30 juillet 2014

Chroniques de la Lune Noire

Un classique quasiment aujourd'hui avec les Chroniques de la Lune Noire, une saga fleuve qui nous change un peu des comics habituels. Ou... peut-être pas tant que ça.

Le premier tome de la série date déjà de 1989 et avait été publié par Zenda. Pratiquement vingt ans après, le quatorzième, en 2008, conclut le cycle chez Dargaud.
A cela il faut pourtant encore ajouter une préquelle, une deuxième saison (qui se poursuivra avec la parution du second tome, en octobre), ainsi qu'un hors-série faisant office de guide. Plus une série dérivée, une réédition intégrale plutôt luxueuse et bénéficiant de quelques bonus. Et même quelques jeux, dont un wargame.
Autant dire que l'univers semble riche et les possibilités vastes.

A l'origine du projet, François Marcela Froideval. Le scénariste est notamment connu pour avoir été l'un des fondateurs et le rédacteur en chef du célèbre magazine Casus Belli. Et si je vous dis qu'il est également auteur d'ouvrages pour AD&D, et qu'il revendique un certain talent en tant que maître de jeu (notamment dans l'interview des intégrales), vous aurez compris que c'est un spécialiste des jeux de rôles.
Et d'une certaine façon, cela se ressent dans son écriture. Et pas forcément en bien. 
Voilà, autant donc commencer par le négatif.
L'écriture, notamment des premiers tomes, est assez... "spéciale". Pour ne pas dire maladroite. Les actions s'enchaînent avec des pavés de texte descriptifs qui viennent raconter l'histoire plutôt que de la faire vivre aux personnages. Or, si cette façon de procéder convient très bien dans un JdR, où ce sont les joueurs qui vont apporter l'émotion, les ruptures et donner finalement tout son sel à l'intrigue, c'est en matière de BD la pire façon de raconter une histoire.

Et pas qu'en matière de BD d'ailleurs. Décrire froidement des évènements, même titanesques, conduit systématiquement à une sorte d'irréalité qui nuit grandement à l'implication du lecteur et au développement des personnages.
Mais alors, du coup, c'est naze ou quoi ? 
Ben non. Déjà parce que ce défaut majeur tend à s'atténuer un peu au fil des tomes. Ensuite parce que Froideval parvient à mélanger deux éléments a priori incompatibles : un humour percutant, qui lorgne presque parfois vers la parodie, et des envolées lyriques non dénuées d'une certaine poésie. 
Enfin parce que l'univers est foisonnant et recycle tous les clichés de l'heroic fantasy : magie, épées légendaires, dragons, elfes, nains, chevaliers, le tout sur fond de complots et de prophétie fatale.
Mais tout cela resterait finalement banal s'il n'y avait le charme incroyable des dessins.

Olivier Ledroit, puis Cyril Pontet dans les chapitres suivants, vont en effet donner une identité visuelle unique à la série.
Les planches font dans la démesure et impressionnent : armées gigantesques dont les milliers d'étendards claquent au vent, forteresses immenses n'en finissant plus de s'élever vers le ciel, batailles chaotiques et personnages aux lourdes armures, tout est fait graphiquement pour peser presque physiquement sur le lecteur et donner un souffle épique aux confrontations.
La mise en scène est d'ailleurs plus américaine que classiquement européenne : pas de traditionnel "gaufrier" ici, mais de nombreuses pleines pages, des dessins qui débordent parfois des cases et, globalement, une composition très comics.

Et il faut bien l'avouer, l'on verse parfois tout simplement dans le grandiose, comme lors du couronnement de Wismerhill, à Moork : sur une double page, la cité s'étend à l'infini, sous un ciel bas. La populace acclame son nouveau seigneur, enveloppé dans une longue et élégante cape et entouré d'immenses drapeaux. La scène est impressionnante, mais elle l'est encore plus lorsque l'on se rend compte qu'elle est enrichie de petits détails, parfois comiques, qui, sans atténuer sa majesté, lui ajoutent un second degré appréciable.

Si la narration est brutale et manque de nuances, ces Chroniques de la Lune Noire s'imposent finalement grâce à un style visuel vertigineux et un lyrisme ponctué d'humour.

+ des dessins au charme et à la puissance indéniables
+ une dimension politico-diplomatique intéressante
+ épique et drôle, un mélange pas si courant et franchement casse-gueule
+ du Warhammer sans avoir besoin de peindre soi-même les figurines ;o)
- lourdeurs de la narration






25 juillet 2014

Faire de la Bande Dessinée

Peut-on être complet, pas ennuyeux et même drôle dans un ouvrage technique traitant de BD ? Oui, la preuve avec Faire de la Bande Dessinée.

