27 février 2015

Mr Mercedes : le nouveau roman de Stephen King

Passage en revue du dernier King : Mr Mercedes.

Bill Hodges est un flic à la retraite, divorcé, qui passe son temps libre devant la télé. Il joue de temps en temps avec son flingue, se demandant à quel moment il mettra un terme définitif aux programmes dont il s'abreuve. Il repense également à certaines affaires non-élucidées qu'il a dû abandonner, notamment celle d'un tueur fou ayant foncé dans une foule avec une lourde Mercedes-Benz.
A sa grande surprise, Bill reçoit un jour un courrier du meurtrier. Il semble le surveiller, se vante du carnage qu'il a causé et... pousse insidieusement le policier au suicide. Heureusement, cette provocation va avoir un tout autre effet sur l'ancien flic qui va tenter de mettre la main sur ce cinglé, en dépit du danger et en toute illégalité.

Ce nouveau roman de King ne contient aucun élément fantastique. Ce n'est pas la première fois, mais cela reste suffisamment rare chez l'auteur pour être signalé. Nous sommes donc devant un polar, classique, parfois même un peu trop.
Le flic suicidaire, le taré qui fantasme sur sa môman, la jeune femme éplorée qui tombe sous le charme du vieux briscard, l'ensemble laisse tout de même une nette impression de déjà-vu. Au niveau de la thématique, King aborde internet, la télé-réalité, les séries policières, l'emballement médiatique, des sujets intéressants mais sur lesquels il ne semble avoir finalement qu'une opinion commune et naïve. Le rapport aux ordinateurs et au net semble notamment dater d'une quinzaine d'années (ce qui peut sans doute se comprendre si l'on prend en compte l'âge du personnage principal) et n'apporte pas de réflexion bien neuve sur le sujet.

Ajoutons à cela que le roman est particulièrement court, et l'on se retrouve donc devant un King atypique et quelque peu fade et caricatural. Reste cependant les qualités inhérentes au Maître : le style est fluide, prenant, les personnages sont bien construits (surtout Brady Hartsfield, l'inquiétant Mr Mercedes) et le suspense est constant. L'on regrettera toutefois de ne pas pleinement retrouver l'intensité dramatique à laquelle il nous a habitués.

Notons que ce roman s'inscrit dans une trilogie, le second opus, Finders Keepers, devrait être publié cet été aux Etats-Unis.
La VF, écrite à quatre mains, est tout à fait correcte. On est loin de l'énorme ratage de Dôme et des petits égarements de 22/11/63. Enfin, il est utile de préciser que la narration est au présent. Il s'agit cependant d'un choix de l'auteur (que l'on retrouve donc également en VO) et non d'une imbécilité éditoriale comme l'on a pu en voir dans certains ouvrages pour la jeunesse. L'utilisation de ce temps, guère approprié au récit, pourra engendrer chez certains lecteurs un effet particulièrement désagréable qui ajoute encore au désarroi. Décidément, ce Mr Mercedes sera vite oublié...  

Un roman loin d'être mauvais mais certainement pas un grand King.





20 février 2015

Clone #2 : Deuxième génération

L'été précédent a vu la parution en France du second volume de la série Image comics/Skybound, Clone, dont on attend encore le développement télévisuel, et que j'avais présentée dans cet article à l'occasion de la sortie du premier tome chez Delcourt. Au scénario, Aaron Ginsburg et Wade McIntyre sont venus épauler David Schulner, laissant toujours la partie graphique au formidable Juan José Ryp, colorisé ici par Andy Troy.

Nous avions laissé ce brave docteur Luke Taylor plongé dans un drame terrible : non seulement il se découvrait de (très) nombreux clones, liés à un projet gouvernemental encore obscur, mais sa vie était en danger. Sa femme enceinte avait d'ailleurs été enlevée et il s'en était fallu de peu qu'il soit capturé. Confiné dans un centre de recherches ultra-secret, il songe désormais à retrouver sa seule raison d'exister (car ne plus se savoir unique, ça vous nique flingue ruine une bonne part de votre personnalité) : sa famille, mais les clones parmi lesquels il est reclus ne veulent pas lui laisser prendre ce risque. D'une part, il courrait à sa perte ; or, comme le lui rappelle le directeur du centre, son père naturel, il est l'Alpha, celui à partir duquel tous les autres ont été clonés - et il pourrait apporter la solution à la maladie qui ronge ces copies quasi-conformes, les rendant instables. D'autre part, il est hors de question qu'il puisse dévoiler l'endroit où ils se terrent. En attendant, les représentants du gouvernement passent à la phase supérieure : des tests plus poussés vont être opérés sur la fille de Luke (née en captivité) et des clones de seconde génération sont mobilisés. Ces derniers sont redoutables : plus jeunes, plus compétents et plus impitoyables. La chasse aux clones est ouverte !


Ce que nous pressentions à l'issue du premier tome s'est avéré : Clone est parti sur des bases solides mêlant beaucoup d'action, de violence graphique et de complots dans les hautes sphères. Les chapitres montent chaque fois d'un cran dans ce tempo infernal, quitte à ce qu'on refourgue quelques vieilles recettes pour entretenir le suspense : l'arme fatale, le traître qui s'ignore (dans les deux camps), l'homme de l'ombre qui régente l'opération et de nouveaux secrets. Du matériau idéal pour une série télévisée, utilisé avec suffisamment de savoir-faire, d'autant que Ryp ne faiblit pas, avec un découpage toujours aussi nerveux et même un peu plus de latitude pour le gore (ça fusille, lacère, découpe et explose à tire-larigot). Ses personnages sont même un poil plus caractérisés, ce qui aide pas mal le lecteur, et nul doute que le trio de scénaristes a reçu des instructions pour insérer quelques cases plus coquines afin de satisfaire comme il faut le jeune mâle de base : la femme de Luke, prisonnière, est à la merci d'un gardien un peu trop pervers pour être honnête, qui ne se contentera pas de se rincer l’œil quand elle se douche.


Quand survient la fin, on n'est pas du tout surpris de lire qu'elle annonce un troisième volet, bien qu'on commence à se dire qu'il serait temps d'en finir : rien de révolutionnaire, rien non plus d'ennuyeux, les retournements de situation sont parfois laborieux et jamais surprenants, mais la réalisation enlevée et le dynamisme de la mise en page, ainsi que les cases ultra-détaillées de notre dessinateur vedette, valent le détour, emportent l'adhésion et n'engendrent aucun regret. En espérant qu'ils évitent les ficelles un peu trop voyantes pour le prochain épisode ou une résolution cousue de fil blanc.

Outre une galerie de couvertures, on a droit à un carnet de croquis commenté par les différents artistes, et c'est un vrai bonus.

17 février 2015

Luther Strode 2 : la Légende

Lorsque le premier volume de la série de Justin Jordan & Tradd Moore était paru, Neault et moi avions eu peu ou prou la même vision des choses : un récit honnête, fondé sur des thèmes très souvent abordés dans la littérature liée aux super-héros, mais qui laissait sur sa faim car on manquait d'éléments afin d'en apprécier le fond. L'usage de l'ultra-violence, voire du gore, nous avait interpellés de manière similaire, car si on ne pouvait manquer d'évoquer les créations de Mark Millar comme références (Superior ou Kick-Ass), le caractère décalé du récit comme des dessins lorgnaient davantage vers des produits plus "satyriques" comme Bas-Ass. C'était le taulier d'UMAC qui avait rédigé la critique à l'époque, que vous pouvez retrouver en cliquant sur le lien.



