles par le biais d'un arsenal législatif totalement inutile. Dans une démocratie moderne, seule l'agitation et l'illusion comptent, les faits peuvent être niés et même apparaître comme secondaires puisque toute l'attention est monopolisée par de pseudo-polémiques sur des sujets secondaires.
[2] Je mets d'office à l'écart les screeners et autres merdes filmées au cinéma : qui a envie de voir un film trouble avec un son d'ambiance ?
[3] Surtout de nos jours où des bouquets, comme OCS, proposent les épisodes parfois 24h seulement après la diffusion aux Etats-Unis. Et pour un abonnement (une douzaine d'euros par mois pour quatre chaînes) relativement accessible. 
[4] Pour un roman, qui pourtant semble ne pas nécessiter beaucoup d'intervenants, il faut rémunérer également l'éditeur, l'imprimeur, les libraires, le diffuseur et... l'état.