Nous avions déjà eu l'occasion d'aborder un ouvrage de Scott McCloud il y a quelques années. Si Understanding Comics se voulait un essai et presque une réflexion philosophique sur l'art séquentiel, cette suite logique, Making Comics, se penche sur des aspects plus concrets.
McCloud continue sur la même lancée, à savoir utiliser la bande dessinée pour réfléchir sur la bande dessinée, tout en étant aussi didactique qu'agréable à lire. Même s'il s'agit d'un pavé, on est loin du truc rébarbatif ou décourageant, ce qui destine ce livre aux auteurs débutants comme aux lecteurs curieux d'aller "farfouiller" sous le capot.

Après une brève introduction, l'auteur commence logiquement par aborder les choix importants qui vont définir une case ou une planche et par là même influer sur le lecteur. Il isole et explique cinq grandes catégories : le moment, qui permet de décider de ce qu'il faut dessiner ou au contraire laisser de côté, le cadrage, qui va définir distance et angle de vue, l'image, autrement dit la représentation, claire, des personnages et lieux, les mots, qui ajoutent une valeur informative et interagissent avec les dessins, et enfin le flux, ou la manière de guider le regard du lecteur sur la page.
Des exemples concrets sont bien entendu employés pour illustrer chaque concept. Certains éléments étaient déjà présents dans Understanding Comics, parfois en étant plus développés, ce qui rend les deux ouvrages plutôt complémentaires.

Dans les nombreuses notions abordées ensuite, l'on peut citer par exemple l'équilibre entre clarté et intensité. Un concept important puisqu'il recouvre ce à quoi un conteur souhaite aboutir : être compris du lecteur et l'impliquer dans le récit. 
Bien que McCloud ait largement le talent pour illustrer lui-même tous les types de situation (il opte en général pour un trait simple qui convient au propos mais n'hésite pas à passer à des illustrations plus détaillées et travaillées lorsqu'il faut démontrer une théorie), il incorpore dans ses chapitres de nombreux dessins, d'artistes aussi variés que Eisner, Ditko, Miller, Hitch, Smith ou encore Ware.

Toujours dans les techniques essentielles, une grande partie est consacrée aux personnages et à leur construction. Non pas au sens "physique" (il existe des ouvrages d'anatomie pour cela), mais au sens de la crédibilité. McCloud définit ainsi trois "dimensions" qu'il juge indispensables pour tout personnage important : la vie intérieure, l'identité visuelle et les traits révélateurs. 
Non seulement son analyse est juste, mais à ce niveau, le propos dépasse largement le seul cadre des comics et peut convenir à tout conteur, quel que soit le support choisi. Faire de la Bande Dessinée rejoint ainsi certains ouvrages en apparence très précis, comme le Guide du Scénariste de Vogler, alors que leur pertinence les ouvre à de bien plus vastes applications. 

La partie dédiée à l'univers, à l'endroit où se déroule l'action, convient également, si l'on prend les conseils au sens large, à pratiquement toutes les situations où il faut mettre un décor vraisemblable en place. Que l'histoire soit filmée, écrite ou dessinée. 
L'exemple employé dans ce chapitre pour évoquer le plan d'ensemble est aussi brillant qu'efficace. En changeant quelques détails, comme une vue décentrée ou un sens accru de la profondeur, l'effet obtenu est tout autre et immédiatement décelable (cela pourrait ici s'appliquer aussi à une caméra).

Bien évidemment, certaines parties sont tout de même uniquement applicables en BD. La manière de dessiner une émotion sur un visage par exemple. McCloud part de six émotions primaires pour, en les mélangeant astucieusement, un peu comme des couleurs sur une palette, en décliner les nuances et en faire apparaître de nouvelles. 
Les différentes combinaisons mots/images sont également abordées. Sept en tout, toutes parfaitement expliquées et illustrées (et même symbolisées par des schémas). Tout est fait pour que le propos soit limpide et la mise en situation immédiate. L'on constate ainsi que certaines combinaisons sont inutilement redondantes, alors que d'autres sont complémentaires ou associatives, véhiculant ainsi un message que le texte ou l'image seraient incapables de rendre seuls. 

D'autres sujets sont encore abordés tout au long du livre, comme la gestuelle, le matériel nécessaire (avec là encore des exemples expliquant la différence de rendu entre plume, pinceau et stylo mécanique, ainsi que leur combinaison possible), la perspective, les différents genres ou même les spécificités narratives du manga.
Le tout est clair, plein d'humour et contient même des exercices pratiques. 
L'on trouvera même de nombreuses suggestions de lecture à la fin. Difficile de faire plus complet.
Mais, est-ce vraiment utile ?