Depuis, Delcourt a sorti le second volume, nanti d'un long résumé du premier, et agrémenté en fin d'ouvrage d'un carnet de croquis des personnages principaux, la plupart en pleine page. Il y en aura au moins un troisième. Il en ressort certains éléments qui ont plutôt tendance à me rassurer, même si j'aurais préféré que les auteurs en terminent au plus vite. 
D'une part, la violence graphique, déjà redoutablement présente dans le premier tome, atteint ici des sommets et cadre plutôt bien avec une évolution sensible des dessins vers moins de réalisme, à la limite de la caricature : les gars costauds sont trrrrès costauds - Luther en remontrerait au Hulk période Panthéon (illustré par Dale Keown) - les membres en action s'allongent et se déforment afin d'amplifier le mouvement, les têtes explosent et le sang coule à flot continu. Il faut dire que l'action se déroulant 5 ans plus tard, Luther Strode a non seulement amélioré ses capacités surhumaines, mais aussi domestiqué la moindre parcelle de son corps (même son sang peut devenir une arme entre ses mains !). Et aussi, et surtout, les adversaires qu'il rencontrera sur son chemin, et qui orienteront définitivement son destin, sont à la hauteur de ses facultés : on a donc plus de combats insensés, plus d'hémoglobine, plus de souffrances, de pièges pervers et de tortures. Ça pourrait n'être qu'une litanie de bastons gore ne visant qu'à satisfaire les blasés du comic book mainstream.



Heureusement, les auteurs ont le bon goût de réorienter le récit vers l'épopée vengeresse qui s'apparente à une quête des origines, d'y insérer un peu plus de considérations d'ordre mythologique (certains éléments rappellent d'ailleurs the Sword des frères Luna) et de nous présenter une sorte de condensé du destin d'un héros, lequel, après avoir découvert ses pouvoirs dans le premier tome et affronté son premier super-adversaire, devient un champion anonyme des forces du bien avant de se voir forcé d'aller combattre, dans un futur volume, celui qui est à l'origine de ce qu'il est devenu, et qui cherche à l'abattre. Ce qui densifie un tantinet le propos. Mais ce n'est pas tout : là où le récit se distingue des histoires précitées, c'est dans l’immixtion de la petite amie. Sans doute le motif le plus réjouissant de l'entreprise Luther Strode. Rappelez-vous : Petra était cette jeune gothique qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait comprendre à Luther tout l'intérêt qu'elle avait pour lui (bref, elle l'avait déniaisé dans tous les sens du terme) et avait illuminé le premier volume par sa verve et son côté piquant. La voici de retour, et elle parvient même à nous surprendre. Loin de l'archétype "petite-amie-du-héros-et-son-principal-point-faible", elle dynamise le récit en s'adjugeant par moments le rôle du sidekick, tout en continuant à rester fidèle à ses principes.

Je jure de bouffer tout ce avec quoi tu essaieras de me toucher.

Charmante, donc. Certes, elle sera au départ plutôt comme un chien dans un jeu de quilles, mais sa force de caractère lui fera prendre une part active dans ce qui aurait pu n'être qu'une opération de sauvetage pour Strode. Le dernier tiers, après deux premiers déjà intenses, est une accumulation de confrontations épiques où le dessinateur s'en donne à cœur joie et les combattants dépassent les limites qu'on pensait leur connaître. Les répliques fusent autant que les balles, le sang éclabousse chaque case et on ne s'ennuie guère dans ces luttes apocalyptiques allant crescendo dans la destruction. Après le terrible Bibliothécaire du premier tome, on a droit au Relieur qui aura besoin d'un allié de poids, un certain Jack, parangon de cruauté perverse, le type même de l'arme qu'on hésite à employer tellement elle est incontrôlable. Et, dans l'ombre, attendant son heure, celui qui est à l'origine de tout ceci : Caïn.



L'intérêt teinté de perplexité que le premier volume avait engendré est donc maintenu, et renforcé, quand bien même on hésiterait devant cette entreprise un peu trop cool pour être honnête, pas clairement parodique, pas tout à fait sérieuse et qui semble viser le même public que les Gardiens de la Galaxie ou Kingsman : Services secrets. Bon, tant que ce n'est pas 50 nuances de Grey...


12 février 2015

Marvel Icons : Les Avengers par Busiek & Pérez

Un Marvel Icons de plus chez Panini ce mois, avec cette fois les Avengers à l'honneur.

L'épais ouvrage vient de débarquer en librairie et contient les quinze premiers épisodes de la troisième version de l'on-going Avengers (plus un annual).
Il s'agit donc du début du run de Kurt Busiek (scénario) et George Pérez (dessin) sur le titre. Les épisodes concernés datent de 1998 et 1999.
Nous allons voir tout cela en détail mais l'on peut déjà vous dire que c'est beaucoup moins indispensable que les Marvel Icons consacrés à Spider-Man par Straczynski.

Il faut considérer deux éléments bien distincts dans ce long récit. D'une part la pure castagne, et d'autre part l'aspect relationnel au sein du groupe.
Ce qui a pris un bon coup de vieux, c'est la baston. Les combats n'ont pas grand intérêt, les adversaires sont parfois ridicules, les invectives désuètes, bref, la narration date vraiment d'une autre époque. Une époque où les comics étaient beaucoup moins intéressants et très caricaturaux (mais bon, certains aiment le côté nostalgique). 
Ce qui reste intéressant, c'est l'aspect psychologique des personnages, leurs états d'âme, leurs doutes ou encore leurs relations amoureuses contrariées.

L'on va par exemple en apprendre plus sur les pouvoirs chaotiques de Wanda Maximoff, alias la Sorcière Rouge (et assister même à un remodelage de réalité qui préfigure un peu, à plus petite échelle, ce que sera bien des années plus tard House of M), mais aussi sur ses problèmes sentimentaux, coincée qu'elle est entre Vision et Wonder Man. Les auteurs s'attardent également sur les problèmes d'alcool de Carol Danvers (alias Ms. Marvel, Binary ou Warbird, elle change de pseudo comme de petite culotte). Et le duo d'ex-New Warriors, formé par Justice et Firestar, se révèle très intéressant également : Vance, fasciné par ses idoles, se sent de moins en mois à l'aise parmi elles, et Angelica est terrorisée par des pouvoirs certes utiles mais qui peuvent avoir un effet néfaste sur sa santé.

Outre ces personnages, l'on retrouve bien entendu des figures historiques incontournables, comme Captain America, Iron Man, Thor ou Hawkeye. Les Avengers vont rencontrer également (et forcément combattre) d'autres équipes, comme les Thunderbolts ou l'Escadron Suprême. 
Les auteurs eux-mêmes se mettent en scène avec humour, brisant ainsi le "quatrième mur" et évoquant leurs décisions futures. Si cela est tout à fait envisageable sur un titre comme Deadpool, ce serait très difficilement compréhensible sur les séries Avengers actuelles.
L'on a droit aussi à un nouveau venu, Triathlon, dont l'aspect et les pouvoirs sont aussi nazes que le pseudo. Côté vilains, l'on peut citer Mordred, Whirlwind ou Pagan, des stéréotypes de criminels pérorant et cognant sans beaucoup de finesse. On peut noter toutefois également l'idée de mettre en scène d'anciens Avengers revenus d'entre les morts pour combattre leurs collègues (un peu une sorte de mini Blackest Night). 

Le résultat est donc mitigé. Si l'on découvre avec plaisir un très grand nombre de personnages, avec des relations au sein du groupe fort bien traitées, le reste appartient à un autre temps et possède les tics de certaines séries des années 90, où une action débridée, mais souvent soporifique, prenait le pas sur l'histoire elle-même. 
La VF est correcte même si l'on peut relever quelques erreurs ("l'autrefois"), des décisions parfois étranges (les vengeurs deviennent les Avengers, tout comme Red Richards est maintenant appelé Reed, ce qui me semble plus logique, par contre, les Fantastic Four sont toujours désignés par l'abréviation QF au lieu du plus élégant FF) et quelques oublis (une case par exemple où le texte a été laissé en partie en anglais). 
Panini a ajouté une petite introduction, un topo sur les auteurs et les covers. Un poil léger pour le prix (des fiches de personnages seraient idéales pour accompagner ce genre d'histoire).

