25 mai 2008

Teen drama vampirique : Ouvert la Nuit

Il est rare que Dargaud soit cité pour une publication US. Ouvert la nuit (Life Sucks) fait partie de ces petites productions indépendantes qui ne paient pas de mine mais qui méritent qu'on les feuillettent. Ou, pour faire simple, voilà un "teen drama" vampirique qui pourrait séduire quelques lecteurs.

Il est loin le temps où être vampire vous assurait un certain niveau social. Pour Dave, qui bosse à Los Angeles dans une épicerie minable, ouverte 24h/24, le fait d'avoir des canines proéminentes n'a pas changé grand-chose à sa vie. Il reste timide, fauché et...végétarien. Lorsqu'il tombe amoureux d'une jolie gothique, cela n'arrange rien. D'autant que Wes, vampire décomplexé et plein aux as, a décidé de l'accrocher à son tableau de chasse.
Non, décidemment, le statut de vampire n'est plus ce qu'il était...

On peut être dubitatif au premier abord. Jessica Abel et Gabe Soria au scénario, Warren Pleece au dessin. Pour une histoire publiée chez Dargaud dans un format à la fois souple (pour la cover) mais relativement luxueux (niveau papier). On feuillette et, forcément, des clichés nous sautent aux yeux, ne seraient-ce que certains paumés de Kevin Smith, bossant, pour la plupart, dans des lieux semblables. Evidemment, on peut vite oublier le romantisme d'Anne Rice pour en venir à des questions plus pratiques du genre...lorsque l'on est un vampire, comment gagne-t-on sa vie ? Comment faire pour tuer sans se faire remarquer ? Comment gérer la filiation, avec un maître sur le dos ? Et...l'éternité ? Et, bordel, si être vampire n'empêchait pas d'être gauche, naze et poissard ?

Voilà un truc sympa qui, sans être génial, finit par séduire au fil des planches et des situations. Non seulement on se prend au jeu en souhaitant mille fois la mort de certains salopards, mais, en plus, on rit de bon coeur à certaines blagues. Rien de révolutionnaire mais un récit suffisamment habile pour vous tenir en haleine, avec trois fois rien, jusqu'à la fin.
Et puis, bon, "teen", ok, mais...certaines morsures parlent à tous les âges.

ps : Au fait, je sais que je critique souvent (non sans raison) la pauvreté éditoriale de Panini. Je profite de cet article pour vous donner un élément de comparaison avec ce Delcourt Planète #43 (accès direct en pdf) avec résumés, planches et infos. Bref, un véritable travail de professionnels, à l'opposé de l'impéritie de la sandwicherie. Voilà ce qui différencie le gars inspiré et enthousiaste d'un peigne-zizi à moitié analphabète.

21 mai 2008

La série Heroes déclinée en comics

La série TV Heroes étant dédiée aux surhumains et produite par Jeph Loeb, il était logique qu'elle finisse par retourner aux sources et coucher ses personnages sur le papier. Le premier volume VF vient de sortir chez Fusion, un label décidemment intéressant.

La série ne vous est peut-être pas inconnue, je l'avais déjà évoquée d'ailleurs ici l'année dernière. Quel intérêt de "lire le livre lorsque l'on a déjà vu le film" allez vous me dire selon la formule consacrée ? Eh bien, ce volume, à la manière de ce qui s'est déjà fait pour Matrix, ne reprend pas l'histoire de la série mais en complète certains blancs, les deux supports se nourrissant l'un de l'autre.
Attention cependant, il ne s'agit pas du format habituel, avec des épisodes de 22 planches, mais d'histoires très courtes de 5 ou 6 pages, un découpage justifié par le fait que les 34 chapitres regroupés ici ont été diffusés sur le Net (en webcomic à l'origine donc) au rythme d'un chapitre par semaine (ce qui nous ramène donc plus ou moins au 22 planches mensuelles).

Ce premier tome permet d'approfondir un peu les personnages, parfois en s'inspirant de scènes que l'on a pu voir dans la série. On voit par exemple ce qui arrive immédiatement après l'accident provoqué par Claire Bennet lorsqu'elle était en voiture avec un type un peu trop entreprenant. Autre exemple, plutôt touchant, après que Hiro se soit téléporté dans l'espace et le temps (lorsqu'il voit une explosion atomique frapper New York), on le voit ensuite chez lui (au Japon) prendre un comic de Superman pour le déchirer et faire une grue en papier...sacrilège pourrait-on dire (déchirer des comics pour s'adonner à l'origami, pensez donc !) sauf qu'en fait, il s'en va déposer la dite grue, en hommage à son grand-père, auprès du monument dédié aux victimes d'Hiroshima. Il faut savoir - bien que ce ne soit pas expliqué dans le comic - qu'il s'agit d'une croyance nippone selon laquelle celui qui plie un millier de grues voit s'exaucer l'un de ses voeux. La grue devint ensuite un symbole de paix après qu'une petite fille, ayant survécue à la bombe mais atteinte d'une leucémie, fut emportée par la maladie en 1955, à l'âge de 12 ans, après avoir plié 644 grues en papier dans le but de guérir. Evidemment, quand on connaît l'histoire, cet épisode sur Hiro prend tout son sens et son potentiel émotionnel. Il est d'ailleurs remarquable d'un point de vue narratif d'arriver à "raconter" une histoire en si peu de planches (certains n'y arrivent déjà pas avec un one-shot traditionnel).

Niveau auteurs, il y a pas mal de monde dont quelques noms connus. Tim Sale pour les covers, mais aussi Michael Turner, Michael Gaydos, Adam Archer ou Tom Grummett aux dessins (pas mal de dessins sont de Micah Gunnell que, personnellement, je ne connaissais pas). Les styles sont relativement semblables pour la plupart et, surtout, les personnages connus vraiment ressemblants. Beaucoup de scénaristes sont également présents dans les crédits, citons, en vrac, Joe Pokaski, Aron Elie Coleite ou Jesse Alexander pour les plus productifs.
L'on retrouve en bonus les covers originales, un petit speech de Hiro (Masi Oka de son vrai nom) et une interview de deux scénaristes menée par Jeph Loeb himself. On peut également noter l'agréable effort de présentation pour le sommaire, travaillé dans un style très rétro.

