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28 mars 2015

Roxanne

(Cinquième partie du récit feuilletonnant de Jeff.)

       Le cavalier descendit de sa monture. Après des jours entiers passés à voyager, il était enfin arrivé. Traverser les landes s'était avéré beaucoup plus ardu qu'il ne l'imaginait. Les gardes impériaux étaient nombreux dans la région. Tarask avait beau s'entraîner chaque jour, il n'était pas encore de taille à affronter autant d'adversaires. Peu importe les techniques utilisées, ces derniers avaient toujours raison de lui. Dans ces conditions, les choix qui s'offraient au vagabond étaient peu nombreux. Il avait déjà tenté la confrontation directe mais était mort par trois fois. C'est donc en coupant à travers les champs de blé, en se cachant lorsque c'était nécessaire et en égorgeant uniquement les soldats isolés qu'il avait pu atteindre son but.
       Tarask observa l'entrée de la grotte. A première vue, elle était tout ce qu'il y avait de plus quelconque. Le genre de repère où aimaient se cacher les pillards de la prairie de Tebh, des assassins sans scrupules très connus dans la région. En tout cas, de l'extérieur, rien ne laissait paraître qu'elle était habitée. D'ordinaire, le grand guerrier se serait déjà engouffré dans l'ouverture de la grotte, épée à la main. Mais cette fois, le petit garçon hésitait. Le cheval de Tarask semblait paniqué. Lui qui avait déjà traversé toutes les terres d'Ismaya, avait déjà porté son maître au devant des plus grands dangers, il était cette fois dans tous ces états, prêt à détaller au moindre signe de Tarask. A ce moment-là, plusieurs possibilités s'offrirent au vagabond. Il pouvait faire demi tour, entrer dans la grotte ou s'occuper de l'animal. Il décida de calmer la bête en enlaçant son cou noir durant quelques instants. Il fit une ultime caresse à son compagnon puis entra enfin dans la grotte.
        Peu de lumière filtrait et il était difficile d'y voir quelque chose. Le petit garçon s'était dit qu'au moindre ennemi, il serait bon pour tout recommencer. Toute l'après-midi serait perdue. Tarask commenta l'odeur nauséabonde des lieux. Rien d'intéressant. Quelques enjambées plus tard, il se retrouva dans une immense salle éclairée au moyen de torches placées sur les parois rugueuses de la grotte.
    — Qu'attends-tu pour me rejoindre, fit une voix venant non loin de là. Aurais-tu peur ?
          Une fois encore, plusieurs choix s'offrirent au héros.
    — Nulle chose n'effraie Tarask en ce monde, répondit ce dernier.
      Cette phrase manquait un peu de crédibilité lorsque l'on savait que Tarask avait fait profil bas quelques instants plus tôt face à de simples soldats. Cependant, c'était le genre de déclaration héroïque que le jeune garçon aimait tout particulièrement.
Le vagabond s'avança et découvrir une vieille dame dans une cavité adjacente. Cette dernière se tenait devant un chaudron posé sur des braises. Son contenu était inconnu mais paraissait plus que douteux. Tarask précisa d'ailleurs que l'horrible odeur qui sévissait dans toute la caverne provenait de la tambouille de la vieille dame.
   — Je sais ce qui t'amène, dit la femme. On ne peut jouer délibérément avec les pouvoirs de Gildamor sans en subir les conséquences. Tu mettrais en péril tout le royaume pour une seule vie ?
     — Si tu me connais aussi bien que tu sembles le prétendre, tu devrais savoir que tes paroles seront vaines. Donne-moi ce pourquoi je suis venu.
        Une main sortit du contenu du Chaudron et s'agrippa au rebord. La vieille dame la repoussa au fond du récipient avec une délicatesse et un désintérêt à glacer le sang de n'importe quelle créature vivante ou semi-vivante. Le liquide à ébullition ne lui avait causé aucune brûlure. Tarask, spectateur de toute la scène, ne broncha pas.
     — Fort bien. Retrouve Tomoé, le sage, au sommet du mont Kazu. Tu lui apporteras l'huile et le vin qui se trouvent derrière moi. Ne les gâche pas !
        Il y était arrivé ! Tout s'était exactement passé comme Lionel le lui avait dit. Mieux encore, on proposa à Joshua de sauvegarder sa partie ! Ce dernier s'empressa d'enregistrer son avancée avant de laisser échapper un cri de soulagement. Cette quête était connue pour être l'une des plus difficiles du jeu et il était parvenu à la faire en une après-midi.
      — Je suis rentré, fit son père depuis le rez-de-chaussé. Il reste des pâtes, viens manger !
          Joshua regarda sa montre. Il était un peu plus de 21 heures. Son père avait été une nouvelle fois absent de la maison l'intégralité de la journée.
      — Je n'ai pas faim, hurla Joshua, bien décidé à continuer son jeu.
      — Descends, j'ai une surprise, reprit son père.
        Joshua grommela et éteignit la console. « Une surprise... Depuis quand mon père me fait des surprises ? », pensa-t-il en descendant les marches. L'enfant laissa libre cours à son imagination. Qu'est-ce que cela pouvait être ? Ce n'était déjà clairement pas un jeu vidéo. Son père était resté bloqué des années en arrière et n'admettait pas qu'il y ait de bons jeux vidéo qui puissent sortir actuellement. De ce fait, jamais il ne lui en achèterait un qui serait une insulte à Kirby, Pacman ou Fruity Frank. C'était presque à croire qu'un bon jeu devait inévitablement mettre en scène un personnage qui se goinfre. Joshua pensa alors que c'était sans doute plus en rapport avec sa mère. Le dimanche qui venait était une date importante pour la famille. Cela allait faire un an que le cancer l'avait emporté. « Oui, c'est sans doute un cadre photo ou quelque chose du genre », pensa l'enfant emballé par l'idée.
         Dans la cuisine, il enjamba Moïse qui dormait non loin du frigo et rejoignit son père. Ce dernier avait à son bras une femme de dix ans plus jeune que lui. Elle portait un mini-short en jean très moulant, un débardeur blanc et des talons qui dépassaient le chien lorsqu'il était couché. Était-ce la fameuse surprise ? Quoi qu'il en soit, face à elle, l'enfant ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas non plus si ses yeux devaient se poser sur la poitrine plus que généreuse qui était sur le point de sortir du soutien-gorge, sur les lèvres pulpeuses cachées sous une grosse quantité de rouge carmin ou encore sur le tatouage que portait la femme à l'intérieur de la cuisse droite et qui représentait une sorte de serpent dévorant une pomme. Joshua la regarda de haut en bas, sans s'arrêter plus que cela sur le large sourire qui barrait le visage de la nouvelle arrivée. Qu'allait-il bien pouvoir en faire ? Cela ne pouvait pas être la fameuse surprise, il y avait forcément autre chose, caché quelque part.
        — Joshua, je te présente Roxanne.
      — Bonjour, petit Joshua, fit la jeune femme avec un horrible accent que le garçon ne reconnut pas.
        La jeune femme se pencha en avant, révélant d'autant plus sa forte poitrine au passage, pour déposer un bisou sur le front du garçon. Les deux adultes se mirent à rire. Joshua avait la marque du rouge à lèvre. Ce dernier frotta son front avec le revers de la main. Cette fois, il en était sûr. Il n'aimait pas Roxanne et était mal à l'aise. Bien qu'il ne le connaissait pas, Joshua venait de découvrir le sens du mot « vulgarité ».
        — C'est quoi, ma surprise ? demanda le garçon en ignorant la jeune femme.
       — Roxanne va venir vivre avec nous durant quelques temps. Tu sais, j'ai bien conscience que ce n'est pas la joie en ce moment hein. Ta maman qui est morte, tout ça. C'est pourquoi, j'ai pensé que cela serait super qu'il y ait une nouvelle présence féminine avec nous ! C'est pas une idée géniale ? Elle pourra venir jouer avec toi !
            La main du père de famille alla se poser sur la fesse gauche de la jeune fille.
       — C'était avec toi que je voulais jouer, fit l'enfant, très déçu.
     — Moi, elle, peu importe. Tu ne crois pas que tu as passé l'âge pour ce genre de détails ? Je croyais t'avoir enseigné que l'on n'avait pas ce que l'on veut dans la vie.
       — Oui ! Pourquoi triste, renchérit Roxanne. Nous deux rire beaucoup !