Très difficile d'avoir un avis tranché concernant ce Marvel Icons. Narrativement, le récit parait aujourd'hui, en référence aux codes actuels, franchement maladroit. Les dessins restent cependant agréables et la colorisation criarde bénéficie de l'atténuation apportée par un papier non glacé. 
Plutôt réservé aux complétistes, aux nostalgiques ou aux fans purs et durs des Avengers.

+ la vie privée des Avengers
+ un très bon Pérez
+ papier adapté
- une narration datée
- des ennemis souvent fades ou caricaturaux
- prix élevé 
- traitement éditorial léger





Résultats du Concours (2)


Suite à notre concours célébrant l'ouverture de la dixième saison UMAC, nous avions procédé à un tirage au sort désignant 4 gagnants.

Or, il se trouve que malgré nos relances et un long délai, prolongé jusqu'au 10 février, trois des gagnants ne se sont pas manifestés. Un nouveau tirage au sort a donc été effectué, voici la nouvelle liste.

- Jérome Toshiki Dekens 
  (lot 2 Moore)

- Cécile Angioletti 
  (lot 3 Murphy)

- Xavier Proton 
  (lot 4 Miller)

Là encore nous avons contacté ces personnes via leur compte facebook, en espérant que cette fois nous trouverons preneur. ;o)




10 février 2015

Monstre en laisse

(Quatrième partie du récit feuilletonnant écrit par Jeff. La suite dans quelques semaines.) 