Voilà donc non pas une histoire classique mais de petites tranches de vie, réservées en priorité aux spectateurs de la série TV. Un joli recueil en tout cas, réalisé avec soin et ambition.

ps : j'en profite pour signaler la sortie, ce matin, du 4ème "Marvel - Les Incontournables" consacré aux Fantastic Four. Les épisodes présents dans le fascicule et le livre avaient, malheureusement, pour la plupart déjà été réédités en Marvel Deluxe ou 100% Marvel. Encore un choix déroutant (et redondant) de la part de Panini...

20 mai 2008

Les Vengeurs au tapis

Le World War Hulk #3 (qui contient en fait le second chapitre de la saga) voit de nouveaux héros tomber face au monstre vert. Les coups pleuvent mais sont-ils bien distribués ?

Après Black Bolt et Iron Man, c'est au tour de Reed Richards de subir la terrible colère de Hulk. Je crois n'avoir jamais vu notre pauvre stretchy dans un état pareil, comme quoi, Illuminati, c'est un boulot dangereux !
Essentiellement de la baston donc, parfois un peu bâclée. Hulk et ses alliés se débarrassent étonnamment vite des Vengeurs, pourtant appuyés par les FF et quelques anciens rebelles dont le Tisseur. Malheureusement, certaines ellipses nous privent de l'essentiel. Si l'on peut voir la Chose tomber sous les coups du monstre de jade, la défaite des autres héros est vite expédiée afin de nous n'en montrer que les résultats (parfois drôles d'ailleurs, comme Jessica Drew et Carol Danvers, trimballées, inconscientes, par un Brood qui les tient négligemment par les cheveux).

On se demande bien pourquoi il n'a pas été décidé d'envoyer Sentry en premier, à quoi cela sert-il d'avoir l'homme le plus fort de l'univers dans son camp si l'on ne s'en sert pas ? D'ailleurs, ce dernier attend tranquillement dans son salon en restant d'un calme olympien (il va mieux lui tiens). Pour continuer dans les petits détails un peu gênants, la défaite rapide de Ares peut sembler étonnante. J'imaginais qu'un dieu de la guerre était plus résistant que ça.

Pour compléter cet épisode, l'on retrouve également la suite de Costume Division : Death of an Android de Jenkins. Vu le nombre de planches limité, l'histoire n'avance pas vite mais se lit agréablement dans une ambiance de "buddy comic" (ça se dit ça ?) avec vannes à la clé.

Voilà donc une saga qui a pris sa vitesse de croisière mais qui n'est pas exempte de petites imperfections. Reste que les fans ont maintenant la réponse à la fameuse question "de Hulk ou de la Chose, qui est le plus balèze ?" ;o)

19 mai 2008

L'énigme Moore : Génie ou Imposteur ?

La sortie de Lost Girls est une occasion trop belle pour que je n'en profite pas pour revenir sur Alan Moore et ses égarements. Lorsque l'on a été une fois génial, peut-on tout se permettre ?

C'est l'une des rares fois où l'un de mes articles est illustré par une photo et non un dessin. J'ai essayé d'en trouver une où il avait l'air plus sympathique, mais c'est impossible. Ou alors, un cliché lors d'une séance de dédicace où il a l'air d'avoir 80 ans. L'on pourrait croire que c'est un parti pris, mais non, le type est comme ça, dur, les yeux noirs (ou vitreux selon les moments), l'air aussi amène qu'un fonctionnaire de sous-préfecture, sorte de fusion étonnante entre Ernesto Guevara et Sébastien Chabal. Et l'on remarquera ses sourcils, perpétuellement froncés, ce qui donne ces deux petites rides significatives, propres à tous les joyeux drilles, au dessus du nez.
Oui, c'est vrai, si l'on devait en rester au physique, on changerait de trottoir et l'on n'aurait pas envie de lire ce qui peut sortir de son imagination. Et l'on aurait bien tort car le gusse est intéressant, au minimum.

1 - Moore, le génie
Moore, contrairement au titre ronflant de ce premier paragraphe, n'est pas un génie. Cela ne l'empêche pas d'être parfois génial. Watchmen, dont j'ai longuement parlé sur ce blog, en en vantant les mérites, est une oeuvre incontournable et brillamment réalisée. Sa maturité, surtout pour l'époque (le milieu des années 80), en fait non seulement une référence absolue pour qui s'intéresse aux comics mais également une véritable borne chronologique, bien plus signifiante que les gold, silver ou bronze "ages" dont on essaie de faire des périodes historiques précises mais quasi impénétrables pour le profane.
Watchmen est d'autant plus une série incontournable qu'elle n'est en rien outrancière. Le propos est adulte, mais il n'y a pas de surenchère dans le sang, le sexe ni même la facilité idéologique qui consiste à caresser le lecteur dans le sens du vent dominant. Mieux encore, la série propose plusieurs niveaux de lecture et s'offre le luxe de n'appartenir à aucun genre. Ni vraiment SF, ni totalement polar, ni super-héroïque, c'est simplement une histoire, excellente, d'auteur libre et inspiré. Un pur moment de bonheur pour le lecteur avide de sensations fortes rehaussées d'un zeste d'intelligence.
Watchmen est une oeuvre reconnue, dans le monde anglo-saxon, comme l'un des 100 meilleurs romans en langue anglaise. Et c'est totalement mérité.