       L'enfant fixa Roxanne. Il trouva son accent vraiment particulier. Il avait déjà entendu des étrangers parler le français avec difficulté. Les Gomez, au bout de la rue, qui alternait l'espagnol et le français comme ils le pouvaient. Ou monsieur Del Postre, le concierge portugais de son école qui mâchait trois mots sur quatre. Roxanne était différente de ceux-là. Parfois, Joshua pouvait reconnaître le jeu de langue typique des espagnols, parfois, il pouvait reconnaître des sonorités qui se rapprochaient cette fois plus de l'allemand qu'il apprenait à l'école. Le résultat final était tel que l'on aurait dit que la jeune femme faisait un condensé des accents de toutes les langues qu'elle avait entendues jusque-là. L'enfant aurait bien voulu savoir d'où elle venait mais il ne voulait pas lui poser la question. Il n'était pas concevable qu'il lui donne de l'intérêt. « Hors de question que je pose une seule question au... cadeau de papa », se dit-il.
         L'instant d'après, Le père sortit une bouteille de vin rouge ainsi que deux verres qu'il remplit. Dès lors, ce dernier ne fit plus attention à Joshua. Il échangeait des regards lourds de sens avec Roxanne et remplissait chaque verre vidé. L'enfant, toujours mal à l'aise, finit par aller prendre son manteau dans le couloir. De là, il put entendre son père dire à sa belle : « Je t'ai aimée dès que je t'ai connue. Je ne te partagerai pas avec un autre garçon ». Joshua garda le silence mais ne plus s'empêcher d'être blessé par cette déclaration. Le manteau sur les épaules, l'enfant ouvrit la porte d'entrée.
        — Où tu vas ? demanda son père.
        — Je vais aller courir. Je suis toujours le premier à l'école. Il faut que je continue de m'entraîner.
        — C'est bien, mon fils ! Il faut que tu fasses tout ce que tu peux pour être un gagnant comme ton père, répondit ce dernier tandis qu'il avait les lèvres de Roxanne qui glissaient le long de son cou.
         Dehors, l'enfant fut surpris par le vent qui soufflait fort et qui le repoussait vers la porte. Il savait que sortir n'était pas raisonnable mais il ne trouvait pas que rester chez lui l'était beaucoup plus. 
       — Gros cul, lâcha Joshua en repensant à Roxanne avant de fermer son manteau jusqu'en haut et de fourrer ses mains dans les poches.
           Le petit garçon traversa la route et tourna à gauche après avoir passé l'épicerie du quartier. Il n'avait aucune intention de courir. Au vu de ce qui s'était passé, il comptait surtout rendre visite à sa mère. Sur le chemin, il pensait à ses camarades de classe. Lui qui était presque premier dans tous les sports, il était une sorte d'idole et avait beaucoup d'amis. Il repensait à ce qu'on lui avait dit ce matin encore dans la cour de récréation : « T'as pas de couvre feu ?! Tu as de la chance, moi, mes parents blablabla... », disaient-ils sans réfléchir. Certains d'entre eux allaient même jusqu'à déclarer naïvement que si leur père n'était pas aussi bête, ils seraient dehors toute la nuit. Ironiquement, Joshua, de son côté, aurait fait n'importe quoi pour que le sien lui interdise de sortir à une heure pareille.
            Arrêté pour la quatrième fois au passage clouté alors qu'il n'y avait pas une seule voiture à des kilomètres à la ronde, Joshua lâcha un petit soupir et appuya sur l'interrupteur pour faire apparaître le bonhomme vert. Malgré son action, l'attente fut si longue qu'il s'était demandé s'il n'y avait pas une femme, de l'autre côté de la route, qui s'amusait à appuyer elle aussi sur un bouton mais pour que le bonhomme reste au rouge. L'enfant sortit ses écouteurs et le bonhomme vert fit enfin son apparition. L'enfant traversa la route avec la chanson Babylone de Tryo dans les oreilles puis accéléra le mouvement. La rue tant redoutée était juste devant lui. Un peu comme Tarask face à sa grotte, Joshua et tous les enfants du quartier, étaient peu fiers lorsqu'il s'agissait de la rue John Fitzgerald Kennedy, passage pourtant obligé pour rejoindre le cimetière. En toute objectivité, la petite poignée de maisons qui composait la rue n'avait rien de terrifiant. Certes, la plupart d'entre elles étaient plus délabrées que la moyenne mais ce n'était pas catastrophique et ce n'était en aucun cas une raison suffisante pour que la zone ait une telle réputation. En fait, la rue avait surtout été diabolisée à cause d'une vieille dame habitant dans l'une des résidences. Son physique digne des plus grandes sorcières du cinéma, son allure de nécessiteuse et son côté désobligeant avaient traumatisé plus d'un enfant de sorte que plus aucun jeune n'allait jouer dans les environs. Pour noircir encore plus le tableau, ce fut au tour des boutiques de délaisser cette partie de la ville. En effet, les petits commerces, qui étaient à l'agonie depuis plusieurs mois, finirent par capituler et à fermer les uns derrières les autres. La mairie, totalement impuissante, abandonna à son tour achevant au passage la métamorphose de cette rue en no man's land. Les adultes ne trouvant pas l'intérêt d'aller dans cette « zone à vieux », comme ils l'appelaient péjorativement, le quartier s'était presque définitivement éteint.
              Joshua dut rassembler tout son courage pour le traverser, et encore plus pour passer devant la fameuse demeure de la vieille dame. « Tarask l'aurait fait. Oui, Tarask l'aurait fait les doigts dans le nez ! », s'était-il dit pour s'empêcher de faire demi-tour. L'enfant voulait se prouver qu'il était aussi valeureux qu'un chevalier mais, contrairement à ce dernier, Joshua n'avait pas de choix qui s'offraient à lui au fil de ses pas. Il n'avait pas de curseur à déplacer pour modifier son destin. Son chemin avait été tracé dès lors que Roxanne était arrivée chez lui.
          Le petit garçon, trop distrait, faillit tomber. Il se rattrapa de justesse au rétroviseur d'une voiture et se redressa. Il n'était plus qu'à deux pas du cimetière. Une fois arrivé, il découvrit un portail fermé. Les horaires d'hiver avaient pris effet la semaine d'avant, chose que le jeune garçon ignorait. Toujours plein de courage, il vida ses poches et passa ses affaires à travers les barreaux du portail avant de l'escalader. Au dessus de la porte, l'enfant passa sa jambe et mit son pied sur la poignée du portail pour s'y appuyer. Cette dernière s'abaissa et la porte s'ouvrit. Joshua était trop absorbé par ce qui s'était passé pour se dire que le portail fermé n'était pas forcément verrouillé. L'enfant, pas d'humeur à rire, sauta finalement de l'autre côté, claqua la porte d'un coup de pied et ramassa ses affaires. Face à un cimetière vide et plongé dans une totale obscurité, Joshua sentit que son courage commençait à lui faire faux bond. C'était la première fois qu'il venait au cimetière en dehors des heures. En fin de compte, il trouvait que les scènes de film d'horreur étaient bien loin de la réalité. Il savait pertinemment que personne n'allait quitter sa dernière demeure mais ce n'était pas pour autant qu'il trouvait le lieu rassurant.
         A l'aide de la lumière de son téléphone, Joshua traversa les différentes allées pour rejoindre la tombe de sa mère. Cette fois encore, cette dernière n'était que très peu fleurie. Il faut dire aussi qu'ils n'étaient plus que deux dans la famille : son père et lui. Or, le papa était passé à autre chose très rapidement. Il n'y avait donc plus que Joshua pour se rendre au cimetière. Le petit bonhomme ne s'attendait pas à y trouver des fleurs mais il restait tout de même malheureux de voir que, bien que sa mère, la personne la plus chère à ses yeux, ne soit plus là, le monde continuait de tourner, comme si de rien n'était. Pourtant, ce soir-là, il y avait quelque chose de nouveau. Joshua était trop attristé pour le remarquer du premier coup d’œil mais il s'en rendit compte lorsqu'il se pencha pour embrasser le portrait de la défunte. Il y avait quelque chose autour de la fleur qu'il avait posée deux jours plus tôt. L'enfant ramassa le bracelet et l'observa. C'était un bracelet noir tout ce qu'il y avait de plus simple. Il n'avait ni ornements, ni inscriptions. Que pouvait-il bien faire là ? Qui aurait pu donner un tel objet à sa mère ? Ce n'était clairement pas un oubli ou quelqu'un qui l'avait laissé tomber étant donné qu'il entourait joliment la fleur. « Non, je dois réfléchir dans l'autre sens », se dit l'enfant. Ce n'était pas le cadeau d'un inconnu envers sa mère, c'était le cadeau d'adieux d'une mère envers son enfant. Une sorte d'ultime présent afin que, durant les jours sombres, une petite voix puisse lui dire « ne t'en fais pas. Je suis avec toi, tout ira bien ». Joshua retrouva le sourire. Bien sûr, il n'avait aucune preuve que ce bracelet soit un présent de sa mère mais ce n'était pas le plus important pour lui. Le plus important, c'était qu'il le croit.