— Non… Non, bien sûr que non... Je comprends... Oui… Bien sûr… Pardon ? J’espère que c’est une blague… Que je me mette à votre place ? Vous vous foutez de moi ? Vous avez été la première à nous traiter de parents indignes parce que nous laissions notre fille aller dans votre école alors qu’elle était malade, chose que nous ignorions à ce moment-là. Mais maintenant que nous la gardons chez nous parce qu’elle est dans un état déplorable, vous nous cassez les couilles parce qu’elle n’assiste plus à vos cours ? Vous pouvez vous les foutre où je pense, vos cours. Il est hors de question qu’elle retourne dans vos locaux. Cassandra ira dans une nouvelle école lorsqu’elle ira mieux.
Jean-Pierre claqua violemment son téléphone portable sur la table avant de souffler. Il tentait de retrouver son calme. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il reprit son pinceau en main et s’approcha de sa toile. Le père de famille dessinait cette fois le Paradis. L’endroit peint semblait merveilleux et extrêmement reposant. Le tout était baigné par une lumière blanche quasi aveuglante qui venait du coin supérieur gauche de la toile. C’est cette partie de la toile que Jean-Pierre voulut continuer mais, après avoir constaté qu’il n’était pas plus apaisé, il dut se raviser. Il reposa son pinceau et se laissa retomber sur l’une des chaises de la cuisine. Il était fatigué et surtout, il ne comprenait pas comment sa famille avait pu en arriver là.
Son moment de déprime, devenu quotidien au fil des semaines, prit fin lorsque l’on sonna à la porte.
— Que faites-vous ici ? fit Jean-Pierre dès qu’il vit qui lui rendait visite.
— Je viens voir ma petite-fille.
— Vous avez un sacré culot de…
— Jean-Pierre ! coupa sa femme qui venait d’ouvrir la porte de la chambre de Cassandra.
— Je… j’ai appris que Cassandra était encore malade, reprit la vieille dame, gênée. Je suis venue la voir et lui apporter de quoi s’occuper, ajouta-t-elle en montrant le sachet qu’elle tenait à la main.
— Cassandra combat plusieurs maladies à la fois ces derniers jours. Et en plus, elle a attrapé la varicelle hier. Elle a vraiment la totale. Elle sera ravie de te voir. Je suis en train de lui donner les médicaments. Tu peux attendre quelques instants ?
Pénélope referma la porte. Dès lors, Jean-Pierre n’adressa plus un mot à sa belle-mère. Il lui avait immédiatement tourné le dos et commençait à ranger ses outils de travail. La vieille femme, de son côté, ne bougeait pas. Elle aurait aimé avoir un verre d’eau, s’asseoir, ou au moins donner son manteau à son gendre pour qu’il puisse l’accrocher. Mais elle ne fit rien. Elle était encore beaucoup trop honteuse par rapport à Noël pour demander quoi que ce soit à Jean-Pierre. Elle décida de prendre son mal en patience et laissa glisser son regard dans toute la pièce. D’ordinaire, c’était ce qu’elle faisait afin de trouver un reproche à faire. Elle en avait conscience à présent. Cette fois, c’était uniquement pour trouver un sujet de conversation et, pourquoi pas, tenter d’améliorer la situation.
— Je vois que vous avez repris la peinture, lança-t-elle maladroitement en s’avançant vers la toile. C’est le jardin d’Eden, c’est bien cela ? reprit-elle, voyant que Jean-Pierre ne semblait pas disposé à répondre la première fois.
— L’espoir suprême des simples d’esprit, répondit le jeune homme sans regarder son interlocutrice.
— Vous n’êtes pas croyant ?
— Je crois en l’Homme. Je crois en mes enfants. Je crois en l’amour, aux liens du sang et en la paix universelle. Je peux également croire en la victoire de l’Olympique Lyonnais la prochaine saison. Mais est-ce que je peux croire en une entité autoproclamée qui vénère avant tout son nom et qui serait suffisamment puissante pour être à l’origine de toute chose ? Non, je ne pense pas que je le puisse.
— Pourquoi avoir peint le jardin d’Eden en ce cas ?
— C’est cette fermeture d’esprit de votre part qui aura fait que cela n’a jamais collé entre nous, très belle-maman.
Jean-Pierre remplit deux verres d’eau et en posa un en face de la vieille dame avant de boire le sien d’une traite.
— Vous, vous êtes convaincue que c’est le jardin d’Eden. Moi, j’y vois avant tout une allégorie. J’y vois l’incarnation de l’absurde, de la bêtise humaine dans toute sa splendeur. D’autres personnes y verront un jardin comme il en existe tant d’autres. D’autres encore n’y verrons qu’un mélange de couleurs plus ou moins agréable à regarder.
— Pensez-vous réellement que les Hommes parviendront à obtenir cette paix universelle d’eux-mêmes ?
Jean-Pierre s’alluma une cigarette.
— J’aime à le croire en tout cas. Je suppose qu’à ma manière, moi aussi, je suis touché par cette bêtise humaine. Mais je préfère tout de même miser sur l’humanité. Vous savez, autant je n’ai jamais prétendu avoir la science infuse, autant je peux vous assurer une chose : la religion a tué bien plus d’innocents qu’elle n’en a sauvés au fil des siècles.
Jean-Pierre expulsa la fumée par le nez. Il avala une nouvelle bouffée qu’il recracha avant d’écraser sa cigarette dans le cendrier. Sa belle-mère porta son verre d’eau à ses lèvres.
— J’ai répondu à vos questions. Alors maintenant, dites-moi. C’est quoi tout ça ? Vous me faites quoi, là ? C’est parce que « croyance » et « haine de son prochain » ne sont pas compatibles que vous revenez vers moi ? Ou c’est une manière de passer le temps, peut-être ? Tout comme la peinture, il est possible que nous ayons un avis différent sur ce que signifie cette discussion. Si vous le voulez-bien, je vais vous dire ce qu’elle représente pour moi. Cet échange représente les derniers mots que nous nous dirons l’un à l’autre. J’aime votre fille. Mais, à vous, je vous dois que dalle. J’ai bien réfléchis. Je ne peux vous interdire de venir, de voir votre fille ou vos petits-enfants. Mais le fait de faire des efforts envers vous est une décision qui me revient. Et je préfère arrêter là les frais. A partir de maintenant, vous êtes morte pour moi et je vous prierai de faire de même me concernant. Est-ce clair ?
La vieille dame s’inclina. Elle aurait voulu changer la donne et s’excuser, mais elle savait pertinemment qu’elle était allée beaucoup trop loin.
Pénélope sortit de la chambre de sa fille quelques instants plus tard. Elle posa la boîte de médicaments sur la table puis alla embrasser sa mère. Jean-Pierre en profita pour quitter la pièce. Les deux femmes discutèrent une dizaine de minutes puis Pénélope l’invita à aller voir sa petite-fille. Elle lui précisa cependant que les médicaments qu’elle prenait étaient de plus en plus costauds et qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, qu’elle était juste un peu shootée.
La grand-mère entra dans la chambre, plongée dans une obscurité quasi-totale. Seul un fin rayon lumineux était parvenu à se glisser entre les rideaux pour aller mourir sur les pieds de la petite fille, couchée dans son lit.
— Coucou, Mamie, dit Cassandra d’une voix faiblarde.
La grand-mère alla s’asseoir à côté de la fillette et lui fit un bisou sur le front.
— Oh ma pauvre chérie. Je suis venu te voir dès que j’ai su que tu étais malade. Tiens, je t’ai ramené un livre de coloriage. On le fera toutes les deux, si tu veux. Qu’est-ce que tu en dis ?
La fillette se mit à tousser.
— Tu n’as vraiment pas de chance, ma chérie, reprit la grand-mère.
— Ce n’est pas ça. C’est parce que je n’ai pas été sage.
— Qui t’a dit ça ?
— Mon ami.
Après ces quelques mots échangés avec Cassandra, la grand-mère se sentit mal à l’aise, comme si des milliers de regards accusateurs lui faisaient comprendre qu’elle n’était plus la bienvenue dans la maison. Intriguée, elle posa des questions sur cet ami. La petite-fille lui répondit qu’elle l’avait rencontré il y a quelques mois de cela et que, depuis leur première rencontre, ils discutaient, riaient et jouaient très souvent ensemble. Elle ajouta qu’elle l’aimait beaucoup, que c’était son meilleur ami parce qu’il était gentil et qu’il l’aidait à être une meilleure petite fille. Suspicieuse, la grand-mère demanda des détails :
— Comment s’appelle-t-il ? Où l’as-tu rencontré ? Où habite-il ? Comment t’aide-t-il pour être une meilleure petite fille ?
Cassandra lui dit cette fois qu’elle ne connaissait pas son nom et qu’elle ne savait pas où il habitait. Elle confia que, d’ailleurs, elle ne l’avait jamais réellement vu. Il s’était manifesté à la fin décembre et, depuis, lui dictait fréquemment la conduite qu’elle devait adopter pour que ses parents soient fiers d’elle.
— Je ne comprends pas pourquoi il me demande de faire certaines choses, des fois. Mais je ne veux pas que papa et maman soient déçus alors je fais des efforts. Je suis gentille, pas vrai ? demanda la fillette qui semblait avoir du mal à avaler sa salive.
La grand-mère n’en revenait pas. La petite fille expliqua également, avec ses propres mots, que c’était lui qui la rendait malade pour la punir lorsqu’elle ne suivait pas les directives de son ami.
— Arrête ! Tu ne dois plus l’écouter, fit la grand-mère. Tu as déjà raconté à tes parents tout ce que tu viens de me dire ?
— Je ne peux pas le rejeter. Il est tout seul et j’ai besoin de lui.
Cassandra se mit à tousser puis à trembler de tout son corps. La grand-mère, prenant cela pour des frissons et pensant qu’elle avait froid, alla fermer la fenêtre qui, jusque-là, était entrouverte. Mais la petite fille n’arrêta pas et ses tremblements se changèrent bientôt en spasmes qui firent décoller son corps du matelas. La grand-mère était sur le point d’aller chercher ses parents lorsque le corps de Cassandra cessa de bouger. La fillette essuya son front en sueur puis sortit doucement du lit. Elle tituba un peu une fois sur ses jambes avant de retrouver une certaine stabilité. Elle étira ses bras avant de se tourner vers la vieille dame. Cette dernière était stupéfaite. Quelque chose de grave était en train de se produire, elle en avait parfaitement conscience. Le regard de sa petite-fille venait de changer. Elle ne semblait plus malade. Seuls les boutons de la varicelle témoignaient encore de l’état dans lequel elle se trouvait quelques secondes auparavant.
La fillette enleva son pyjama et se retrouva bientôt nue devant sa grand-mère.
— La gamine a raison, vieille femme, fit Cassandra d’une voix rauque. Nous resterons ensemble le temps qu’il faudra.
— Cassandra ? Tu te sens bien ?
— Vous ne vous adressez plus à la bonne personne, vieille femme, reprit l’horrible voix rauque. Votre petite-fille se repose. Chose que vous devriez faire également. Sortez. Oubliez cette famille. Croyez-moi, c’est le mieux que vous puissiez faire. Ne posez aucune question et allez-vous-en sans raconter à quiconque ce que vous avez vu.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda la grand-mère après avoir, inconsciemment, fait un mouvement de recul.
La grand-mère dévisageait Cassandra qui, de son côté, la regardait fixement. C’était comme si elle lui demandait si elle était sûre de sa décision. La fillette ne répondit pas. Elle se contenta d’esquisser un sourire avant de lui tourner le dos. Elle se dirigea vers l’armoire se situant dans le coin de la chambre et ouvrit la porte de droite pour en sortir une culotte qu’elle enfila.
— Je vous ai posé une question !
— Vous n’êtes vraiment pas raisonnable, répondit la petite fille en enfilant à présent ses chaussettes. C’est un défaut que j’apprécie. Qui je suis ? C’est une excellente question mais je n’ai aucune réponse à vous donner, malheureusement. Je suis le seul à ne pas avoir eu un nom réellement figé dans le temps. Tout dépend du professionnalisme de ceux qui se sont penchés sur le sujet. Cela m’a attristé à une époque. Ne pas avoir de nom, c’est un sentiment horrible. Comment vivre et prouver que l’on existe si nous n’avons pas de nom ? Qui m’apportera la réponse ? L’aurai-je seulement un jour ?
La grand-mère se demanda si elle avait bien entendu. Jamais Cassandra n’aurait employé de tels mots. Jamais aucune fille de son âge n’aurait soulevé de pareilles questions. Qui était-ce ? La personne qui était devant elle n’était plus sa petite-fille, elle en était convaincue. Ce qui se trouvait maintenant en face d’elle avait quelque chose de sombre, d’oppressant et surtout de dangereux. Il n’y avait pas que la voix rauque. Toute l’attitude de la fillette était devenue effrayante. Les mouvements aléatoires et peu ordonnés qui caractérisaient la plupart des enfants avaient disparu. Chacun de ses mots et gestes semblait avoir à présent un but précis. Toute idée d’approximation avait disparu. « Un démon », s’était dit la grand-mère. Selon elle, il n’y avait plus aucun doute possible. Elle avait en face d’elle un démon qui résidait dans le corps de Cassandra.
— Que faites-vous à ma petite fille ?
— Pour une personne âgée, vous manquez cruellement de sagesse. Votre petite-fille a du souci à se faire, je le crains. Je prends sa place. Cette fillette a eu l’immense honneur d’avoir été choisie. Cela vous semble peut-être horrible mais dites-vous qu’au moins, son statut d’hôte fait que son corps vivra bien plus longtemps que celui des autres.
— Vous allez la tuer ?
— Comme beaucoup d’autres.
La fillette mit son pantalon et un T-shirt Hello Kitty.
— Bien, je suis prêt. Je dois parler à votre petit-fils. Sachez que j’ai beaucoup apprécié notre entretien, vieille femme. Malheureusement, vous avez oublié que la vérité sort de la bouche des enfants. Vous auriez mieux fait de tourner les talons.
— Tu n’as rien d’une enfant !
— Varicelle.
A peine ce mot fut prononcé que des boutons se mirent à apparaître sur le visage de la grand-mère. En quelques secondes, c’est son corps tout entier qui commença à la démanger. Certains boutons avaient grossi tellement vite et dans des proportions si exubérantes qu’ils éclatèrent. Des gouttes de sang coulèrent de ses membres supérieurs.
— Qu’est-ce que vous faites ? hurla-t-elle tandis qu’un nouveau bouton éclatait au niveau de son arcade.
— Je châtie votre curiosité, vieille femme. Complications pulmonaires.
La grand-mère commença à suffoquer. Par réflexe, elle plaça ses mains au niveau de sa gorge mais rien n’y faisait, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Elle tenta d’attraper Cassandra mais ses genoux flanchèrent. Elle se retrouva bientôt sur le dos. Ses bouffées d’air se firent de plus en plus rares.
— Et mes petits enfants ? dit-elle avec une extrême difficulté.
— Ils auront été extrêmement courageux. Vous pouvez être fière de leur bravoure. Voyez le bon côté des choses : l’intégralité de votre famille va très vite vous rejoindre. Nous ne pouvons les laisser vivre ou nous ne pourrons jamais nous réunir.
Cassandra enjamba la vieille femme et ouvrit la porte avant de se retourner une dernière fois.
— Oh ! Soyez un ange, embrassez pour moi le déserteur hypocrite qui vous sert de guide une fois que vous serez là-haut, voulez-vous ? Dites-lui bien de se tenir prêt. Une fois que nous en aurons fini avec les corps, nous lui rendrons une petite visite pour nous occuper des âmes. Sur ces bonnes paroles, je vous abandonne.
La grand-mère, dont le visage était devenu rouge, attrapa la jambe de Cassandra. Elle tenta de lui dire quelque chose mais n’y parvint pas. Elle n’arrivait plus à respirer. Ses forces l’abandonnant, elle lâcha finalement prise. La fillette quitta la chambre après lui avoir adressé une ultime phrase.
— Adieux, Madeleine.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?