2 - Moore et l'Histoire
Si l'on peut reconnaître une qualité à Alan Moore, c'est bien de se frotter à des projets ambitieux voire pharaoniques. From Hell est l'un d'entre eux. Jack l'éventreur, c'est quelque chose. L'adapter en comic n'est pas si évident que cela, surtout lorsque, comme Moore, l'on est habité par la précision historique. From Hell mérite, sans doute plus encore que Watchmen, le titre de roman graphique tant il est clair qu'il est l'oeuvre de Moore et de lui seul. Le graphisme de cette fiévreuse fresque est rendu, sous un prétexte artistique, à son expression la plus sclérosée : un Noir & Blanc minimaliste et âpre, censé rebuter le lecteur de base et magnifier la prose de mister Moore.
Car, enfin, lorsque l'on veut s'adresser au plus grand nombre, ce qui est une attitude normale pour l'auteur respectueux de sa création, il s'agit de rendre la forme la plus accessible possible, sans pour cela que le fond n'en pâtisse, évidemment. Ici, au contraire, des barrières sont dressées, n'ayant comme simple but que de séparer le bon grain de l'ivraie afin de ne surtout pas être lu - ou, pire, être aimé - par le fan de base, adepte de Batman ou Spider-Man.
L'on peut aussi y voir, à l'évidence, une volonté de ne surtout pas se faire voler la vedette par un dessinateur qui pourrait éblouir les yeux du lecteur plus que Moore ne choque son esprit.

3 - Moore et la politique
Ce qu'il y a de pire dans une oeuvre, et je le dis en tant que lecteur mais aussi en tant qu'auteur, c'est cette absurde idée qu'un message se doit d'être véhiculé en son sein. Ne peut-on donc pas écrire sous le seul prétexte de divertir, sans culpabiliser ? De faire réfléchir, sans imposer un dogme (surtout quand les dogmes socialement admis sont si évidents qu'ils consistent à enfoncer des portes ouvertes) ?
Vous l'avez compris, je ne trace pas ici une bibliographie chronologique de l'auteur mais plutôt une sorte de progression logique dans ses travers (ou dans ce que je suppose comme tels).
V pour Vendetta, dont j'ai déjà également parlé sur ce blog, me semble être révélateur non seulement des névroses de Moore mais aussi du fanatisme de certains de ses lecteurs.
Je vais faire une mise au point que j'espère simple. La politique, il est temps de s'en convaincre, est avant tout l'art de gérer la mise en société d'individus, profondément indépendants, afin de préserver la vie et de faire surgir la justice du chaos que suscitent le nombre et les aspirations contraires. En cela, la politique, dans son sens primaire, est noble. De nos jours, les gens, surtout en France, sont caricaturés et étiquetés sans aucune possibilité de débat ou de confrontation sereine des idées. Ainsi est née la politique "politicienne", à base de slogans creux et de mandats vides, qui est parvenue à faire croire aux moins instruits qu'il y avait un camp "gentil" et un autre "méchant". Un peu comme dans les comics du siècle dernier. Ce manichéisme politicien, Moore en est l'un des chantres, encouragé qu'il est par les borborygmes complaisants de critiques éperdues d'admirations et rivalisant de poncifs roublards afin de démontrer qu'elles ont "compris" le propos sous-jacent émanant de ses planches.
Il existe pourtant un énorme décalage entre un auteur, réellement libre et inventif, et des "intellectuels", prisonniers de carcans idéologiques qui les condamnent à n'être que d'improbables radoteurs dont le travail consiste à faire l'éloge de leur champion.

4 - Les filles sont-elles les seules à être perdues ?
L'on pourrait encore gloser des heures sur d'autres oeuvres de Moore, ne serait-ce que Swamp Thing, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ou des travaux plus classiques dans les productions mainstream (qui ont toutes des qualités indéniables). Mais il n'est pas question de prouver que Moore a raison ou tort sur ce qu'il avance dans ses fictions, je l'ai déjà fait dans les deux oeuvres précédemment citées et très largement critiquées. Il s'agit ici, sans aucun a priori de genre, de forme ou de fond, de déterminer si Moore est un auteur qui respecte ses lecteurs ou, tout simplement, un pitre qui nourrit sa réputation grâce à son manque d'inhibition.
Sa dernière création, Lost Girls, est suffisamment révélatrice pour saisir le personnage (car cet auteur a fini par en être un).
Je me dois de l'avouer, je n'ai pas acheté cette "intégrale", je l'ai lue dans une librairie. Par curiosité essentiellement. Voici donc Alice, Wendy et Dorothy, au pays de la partouze, chez Peter Gang Bang et rencontrant le magicien du sperme. C'est censé être une relecture de contes bien connus mais, malheureusement, cela n'apporte rien à ces derniers. C'est une profanation, certes, mais nullement un apport créatif. Des tas de gens démontent les contes, s'inspirent même de ces derniers pour en donner leur propre interprétation, mais ici, nulle ambition de ce genre. Seule la volonté de provocation de Moore semble être le fil conducteur des..."récits" compilés, en plus, dans un genre graphique hideux (là encore l'on peut soupçonner Moore de ne jamais vouloir voir son propos être dépassé par le talent graphique du dessinateur qui l'accompagne tant il s'ingénie à rendre ses histoire visuellement épouvantables, enfin, bon, on va me dire que c'est fait exprès pour être "rétro", il n'en reste pas moins que c'est moche, comme la plupart des comics de Moore).

Evidemment, les habituels chantres du Divin Barbu vont nous abreuver de la "liberté" de l'auteur, censée, sous nos latitudes, excuser tout ou presque. Je revendique moi-même cette fameuse liberté et ne réclame nulle censure, simplement, je m'étonne qu'une oeuvre pornographique (et non érotique comme certains le claironnent) puisse être considérée comme magnifique sous prétexte qu'elle est signée Moore. La provocation n'a jamais été un élément assurant la constance en art, sauf à espérer choquer les béotiens et se bâtir une carrière sur leur seule ignorance.
Et lorsque l'on en vient à se complaire dans la pédophilie, l'inceste et la zoophilie, peut-on encore se réclamer d'une liberté de ton artistique ? Qu'une dimension freudienne puisse exister dans les contes, c'est là une évidence. En faire un alibi pour les pires excès, c'est une erreur. La construction narrative est habile lorsqu'elle utilise des métaphores, non quand elle les démonte, de manière impudique, à des fins commerciales (car évidemment, la transgression a une valeur promotionnelle exceptionnelle). Moore tente, dans cet ouvrage, de s'imposer, de se justifier même, par ce dicton simpliste et faussement moralisateur (repris par bien des gens sur le Net) : "Faits et fiction : seuls les fous et les magistrats ne peuvent faire la distinction entre les deux. "
Tout est dit ? Non pas.