        Joshua passa son nouveau bracelet autour du poignet, embrassa sa mère une dernière fois et repartit. Il s'était un peu trop avancé lorsqu'il était chez lui. Il était presque 22 heures et, en fin de compte, il mangerait bien un petit quelque chose.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?
4. Monstre en laisse



10 février 2015

Monstre en laisse

(Quatrième partie du récit feuilletonnant écrit par Jeff. La suite dans quelques semaines.) 


— Non… Non, bien sûr que non... Je comprends... Oui… Bien sûr… Pardon ? J’espère que c’est une blague… Que je me mette à votre place ? Vous vous foutez de moi ? Vous avez été la première à nous traiter de parents indignes parce que nous laissions notre fille aller dans votre école alors qu’elle était malade, chose que nous ignorions à ce moment-là. Mais maintenant que nous la gardons chez nous parce qu’elle est dans un état déplorable, vous nous cassez les couilles parce qu’elle n’assiste plus à vos cours ? Vous pouvez vous les foutre où je pense, vos cours. Il est hors de question qu’elle retourne dans vos locaux. Cassandra ira dans une nouvelle école lorsqu’elle ira mieux.
Jean-Pierre claqua violemment son téléphone portable sur la table avant de souffler. Il tentait de retrouver son calme. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il reprit son pinceau en main et s’approcha de sa toile. Le père de famille dessinait cette fois le Paradis. L’endroit peint semblait merveilleux et extrêmement reposant. Le tout était baigné par une lumière blanche quasi aveuglante qui venait du coin supérieur gauche de la toile. C’est cette partie de la toile que Jean-Pierre voulut continuer mais, après avoir constaté qu’il n’était pas plus apaisé, il dut se raviser. Il reposa son pinceau et se laissa retomber sur l’une des chaises de la cuisine. Il était fatigué et surtout, il ne comprenait pas comment sa famille avait pu en arriver là.
Son moment de déprime, devenu quotidien au fil des semaines, prit fin lorsque l’on sonna à la porte.
— Que faites-vous ici ? fit Jean-Pierre dès qu’il vit qui lui rendait visite.
— Je viens voir ma petite-fille.
— Vous avez un sacré culot de…
— Jean-Pierre ! coupa sa femme qui venait d’ouvrir la porte de la chambre de Cassandra.
— Je… j’ai appris que Cassandra était encore malade, reprit la vieille dame, gênée. Je suis venue la voir et lui apporter de quoi s’occuper, ajouta-t-elle en montrant le sachet qu’elle tenait à la main.
— Cassandra combat plusieurs maladies à la fois ces derniers jours. Et en plus, elle a attrapé la varicelle hier. Elle a vraiment la totale. Elle sera ravie de te voir. Je suis en train de lui donner les médicaments. Tu peux attendre quelques instants ?
Pénélope referma la porte. Dès lors, Jean-Pierre n’adressa plus un mot à sa belle-mère. Il lui avait immédiatement tourné le dos et commençait à ranger ses outils de travail. La vieille femme, de son côté, ne bougeait pas. Elle aurait aimé avoir un verre d’eau, s’asseoir, ou au moins donner son manteau à son gendre pour qu’il puisse l’accrocher. Mais elle ne fit rien. Elle était encore beaucoup trop honteuse par rapport à Noël pour demander quoi que ce soit à Jean-Pierre. Elle décida de prendre son mal en patience et laissa glisser son regard dans toute la pièce. D’ordinaire, c’était ce qu’elle faisait afin de trouver un reproche à faire. Elle en avait conscience à présent. Cette fois, c’était uniquement pour trouver un sujet de conversation et, pourquoi pas, tenter d’améliorer la situation.
— Je vois que vous avez repris la peinture, lança-t-elle maladroitement en s’avançant vers la toile. C’est le jardin d’Eden, c’est bien cela ? reprit-elle, voyant que Jean-Pierre ne semblait pas disposé à répondre la première fois.
— L’espoir suprême des simples d’esprit, répondit le jeune homme sans regarder son interlocutrice.
— Vous n’êtes pas croyant ?
— Je crois en l’Homme. Je crois en mes enfants. Je crois en l’amour, aux liens du sang et en la paix universelle. Je peux également croire en la victoire de l’Olympique Lyonnais la prochaine saison. Mais est-ce que je peux croire en une entité autoproclamée qui vénère avant tout son nom et qui serait suffisamment puissante pour être à l’origine de toute chose ? Non, je ne pense pas que je le puisse.
— Pourquoi avoir peint le jardin d’Eden en ce cas ?
— C’est cette fermeture d’esprit de votre part qui aura fait que cela n’a jamais collé entre nous, très belle-maman.
Jean-Pierre remplit deux verres d’eau et en posa un en face de la vieille dame avant de boire le sien d’une traite.
— Vous, vous êtes convaincue que c’est le jardin d’Eden. Moi, j’y vois avant tout une allégorie. J’y vois l’incarnation de l’absurde, de la bêtise humaine dans toute sa splendeur. D’autres personnes y verront un jardin comme il en existe tant d’autres. D’autres encore n’y verrons qu’un mélange de couleurs plus ou moins agréable à regarder.
— Pensez-vous réellement que les Hommes parviendront à obtenir cette paix universelle d’eux-mêmes ?
Jean-Pierre s’alluma une cigarette.
— J’aime à le croire en tout cas. Je suppose qu’à ma manière, moi aussi, je suis touché par cette bêtise humaine. Mais je préfère tout de même miser sur l’humanité. Vous savez, autant je n’ai jamais prétendu avoir la science infuse, autant je peux vous assurer une chose : la religion a tué bien plus d’innocents qu’elle n’en a sauvés au fil des siècles.
Jean-Pierre expulsa la fumée par le nez. Il avala une nouvelle bouffée qu’il recracha avant d’écraser sa cigarette dans le cendrier. Sa belle-mère porta son verre d’eau à ses lèvres.
— J’ai répondu à vos questions. Alors maintenant, dites-moi. C’est quoi tout ça ? Vous me faites quoi, là ? C’est parce que « croyance » et « haine de son prochain » ne sont pas compatibles que vous revenez vers moi ? Ou c’est une manière de passer le temps, peut-être ? Tout comme la peinture, il est possible que nous ayons un avis différent sur ce que signifie cette discussion. Si vous le voulez-bien, je vais vous dire ce qu’elle représente pour moi. Cet échange représente les derniers mots que nous nous dirons l’un à l’autre. J’aime votre fille. Mais, à vous, je vous dois que dalle. J’ai bien réfléchis. Je ne peux vous interdire de venir, de voir votre fille ou vos petits-enfants. Mais le fait de faire des efforts envers vous est une décision qui me revient. Et je préfère arrêter là les frais. A partir de maintenant, vous êtes morte pour moi et je vous prierai de faire de même me concernant. Est-ce clair ?
La vieille dame s’inclina. Elle aurait voulu changer la donne et s’excuser, mais elle savait pertinemment qu’elle était allée beaucoup trop loin.
Pénélope sortit de la chambre de sa fille quelques instants plus tard. Elle posa la boîte de médicaments sur la table puis alla embrasser sa mère. Jean-Pierre en profita pour quitter la pièce. Les deux femmes discutèrent une dizaine de minutes puis Pénélope l’invita à aller voir sa petite-fille. Elle lui précisa cependant que les médicaments qu’elle prenait étaient de plus en plus costauds et qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète, qu’elle était juste un peu shootée.
La grand-mère entra dans la chambre, plongée dans une obscurité quasi-totale. Seul un fin rayon lumineux était parvenu à se glisser entre les rideaux pour aller mourir sur les pieds de la petite fille, couchée dans son lit.
— Coucou, Mamie, dit Cassandra d’une voix faiblarde.
La grand-mère alla s’asseoir à côté de la fillette et lui fit un bisou sur le front.
— Oh ma pauvre chérie. Je suis venu te voir dès que j’ai su que tu étais malade. Tiens, je t’ai ramené un livre de coloriage. On le fera toutes les deux, si tu veux. Qu’est-ce que tu en dis ?
La fillette se mit à tousser.
— Tu n’as vraiment pas de chance, ma chérie, reprit la grand-mère.
— Ce n’est pas ça. C’est parce que je n’ai pas été sage.
— Qui t’a dit ça ?
— Mon ami.
Après ces quelques mots échangés avec Cassandra, la grand-mère se sentit mal à l’aise, comme si des milliers de regards accusateurs lui faisaient comprendre qu’elle n’était plus la bienvenue dans la maison. Intriguée, elle posa des questions sur cet ami. La petite-fille lui répondit qu’elle l’avait rencontré il y a quelques mois de cela et que, depuis leur première rencontre, ils discutaient, riaient et jouaient très souvent ensemble. Elle ajouta qu’elle l’aimait beaucoup, que c’était son meilleur ami parce qu’il était gentil et qu’il l’aidait à être une meilleure petite fille. Suspicieuse, la grand-mère demanda des détails :
— Comment s’appelle-t-il ? Où l’as-tu rencontré ? Où habite-il ? Comment t’aide-t-il pour être une meilleure petite fille ?
Cassandra lui dit cette fois qu’elle ne connaissait pas son nom et qu’elle ne savait pas où il habitait. Elle confia que, d’ailleurs, elle ne l’avait jamais réellement vu. Il s’était manifesté à la fin décembre et, depuis, lui dictait fréquemment la conduite qu’elle devait adopter pour que ses parents soient fiers d’elle.
— Je ne comprends pas pourquoi il me demande de faire certaines choses, des fois. Mais je ne veux pas que papa et maman soient déçus alors je fais des efforts. Je suis gentille, pas vrai ? demanda la fillette qui semblait avoir du mal à avaler sa salive.
La grand-mère n’en revenait pas. La petite fille expliqua également, avec ses propres mots, que c’était lui qui la rendait malade pour la punir lorsqu’elle ne suivait pas les directives de son ami.
— Arrête ! Tu ne dois plus l’écouter, fit la grand-mère. Tu as déjà raconté à tes parents tout ce que tu viens de me dire ?
— Je ne peux pas le rejeter. Il est tout seul et j’ai besoin de lui.
Cassandra se mit à tousser puis à trembler de tout son corps. La grand-mère, prenant cela pour des frissons et pensant qu’elle avait froid, alla fermer la fenêtre qui, jusque-là, était entrouverte. Mais la petite fille n’arrêta pas et ses tremblements se changèrent bientôt en spasmes qui firent décoller son corps du matelas. La grand-mère était sur le point d’aller chercher ses parents lorsque le corps de Cassandra cessa de bouger. La fillette essuya son front en sueur puis sortit doucement du lit. Elle tituba un peu une fois sur ses jambes avant de retrouver une certaine stabilité. Elle étira ses bras avant de se tourner vers la vieille dame. Cette dernière était stupéfaite. Quelque chose de grave était en train de se produire, elle en avait parfaitement conscience. Le regard de sa petite-fille venait de changer. Elle ne semblait plus malade. Seuls les boutons de la varicelle témoignaient encore de l’état dans lequel elle se trouvait quelques secondes auparavant.
La fillette enleva son pyjama et se retrouva bientôt nue devant sa grand-mère.
— La gamine a raison, vieille femme, fit Cassandra d’une voix rauque. Nous resterons ensemble le temps qu’il faudra.
— Cassandra ? Tu te sens bien ?
— Vous ne vous adressez plus à la bonne personne, vieille femme, reprit l’horrible voix rauque. Votre petite-fille se repose. Chose que vous devriez faire également. Sortez. Oubliez cette famille. Croyez-moi, c’est le mieux que vous puissiez faire. Ne posez aucune question et allez-vous-en sans raconter à quiconque ce que vous avez vu.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda la grand-mère après avoir, inconsciemment, fait un mouvement de recul.
La grand-mère dévisageait Cassandra qui, de son côté, la regardait fixement. C’était comme si elle lui demandait si elle était sûre de sa décision. La fillette ne répondit pas. Elle se contenta d’esquisser un sourire avant de lui tourner le dos. Elle se dirigea vers l’armoire se situant dans le coin de la chambre et ouvrit la porte de droite pour en sortir une culotte qu’elle enfila.
— Je vous ai posé une question !
— Vous n’êtes vraiment pas raisonnable, répondit la petite fille en enfilant à présent ses chaussettes. C’est un défaut que j’apprécie. Qui je suis ? C’est une excellente question mais je n’ai aucune réponse à vous donner, malheureusement. Je suis le seul à ne pas avoir eu un nom réellement figé dans le temps. Tout dépend du professionnalisme de ceux qui se sont penchés sur le sujet. Cela m’a attristé à une époque. Ne pas avoir de nom, c’est un sentiment horrible. Comment vivre et prouver que l’on existe si nous n’avons pas de nom ? Qui m’apportera la réponse ? L’aurai-je seulement un jour ?
La grand-mère se demanda si elle avait bien entendu. Jamais Cassandra n’aurait employé de tels mots. Jamais aucune fille de son âge n’aurait soulevé de pareilles questions. Qui était-ce ? La personne qui était devant elle n’était plus sa petite-fille, elle en était convaincue. Ce qui se trouvait maintenant en face d’elle avait quelque chose de sombre, d’oppressant et surtout de dangereux. Il n’y avait pas que la voix rauque. Toute l’attitude de la fillette était devenue effrayante. Les mouvements aléatoires et peu ordonnés qui caractérisaient la plupart des enfants avaient disparu. Chacun de ses mots et gestes semblait avoir à présent un but précis. Toute idée d’approximation avait disparu. « Un démon », s’était dit la grand-mère. Selon elle, il n’y avait plus aucun doute possible. Elle avait en face d’elle un démon qui résidait dans le corps de Cassandra.
— Que faites-vous à ma petite fille ?
— Pour une personne âgée, vous manquez cruellement de sagesse. Votre petite-fille a du souci à se faire, je le crains. Je prends sa place. Cette fillette a eu l’immense honneur d’avoir été choisie. Cela vous semble peut-être horrible mais dites-vous qu’au moins, son statut d’hôte fait que son corps vivra bien plus longtemps que celui des autres.
— Vous allez la tuer ?
— Comme beaucoup d’autres.
La fillette mit son pantalon et un T-shirt Hello Kitty.
— Bien, je suis prêt. Je dois parler à votre petit-fils. Sachez que j’ai beaucoup apprécié notre entretien, vieille femme. Malheureusement, vous avez oublié que la vérité sort de la bouche des enfants. Vous auriez mieux fait de tourner les talons.
— Tu n’as rien d’une enfant !
— Varicelle.
A peine ce mot fut prononcé que des boutons se mirent à apparaître sur le visage de la grand-mère. En quelques secondes, c’est son corps tout entier qui commença à la démanger. Certains boutons avaient grossi tellement vite et dans des proportions si exubérantes qu’ils éclatèrent. Des gouttes de sang coulèrent de ses membres supérieurs.
— Qu’est-ce que vous faites ? hurla-t-elle tandis qu’un nouveau bouton éclatait au niveau de son arcade.
— Je châtie votre curiosité, vieille femme. Complications pulmonaires.
La grand-mère commença à suffoquer. Par réflexe, elle plaça ses mains au niveau de sa gorge mais rien n’y faisait, elle avait de plus en plus de mal à respirer. Elle tenta d’attraper Cassandra mais ses genoux flanchèrent. Elle se retrouva bientôt sur le dos. Ses bouffées d’air se firent de plus en plus rares.
— Et mes petits enfants ? dit-elle avec une extrême difficulté.
— Ils auront été extrêmement courageux. Vous pouvez être fière de leur bravoure. Voyez le bon côté des choses : l’intégralité de votre famille va très vite vous rejoindre. Nous ne pouvons les laisser vivre ou nous ne pourrons jamais nous réunir.
Cassandra enjamba la vieille femme et ouvrit la porte avant de se retourner une dernière fois.
— Oh ! Soyez un ange, embrassez pour moi le déserteur hypocrite qui vous sert de guide une fois que vous serez là-haut, voulez-vous ? Dites-lui bien de se tenir prêt. Une fois que nous en aurons fini avec les corps, nous lui rendrons une petite visite pour nous occuper des âmes. Sur ces bonnes paroles, je vous abandonne.
La grand-mère, dont le visage était devenu rouge, attrapa la jambe de Cassandra. Elle tenta de lui dire quelque chose mais n’y parvint pas. Elle n’arrivait plus à respirer. Ses forces l’abandonnant, elle lâcha finalement prise. La fillette quitta la chambre après lui avoir adressé une ultime phrase.
— Adieux, Madeleine.