04 février 2015

Silk fait son entrée dans Amazing Spider-Man

Sortie du deuxième numéro de Spider-Man (v.5). Tout de suite, le point sur le contenu.

Après le relaunch du mois dernier, suite des aventures du Tisseur en kiosque avec une revue estampillée Original Sin
Au menu, deux épisodes d'Amazing Spider-Man, un nouveau chapitre de Spider-Man 2099 et deux numéros de New Warriors.
On commence bien entendu par la série historique du Monte-en-l'air, avec toujours Dan Slott au scénario et Humberto Ramos au dessin.

Comme on l'avait vu dans les épisodes précédents, Peter Parker doit faire face aux conséquences des agissements d'Otto Octopus (cf. Superior Spider-Man). Black Cat mais aussi Electro lui en veulent et menacent même de s'allier pour entrainer sa perte.
La jolie Félicia, particulièrement remontée, va mener la danse et prendre rapidement la tête des opérations. 
Mais c'est surtout l'arrivée de Cindy Moon, alias Silk, qui se révèle marquante. Parker apprend en effet (indirectement à cause de la mort du Gardien, liée donc à Original Sin) l'existence d'une jeune fille qui a été mordue par la même araignée radioactive que lui, lorsqu'il a acquis ses pouvoirs.

Cindy est en réalité enfermée depuis fort longtemps dans le bunker qu'Ezekiel (cf. le run de Straczynski) destinait à Peter afin de le protéger de Morlun (un être surpuissant qui se nourrit des héros dont les pouvoirs sont de nature totémique).
La petite dernière de la Spider Family est plutôt sympathique. Son costume en toile (d'où le nom, Silk, qui signifie "soie") est aussi sobre qu'élégant et certaines caractéristiques la différencient suffisamment de Spidey. Elle est notamment très habile avec sa toile organique, possède d'incroyables réflexes et a un caractère bien trempé dont Peter va faire les frais. 
Tout cela sert même de préambule à la saga Spider-Verse dont les prologues sont finalement annoncés pour mars.

Plutôt sympa et même très agréable à lire, Slott semblant continuer sur la lancée très positive de Superior Spider-Man et Ramos réalisant des planches dynamiques et impressionnantes. 
   
Petit intermède avec le courrier des lecteurs qui m'agace toujours autant. La lettre principale, qui prend à elle seule la moitié de la page, est une longue litanie de platitudes et de compliments si exagérés qu'ils en deviennent comiques. Je vais cependant revenir plus précisément sur une ou deux affirmations curieuses : 
- "sans vous [Panini] je n'aurais jamais connu l'univers Valiant".
Non. Outre le fait que l'univers Valiant, on s'en passerait bien (cf. X-O Manowar), en réalité, sans Valiant on ne connaitrait pas Valiant, Panini n'a rien à voir avec ça. C'est là un discours que tenaient certains à l'époque où les droits DC Comics étaient encore détenus par Panini. Or, quand ils les ont perdus, non seulement les séries DC en français ne se sont pas arrêtées, mais elles ont même connu un essor sans équivalent (et un bien meilleur traitement). Il existe, outre Panini et Urban, bien des éditeurs, petits ou grands, qui auraient très probablement été tentés par les "miettes" Valiant. 
- "[Panini] nous propose un catalogue comics de qualité".
Là encore ils n'y sont pour rien les pauvres. Si certaines séries sont bonnes, c'est Marvel qu'il faut remercier, eux ne font qu'adapter, souvent mal, le travail d'un véritable éditeur. Et ce n'est pas par altruisme, mais parce qu'il s'agit d'un marché de niche qui génère des ventes, quelle que soit la qualité de celui qui détient les droits.
- la plus drôle pour la fin : "l'équipe de Panini est à l'écoute de ses lecteurs".
Oui, c'est bien connu. Tellement à l'écoute que lorsque tout le monde leur fait remarquer une erreur énorme dans une publication kiosque, on la retrouve à l'identique plusieurs mois après en librairie. En fait ils sont peut-être même trop à l'écoute non ? Faudrait voir à pas s'user les tympans. 
Bref, une page d'autosatisfaction totalement inutile et qui aurait pu servir à étoffer le petit plus rédactionnel sur les New Warriors (louable initiative qui n'éclaircit pas tout sur le sujet mais qu'il faut souligner). 

On en revient aux séries ! 
On attaque la suite avec Spider-Man 2099, de Peter David et Will Sliney. Le numéro du mois dernier installait un peu le contexte, cette fois, ça décolle vraiment avec la plume inimitable de David. L'auteur nous ménage ici quelques petites surprises dont il a le secret [1] et soigne les répliques de ses personnages. L'épisode met Miguel O'Hara aux prises avec deux jeunes femmes charmantes qui vont se révéler touchantes et intelligentes. 
Loin d'une action forcenée ou soporifique, David bâtit patiemment son récit, soignant chaque scène en apportant humour et émotion.
Excellent !