5 - De la distinction du Fou et du Magistrat
Cette tirade "canada dry", ayant l'apparence de l'intelligence, est en fait un outil malsain permettant d'amalgamer deux notions diamétralement opposées. Le fou a un comportement fondamentalement irrationnel. Le magistrat, lui, a un comportement rationnel basé sur la loi (et le bon sens) mais aussi sur son interprétation des faits et la personne qu'il juge. Si le fou n'est que dans la fiction, le magistrat, lui, à partir de faits et de fictions (les mensonges ou différentes versions d'un même fait), doit aboutir à une vérité permettant la justice et, donc, la continuité sociale.
La fiction n'est pas inoffensive par nature. Les mots seuls ou accompagnés d'illustrations sont porteurs de sens, frappent les esprits, induisent des réactions, forment des écoles de pensée, justifient des comportements. L'écrit a ce pouvoir magique de donner une forme concrète à la pensée et donc de lui conférer une réalité, non exempte d'impact sur ceux qui la côtoient. Le seul bouclier de l'imaginaire ne peut servir d'excuse passe-partout afin de libérer les artistes de tout devoir moral ou de toute contrainte légale.
Les personnes qui assimilent les magistrats aux fous tentent là un pari risqué : celui qui consiste, au nom de l'art, à s'affranchir de la moindre responsabilité et, pire encore, de contester la moindre remise en cause. C'est une négation, pure et dure, de la civilisation voire même du simple esprit critique de tout un chacun. Un bien grand risque pour respecter un serment de fidélité, donné un peu trop vite, à un gourou en perte de vitesse ou, du moins, d'inspiration.
Il existe sans doute des niches, prétendument sulfureuses, où faire branler un canasson par une gamine est un acte "artistique" relevant de la liberté créative. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une provocation bon marché pour snobinards frustrés. Que l'acte soit pure fiction et non réalité n'y change rien. C'est dire à quel point Alan est tombé de haut...c'est dire aussi à quel point une oeuvre "géniale" ne fait pas forcément de son auteur un génie.

Conclusion : de Gandhi à Jolly Jumper
Je lis déjà des "critiques" faire l'apologie de Lost Girls en cherchant du sens même là où il est, à l'évidence, absent. Ainsi, l'auteur "en célébrant l'amour" (la pornographie en fait) "censurerait la guerre". Marc Dorcel doit être heureux d'apprendre qu'il est maintenant en lice pour le Nobel de la paix...
Du coup, cela donne un autre éclairage à bien des carrières. Quand Brigitte Lahaie ou Clara Morgane maniaient des queues, elles étaient loin d'imaginer qu'elles excitaient avant tout nos élans antimilitaristes et non notre libido.
Malheureusement, et tant pis pour ce Lost Girls si pompeux et racoleur, enculer une petite fille ou branler un âne n'a jamais donné une "chance à la paix". Les passions des hommes, leurs pulsions primaires, les poussent à la guerre et au conflit. Nous le savons et nous n'avons pas besoin d'une sorte d'explosion, excessive et répugnante, "d'amour" pour nous en rendre compte.
D'ailleurs, l'amour, c'est autre chose non ?
En tout cas, pour moi, et j'imagine pour beaucoup, c'est autre chose. L'art aussi du reste. C'est pour cela que Moore ne m'impressionne pas et reste, à mes yeux, dans la caste surpeuplée des auteurs mineurs, ceux qui ont besoin de crier fort pour être entendus. La saleté, le sang, la mauvaise foi, le mensonge, oui, pourquoi pas, mais si leur finalité n'est autre qu'une horreur pire encore, alors, c'est une trahison. De l'homme envers l'homme mais aussi de l'auteur envers le lecteur. Pourquoi ? Bah, il existe pas mal de raisons, dans ce monde, de se retrouver au milieu d'immondices. Mais si un auteur malmène un lecteur, il doit le faire pour une raison supérieure. Moore n'a rien à revendiquer. Il survit sur sa provocation et son outrance.
En état de mort clinique ? Peut-être bien.

Vous savez, l'on a l'habitude de proclamer fous certains visionnaires ou encore de donner du "génie" à bien des connards. Moore, lui, a la chance de surfer entre les deux, émerveillant de l'aveuglante clarté de son vide des spectateurs mollassons, prompts à s'extasier en troupeau et par réflexe, les plus fanatiques partisans de Moore devenant alors responsables de la longueur de sa barbe et des excès de sa plume.
Et, à travers lui, il est raisonnable également de condamner ces lecteurs sans recul, révolutionnaires de salon, prêts à prendre des sardines en boîte pour des baleines dans l'océan, ou ces apprentis journalistes, suffisamment instruits pour écrire des articles mais incapables de remettre en cause ce qui arrive, souvent par mégarde, à l'orée de leur cerveau.
Si Moore existe en étant si creux, c'est grâce à eux. Et, à travers lui, c'est un peu une attitude globale qu'il convient de mettre en exergue. Et de mépriser. Moore aussi d'ailleurs nous méprise, mais il y met les formes, il détourne notre attention, histoire que nous ne sentions pas la douce chaleur de la pisse nous couler dans le cou mais oubliant que, si parfois nos corps sont anesthésiés, nous sommes encore quelques-uns a avoir un odorat suffisamment développé pour ne pas confondre urine et champagne.
Moore situe la perte de l'innocence et la fin de l'enfance à la première expérience sexuelle. Sans doute lorsque, comme lui, l'on aborde la sexualité avec un tel foisonnement de clichés, de névroses et de frénésie orgasmique. Il reviendra au lecteur de ne pas se laisser abuser et de comprendre que l'innocence peut se perdre sans tous ces débordements ou même se conserver en ayant une vie sexuelle intense. Tout ne se résume pas aux tendances sexuelles et aux fantasmes refoulés, fort heureusement. C'est vrai en psychologie et ça l'est tout autant dans les comics.