Chapitres précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part
3. Puis-je jouer avec la folie ?


06 août 2014

Puis-je jouer avec la folie ?



— Je n’ai plus tous les détails en tête. Mais, si je me souviens bien, je crois qu’il voulait me frapper. Oui, cela doit être ça. J’avais dû faire une nouvelle connerie. Ah ! Je m’en souviens ! J’avais couru à travers tout l’appartement et j’avais heurté un peu trop violemment Matthieu. Un enfant de quatre ans qui était tombé en arrière et s’était cogné la tête. Je me sentais honteuse mais je ne voulais pas pour autant me faire corriger. Je voyais déjà Franck me regarder d’un air grave et s’approcher dangereusement du balai. Ce n’était qu’un accident. Mais il m’avait déjà frappé pour bien moins que ça et moi, j’en avais clairement marre de ses coups. Je suis donc sortie et j’ai commencé à courir, sans jamais me retourner. J’étais à la fois terrifiée par ce qu’il y avait derrière moi et excitée par ce qu’il y avait devant moi. Durant cette sortie un peu forcée, les premières personnes que j’ai croisées furent deux couples qui parlaient des différentes saisons. Chacune de ces personnes argumentait pour défendre sa saison préférée face aux trois autres. Rien d’intéressant. Après un quart d’heure passé à courir à bonne allure, j’ai finalement commencé à ralentir. J’étais fatiguée. J’ai ensuite rejoint la terrasse d’un café. Je me souviens particulièrement de cette scène parce que des vieillards jouaient à la belote, mon jeu de cartes préféré. L’un d’eux engueulait l’autre en lui disant « c’est la dernière fois que tu me vois à ce café, Lagrange ! Les points cardinaux, c’est fini pour moi, j’irai à un autre café à partir de demain. Cela t’apprendra à couper avec ton roi alors que je suis maître ». Quelque chose du genre. C’était marrant de le voir s’énerver. A la fin, je me souviens m’être approché d’un groupe de femmes qui faisait du shopping. Ne me demandez pas pourquoi mais j’étais plutôt attirée par les femmes. Je me suis rapprochée d’elles et j’ai reniflé quelques culs. Deux secondes plus tard, je me faisais écraser par une Audi A4. Je crois que c’est à peu près tout.

Ethan semblait attendre une réponse mais une fois son monologue terminé, le silence s’était installé. Impatient, l’adolescent demanda :
— Alors ? Ça vous aide ?
— Sans doute. Mais dites-moi, rêvez-vous systématiquement que vous êtes une chienne ?
— Non. Je suis moi-même la plupart du temps mais vous m’avez demandé de raconter le premier dont je puisse me souvenir.
— Par contre, depuis quelques mois, vous mourez systématiquement à la fin de vos rêves ?
— Oui. Je peux faire n’importe quoi, je finis toujours par crever.
— Toujours écrasé ?
— Non. Ça, c’est lorsque je m’en sors bien. Mais j’ai déjà été décapité par un japonais, noyé, électrocuté, poignardé sur la muraille de Chine, piqué par une abeille,… J’ai même été boxé à mort par un kangourou une fois. Me voir mourir, cela ne me dérange pas. Je veux dire, ce n’est qu’un rêve. Le truc, c’est qu’avant, c’était de temps en temps. Mais à présent, c’est carrément chaque nuit. Et, tant qu’à faire, je vois de plus en plus de détails lors de ma mort. Je me suis vu tellement de fois découpé en morceaux que je pense connaître aussi bien l’intérieur de mon corps que l’extérieur. Mais quel est le rapport avec mon problème ? Je ne dis pas, ça serait génial de pouvoir faire un rêve dans lequel je tiens sur mes deux jambes du début à la fin mais ils ne me gênent pas et ce n’est pas vraiment pour parler de ça que je suis venu.
— Vous êtes un jeune homme intelligent, Ethan. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre l’importance du sommeil chez un adolescent ou chez un homme au sens large. Ne pas dormir ou mal dormir est extrêmement éprouvant pour le corps comme pour l’esprit. Une nuit sans sommeil réparateur passe encore. Mais sur le long terme, cela entraîne au minimum une plus grande émotivité, une perte de la concentration, une grande irritabilité, de l’apathie et encore beaucoup d’autres changements d’ordre psychologique qui n’aident pas à vivre en société. Passez un certain temps sans dormir et c’est l’organisme tout entier qui commence à souffrir : douleurs musculaires, affaiblissement de votre système immunitaire, risques accrus d’obésité, de certains cancers, de maladies cardiaques, entre autre.
— Vous sous-entendez que si je me bagarre de plus en plus, c’est parce que je dors de moins en moins ?
— Pas tout à fait, reprit le psychologue. De ce que j’ai compris, vous dormez toujours autant. C’est plus sur la qualité du sommeil qu’il faudrait revenir. Dormir le nombre d’heures conseillées ne sert pas à grand-chose si le sommeil n’est pas réparateur. D’ailleurs, pouvez-vous me dire pourquoi vous parlez de « rêve » ? Vous m’avez décrit une situation pour le moins atroce. Pourtant, vous avez systématiquement utilisé le mot « rêve » et jamais le mot « cauchemar ». Est-ce volontaire de votre part ?
— Merci, je sais encore faire la différence entre un rêve et un cauchemar, répondit Ethan, qui avait pris la mouche. Je ne me suis pas trompé de mot. Je n’ai pas peur. Je ne me réveille pas en sueur en appelant à l’aide. Je n’ai pas de sentiment d’anxiété en me couchant ni en me réveillant. Me voir mourir, cela me fait ni chaud ni froid. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai l’impression que je suis en train de perdre mon temps. Le seul problème dans ces rêves est qu’ils se terminent toujours de la même manière. C’est plus une lassitude qu’une peur. Je ne suis pas du genre à flipper à la vue du sang le mien y compris. Alors en rêve, vous imaginez bien… Mettez ma mort sur le compte de la banalisation. Après tout, un film d’horreur nous effraie surtout la première fois. Une fois que l’on a vu des dizaines de films du type Vendredi 13, Massacre à la tronçonneuse ou encore Halloween, on est beaucoup moins sensibles à ce genre de film.
— J’ai encore une dernière question, si vous le permettez.
Ethan lâcha un petit soupir avant de faire signe à son psychologue de la poser.
— Vous y connaissez-vous en numérologie ?
— Pardon ? Pas du tout. Je n’y connais rien. Je n’y crois pas beaucoup non plus d’ailleurs. Tout ce ramdam à propos du numéro 13, ce sont des conneries. C’est à ça que vous pensiez ?
— Et si je vous disais qu’une partie de moi était persuadée que vous alliez me parler tôt ou tard de l’Asie ?
— J’ai parlé de l’Asie ? demanda Ethan, surpris.
— Vous m’avez parlé d’un japonais et de la Grande Muraille. Et je suis convaincu que ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres. Peut-être ne vous en êtes-vous pas rendu compte. Bref, tout cela pour dire que, je discute souvent avec une connaissance qui s’y connait en numérologie. Saviez-vous que le chiffre 4 est un chiffre que l’on cherche souvent à éviter en Asie et notamment en Chine et au Japon ?
— Pourquoi ?
— Si je devais faire une comparaison grossière, leur 4 serait l’équivalant de notre numéro 13 à nous. C’est un chiffre porte-malheur. Cela va tellement loin que certains montrent même des symptômes de phobie. Il s’agit de la tétraphobie, il me semble. On m’a expliqué que c’était parce que le mot chinois « quatre » se prononçait de la même manière que le mot « mort ». Et cela peut aller très loin ! Apparemment, on irait très souvent jusqu’à éviter de parler de « quatrième étage » dans un immeuble. Ils préfèreront l’appeler « 3B ». Je vous en parle parce que votre rêve possède un nombre incroyable de références au chiffre 4. Matthieu avait quatre ans. Vous avez croisé deux couples, donc quatre personnes, qui discutaient des quatre saisons. Il n’est pas réellement possible d’avoir conscience du temps qui s’écoule lorsque nous rêvons et pourtant, vous sembliez convaincu d’avoir attendu un quart d’heure. Et vous ne m’avez pas dit quinze minutes mais bien un quart d’heure. Ça n’a l’air de rien, mais en attendant, c’est une nouvelle référence. Les joueurs de belote jouaient apparemment en équipe et étaient donc forcément quatre. De même, cela fait des années que je n’ai plus joué à la belote mais si je ne me trompe pas, le roi vaut quatre points. Enfin, vous êtes mort écrasé par une Audi A4. Et je suis sûr que j’ai dû en rater dans le lot.
— Ecoutez, reprit Ethan, ne le prenez pas mal mais je vous assure que je ne suis pas venu pour parler de mes nuits. J’ignorais tout cela et c’était plutôt intéressant. Mais je crois qu’il y a déjà suffisamment de choses à dire sur mes journées. Et sans rentrer dans les détails, je pense que le temps presse. Croyez-moi, on s’en cogne de mes rêves. Ce n’est pas ça le problème.
— Vous avez raison. Nous allons commencer par le commencement. C’est à la demande de votre père que vous êtes venu me voir, n’est-ce pas ? Il m’a expliqué quel était le problème mais j’aimerais entendre comment vous cernez la chose de votre côté. Selon vous, pourquoi êtes-vous là ? En quoi puis-je vous aider ?
— Enfin ! Tout d’abord, mettons les choses au clair. Je ne vais pas dire que je suis venu à la demande de mon père mais pas loin. De moi-même, je ne serais jamais venu. Je ne veux pas être irrespectueux mais je ne pense pas que vous allez pouvoir m’aider. Comme je viens de vous le dire, je pense que le temps presse. Je n’ai donc absolument pas le temps de m’amuser. Soit vous avez une solution et c’est parfait, soit cela prend trop de temps et je passe à autre chose. Ce n’est pas votre profession que je dénigre. J’ai bien conscience que vous, les psychologues, avez déjà aidé énormément de gens. Je tiens juste à préciser que je ne vous vois pas m’aider dans mon cas à moi. Si les personnes de mon entourage ne parviennent pas à m’aider, je vois mal comment un inconnu le pourrait.
— J’en prends bonne note.
Ethan prit ses aises et se mit à réfléchir. Il ne savait pas vraiment par où commencer et ne voulait pas se tromper.
— En fait, tout a commencé il y a quelques mois. En début d’année. Non, non ça a commencé plus tôt. Je crois bien que les rêves ont débuté le lendemain de noël. Le problème est que… je commence à craquer. Si ce n’était que les rêves, passe encore. Mais il y a clairement quelque chose qui cloche en moi. Je fais des choses que je ne souhaite pas et à l’inverse, je tuerais pour faire d’autres choses mais je n’y parviens pas. C’est compliqué, soupira Ethan qui semblait déjà vouloir abandonner.
— L’homme a beau être maître de son destin, il ne fait jamais réellement ce qu’il veut dans la vie. Rien que la société et notre code moral nous placent un nombre incalculable de barrières. Il faut…
Ethan se mit à rire.
— Vous êtes parti beaucoup trop loin. Ce sont réellement des choses de la vie de tous les jours que je ne parviens plus à faire.
— Ah… Avez-vous un exemple à me donner ?
— La lecture. Je suis amateur de bande dessinée. Et en ce moment, il n’y a plus moyen d’en lire une seule. Je ne peux pas. Mon corps ne réagit pas. Il y a comme une sorte de blocage. Et je vous vois venir, ce n’est pas une overdose de lecture ou quelque chose du genre. Je suis également incapable de jouer à la plupart de mes jeux vidéo. Et j’ai une dizaine d’exemples comme ça.
Le psychologue ne put cacher un certain étonnement.
— Je vous explique, reprit Ethan. Admettons que je veuille jouer à la console. J’ai une dizaine de jeux vidéo chez moi. Je peux vouloir jouer à n’importe lequel, cela sera systématiquement mon seul et unique jeu de guerre qui finira dans la console. Vous voyez ?
— Si je comprends bien, reprit le psychologue, selon vous, vous auriez changé. C’est bien cela ?
— C’est ça !
— Et vous avez changé alors que vous ne le souhaitiez pas.
— C’est exactement ça ! Je n’étais pas un ange et comme tout le monde, j’avais mes petits défauts. Par contre, ne pas pouvoir m’empêcher de casser la figure à des inconnus, ça c’est quand même fort, fit Ethan.
— Je pense que tout ce qui vous arrive survient tôt ou tard dans la vie d’un homme. Rarement aussi radicalement et encore moins à votre âge, mais cela arrive presque systématiquement. Il est tout à fait envisageable que vous pensiez ne plus être capable de prendre une décision simple parce que, dans un sens, vous n’êtes pas satisfait de la décision que vous auriez pris en temps normal. Se remettre en question est très important dans la vie d’un homme. C’est ce qui le fait évoluer. Vous ne devez pas en avoir peur.
— Non ! Non ! Non ! reprit Ethan dépité. Vous ne comprenez pas. Tout ça, ce n’est pas moi. Ces derniers temps, je ne décide pas de la moitié des choses que je fais. Et c’est de pire en pire ! Comment je peux jubiler en cassant la figure à quelqu’un mais être choqué par mes actions la seconde d’après ? On ne peut pas tout foutre sur le dos de la fatigue ou de ma volonté d’avoir des changements dans ma vie. Ce n’est clairement pas possible ! Je vous l’ai dit, quelque chose ne tourne pas rond chez moi, c’est évident. Et c’est pourquoi il faut faire vite.
— Pourquoi cet empressement ? Vous savez, ce genre de désagrément ne se règle pas en une seule séance. Il faudra faire preuve de patience si vous souhaitez trouver les réponses.
— Mais c’est parce qu’il ne me laissera pas faire, tout simplement !
Le psychologue regarda un temps Ethan puis posa le cahier qu’il tenait jusque-là dans ces mains.
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous attendiez de moi, Ethan. Lorsque l’on souhaite prendre rendez-vous, la personne sait le plus souvent pourquoi elle est là mais ne sait pas comment régler le problème. Je crois deviner que votre cas est différent.
— Je n’ai aucun problème. Je vais très bien. Mettez-le vous dans le crâne une bonne fois pour toute et on pourra enfin avancer. Je vous dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en moi ! Ce n’est pas une expression ou une sorte d’exagération ! Je ne suis pas venu pour moi mais pour lui. Cette saloperie qui est en moi, je veux que vous m’en débarrassiez ! Faites ce que vous voulez, hypnotisez-moi, shootez-moi aux médocs, je m’en contrefiche. Mais faîtes qu’il s’arrête, et vite !
— Je vois… On peut supposer que ces quatre dans vos rêves sont une sorte d’appel au secours d’une partie de vous-même. Inconsciemment, vous cherchez à vous prévenir. Peut-être devrions-nous commencer par régler le problème du sommeil. Je suis convaincu qu’avec une bonne nuit de…
— Putain ! hurla Ethan. Rien à foutre du sommeil ! Ce n’est pas le manque de sommeil ou les rêves qui l’ont fait apparaître mais l’inverse ! Ecoutez-moi et écoutez-moi bien. Arrêtez de vous obstiner à penser que j’ai besoin d’aide. Je vous dis qu’il y a quelqu’un ou plutôt quelque chose en moi. Quelque chose de mauvais, de terriblement mauvais et qui ne jure que par la violence. Quelque chose qui crache sur les justes et récompense les mécréants. Vous, vous ne l’avez pas vu agir. Mais moi, je l’ai déjà vu à l’œuvre. Il n’a aucun but, aucune envie, aucune passion, aucune âme. Seule la vue du sang l’intéresse. Je le combats depuis plusieurs mois à présent. Mais je n’en peux plus. Il est chaque jour plus fort et je commence à fatiguer. Au début, c’étaient deux ou trois phrases glissées à mon oreille, des idées folles qui m’amusaient quelquefois. A présent, j’en suis au point d’avoir du mal à retenir mes poings et de taper sur tout ce qui bouge. J’ai failli me jeter sur ma voisine ce matin, putain ! Je voulais lui crever les yeux ! Ce n’est pas sur moi que vous devez vous interroger mais sur lui !
— Ethan, pensez-vous sincèrement qu’il existe une sorte d’entité en vous avec laquelle vous êtes en désaccord ?
— Un désaccord ? C’est comme ça que vous voyez la chose ? Nous avons vraiment l’air d’un vieux couple qui se chamaille ? Ce n’est pas une simple bataille d’arguments que nous vivons. L’entité veut se débarrasser de moi. 
Elle va me tuer.