On termine par New Warriors. Le scénario est de Christopher Yost, les dessins sont de Marcus To
C'était déjà la grosse réserve du mois dernier et le constat se confirme.
Beaucoup d'action brouillonne, pas très passionnante, des ennemis qui ressemblent à des Sentinelles (sauf qu'en plus des mutants, ils veulent buter les Inhumains et les héros "souillés" par la magie), et des personnages principaux nombreux (ce qui n'est pas forcément en soi un problème) mais trop fades pour être bien différenciés et générer de l'empathie. Même lorsque l'on connaît certains d'entre eux (Justice, Speedball, anciennement Penance, Scarlet Spider (version Kaine)...), il est difficile de rentrer dans l'histoire, alors pour un nouveau lecteur (ce qu'une nouvelle série est censée attirer), ce sera sans doute encore plus décevant. Le seul point faible - mais de taille - de la revue pour le moment.

Le bilan n'est pas mauvais, notons l'omniprésence de personnages féminins forts (Black Cat, Silk, Tempest, Liz Allan) qui apportent une vraie bouffée d'air frais. Les titres purement arachnéens s'en sortent très bien, les New Warriors sont à la ramasse mais l'on peut se consoler en se disant que l'on n'aura pas deux épisodes de cette série à chaque fois.

+ arrivée de Silk et mise en place de certains éléments liés au prochain event Spider-Verse
+ le style Ramos
+ un excellent Peter David
+ un plus rédactionnel suffisamment rare de la part de Panini pour être souligné (mais ces infos, trop compressées pour être claires, auraient mérité de s'étendre sur deux pages en supprimant la pub déguisée sous l'appellation "courrier des lecteurs")
- la série New Warriors, encore trop brouillonne



[1] Il est notamment le maître d'œuvre de l'un des coups de théâtre les plus inattendus et percutants qu'il m'ait été donné de voir dans un comic. Il mettra en effet patiemment en scène la grossesse puis l'accouchement de Cyrène, enceinte de Madrox, et, dans une ambiance intimiste et sereine, surprendra tout le monde en faisant disparaître le bébé d'une manière aussi choquante que bien pensée. En vf, la scène a été publiée en 2010 dans Astonishing X-Men #57 et détaillée sur UMAC lors de la chronique concernant Astonishing X-Men #58. Elle a été classée en première position de notre petit Top 5 des coups de théâtre dans les comics.




02 février 2015

Coffin Hill : flic & sorcière

Une nouvelle série Vertigo a débarqué il y a peu chez Urban Comics et flirte avec le polar et le fantastique : Coffin Hill.

Eve Coffin est une jeune policière qui vient juste de mettre fin aux agissements d'un serial killer, s'attirant ainsi la curiosité de la presse. Alors qu'elle retourne chez elle, dans le Massachusetts, elle découvre que deux jeunes gens ont disparu dans les bois où, plus jeune, elle a elle-même vécu une expérience traumatisante.
En effet, lors d'une nuit mémorable mêlant magie, sexe et drogue, quelque chose de terrible s'est déroulé au cœur de la forêt. Quelque chose qui peut vous faire disparaître dans les ténèbres ou vous rendre fou...  

Cette série est écrite par Caitlin Kittredge, romancière connue pour ses ouvrages de fantasy mêlant justement polar et magie. Les dessins sont l'œuvre de Inaki Miranda
Alors que l'on aurait pu s'attendre à un bon gros ratage à la Mercy Thompson ou du genre La Maison de la Nuit, l'on a la surprise de découvrir non seulement une histoire qui tient la route mais également une ambiance tout à fait réussie qui génère frissons, curiosité et cette indispensable envie de tourner les pages.

Si l'aspect graphique est indéniablement séduisant, Miranda installant des décors plutôt impressionnants (crypte, vieille bâtisse, bois brumeux...) et des personnages au look gothique, l'écriture de Kittredge s'avère être d'une efficacité redoutable.
Le personnage principal, sorte de sorcière moderne et futée, est parfaitement campé et l'histoire progresse régulièrement, entre flashbacks et révélations. Bien que l'on rencontre tout ce que l'on pensait être en droit de trouver (le médecin taré dans l'asile glauque, l'entité effrayante, l'histoire d'amour contrariée...), l'auteur parvient à dépasser les clichés pour livrer un récit agréable qui navigue entre enquête policière, secrets de famille et pratiques ésotériques. 

Ce premier tome se termine sur un gros cliffhanger qui donne envie de découvrir la suite (prévue pour juin 2015). Même si Coffin Hill ne dispose pas de toutes les qualités d'un Locke & Key (la saga de Hill maniant en plus l'humour et l'émotion et étant sans doute plus inventive), l'aspect étrange des lieux et des personnages, le suspense ainsi que la forte teneur en paranormal peuvent quelque peu rapprocher ces deux titres (attention cependant, la magie reste relativement light et "réaliste", à base notamment de potions ou de symboles dessinés sur le sol [1]). 
Un récit qui, quoi qu'il en soit, ne fera pas honte au label Vertigo, riche en comics de qualité.

Du sang, des sorts et un peu de sexe. Un mélange qui n'est pas suffisant en soi pour faire une bonne BD mais qui ici est particulièrement bien employé et dosé. 

+ un style graphique efficace et percutant
+ de la magie crédible
+ aisance narrative évidente
+ une héroïne charismatique...
- mais dont la dureté et la froideur empêchent pour l'instant le petit plus émotionnel qui rendrait le tout imparable et complètement addictif


[1] Ce n'est bien entendu pas un défaut, cela rend même certaines pratiques plus vraisemblables et leurs effets mieux compréhensibles (cf. cet article sur le sujet).




De la Technique dans l'Ecriture III : les Deux Voix de Kaamelott

Troisième volet des chroniques consacrées à la technique liée à ce travail qu’est l’écriture. Après ce premier essai, générique, et cet article consacré à Vogler et les principes qu’il met en avant, nous allons maintenant évoquer les dialogues et, notamment, les « voix » des personnages, autrement dit ce ton particulier qui va leur donner cachet et particularité.

Alexandre Astier, je vous le dis tout net, est sans doute l’auteur français qui m’inspire le plus de respect à l’heure actuelle. Réalisateur, scénariste, acteur, compositeur… le mec touche à tout mais ce qui est rare, c’est qu’il est méchamment bon dans tout. Une sorte d’anti-Azoulay pour ceux qui connaissent les séries AB.
Nous allons mettre de côté les nombreux savoir-faire d’Astier concernant l’audio-visuel pour se recentrer sur son écriture, domaine qu’il maîtrise plutôt bien. Et nous allons voir que, finalement, Kaamelott, qui est une série extraordinaire à plus d’un titre, est aussi très simple dans sa construction, et notamment dans la construction de ses personnages.

Il est peut-être bon de commencer par expliquer pourquoi Kaamelott est sans doute la meilleure série française de tous les temps. Kaamelott, à la base, c’est drôle. Et c’est drôle, la plupart du temps, parce que c’est réaliste. Ça peut en surprendre certains mais cette série est réaliste. Peu importe si dans une fiction l’on trouve de la magie, des dragons et des fées, il existe une manière réaliste de traiter le surnaturel. Les deux termes ne s’opposent pas.
Par exemple, le Sacré Graal des Monty Python peut plaire, mais ce n’est pas une fiction réaliste. Il s’agit d’un humour absurde qui fait appel à d’autres mécanismes. Dans Kaamelott, Astier met en scène non seulement la bêtise intrinsèque à l’espèce humaine, mais il utilise pour cela un langage adapté, résolument et faussement « moderne ».
Pourquoi « faussement » ?
Parce qu’en réalité, personne ne peut savoir comment s’exprimaient les Bretons antiques. Pas plus que les Romains. D’ailleurs, saviez-vous qu’il est impossible de savoir exactement comment se prononcent les mots latins ? Tout simplement parce que le latin a changé de prononciation dans le temps, dans l’espace mais aussi au sein même des différentes couches de la société d'un temps et d'un peuple donnés. Le latin de Rome n’était sans doute pas celui de Lutèce ou d’Antioche. Le latin d’église n’était pas celui des marchés. Et le latin de Néron n’était pas celui de Constantin.
Par contre, il est un fait indéniable : le langage utilisé dans les romans historiques est toujours une interprétation, souvent basée sur des habitudes littéraires peu logiques.

