15 mai 2015

La maison aux insectes

Inéluctable, suffocant, surprenant... tels sont les quelques mots caractérisant la lecture de ce recueil de 7 nouvelles glaçantes dessinées entre 1968 et 1978.
Une femme qui se prend pour une araignée, une autre qui laisse tomber son mariage pour devenir une chanteuse populaire en l’imitant à la perfection, un homme qui, de peur, décapite son épouse au visage obsédant… ne sont qu'un avant-goût du livre.

L'auteur, Kazuo Umezu n'est pas inconnu dans la francophonie ; on doit aux éditions Glénat — il y a une décennie — les traductions de deux de ses titres : Baptism et L'école emportée, un classique de la bande dessinée nippone d'horreur et de science-fiction. Hélas, son travail passa assez inaperçu auprès du lectorat avide de mangas. Si des monstres hantent ses pages, si ses personnages sont torturés et possèdent pour certains des âmes noires comme de l’encre, aucune fille pulpeuse ou à peine pré-pubère étalant ses dessous ne vient appâter les lecteurs. Umezu se place parmi les auteurs qui tissent une toile discrètement dans le quotidien, détournant les mythes, métamorphosant le moindre geste. Il peut être grandiloquent, comme dans l’école emportée, ou plus insidieux, comme dans le cas de ce recueil.

La Maison aux insectes s’ouvre sur une préface écrite par Kiyoshi Kurosawa, un réalisateur reconnu de films de genre nippons, qui confesse l’impact des travaux d’Umezu sur son propre imaginaire ainsi que sur celui de millions de Japonais. Car Kazuo Umezu est une sommité dans son pays, l’un des plus grands auteurs de mangas horrifiques depuis ses débuts dans les années 50. Ses bandes dessinées jonglent entre le grotesque, l’outrancier et l’imperceptible angoisse qui se nourrit des interrogations existentielles d’un quotidien répétitif.
Moins démonstratives dans le gore que L’école emportée, les histoires courtes réunies dans La maison aux insectes jouent sur les non-dits, les faiblesses des sentiments, les quiproquos et le regard que l'on porte sur soi et les autres. La vue ainsi obstruée, les personnages foncent tête baissée vers de funestes destins. Leurs quotidiens deviennent angoissants, leur perception de la réalité est déformée par leur psychisme. Les relations de couple sont douloureuses, car trop souvent idéalisées. La question du choix revient maintes fois.
Une jeune femme qui compose une chanson à l’occasion de son mariage laisse tomber celui-ci pour un avenir incertain fait de résignation et de frustration où elle pousse le vice jusqu'à copier intégralement une vedette (L’escalier en colimaçon). Une autre sent son cœur osciller entre deux garçons qui la désirent, mais en optant pour le timide ou pour l’extraverti, elle plonge dans un abime de souffrances (La fin de l’été). Les situations peuvent paraitre anodines, mais la démence guette, tapie dans une case, un geste... Le retournement final, le plus souvent inattendu, amène le lecteur à s’interroger sur l’histoire qu’il vient de découvrir. Et que dire de ces hommes et de ces femmes qui vivent à travers le regard de l’autre, qui n’existe qu’en dehors d’eux-même  (Le lien) ? 
Le mangaka — au sein d'un même récit — peut faire basculer les points de vue, avec une telle virtuosité, comme dans la nouvelle La maison aux insectes qui offre sont titre au recueil, que le lecteur se retrouve incapable de choisir entre les deux versions antinomiques d’un événement identique. L'auteur nous montre ainsi que ce que l'on peut croire vrai n'est qu'une interprétation parmi tant d'autres et que la réalité n’est qu’une construction mentale, un consensus commun qui peut chavirer sous le coup d’une émotion trop forte.

Les décors chargés d'encre sont détaillés jusqu’à l'obsession. Ça foisonne et ça grouille, ça oppresse le regard qui cherche dans cette foultitude de traits des éléments décalés, l’insecte sur le mur, les yeux qui observent. Même un ciel d’été, réconfortant, écrase par sa noirceur. Les personnages, pour la majorité des couples, raides, aux corps douloureux, souffrent intérieurement. Pris dans des engrenages infernaux, ils deviennent des pantins manipulés par leurs propres désirs, leurs délires. La terreur et la surprise déforment leurs visages à l’excès. Kazuo Umezu fractionne certaines de ces planches en de multiples petites cases suffocantes, qui décomposent l’action à l’excès, comme pour prolonger cet instant de malaise afin d'introduire ce moment où tout bascule. Il ralentit le temps, saisit l'immanent si cher aux Japonais. Les ellipses, puissantes, résument en quelques pages toute une vie.

Jouant avec les angoisses universelles de l’humanité, Kazuo Umezu a su créer des récits intemporels dont les lectures multiples n’enlèvent rien à leurs saveurs. Grâce à une édition de bonne facture pour un prix raisonnable, le Lézard noir vous permet de (re)découvrir cet auteur populaire d’importance. 

La maison aux insectes, de Kazuo Umezu,  éditions Le Lézard noir, sens de lecture japonais.


La mise en scène
+ Des intrigues prenantes
+ L'impression impeccable
+ Adaptation graphique