épisodes précédents :
1. Le compte à rebours final
2. Ma part

à suivre en septembre...

24 juin 2014

Ma part


Le réveil affichait sept heures lorsqu’il se mit à sonner et à vibrer sur la table de nuit. Une petite danse mécanique et matinale qui prit fin lorsque Joshua l’arrêta d’une petite tape sur le dessus. C’était le mercredi matin et comme tous les garçons de onze ans, Joshua devait se préparer pour aller à l’école primaire. La main encore sur son réveil, le jeune garçon ouvrit les yeux peu à peu, déçu d’abandonner si vite les bras de Morphée. Et pour cause, dès qu’il fut réveillé, il le sentit à nouveau, ce malaise, cette douleur poignante qui lui déchirait les entrailles. C’est donc avec une main sur un ventre très endolori que Joshua sortit du lit. Cette douleur, il ne la connaissait que trop bien. Ce n’était pas la première fois qu’il la ressentait mais il n’était pas pour autant capable de l’apprivoiser. Pourtant, le soir d’avant, Joshua avait essayé et il y était presque parvenu ! Il se donnait corps et âme à chaque instant mais sa bonne volonté était instantanément balayée par une force qui le dominait totalement. Une force qui le destinait à ridiculiser toute sorte de Gargantua. Tel un supplicié, Joshua semblait n’être sur cette Terre que pour une seule chose et, fidèle à ce rôle mythologique, il s’exécutait et effectuait inlassablement les mêmes gestes chaque jour et donc, les mêmes erreurs. Sans savoir pourquoi, sans motivation aucune, sans pouvoir résister. Un être maudit.
Debout, le jeune garçon se dirigea vers la fenêtre. Ses pieds nus écrabouillèrent quelque chose. Il savait de quoi il s’agissait. C’était les restes d’un paquet de gâteaux à la vanille décimé la veille. Bientôt, il allait marcher sur autre chose, le paquet de chips ou alors les quelques papiers de barres chocolatées qui s’accumulaient à côté de son lit. Ça aussi, il le savait. Arrivé à la fenêtre, il ouvrit les volets et laissa cette dernière entrouverte. Il ne fit pas attention aux cadavres de nourritures qui parsemaient sa chambre et rejoignit la salle de bain. Là, il évita le miroir accroché au mur et monta immédiatement sur le pèse-personne. Sans aucune surprise, Joshua découvrit comme tant d’autres matins qu’il avait grossis. L’enfant caressa son ventre de la main droite pour tenter de calmer la douleur. En vain. La nourriture et le reste avaient eu raison de lui hier soir. Tout en se lavant les dents, le jeune garçon alluma son poste radio.

« Balance. Santé, attention à ne pas trop vous lâcher… »