Lorsque Léodagan ou Loth s’expriment, il n’y a aucune raison d’ampouler leur discours. Surtout dans une situation de la vie « quotidienne ». Alors, peut-être que certains termes, comme « bouseux », « blairer » ou « salopards », peuvent paraître anachroniques, mais en réalité, ils suivent une logique très simple de transposition de l’idée.
Cette logique se retrouve aussi dans la traduction par exemple. Dans une série TV américaine, ou un comic, le but, pour le traducteur français, est de rendre compte du ton, du sens, pas de faire du mot à mot. Eh bien Astier, lui, a appliqué cette technique à sa série. Il n’a pas cherché à faire « moderne », il a écrit des scènes de manière réaliste, en s’intéressant aux situations.
Et cette transposition, c’est l’un des ressorts comiques essentiels.

Il y a d’autres raisons qui permettent de dire que Kaamelott est une série fabuleuse. Notamment le fait qu’Astier ait réussi à exploser le format d’origine (des gags courts) pour en faire des téléfilms…
Avec la longueur, il a réussi à introduire, dans cette série « comique », du drame, de l’épique même !
Du jamais vu.

Mais intéressons-nous maintenant aux personnages.
Un grand nombre de « spécialistes » donnent souvent comme conseil, aux auteurs débutants, de donner une voix particulière à chaque personnage. En somme, de ne pas en faire des clones qui s’exprimeraient tous de la même façon. Ce n’est pas idiot, mais lorsque l’on manie des dizaines de personnages, il est très difficile de leur donner une teinte particulière à tous. C’est difficile, mais c’est aussi inutile, voire risqué.
Risqué parce que, à terme, en multipliant les registres, c’est le style de l’auteur qui risque de se diluer. Inutile parce que l’on peut très bien utiliser deux voix différentes pour une armée de personnages.
Chaque personnage de Kaamelott, par exemple, fonctionne sur des bases très simples, souvent communes. Cela ne veut pas dire que, sur la longueur, on ne peut pas différencier des personnages aux « squelettes » proches, mais ils restent tout de même, par essence, de la même famille.

Et, bien que cela puisse surprendre, en réalité, à part une ou deux exceptions, tous les personnages de Kaamelott peuvent se ranger dans deux catégories, que je vais appeler les Benêts et les Colériques.
Attention également aux noms de ces catégories, ils ne signifient pas qu’un Benêt ne peut pas se mettre en colère, ou qu’un colérique ne peut pas faire preuve de bêtise, ils ne désignent pas la personnalité des personnages mais uniquement leur voix. La manière dont ils s’expriment.

Dans les Colériques, l’on va retrouver Arthur, Léodagan, Lancelot, Loth, le Père Blaise, Séli, Angharad, Capito, etc.
Dans les Benêts, l’on retrouve Perceval, Karadoc, Merlin, Yvain, Guenièvre, Gauvain, Dagonet, Hervé de Rinel, la Dame du Lac, etc.
Il est très rare qu’un personnage ne puisse pas se ranger dans l’une de ces deux catégories, une exception notable restant, à mon sens, Bohort, qui a une « voix » à part.
Pour se convaincre de l’existence de ces catégories, il suffit de se livrer à un exercice simple qui consiste à mettre un texte identique dans la bouche des différents personnages.
Et pour ce faire, l’on va utiliser une petite tirade qu’Arthur lui-même apprend au Duc d’Aquitaine, dans la saison 5, afin de clouer le bec de son agaçante épouse. Dans cet épisode, l’effet comique vient justement du fait que le Duc en question fait partie de la catégorie Benêt et qu’il utilise alors (très difficilement) un registre lexical qui ne lui appartient pas.

Voilà le texte :  « Si c’est ma tête qui vous revient pas, vous pouvez toujours aller roupiller dans le couloir. Et à partir de maintenant, si j’entends un mot plus haut que l’autre, je vous renvoie dans votre bled natal à coups de pied dans le fion. Comme ça, vous pourrez aller ratisser la bouse et torcher le cul des poules, ça vous fera prendre l’air ! »
Bon, outre le fait que c’est quand même très bien écrit (avec un petit goût d’Audiard pas dégueulasse), ces quelques mots vont nous être fort utiles. Imaginez ce texte dans la bouche d’Arthur. Ça passe. Normal, c’est lui qui en est l’auteur. Imaginez Loth maintenant. Ça passe aussi. Tout comme pour Lancelot ou le Père Blaise. Enervés, ils pourraient tous tenir ces propos. Imaginez maintenant le même texte dans la bouche de Perceval, Yvain ou Dagonet. Impossible. Ça ne correspond tout simplement pas à leur « voix ».

L'on pourrait m’objecter que Perceval s’énerve parfois. Oui, mais il conserve sa voix propre. Il n’y a jamais d’emphase dans les emportements de Perceval. En réalité, quand Perceval est énervé, il crie (parfois à s’en faire mal aux cordes vocales, comme lorsqu’il engueule le Père Blaise) et il dit des gros mots (« gros boudin », adressé à Mevanwi). Il y a une innocence, une fragilité dans la catégorie des Benêts, qui les condamne à des réactions épidermiques très limitées, sans métaphore.
De la même manière, lorsque Guenièvre s’énerve, elle ne pérore pas, elle exprime son agacement d’une manière parfois naïve (« flute ! », « vous êtes marteau ! ») ou insultante (« petit pédé va ! », adressé à son propre frère), voire désespérée mais sans lyrisme (« avant, ma vie, c’était de la merde ! »).

Si la catégorie des Colériques se distingue par ses tirades blessantes et bien construites, la catégorie des Benêts se distingue, elle, par des inepties et confusions constantes. Perceval ne comprend pas un mot sur deux, Guenièvre ne fait pas le rapprochement entre le solstice d’hiver et… l’hiver, Dagonet ne sait pas où se situent ses propres terres, la Dame du Lac ne sait même pas boire (elle lape, même si elle a l’excuse du changement de plan), etc.
Et c’est l’expression de cette bêtise qui donne le ton particulier de cette deuxième voix :
« Il n’a pas inventé le plat de la main morte celui-là. » (Dagonet)
« J’ai pénétré leur lieu d’habitation de façon subrogative… en tapinant . » (Hervé de Rinel)
« Faut arrêter ces conneries de nord et de sud ! Une fois pour toutes, le nord, suivant comment on est tourné, ça change tout ! » (Perceval)
Impossible de mettre ces phrases dans la bouche de Loth, Lancelot ou Léodagan.
Par contre, ce que dit Dagonet ou Perceval peut être dit par Guenièvre ou Yvain.

Lorsque ces personnages sortent de leur rôle, il y a immédiatement un décalage violent qui apporte un effet particulier. Le cas du Duc d’Aquitaine n’est pas isolé. Quand Guenièvre, par le plus grand des hasards, demande à Arthur pourquoi il accepte de laisser ses chevaliers former des clans autonomes alors que sa plus grande mission a toujours été de les fédérer autour de la quête du Graal, la pertinence de la question et la clarté de sa formulation laissent Arthur pantois. Il ne s’en sort que parce que Guenièvre revient immédiatement dans sa catégorie et s’enferre toute seule.
Il peut y avoir des « sorties » de catégorie, des changements de voix, mais ils doivent forcément avoir un effet dans le récit, être exceptionnels et être perçus comme une bizarrerie (aussi bien par les autres personnages que le lecteur/spectateur).