Le jugement est dur, sans doute, mais est à la mesure du personnage qui est loin d'être lui-même un tendre. Et puis, les articles élogieux sur cet auteur sont légion. Un petit contrepoids, fut-il aussi modeste que le mien, ne peut guère faire de mal.
Si c'est un imposteur, il mérite de toute façon mon légitime courroux.
Si c'est un génie, voilà que je lui fais l'honneur de lui permettre de rejoindre Galilée au Panthéon des Incompris. M'en remerciera-t-il seulement ? ;o)

15 mai 2008

Quand Barracuda remplace le Punisher

Frank Castle est absent de ce volume #10 du Punisher sorti aujourd'hui dans la collection Max. Il est remplacé par une vieille connaissance, habituée à l'utra-violence : Barracuda. Autrement dit, on éloigne les enfants.

Lors de sa dernière rencontre avec le Punisher, ce dernier avait laissé Barracuda dans un état plutôt inquiétant. Quelques doigts coupés, des dents en moins, un oeil arraché, du plomb dans le bide et, pour finir, le méchant monsieur avait été jeté aux requins. Visiblement, ils n'en ont pas voulu car le vieux baroudeur est encore là, toujours aussi impressionnant malgré ces quelques organes en moins. Cette fois, le criminel décide de doubler un capo de la mafia ainsi qu'un dictateur spécialisé dans le trafic de drogue. Et pour faire bonne figure, il va se faire aider par un vieux pote devenu...une copine !

Alors, c'est quoi cette supercherie hmm ? Pas de Punisher en vue ? Eh non, pas de Punisher. Par contre, si vous appréciez surtout le style de Garth Ennis (avec un ton qui se rapproche de Preacher, une autre de ses séries), alors vous allez être comblés, d'autant que c'est de nouveau Goran Parlov (qui officiait aux côtés d'Ennis lors de la première apparition de Barracuda) qui se charge des dessins.
Le Goran se fait plaisir d'ailleurs, en donnant notamment les traits de Christopher Walken au boss mafieux (il me semble même avoir reconnu un personnage des Sopranos, l'excellente série de HBO). Ennis aussi ne s'ennuie pas puisqu'il nous offre son habituel - et savoureux, avouons-le - cocktail de sexe, violence et blagues osées. Côté persos déjantés et pervers, le casting est réussi également : une ancienne star du X (détentrice du record du plus grand nombre de doubles anales en 24h, ce qui lui fera dire, d'une élégante manière, qu'elle n'a "plus jamais chié solide après"), un prêtre pédophile, le fils, hémophile et rachitique, d'un caïd du milieu, bref, une belle galerie, complétée par des seconds couteaux tous plus lâches et dégoûtants les uns que les autres.

Du coup, ne verse-t-on pas dans la surenchère gratuite ? Bah, pas vraiment. D'une part parce que le but de la collection Max est d'abriter, justement, ce genre d'oeuvres, typiquement outrancières. D'autre part, parce que le talent d'Ennis permet de faire passer pas mal de choses, d'ailleurs le personnage principal est si barré et abject qu'il en devient parfois drôle. Voilà en tout cas un vilain récurrent qui a le mérite de ne pas laisser indifférent et qui, pour un type "normal" (j'entends par là sans pouvoirs), se révèle être un sérieux client.

Voilà un polar qui ne prend pas de gants et ne s'embarrasse d'aucun tabou. Du coup, ce récit pourrait convenir même aux lecteurs allergiques au marvelverse habituel tant il est indépendant non seulement de la continuité mais également des grandes figures super-héroïques. Moins réaliste qu'un Criminal mais, heureusement, moins soporifique.

ps : on voit que ça encore dû carburer sec niveau neurones chez Panini vu le titre dont ils ont affublé cette VF... ;o)

12 mai 2008

Loveless : du Western dans nos Comics

Loin du genre super-héroïque, Loveless s'affirme comme un western musclé, réaliste et soigné se déroulant peu de temps après la guerre de sécession. Bienvenue à Blackwater.

Le vieux Sud est tombé. Pour Washington, cela signifie la fin de la guerre. Pour les habitants de Blackwater, occupés et dépossédés de leurs biens par les yankees, c'est une autre lutte qui commence. Pour la terre...pour l'honneur. Sale temps donc pour rentrer au pays, surtout lorsque, comme Wes Cutter, l'on découvre une demi-douzaine de nordistes sous son porche. Surtout quand toute une ville vous croyait mort et que cet état de fait en arrangeait certains. Surtout quand vous êtes amené à devenir le sheriff d'un lieu où la violence semble être la forme de langage la plus évoluée.

Voilà une excellente surprise que ce Loveless de Brian Azzarello. Cette série DC, parue sous le label Vertigo, cible un public plutôt adulte. Attendez-vous donc à un langage fleuri, un peu de sexe et quelques scènes choc (une amputation à l'ancienne par exemple, si vous avez envie de scier). Mais, on le sait bien, les gros mots et le sang ne suffisent pas à rendre une série agréable à lire. La force d'Azzarello réside dans une narration intelligente, parfois complexe, qui, dit-on dans certains milieux, aurait rebuté plus d'un lecteur et influé sur les ventes.
L'on peut ainsi voir, dès les premiers épisodes, deux scènes se déroulant à des époques différentes mais étant présentes dans les mêmes cases (à expliquer comme ça, ça n'a pas l'air évident mais c'est bien plus clair à lire). On a donc un flashback se déroulant non pas au premier plan mais au centre de l'image avec, autour, l'action présente, comme si les évènements d'aujourd'hui s'articulaient autour de causes centrales plus anciennes. Toute l'histoire n'est évidemment pas construite comme ça, mais je trouve le procédé suffisamment original et éclairant sur l'auteur pour être signalé.
Autre élément important (et enrichissant le récit) : le traitement des personnages est particulièrement habile. Nordistes, confédérés, blancs ou noirs, tous ont une part d'ombre, un côté sale et malsain, et une ou plusieurs bonnes raisons d'en vouloir à tout le monde. Le climat est donc tendu et la mort rode et est omniprésente sans pour autant prendre le visage d'un camp en particulier.