Sur ces mots, Joshua éteignit la radio avec une certaine colère. « Merci du conseil », pensa-t-il ironiquement. L’enfant sortit de la salle de bain puis alla enfiler son jogging et son pull noir. Une tenue qu’il ne quittait plus depuis quelques semaines malgré les moqueries de ses camarades de classe et les remarques de sa maîtresse. En premier lieu, il l’avait mise pour être à l’aise. Quelques jours plus tard, c’était pour tenter de dissimuler les quelques kilos qu’il avait pris. A présent, ce n’était plus une option. Ces vêtements étaient devenus les seuls qui lui allaient encore.
Habillé et son sac sur le dos, il descendit les marches en bois qui grincèrent sous chacun de ses pas. Il donna une caresse à Moïse, le cavalier king charles de la famille, et rejoignit la cuisine. Il posa son sac sur la table en faisant très attention de ne pas faire de bruits car comme il en avait pris la mauvaise habitude, son père s’était encore endormi la nuit précédente devant la télévision et n’était donc qu’à quelques pas de là.
Face au frigo, Joshua hésitait. Il repensait à son horoscope. Si de premier abord il avait pensé que celui tout en haut s’était moqué de lui, il se disait à présent que c’était peut-être le signe qu’il attendait. Peut-être que le moment d’apprendre à se contrôler était venu. L’enfant hésita longuement mais comme il s’en doutait, il n’allait pas pouvoir faire grand-chose. Il avait faim. Le garçon tendit la main et sortit une brique de lait et deux yaourts à la pistache. Devant le placard adjacent, il se mit sur la pointe des pieds et sortit un paquet de gâteau au chocolat ainsi que sa boîte de céréales préférée. Il versa la moitié des céréales dans son immense bol, offert tout récemment par son père avant de noyer le tout dans un demi-litre de lait. Joshua, cuillère en main, entama  alors son petit déjeuner tout en fouillant dans le paquet pour trouver le fameux cadeau-surprise. Il ne lui manquait plus que « Libra », son personnage préféré d’un dessin animé à succès du moment, afin de compléter sa collection. Mais cette fois encore, il allait devoir retenter sa chance plus tard. Il avait à nouveau reçu un aimant représentant « Gemini », l’anti-héros.
Quelques dix minutes plus tard, et ce malgré le déjeuné copieux qui avait été préparé, Joshua avala son deuxième et dernier yaourt avant de débarrasser la table. Il était sur le point de déposer son bol et sa cuillère dans l’évier lorsque, par mégarde, il le laissa tomber par terre. Joshua fit volte face et regarda fixement son père. Il dormait toujours. Le jeune garçon s’empressa alors de ramasser les éclats qui s’étaient éparpillés un peu partout au hasard dans la cuisine. Il mit tous ces restes dans un sachet qu’il engouffra rapidement dans son sac à dos puis rejoignit la porte lorsqu’un nouvel objet heurta le sol. Le père du jeune garçon s’était retourné et d’un mouvement trop brusque, avait donné un coup dans la petite table à côté de lui. Trois de la douzaine de canettes de bières qui étaient entreposées là, tel un trophée, venaient de se briser sur le sol. « Fausse alerte », pensa-t-il avant de refermer la porte sans bruit aucun. Calmé mais pas encore tiré d’affaire, le jeune garçon rejoignit le jardin de Monsieur Vasnetsov, son voisin d’en face. Il reprit son sachet en main et le plongea au fin fond de la poubelle de ce dernier. Mais même si Joshua essayait tant bien que mal de gagner du temps, il avait bien conscience au fond de lui que quoi qu’il puisse faire, il allait avoir une nouvelle « discussion » avec son père très prochainement.
Ainsi, et avec l’esprit à peine plus allégé, Joshua rejoignit enfin l’arrêt de bus. Là, comme à son habitude, il sortit une barre chocolatée de son sac à dos et s’assit sur le trottoir, à quelques mètres de l’arrêt, dans une petite impasse qui ne voyait que très peu de passants. De là et en restant discret, il pouvait observer la route et les autres jeunes adolescents attendant le bus mais surtout, il pouvait les voir sans que ceux-ci puissent le voir lui. « Abandonnes tout espoir toi qui t’approche de l’arrêt de bus », pensa-t-il en son fort intérieur sur le ton de la résignation.
Ce n’est que quelques instants plus tard que le bus arriva enfin. Patrick, le chauffeur attitré de ce trajet depuis bientôt douze ans, fit entrer les enfants qui attendaient à l’arrêt puis patienta encore quelques secondes, le regard rivé sur le rétroviseur droit, observant l’image de Joshua qui se rapprochait de plus en plus. Une fois à l’intérieur, Patrick lui fit un clin d’œil, un sourire non dissimulé ainsi qu’un « Salut, Joshua » très enjoué. L’enfant salua Patrick comme tous les matins, le remercia de l’avoir attendu avant de se retourner vers le reste du bus qui n’avait pas fait attention à lui. Le bus, un véhicule de transport en commun pouvant transporter plusieurs dizaines de passagers. Pour la plupart des gens en tout cas. Car pour Joshua, le bus n’était rien d’autre qu’un lieu où cris et chahuts se mélangeaient pour façonner une sorte de brouhaha presque animal. Et dans tout règne animal, si l’on est trop faible, trop lent ou trop stupide, la suite des évènements ne se fait pas attendre : on se fait bouffer ! Joshua avait cette image des animaux qui prenaient un malin plaisir à poursuivre leur proie, tiraillés entre la faim et l’envie toute simple de se défouler. Il savait bien que sa place était loin, très loin d’être au sommet de la chaîne alimentaire mais il n’y pouvait rien. Les faibles étaient destinés à être avalés par les plus gros et comme tout petit animal, Joshua n’espérait plus qu’une chose, se faire avaler le plus tard possible. Le jeune garçon fit ses premiers pas dans cette petite jungle et s’installa discrètement à la première place libre dépourvue de voisin.
            Dans la cour de récréation, Joshua se mit une nouvelle fois à l’écart. Il vit de loin Sylvie, Amanda, Lionel et d’autres enfants de sa classe jouer mais ne voulut pas les rejoindre. Il préféra s’asseoir seul, à l’abri des regards, pour manger deux barres chocolatées. « Les deux dernières », s’était-il dit. « Cette fois, je tiendrai bon ! ».
            Lorsque la cloche sonna enfin, Joshua rejoignit le reste de sa classe en baissant la tête. Sans dire un mot à ses camarades, il se plaça aux côtés d’Estelle. Les enfants étaient à présent deux par deux devant leur maîtresse d’école respective. Pour Joshua, il s’agissait de madame Gaboro. Une dame assez âgée et plutôt sévère mais que les parents d’élèves jugeaient compétente à l’unanimité. Cette dernière leur dit bonjour en souriant tout en comptant les élèves avant de les faire monter dans le silence. A l’intérieur de la salle de classe, Josha prit sa place, toujours en évitant de croiser le regard de la maîtresse. Par chance, il était un peu plus grand que la moyenne et avait donc été placé au fond de la salle. Il était sauvé.
— Qui peut me dire ce que nous avons vu hier ? demanda la maîtresse après s’être intéressée rapidement à ce que les enfants avaient fait la veille au soir.
— On a fait du calcul mental.
— Très bien. Qu’avons-nous vu d’autre ?
— Une dictée super difficile, intervint un autre.
— Elle était si difficile que ça ? Elle était très facile, oui ! répondit la maîtresse.
Les voix des enfants se firent entendre à l’unisson afin de montrer leur mécontentement.
— Elle était longue et y’avait plein de mots ! hurla l’un.
— « Superstition », on pouvait pas l’écrire, on ne savait même pas qu’il existait ! hurla un autre.
— C’était le seul mot compliqué de la dictée. D’accord, d’accord, nous prendrons plus de temps lors de la correction si elle vous a semblé difficile.
Voyant que personne n’avait rien remarqué, Joshua commença à baisser sa garde. Tout semblait aller pour le mieux. Par contre, il n’en pouvait déjà plus. Il avait faim. Il n’avait pas envie de sortir une nouvelle barre chocolatée. Il ne voulait pas que l’on se moque de lui. Mais il n’y pouvait rien. Son ventre criait famine. Comme si son organisme manquait de sucre, c’est une main tremblante qui sortit une barre chocolatée de son sac. Il ouvrit le papier discrètement et approcha le chocolat des lèvres.
—  Non mais c’est pas vrai, hurla la maîtresse d’école qui fit sursauter toute la classe. C’est la troisième fois cette année ! Joshua, tu viens tout de suite avec moi !
    Maîtresse, je…
— Dépêche-toi ! Marie, tu vas prévenir le professeur de la salle voisine qu’il doit surveiller également ma classe un instant.
Joshua fourra son chocolat dans la bouche et suivit la maîtresse jusqu’au rez-de-chaussée. Elle s’arrêta devant la porte la plus proche de l’entrée de l’école. Les battements de cœur de Joshua s’accélérèrent lorsque la maîtresse toqua. Il s’agissait du bureau de la directrice. Cette dernière, qui vit immédiatement ce qui n’allait pas, accourut vers Joshua.
    Qu’est-ce qu’il s’est passé, Judith ? demanda la directrice.
    Il est venu comme ça à l’école.
    Tu as mal ? demanda la directrice au jeune garçon.
    … Non.
    Tu en es sûr ? Ton père est au courant ? Il s’est occupé de toi ?
    Oui, oui, il n’y a rien de grave. Je suis tombé dans les escaliers.
    Non ! lâcha la directrice. Ça commence à bien faire ! C’est encore Lionel ?
Le jeune garçon garda le silence. Il avait chaud.
    Allez chercher Lionel, Judith.
La maîtresse revint bientôt avec le garçon.
— Lionel, fit la directrice. Je vais te poser une question et je ne vais te la poser qu’une fois. Est-ce que c’est toi qui a frappé Joshua ?
L’enfant ne répondit pas.
    Tu t’es battu avec Joshua, oui ou non ? demanda la directrice.
    Mais oui mais c’est de sa faute aussi, protesta le jeune garçon.
— Tu plaisantes, j’espère ? Dis-moi que tu plaisantes ! Non mais tu as vu ce que tu lui as fait ? reprit la directrice.
Lionel regarda en direction de Joshua et plus précisément du coquard qu’avait le jeune garçon au niveau de l’œil gauche. Il voulut répondre mais la directrice ne lui en laissa pas le temps. Elle demanda si cela s’était passé à l’école ce à quoi il répondit par un signe affirmatif de la tête.
— Je vais encore devoir convoquer ton père ! Tu n’en as pas assez ? Judith, ramenez-le en cours. Je ne veux plus le voir avant demain matin lorsque je discuterai avec son père.
Alors que Lionel était raccompagné par la maîtresse, la directrice demanda encore des détails sur la bagarre. Comme Joshua préférait rester vague, elle décida de le raccompagner à son tour en salle de classe.  
Quelques heures plus tard, la journée s’acheva enfin. Une journée durant laquelle Joshua avait encore englouti en catimini une quinzaine de barres de chocolats. A l’extérieur de l’école, il posa son sac au sol et s’adossa contre le mur. Si des parents repartaient déjà avec leurs enfants, Joshua savait pertinemment que son tour n’allait pas être pour tout de suite. Il devait attendre l’arrivée de son père encore une quarantaine de minutes après la sonnerie. Trente s’il avait de la chance.
Dix minutes plus tard, Joshua se retrouvait déjà seul devant l’école. Le jeune garçon allait s’asseoir par terre lorsqu’on l’interpella. C’était Lionel qui s’était dépêché de déposer son sac afin de revenir le plus rapidement possible devant l’école. Il se dirigeait d’un pas rapide vers Joshua qui, de son côté, ne le quittait pas des yeux.
— Cette connasse de directrice a appelé ma mère, fit-il toujours en s’approchant de l’autre enfant.
Joshua commença à paniquer.
    Je ne voulais pas, je…
— Je suis puni de télévision pendant un mois ! Un mois, répéta-t-il. Et encore, mon père n’est pas rentré du travail. Il va me tuer lorsqu’il va apprendre tout ça, putain.
— Je m’excuse, Lionel. J’ai tout fait pour qu’ils ne remarquent rien. Je voulais que ça reste entre nous, répondit Joshua tandis que Lionel n’était plus qu’à quelques pas de lui à présent.
— On peut pas continuer comme ça. Amis ou non, j’en ai assez d’être toujours puni pour rien. Tu n’as qu’à dire quel autre enfant te frappe vraiment. Moi, j’arrête ! A partir de maintenant, je ne dirai plus que c’est moi qui te frappe. Tu vas devoir te débrouiller tout seul ou dire toute la vérité.
Sur ces mots, Lionel repartit. Joshua se sentit abandonné. Il avait l’impression que son seul ami de l’école, venait de lui tourner le dos. Et ce n’était pas l’unique problème. La faim était de nouveau là. Vaincu, il ouvrit son sac et y plongea sa main, une nouvelle fois tremblante. Après quelques instants, Joshua arrêta de chercher. Sa main n’avait rien trouvé. Le jeune garçon ouvrit entièrement la fermeture éclair de son sac à dos avant de le vider au sol. Plus rien. Et sa faim devenait incontrôlable. Il se sentait de plus en plus faible. Joshua regarda dans la poubelle qui se trouvait à côté de lui mais n’y trouva rien. Il remit tout dans son sac et voulut rejoindre les quelques passants qui marchaient au loin lorsque ses jambes refusèrent de faire un pas de plus. Il tremblait à présent de tout son corps. Sans perdre une seconde de plus, Joshua rouvrit son sac, sortit son agenda et en arracha des pages entières qu’il mit en bouche. Une journée, puis trois, puis une semaine, puis trois semaines, puis deux mois,… Il ne parvint à reprendre le contrôle de son corps qu’après avoir avalé la moitié de son agenda. Cette faim qui le tiraillait semblait revenir beaucoup plus souvent que par le passé.