Ce qui différencie donc l’écriture des personnages dans Kaamelott, c’est l’aisance dans l’invective de certains et la naïveté, confinant souvent à la sottise, des autres.
A l’intérieur d’une même caste de personnages, les répliques sont interchangeables, mais les répliques ne peuvent pas « voyager » d’une caste à l’autre. Imaginez que l’on vous fasse lire un épisode inédit de Kaamelott, mais juste avec les dialogues, sans les noms des personnages. Eh bien, s’ils parlent d’un sujet un peu vague, et ne révèlent rien sur leur identité, vous ne saurez pas qui ils sont, mais vous pourrez toujours savoir qui est le Benêt et qui est le Colérique.
A travers l’exemple de Kaamelott, limpide et très facilement décryptable, ce sont deux notions essentielles de l’écriture qui apparaissent : la voix des personnages et les ruptures.

Pour la voix, on l’a vu, c’est donc un ton, une manière de s’exprimer, qui permet de « catégoriser » un personnage. Il n’est nullement nécessaire d’avoir une voix pour chaque personnage, deux ou trois, même pour un récit épique avec des centaines de protagonistes, suffisent largement. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas fignoler et ajouter de petites variantes, mais fondamentalement, chaque voix pourra être résumée par son appartenance à une catégorie de base.
Dès que l’on écrit, sans le faire exprès, sans une volonté de rupture, un texte ayant une voix particulière pour un personnage qui n’est pas censé avoir cette voix, c’est l’équivalent d’une « fausseté » en musique. Dans un récit, l’on peut utiliser parfois ces fausses notes mais pour bien les employer, il faut évidemment comprendre pourquoi elles sont « fausses ». Dans ce cas, elles servent alors de rupture, afin d’amener un effet particulier.

Cette rupture n’est pas uniquement utilisée dans un registre comique. Elle peut amener un effet dramatique ou même effrayant. Quand la petite fille de L’Exorciste se met à beugler des insanités, elle change de voix au sens propre et figuré. Mais plus que le son, ce sont bien les mots, en total décalage avec ceux d’une fillette, qui vont choquer.
La voix (entendez par là les mots et leur choix) est donc essentielle dans une fiction.
Non seulement la voix permet de donner un début d’existence, de crédibilité aux personnages, mais elle permet aussi d’apporter des effets précis servant les scènes du récit.
La manière dont s’expriment les personnages est si importante que l’on peut aussi apprendre en lisant ou écoutant des personnages mal écrits, qui ont donc une voix discordante par rapport à ce qu’ils sont censés incarner, ou trop semblable par rapport à leurs supposés opposés. Des séries bas de gamme, comme Plus Belle la Vie, sont typiquement des séries « monocordes », où les répliques sont interchangeables (pas par rapport aux situations et à la logique interne de la série, mais par rapport aux voix des personnages) [1]. Toutes les « bonnes » histoires utilisent souvent au moins deux voix. Dans Seinfeld par exemple, sur les quatre personnages principaux, trois ont des voix identiques, seul Kramer apporte un intéressant décalage. Attention, là encore, cela ne veut pas dire que les trois autres personnages sont monolithiques ou se ressemblent, ils ont leur caractère propre, mais ils s’expriment de la même manière. C’est parce que certaines répliques de Kramer ne pourraient jamais, dans aucunes circonstances (sauf en voulant amener volontairement un effet de rupture), être dites par Elaine ou George, que l’existence de plusieurs voix est décelable et démontrable.

Tout ne se base pas forcément, comme dans Kaamelott, sur la colère et la bêtise (colère d’ailleurs engendrée par la bêtise, et bêtise qui, loin d’être stigmatisée dans la saga, apporte aussi l’innocence, le recul,  et s’avère parfois désarmante). L’on pourrait imaginer d’autres catégories, basées par exemple, selon le récit, sur l’empathie et l’indifférence. Dans Equilibrium, un récit SF, cette différence constitue même le cœur de l’intrigue, mais l’on pourrait bâtir un polar ou une comédie sur le même principe. Cette différence fondamentale de voix ne suit pas forcément toujours les « frontières » naturelles de l’intrigue. Dans Matrix, il y a moins de différences entre l’agent Smith et Neo qu’entre Neo éveillé et Thomas Anderson à l’état de « pile » organique, rêvant sa vie imparfaite dans la Matrice. Un même personnage peut donc voir sa voix évoluer, toujours dans un but précis et une logique narrative servant l’histoire.

Dans un roman, si le travail permettant de donner de l’épaisseur au personnage a été correctement effectué, alors les ruptures occasionnées par les changements de voix seront automatiquement perçues par le lecteur. Si le Henderson Dores de Boyd [2] se met à parler avec l’assurance du Sam Spade de Hammett [3], ce sera forcément drôle ou raté. Mais cela aura un effet : une rupture.
Ce qui sépare les bons auteurs, patients artisans, conscients de leurs outils, et les scribouilleux poussifs, ce n’est finalement que cela. Dans un cas, un effet voulu, parfaitement amené, dans l’autre, une discordance malhabile, un couac involontaire.

L’art de l’écrivain est si riche qu’il permet même les dissonances dans certains cas. Faire la différence entre leur utilisation habile et une abondance néfaste, c’est déjà comprendre une partie des rouages complexes que se doit d’affronter et régler le Conteur. Voilà le genre de choses qui devraient être au centre d’ouvrages techniques censés expliquer à l’apprenti-auteur la « bonne » manière d’écrire. Ces ouvrages sont évidemment, en grande majorité, des attrape-nigauds. La seule bonne manière d’écrire, c’est la vôtre (sans un style personnel, à quoi bon rabâcher encore ce que d’autres ont déjà dit ?). Mais la justesse, elle, est universelle. Elle ne dépend pas de vous, pas plus qu’un accord ne dépend d’un pianiste virtuose ou d’un guitar hero.
Encore une fois, la technique ne limite pas. Elle libère. Elle permet d’arriver au résultat voulu.
Et elle n’empêche en rien la créativité. Elle la rend possible. Intelligible. Efficace.
Elle est le sel sur les cacahuètes [4]. L'huile dans le moteur.
Seule, elle ne peut rien, mais sans elle, rien n'est possible.
Ou en tout cas, rien de bon. 


« Juger est quelquefois un plaisir, comprendre en est toujours un. »
Henri de Régnier




[1] Certaines séries, moins grand public et plus "pop culture", sont également monocordes, comme Hero Corp, qui met bizarrement dans la bouche de tous les personnages des répliques dictées par la nécessité de la scène en cours et non leur personnalité (ils ont donc des personnalités changeantes, ce qui nuit grandement à la cohésion du récit).

[2] Henderson Dores est un personnage timide, terriblement complexé, issu du roman Stars and Bars (La Croix et la Bannière en vf) de William Boyd.

[3] Sam Spade, sous la plume de Dashiell Hammett, est l'incarnation même du héros cynique et "dur à cuire", qui va même contribuer à donner un nom au genre (hardboiled). L'incarnation cinématographique d'Humphrey Bogart rendra le personnage connu du grand public, bien que le film trahisse largement le roman, jusque dans la personnalité même du détective, bien plus lisse à l'écran.

[4] En référence aux propos de Mickey Spillane qui prétendait (en parlant de romans) qu'il se vendait plus, dans le monde, de "cacahuètes salées" que de "caviar", mais que certaines personnes ne le comprendraient jamais. Ce type, qui était aussi intelligent que culotté, est l'auteur de la célèbre série de romans Mike Hammer. Il a également été pilote de l'US Air Force, agent du FBI (blessé plusieurs fois, par balle et arme blanche) et... auteur de comics.
Cynique, brutal, visionnaire, époustouflant, l'écrivain s'est éteint en 2006. Son apport à la littérature de genre demeure à ce jour incroyablement méconnu. Et ses humbles "cacahuètes" valent largement de bien pénibles "caviars"...