Le graphisme de Marcelo Frusin (qui dessine les premiers épisodes) génère, lui, moins d'enthousiasme dans un premier temps. Les décors sont un peu dépouillés, les traits parfois minimalistes et, surtout, la colorisation et l'encrage jouent à fond la carte du clair-obscur, avec des contrastes parfois sublimes et à d'autres moments très quelconques voire naïfs. L'avantage d'un tel parti pris consiste toutefois à donner, aux visages et à quelques scènes, une ambiance crépusculaire qui convient parfaitement à l'époque et au propos. Et puis, bon, après tout, l'on s'y fait et on reconnaît même certaines trognes ressemblant étrangement à des acteurs habitués à porter un six coups et à être...impitoyables. ;o)

Alors là, j'en vois déjà certains se dire "oui, c'est bien beau tout ça mais va encore falloir se taper de la VO et gnagnagna". Mais non justement, pas de gnagnagna ! En fait, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Allez, je commence par la bonne. Figurez-vous que la VF est prévue pour...le mois prochain ! Weepeeeeee ! (heu, c'était une sorte de cri de joie mais en cowboy)
La mauvaise nouvelle maintenant : ce sera publié par Panini. Autrement dit, si ça se passe comme avec Shaolin Cowboy (prévu pour le mois dernier et repoussé à une date inconnue), le délais avant de pouvoir dévorer ce premier tome en 100% Vertigo pourrait s'avérer plus long que prévu.

Un comic qui donne envie de prendre un colt, un canasson et d'aller descendre le premier desperado venu. ;o)
Plus sérieusement, c'est du très bon et, en plus, cela change des Masques ou des polars, autrement dit, il serait étonnant que Wes Cutter ne rentre pas très vite dans le cercle, pourtant fermé, des héros cultes.

ps : j'ajoute quelques exemples en ce qui concerne les dessins dont je parlais. Pour cette première illustration, le résultat n'est pas très joli, le dessin est fade, simpliste, la colorisation grossière. Par contre, pour cette case ou celle-ci, le même procédé donne un effet bien plus agréable à l'oeil même si les décors restent dépouillés.

10 mai 2008

La Mort aux Trousses

Le troisième numéro de la série Marvel - Les Incontournables est consacré à Wolverine et est désormais disponible.

Deux arcs complets ont été choisis pour illustrer le cas du plus célèbre des mutants. Là encore, tout comme avec Iron Man, ne vous fiez pas à la cover de Quesada qui n'a rien à voir avec les histoires présentes ici.
La mort aux trousses (Not dead yet), en quatre épisodes, est scénarisée par Warren Ellis, La survie du plus fort (Survival of the fittest), en deux parties, est l'oeuvre de Todd Dezago. L'ensemble est dessiné par Leinil Yu. L'artiste faisait ici ses premiers pas avec un style bien différent de celui qu'on lui connaît actuellement sur New Avengers. Bizarrement, c'est même mieux à mon goût bien que sans doute plus classique.

Logan affronte dans un premier temps le Spectre Blanc, un tueur professionnel réputé être le...meilleur dans sa partie, puis il se coltine un bon vieux Wendigo, cette créature si sympathique qui possède quiconque dévore de la chair humaine (c'est quand même assez rare d'être frappé par cette malédiction du coup).
Tout cela date de 1998 et se laisse lire malgré parfois quelques répliques désuètes et peu inspirées du style "ton compte est bon". Le fascicule accompagnant l'ouvrage propose un épisode de Jo Duffy et John Buscema se déroulant à Madripoor (et en partie au Canada). Rien de bien folichon (surtout au niveau des dessins, vieillots) mais l'histoire a le mérite de plutôt bien introduire le personnage pour les rares lecteurs qui ne connaîtraient pas encore le petit Wolvie.

Un numéro sympa mais certainement abusivement qualifié d'incontournable. Signalons que la collection a atteint son prix de croisière, soit 8,95 €, ce qui reste tout à fait raisonnable.

ps : ajout hier de deux figurines Marvel, d'une part le Super-Skrull, 60ème personnage de la série, et d'autre part un hors série (le 7ème) avec la version Mark 1 de l'armure d'Iron Man.

08 mai 2008

One More Day : Marvel retombe dans ses pires travers (?)

Attention, cet article présente des éléments de nature à gâcher très fortement votre plaisir de lecteur si vous n'avez pas encore lu l'intégralité de la saga One More Day (celle-ci prendra fin, en VF, le mois prochain dans le mensuel Spider-Man). Si vous lisez ce qui suit, vous allez donc découvrir la fin de cette histoire ainsi que ses conséquences. Vous voilà prévenus. ;o)

One More Day : La fin d'une vision...
En lisant le dernier épisode de One More Day, l'on comprend un peu mieux la réaction de Straczynski, ayant menacé à l'époque de retirer son nom des crédits. J'avais pourtant dénoncé ce procédé fort peu courtois, un auteur bossant pour Marvel sachant, à l'évidence, qu'il n'est pas réellement maître des grandes orientations de son récit, surtout lorsqu'il officie sur un titre comme Amazing Spider-Man. Néanmoins, je dois admettre que j'avais jugé un peu trop vite ce qui m'avait semblé être un simple mouvement d'humeur. A la lumière des derniers évènements, j'en viendrais donc à donner raison au scénariste tant il avait fait évoluer le personnage depuis son arrivée sur la série (il avait notamment donné au Tisseur des origines mystiques particulièrement bien amenées, c'est aussi lui qui fera découvrir l'identité secrète de Spidey à l'insubmersible May "Mike-Tyson-est-une-chochotte-qui-prend-froid-au-moindre-courant-d'air" Parker).
Or ici, plus que d'évolution, il s'agit d'un retour en arrière.