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1. Le compte à rebours final

à suivre... (d'ici deux à trois semaines)

04 juin 2014

Le compte à rebours final


Devant le miroir de sa chambre, Cassandra réajusta sa longue robe rouge et resserra son bandeau avant de se regarder sous toutes les coutures comme elle avait vu les grandes personnes le faire. Elle virevolta sur elle-même en écartant les bras. Elle admira sa longue chevelure lisse et blonde se lever sous l’effet de la rotation avant de s’arrêter et de vérifier une dernière fois son apparence, ses yeux bleus scrutant son reflet à la recherche d’une éventuelle imperfection. En cette occasion si chère à ses yeux, elle se trouva jolie. Au moins aussi jolie que les princesses des contes de fée qu’elle avait tout particulièrement pris en modèle. Bien sûr, du haut de ses six ans, elle n’avait pas encore de prince charmant et ne comprenait d’ailleurs pas encore très bien cette notion de « charme ». Mais elle n’était pas moins attirée pour autant par ce magnifique univers où toutes les choses les plus merveilleuses arrivaient toujours à la fin de l’histoire. Prête, elle quitta la chambre sans adresser un seul regard à son frère qui enfilait son pantalon, telle une véritable princesse qui ne daignait pas regarder son petit personnel, et alla rejoindre la chambre de ses parents. Une fois aux côtés de sa mère, elle lui prit la main et la tira vers elle.
— Alors ? Alors ? Vous êtes prêts ? demanda la jeune fille.
— Pas encore, non, répondit la mère.
— Mais on va être en retard si on traîne !
— Nous serons chez ta grand-mère à l’heure. Maintenant va dire à ton frère qu’il se dépêche. Nous partons dans dix minutes.
Cassandra souffla exagérément fort afin de témoigner avec fermeté de son mécontentement avant de retourner vers la chambre de son frère sous le regard attendri de sa mère et amusé de son père.
— « Nous ne pouvons pas avoir juste un seul enfant, j’ai été seule toute ma vie, crois-moi, il voudra quelqu’un à ses côtés plus tard lorsque nous ne serons plus là… ». Tu parles, encore une de tes brillantes idées, taquina le père.
— Comme si tu avais été contre.
— Moi, madame, j’obéis au moindre de vos caprices. Vous décidez, je m’exécute.
— Encore ce fameux discours faussement féministe ?
— Mais pas du tout ! Après tout, ce que femme veut, Dieu le veut.
— Disons plutôt que tous les prétextes étaient bons pour que tu viennes me faire la cour à cette époque, non ?
— A cette époque ? reprit le mari. T’y va fort, non ? Je sens encore toute la fougue de la jeunesse en moi, déclara fièrement le père.
— Il n’empêche qu’une nouvelle année s’achève, confia la mère avant de se retourner vers sa mallette à bijoux.
Jean-Pierre, qui venait de comprendre où Pénélope voulait en venir, la rejoignit avant de la prendre dans ses bras.
— Nous les avons faits tard ? La belle affaire ! Il y en a beaucoup d’autres dans cette situation qui s’en sortent très bien. Ne t’en fais pas va, nous sommes loin d’avoir notre premier pied dans la tombe.  Tiens, en parlant de tombe, comment va la belle-maman ?
— Oh Jean-Pierre… tu m’avais promis ! Pas ce soir !
— « Le soir » n’est pas encore là, fit le mari toujours aussi amusé tout en donnant une petite tape sur la fesse gauche de son épouse. Tout ira bien, je serai sage, chérie. Ce soir, c’est la fête ! lança le père d’un air sincèrement enjoué.
— Alors, alors, comment vous me trouvez ? demanda Cassandra qui venait de débouler une nouvelle fois dans la chambre comme un ouragan.
— Tu n’as pas besoin de couronne, fit la mère.
— Oh s’il te plait ! Je ne la casserai pas !
— Là n’est pas la question. Tu dois être bien habillée et non déguisée. Alors repose cette couronne, s’il te plait.
Cassandra repartit tout aussi vite poser la couronne dans la chambre.
— Cette fille est une vraie pile électrique, confia Jean-Pierre. Toujours à courir partout.
— Vous êtes prêts ? cria la petite fille depuis sa chambre.
— Demande à ta mère !
— Ta mère est prête, fit Pénélope. Et ton frère ?
— Aussi, cria à nouveau Cassandra.
— Alors c’est parti, conclut le père, la belle-maman nous attend ! Enfin… belle, belle, c’est un bien grand mot ! fit-il à voix basse mais volontairement suffisamment fort pour que son épouse l’entende.
— Oh, Jean-Pierre…
Une fois dans la voiture, le père de famille choisit de mettre l’album « London calling » du groupe « The Clash » tandis que Pénélope terminait de se maquiller tout en gardant un œil sur la route afin de s’arrêter à la moindre bosse. Cassandra, aux côtés de son frère, ne tenait plus en place et interrogeait continuellement ses parents sur les modalités de la soirée qui l’attendait.
Arrivée devant la maison où l’intégralité de la famille était attendue, Cassandra descendit immédiatement de voiture, claqua la portière et courut vers la grande porte en bois de la maison de sa grand-mère avant d’y frapper de toutes ses forces.
— Allons, calme-toi, tenta d’intervenir sa mère qui venait de la rejoindre.
En vain, la petite fille venait de s’engouffrer dans la maison sans même se retourner.
— Excuse-la, maman. Elle est toute excitée depuis ce matin, ajouta Pénélope en rejoignant le perron.
— C’est déjà la troisième gamine que je vois dans cet état. La soirée va promettre, fit la grand-mère de Cassandra tout en faisant la bise à sa fille.
— Ou…oui, je suppose, se contenta de répondre Pénélope qui ne voulait pas se confronter à sa mère dès son arrivée.
— Tiens mais c’est la très belle-maman ! lança Jean-Pierre qui venait de fermer la voiture et de rejoindre le reste de la famille.
— Bonsoir. Comment… comment allez-vous ? demanda la grand-mère avec un désintérêt marqué.
— Une formule de politesse ? Ahhhh, je reconnais bien là toute la magie de Noël ! Il n’y a que Noël pour nous geler les couilles et réchauffer nos cœurs en même temps. Il ne faut pas vous forcer, vous savez. Vous allez finir par faire reculer le côté obscur qui est en vous. Vous n’allez pas nous faire ça, tout de même ?
— Tu vois ? J’ai essayé ! Il se fout ouvertement de ma gueule ! Que je sois honnête ou que je fasse un effort, c’est du pareil au même. Tu ne peux pas le nier ! explosa la grand-mère en se tournant vers sa fille. Tu as épousé un crétin ! Aucune classe, aucun charisme, aucun revenu ! Un branleur de première !
— Je vous l’ai déjà dit très belle-maman, soupira Jean-Pierre. Je suis un artiste. Je travaille à la maison. Mais je me doute bien que toutes ces notions d’art et de recherche de soi vous dépassent totalement. Vous préférez chercher les autres.
— Oh…
— Oui, je sais, oh Jean-Pierre, reprit immédiatement le mari qui avait anticipé la réponse de sa femme. Ta mère est peut-être dégoûtée de s’être fait tirer pour la dernière fois lorsque la Moselle était encore allemande, mais ce n’est pas une raison pour faire chier les autres. Bien sûr, je ne dis pas cela contre vous, très belle-maman, ajouta-t-il à voix basse en se tournant vers cette dernière. Bref, Jean-Pierre en a déjà plein le dos et va rejoindre le buffet.
Sur ces mots, Jean-Pierre fit une révérence clairement exagérée à Nathalie, la maîtresse de maison, avant de rejoindre le salon. Cette dernière serra fortement le manteau que son gendre lui avait tendu pour se retenir de faire un scandale. Elle l’avait décidé, elle n’allait pas avoir encore une fois le mauvais rôle ce soir. Alors que Pénélope rejoignait le reste de la famille, sa mère se rendit dans la chambre où s’entassaient les manteaux des invités. Elle déposa avec précaution la veste de sa fille sur une chaise et jeta négligemment celle de son gendre à l’autre bout de la pièce. Devant le miroir, elle remit l’une de ses mèches blondes quoique grisonnante sur le côté de son visage avant de replacer pour la troisième fois déjà son bracelet de diamant en bout de poignet afin qu’il ne soit pas caché par sa manche. Prête, elle rejoignit alors la cuisine où les femmes de la famille étaient en train de préparer le futur festin tandis que les hommes, eux, discutaient principalement de voiture et d’argent dans le salon. Jean-Pierre aussi passait du bon temps notamment avec ses deux beaux-frères. Quelques années plus tôt encore, il serait resté un peu à l’écart, mal à l’aise parce qu’ils ne venaient pas du même milieu. Mais par chance, Carl et Eric avaient pu trouver en Jean-Pierre une sincérité qui leur était jusqu’alors inconnu. Et depuis, au fils des mois, les regards hautains s’étaient changés en intérêt, en respect puis en une réelle affection. En cet instant précis, les trois hommes parlaient des signes astrologiques et de leurs différentes croyances vis-à-vis des prévisions quotidiennes faîtes un peu partout dans les médias.
— Moi, je ne crois pas à toutes ces conneries, fit Eric.
— Au vu de ton signe astrologique, le contraire m’aurait étonné, répondit Carl. Toi et tous ceux de ton signe êtes connus pour être…
— Ça va, ça va, on a compris, coupa Eric qui ne voulait pas d’un cours sur le sujet.
Non loin de là, dans une pièce adjacente, Tiffany, Marine et Sabine, les cousines de Cassandra, jouaient à la poupée tandis que de l’autre côté de la pièce, Johan et Jonathan s’acharnaient sur leur console. Cassandra était restée seule. Elle n’arrivait pas à passer cinq minutes à jouer sur le même jeu, trop surexcitée pour rester en place. Elle faisait des allers-retours incessants entre la salle où étaient ses cousines et le salon. Tantôt pour voir à quoi jouaient les fillettes, tantôt pour demander dans combien de temps le Père Noël arrivait ou  manger quelques bretzels. Car même si elle aimait passer du temps avec ses cousines, ce soir, Cassandra était obnubilée par autre chose : les cadeaux à venir.
L’apéritif achevé, les membres de la famille se rassemblèrent enfin autour de la grande table magnifiquement dressée pour l’occasion. Là, Nathalie s’assit en bout de table, sa place attitrée depuis qu’elle avait divorcé. Elle réajusta son bracelet au bout de son poignet et se mêla tout naturellement à la première conversation qui l’inspirait, pressée de donner son avis sur un quelconque sujet, aussi peu digne d’intérêt eut-il été. Et alors que Jean-Pierre ricanait en voyant la vieille femme tenter de mettre maladroitement son bijou sous le nez de ses convives, Pénélope, avec l’aide de ses deux sœurs, servit les entrées. Immédiatement, Cassandra fit une grimace.
— Et tu as intérêt à manger toute ton assiette.
— J’aime pas le jambon et les fruits de mer.
— Peut-être que si tu n’avais pas mangé autant de cochonneries à l’apéritif, ton assiette t’aurait donné un peu plus envie ! répondit Pénélope tout en prenant place aux côtés de Jean-Pierre.
— Le Père Noël arrive bientôt ?
— A minuit, je te l’ai déjà dit. Mais je…
— C’est dans combien de temps, minuit ?
— Lorsque la petite aiguille et la grande aiguille seront sur le douze.
— Tout ça ?! cria Cassandra tout en sautant de sa chaise.
— Eh oui… Mais il viendra peut-être avant si tu finis ton assiette. Et arrête de gesticuler et de crier comme ça, on se tient correctement à table ! Tu ne voudrais pas que grand-mère te gronde quand même ?
— Grand-mère me gronde tout le temps de toute façon.
— Moi aussi elle me gronde tout le temps, chuchota Jean-Pierre dans l’oreille de sa fille qui plaça ses mains sur la bouche pour ne pas rire trop fort.
— Vous savez, dit Christine, l’une des sœurs de Pénélope, j’y ai réfléchis lorsque je voyais courir Cassandra partout. Vous ne vous êtes jamais demandé si elle n’était pas un peu hyperactive ?
— Cela compenserait la passivité et la fainéantise du père, laissa échapper Nathalie malgré elle.
Jean-Pierre sentit alors une main chaude presser fortement sa cuisse. C’était sa femme qui le regardait avec des yeux presque implorants. Jean-Pierre regarda tour à tour Pénélope et Nathalie puis se resservit un verre de vin. Peu de temps après, les discussions reprirent normalement comme s’il n’y avait pas eu d’incident.
— Nous avions été voir un médecin l’année dernière, reprit Pénélope. Il n’y avait pas de signe d’hyperactivité. Il en était venu à la conclusion que notre fille était tout simplement pleine de vie et qu’elle avait beaucoup d’énergie à dépenser mais que c’était plus caractéristique d’une enfant heureuse et en bonne santé plutôt que d’une quelconque hyperactivité.
— Pour avoir de l’énergie, elle en a, je ne sais pas où elle va chercher de telles ressources ! Parce que ce n’est pas uniquement le fait que ce soir soit celui de Noël, n’est-ce pas ? Elle a toujours été aussi agitée, non ?
— C’est beaucoup de travail et je me suis déjà demandé comment font les parents d’enfants véritablement hyperactifs. Mais bon, il vaut mieux voir sa fille courir partout plutôt que constamment malade. Et il est vrai qu’à ce niveau-là, nous sommes plutôt gâtés. Elle n’a jamais attrapé le moindre microbe.
— Vraiment ? demanda Christine. Moi, je dois emmener Tiffany chez le médecin au moins une fois par mois.
— Nous aussi, ajouta Carl, le père de Sabine.
— Jean-Pierre et moi sommes vraiment tranquilles à ce niveau-là. Autant nous devons emmener son frère de temps en temps chez le médecin autant nous n’avons jamais eu à nous déplacer pour Cassandra. Une vraie force de la nature.
Les discussions continuèrent de plus belle et tout se passait pour le mieux. Et, preuve que c’était Noël, chaque enfant avait terminé son assiette.
Aux alentours de onze heures et demi, Jean-Pierre se leva de table, sortit une cigarette de son étui et alla l’allumer à une fenêtre, à l’écart du reste du groupe qui était majoritairement non-fumeur. Le regard plongé dans les étoiles, le père de famille était impatient. Peut-être même plus impatient que ses deux enfants, car si eux étaient pressés de découvrir ce que contenaient leurs cadeaux, Jean-Pierre, lui, avait hâte de mettre le costume de Père Noël qui était dans le coffre de sa voiture et encore plus de découvrir leurs sourires en voyant ce que Pénélope et lui leur avaient offert. Mais alors qu’il continuait d’imaginer leurs visages s’éclairer, une voix le ramena à la réalité.
— Il fait froid et on sent la cigarette jusqu’ici, hurla Nathalie.
— Cela m’étonnerait ! Je me suis mis exprès du côté de la maison où le vent ne souffle pas !
— Pourtant, moi je sens la fumée de cigarette !
— Et moi je sens que vous cherchez à me faire sortir de mes gonds ! Vous voulez que je parte, c’est ça ?
— Ah non ! Ne me donnez pas le mauvais rôle ! Je vous demande simplement d’éteindre votre cigarette et de refermer la fenêtre !
— Cette cigarette est tout ce qui me permet de ne pas répondre à vos attaques incessantes !
            — Mes attaques incé… allons donc, arrêtez de jouer le martyr !
— Et je ne parle même pas de la manière dont vous vous comportez avec vos petits-enfants ! Vous ne les voyez qu’une fois tous les tremblements de terre et pourtant, vous ne faîtes rien avec eux, ne profitez pas d’eux. Vous êtes trop occupée à remettre votre magnifique bracelet. Je ne sais même pas si vous connaissez leurs prénoms.
— Attention, Jean-Pierre ! Pas les petits enfants ! Je les aime tous. J’ai dépensé une véritable fortune pour leurs cadeaux, hurla de plus belle Nathalie.
A cet instant, Jean-Pierre resta bouche bée. Silencieux, il tourna la tête vers les enfants placés en bout de table. Chacun avait les yeux grands ouverts.
— C’est… c’est mémé qui achète nos cadeaux ? demanda Cassandra d’une voix hésitante.
— Quoi ? Je… non… je…
— Ça, je ne vous le pardonnerai jamais, lâcha le père, fou de rage, avant d’aller dans la chambre prendre son manteau.
— Chéri ! Où tu vas ? demanda Pénélope tout en le rejoignant en courant.
— Cette sorcière qui te sert de mère, je ne veux plus jamais la revoir, tu m’entends ? Plus jamais ! C’est dégueulasse ! Comment une conne pareille peut-elle être ta mère !
— Attends !
Mais le mari avait déjà refermé la porte d’entrée. Pénélope resta un temps immobile avant de retourner à table. Nathalie, honteuse, baissa les yeux, consciente qu’à cet instant tous les regards venaient de se tourner vers elle. Des regards frustrés pour certains, de colère pour d’autres.
— Je… je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris, fit Nathalie.
— Tu peux être fière de toi, commenta Carl tout en foudroyant du regard sa mère.
— Ça m’a échappé !
— Mais il y a toujours quelque chose qui t’échappe, bon sang, s’énerva Carl avant de se lever.
— Où tu vas ? C’est Noël !
— Ne t’avise pas de jouer la carte de la famille maintenant. C’est trop tard ! Je reviendrai à minuit pour l’ouverture des cadeaux de ma fille. Des cadeaux que pour la plupart TU as achetés. Rappelons-le parce que je ne suis pas sûr qu’ils aient tous bien entendu.
Sur ces mots, Carl quitta à son tour la pièce et claqua violemment la porte derrière lui. Dans le jardin, il rejoignit Jean-Pierre qui venait de s’allumer une nouvelle cigarette. Le reste de la famille avait passé les derniers instants avant la remise des cadeaux dans le silence le plus complet.
A l’heure dite, les cadeaux furent placés sur la table en face des enfants encore sous le choc tandis que les deux hommes revinrent prendre place aux côtés de leurs épouses. Seule la grand-mère était restée dans son coin, un nœud à la gorge et avec l’envie de quitter la pièce sans se retourner pour ne plus sentir les quelques regards accusateurs qui persistaient encore à venir se poser sur elle de temps à autre.
Lorsque vint le tour de Cassandra d’ouvrir les cadeaux, celle-ci se mit à sourire et simula une gaieté abusive, comme si elle avait conscience, malgré son jeune âge, que la déception de ses parents était bien plus grande que la sienne. Elle découvrit tour à tour des poupées, une dînette  le DVD du dernier Walt Disney, ainsi que deux nouveaux jeux pour sa console portable. Elle fit un immense sourire final lorsqu’elle ouvrit le cadeau de ses parents et découvrit un vélo. Elle prit soin de répéter une demi-douzaine de fois combien elle était contente. Cassandra prit alors l’une de ses nouvelles poupées et s’apprêta à s’écarter du bout de la table pour laisser place à l’un de ses cousins lorsqu’on la rappela. C’était Christine qui venait d’annoncer qu’il restait un cadeau, celui de l’oncle Samuel.
— C’est qui l’oncle Samuel ? demanda Cassandra.
— C’est le frère de ta grand-mère, fit Pénélope en s’approchant de sa fille. C’est mon tonton et donc ton grand-tonton, un homme robuste, très, très gentil et qui vous aime tous beaucoup. Mais il n’a pas pu venir parce qu’il est très malade en ce moment. Tu comprends, il n’est plus tout jeune maintenant.
— Oh…
Cassandra prit le paquet que lui tendit sa tante et le déballa. C’était une boîte en bois quelconque qui n’avait ni décoration, ni inscription. A l’intérieur, elle découvrit un bijou. Un bracelet blanc sans aucune décoration non plus. La jeune fille le regarda sous tous les angles pour voir quels secrets pouvaient renfermer l’objet mais dut bientôt se rendre à l’évidence. Ce n’était pas un jouet mais un simple bracelet. Elle le passa négligemment à son poignet, déçue de ne pas avoir eu quelque chose de plus « amusant ». Elle reprit sa nouvelle poupée avant de quitter la table, toujours avec ce sentiment de grande perte qui persistait depuis qu’elle avait compris que le Père Noël n’existait pas.
Mais un petit quart d’heure plus tard, alors que son frère venait de finir de déballer ses cadeaux, Cassandra se mit à tousser. Tout d’abord quelques fois puis à n’en plus finir, comme si elle n’arrivait plus à respirer. Pénélope et Jean-Pierre réagirent immédiatement et la rejoignirent pour voir ce qui n’allait pas. Cassandra venait de tomber, inconsciente.
Du sang se mit à couler de son œil droit.


Voilà pour la première partie de cette petite fiction qui se composera de 20 chapitres. Je vous retrouve très bientôt pour la suite !