One More Day : conséquences & aberrations
Il y a deux conséquences principales à cette saga. D'une part, le mariage de Peter et MJ, leur amour même, est "annulé". Il n'a jamais eu lieu. Ils n'ont aucun souvenir de cette période de leur vie. On sentait le coup venir (mais pas si tôt) tant Quesada avait l'habitude de claironner que le mariage de Parker était une erreur et avait fait prématurément vieillir le héros. L'histoire, de ce point de vue, est assez bien menée. Elle est émouvante, très bien écrite, seule réserve : la psychologie de Spider-Man. Comment ce dernier peut-il sacrifier sa femme, dont il est éperdument amoureux, pour sauver...sa vieille tante, à l'article de la mort ?
Il ressort du personnage, au pire, un égoïsme malsain (il dit à plusieurs reprises que la mort de sa tante ne le dérange pas mais qu'il refuse d'en porter la responsabilité), au mieux, une rare idiotie.
Mais, admettons.
Voilà une péripétie violente, un comportement cruel, mais OK, c'est acceptable car cela ouvre pas mal de possibilités et nous surprend, nous lecteurs, alors que nous ne demandons que cela.
La deuxième conséquence est, elle, bien plus discutable. L'identité de Spider-Man redevient secrète. Plus personne ne sait qui se cache sous le masque du Tisseur. Plus personne cela veut dire ni sa tante, ni les Vengeurs, ni Daredevil, ni Johnny Storm, ni Black Cat...personne.

One More Day : le syndrome Clone Saga
On n'avait pas vu ça depuis la très controversée Saga du Clone (et honnêtement, je ne pensais pas revoir un procédé narratif aussi grossier ressurgir aussi tôt). N'importe quel auteur un peu sensé le sait bien, le coup du "ce n'était qu'un rêve, on annule tout" est la pire chose à faire vis-à-vis d'un lecteur qui a alors l'impression (fondée) que l'on se fiche de lui mais qui, en plus, en vient à perdre tout intérêt pour des rebondissements qui n'ont, au final, jamais d'impact réel.
Là, les dégâts sont énormes. Sans rentrer dans les détails, l'on peut donc jeter à la poubelle un nombre incroyable d'histoires dans lesquelles la relation entre Parker et un autre personnage connaissant son identité constitue un pilier central du récit. Des exemples ? L'époque Straczynski où May apprend que son neveu est Spider-Man, le rapprochement entre Daredevil et Spidey, unis par une perte semblable (lors du run Smith/Quesada dans la série du Diable Rouge), toute sa relation avec Black Cat, tout le passif concernant Stark, bref, la plupart des arcs, récents ou très anciens, sont touchés par cet incroyable retournement de situation.
Voilà qui était bien la peine d'organiser des séances de brainstorming si c'est pour en faire ressortir une idée qui complique la continuité et qui insulte l'intelligence des lecteurs les plus assidus...

Brand New Day ou comment faire passer un retour en arrière pour un nouveau départ
C'est à peine croyable mais Steve Wacker (petit rédacteur certainement poussé au contact des fans par le grand Quesada) nous affirme, dans Amazing Spider-Man #546, qu'il s'agit d'un nouveau départ dans la vie du Tisseur. Ainsi, pendant 45 ans, nous aurions lu, à travers toutes les séries, le premier chapitre de Spider-Man, Brand New Day étant le premier épisode du deuxième...
Pourtant, loin d'être une évolution, tout ici à l'apparence d'un retour en arrière !
Parker habite chez sa tante, il est sans le sou, personne ne sait qu'il est Spider-Man, il traîne avec ses anciens amis du lycée, il est célibataire...bienvenue en 1962 !
Sur la forme, la pilule passe grâce à une narration prenante, des dessins souvent enthousiasmants et un nouveau vilain plutôt charismatique. Mais sur le fond, Marvel n'ouvre pas un deuxième chapitre, au contraire, l'éditeur enterre une grande partie de la continuité pour favoriser l'arrivée de "nouveaux lecteurs" (cet eldorado mythique autant que trompeur), une tendance que l'on pensait atténuée depuis le succès de la gamme Ultimate et le recentrage des séries classiques vers un public plus adulte.
Il s'agit, à l'évidence, d'une décision commerciale et non d'un parti pris artistique. D'où la colère (ou réserve, au minimum) de Straczynski. D'où aussi l'impression d'être un peu considérés, nous lecteurs, comme de braves benêts incapables de s'offusquer lorsque l'on nous dénie le droit à la mémoire, à une trame sensée, à une continuité qui fait l'attrait de nos séries.

Cercle infernal ou réelles aspirations ?
Je ne vais pas la jouer "petite donzelle effarouchée". Lorsque l'on est tributaire du Marvelverse (et de Panini), l'on a plus l'habitude, dans le comportement éditorial, des mains au cul que des tentatives de séduction, sans doute dépassées mais nobles dans l'âme, de l'éditeur cherchant à étourdir le lecteur.
Pour en rester sur cette étrange métaphore, je pourrais objecter que le problème de la main au cul, c'est qu'à la fin, le lecteur a les fesses qui picotent.
Autrement dit, vers quoi nous mènent ce deuxième chapitre et ce Brand New Day si ce n'est un retour à la case départ ?
Spider-Man, et tous les héros Marvel avec lui, sont-ils condamnés à revivre sans cesse les mêmes tourments, tels d'improbables Sisyphe(s), défiant la mort et faisant rouler, pour l'éternité, le même rocher le long d'une même pente ?
Si c'est le cas, à quoi bon ? A quoi bon la continuité, l'historique, l'attente de la conclusion des sagas les plus éprouvantes ? A quoi bon trembler ou s'inquiéter ? A quoi bon nos rires et nos colères ? A quoi bon si les auteurs eux-mêmes (et je vise là, bien entendu, plus le staff éditorial que les scénaristes, même si ce sont parfois les mêmes) n'ont pour leurs créations qu'un vague et diffus sentiment bien éloigné de ce que les fans éprouvent ?
Si c'est pour partir vers de nouveaux horizons, je suis prêt à faire le sacrifice d'une MJ, à voir sans cesse la sempiternelle tantine, je suis prêt à suivre les auteurs dans leurs choix. Mais, sommes-nous prêts à faire du sur-place, même par amour pour un personnage ? Rien n'est moins sûr.
Il existe un pacte tacite entre l'auteur talentueux et l'honnête lecteur. Le premier dit "hé, fais-moi confiance, je sais ou je vais" et le second tente de ne pas trop traîner les pieds, histoire de lui faciliter la tâche. Quand ce pacte est brisé, que reste-t-il ? Peut-être simplement des lecteurs qui regardent s'éloigner, avec un pincement au coeur, l'ancien esquif qu'ils respectaient naguère et qu'ils maudissent aujourd'hui, peut-être parce que ses voiles, pourtant tendues par un vent prometteur, masquaient un manque d'ambition évident de la part de celui ou ceux qui tiennent la barre.

Contre-exemple
Que l'on se comprenne bien : je ne demande pas un droit de regard sur l'évolution d'un personnage à partir du moment où celle-ci ne remet pas en cause l'essentiel, c'est à dire les anciens sentiments éprouvés par le lecteur.
Ainsi, l'une de mes séries cultes, The Walking Dead (que je lis en VO, je parle donc de son évolution récente), a subi un virage drastique dans les derniers numéros. J'ai accusé le coup, j'ai même maudi ce satané Kirkman, mais je ne lui en ai pas voulu sur le long terme, tout simplement parce qu'il fait ce que, secrètement, j'attends : me surprendre sans me prendre pour un con.
Faire avancer un personnage n'a jamais été réellement mal perçu par le lectorat, seul l'éternel statu quo, préservé au détriment de la prise de risque, parvient à fédérer les déceptions de tous bords.
Qu'un seul homme le comprenne, alors qu'une machinerie parfaitement huilée comme Marvel puisse passer à côté d'une telle évidence, me laisse pantois.

Civil War Companion : le guide ultime

Pour faire le point sur l'un des évènements Marvel les plus importants de ces dernières années et dresser un inventaire complet du bilan de la guerre civile ayant opposé les plus grands héros américains, voici le Civil War Companion, un tpb passionnant mais disponible uniquement en VO.

Cet ouvrage plutôt volumineux (plus de 200 pages) regroupe Civil War Files, Civil War : Battle Damage Report, Marvel Spotlight : Mark Millar/Steve McNiven, Marvel Spotlight : Civil War Aftermath ainsi que le Daily Bugle : Civil War Special Edition, des titres publiés en marge de la série principale et ayant un fort contenu informatif.

Les auteurs
Les entretiens tiennent une place non négligeable, non seulement avec les scénaristes et dessinateurs de la série éponyme mais également avec les responsables éditoriaux (Joe Quesada et Tom Brevoort). On apprend donc les petits détails de la création de l'évènement CW (comment il a été envisagé, pendant un bref moment, de faire de Cap le leader des pro-recensement par exemple) ou encore l'impact qu'a pu avoir le déchirement de la communauté super-héroïque sur les autres séries.
A cette occasion, de nombreux auteurs font le point des conséquences de Civil War sur leur série : les frères Knauf pour Iron Man (dont la mission, parfaitement réussie à mon sens, était de modérer l'exécrable vision de Mark Millar), Brian Reed pour Ms. Marvel, une série plutôt bonne mais malheureusement inédite en France (et qui le restera...), McDuffie pour les Fantastic Four, Hudlin pour Black Panther, Molly Lazer (une éditrice, tiens, Warren Ellis n'était pas disponible ?) pour les Thunderbolts, Dan Slott pour She-Hulk, Maître Bendis pour les séries Avengers et, enfin, Oeming et Kolins pour Omega Flight.
Voilà un tour d'horizon complet et, en plus, richement illustré.

Les personnages
Ce companion dispose d'une gigantesque base de données sur les personnages et les différentes équipes. Elle se décline sous la forme de fichiers du SHIELD. Sont présents tous les personnages jouant un rôle, même mineur, dans l'épopée CW. On va donc retrouver les grandes pointures (Cap, Iron Man, Spidey...), les héros moins connus mais importants (Penance, Nitro...) et enfin, les quasi inconnus (Wildstreak, Digitek, Phone Ranger...).
Niveau groupes, on peut citer, pêle-mêle : Bad Girls Inc., les Vengeurs, les Great Lakes Champions, les Heroes for Hire, l'Initiative, etc. Même des organisations, telles que le SHIELD, Damage Control ou la Commission des Activités Surhumaines sont disséquées.
Pour chaque individu, suivant le principe des encyclopédies classiques, l'on va retrouver son pseudo, son vrai nom, son statut légal, diverses informations sur ses caractéristiques physiques, et, évidemment, une description de ses pouvoirs ainsi qu'un petit historique permettant de situer le personnage. De quoi sortir le nouveau venu du brouillard de la continuité et même rendre service aux fans les plus anciens.

Les petits plus
Outre les interviews des créatifs et les informations sur les protagonistes, divers petits ajouts permettent de dresser un bilan complet de la guerre.
On nous présente, par exemple, les réactions internationales avec un compte rendu sur les pays imaginaires (Wakanda, Latvérie...) ou bien réels (Japon, France...). Le chapitre sur la France fait un peu sourire. Tout d'abord, le drapeau est imprimé à l'envers (rouge, blanc, bleu), ensuite, le groupe "Les Héros de Paris" devient, dans le texte, "Les Heroes des Paris" (ils ont fait appel aux traducteurs de Panini ? ;o)).
Le fameux numéro spécial du Daily Bugle est très bien réalisé et se présente, évidemment, sous forme d'articles consacrés aux évènements, de la révélation de l'identité de Spider-Man à l'utilisation de Vilains pour pourchasser les rebelles. Joli clin d'oeil également, dans la catégorie entertainment du journal, avec un article sur Mary Jane et une référence à son film "The Amazing Lobster Man" (dont on assistait au tournage dans les épisodes de ASM réédités en Marvel Premium).
Une bonne idée en tout cas que ce vrai-faux journal.
L'on trouve également dans ces pages une liste des victimes de guerre (plus nombreuses que ce que l'on pourrait penser a priori) avec un petit topo sur le personnage ainsi que le titre et le numéro de la série dans laquelle il est "tombé".
Enfin, un Top 10 des évènements les plus marquants de C