La réponse, à mon sens en tout cas, est oui.
Il convient parfois de considérer avec circonspection les ouvrages techniques traitant de l'écriture. Bien souvent, ce sont des ramassis de conneries, ou des évidences inutiles, compilées par des "experts" autoproclamés.  
Un artiste, un conteur notamment, est pourtant avant tout un technicien. Qui maîtrise son art dans le sens où il obtient l'effet voulu. Je ne reviens pas sur ce que j'ai longuement développé dans cette chronique sur la Technique dans l'Ecriture, mais je réaffirme que sans maîtrise technique, il n'y a pas d'écriture efficace possible. 
Seulement, la technique ne fait pas tout.
Si tout le monde peut apprendre à jouer du piano, peu de gens composent réellement. Et encore plus rares sont les virtuoses qui repoussent les limites de leur instrument. La technique est indispensable, et il est donc important de la comprendre, mais elle n'est que la charpente qui permet à l'histoire de tenir debout. D'être juste, comme une note peut l'être sur une portée. Mais ce n'est pas cela qui fait une "bonne" histoire. 

S'il y a beaucoup à apprendre dans les livres, le style, lui (ou la signature, la manière de procéder, unique et personnelle), ne s'acquiert qu'avec le temps et beaucoup de travail, deux éléments qui ne sont pas forcément engageants mais clairement incontournables. 
Making Comics a bien des qualités, notamment celle d'aborder l'essentiel des impératifs techniques et des notions de base au sein d'un même ouvrage, mais comprendre une technique n'est que le début du voyage. 
Devenir auteur est le travail acharné de toute une vie. Une quête qui ne suppose ni raccourci, ni vol, ni atermoiements. 
Une bonne histoire ne peut s'expliquer uniquement par des équations. Elle est le résultat du mariage improbable de la plus logique des techniques et de la plus expérimentale des magies. Cette partie-là, cette "âme", ne se trouvera pas dans des bouquins. Et même si Vogler, Card et King ont défriché de belle manière l'essentiel du domaine technique*, ce sont bien les années, l'implication et le possible talent qui feront d'un scribouilleux persévérant un véritable auteur.

Un ouvrage intelligent et brillamment réalisé, qui aborde les étapes essentielles de l'écriture BD en les vulgarisant avec humour.

+ très complet
+ exemples pertinents et clairs
+ humour constant
+ un champ d'application qui dépasse la BD pour certains concepts
- une partie manga intéressante, mais une image de la BD européenne un peu caricaturale





* si vous êtes intéressé par l'écriture au sens large, les livres suivants semblent pertinents :
- The Writer's Journey, de Christopher Vogler (publié en France sous le titre Le Guide du Scénariste)
- Characters & Viewpoint, de Orson Scott Card (publié en VF par Bragelonne, mais introuvable à l'heure actuelle, sauf d'occasion à prix ridiculement élevé)
- On Writing, de Stephen King (publié sous le titre Ecriture)
Ces trois ouvrages sont très complémentaires et parlent finalement de domaines génériques, applicables à divers supports. L'on pourrait même retenir uniquement Vogler et Card, le premier abordant les fonctions archétypales et les étapes du récit, alors que le second rentre dans des notions plus précises, comme la manière de construire un personnage (et même, à travers lui, d'inventer une histoire). Je n'ai à ce jour jamais lu d'ouvrages d'auteurs français égalant sur le sujet ceux cités plus haut.


    

20 juillet 2014

En route vers la Tour sombre Etape 0.1 : le Fléau

Il ne s’agit pas d’un article ancien réédité pour la cause – ou simplement pour faire du remplissage, ou encore pour tenter de justifier mon salaire élevé auprès du boss en recyclant des vieilleries (encore que…). Autant commencer par un aveu : je n’avais jamais lu le Fléau jusqu’ici. Pourquoi alors, se demanderont nos fidèles suiveurs, entamer sa lecture juste après le premier tome de la Tour sombre ?
Tout simplement parce que je suis un bon élève, et aussi un lecteur consciencieux. Je fais partie de ceux qui ont lu toutes les annexes, renvois et notes de bas de page du Seigneur des Anneaux, ou de la Maison des feuilles ; c’est vrai que ça a tendance à hacher le rythme de lecture, mais on n’a ainsi pas l’impression d’être passé à côté d’un élément enrichissant l’intrigue ou donnant du sens à une réplique, un geste, un acte. Ainsi, lorsque Neault a publié son Guide de lecture de la Tour sombre, en précisant les lectures indispensables pour bien l’accompagner, je n’ai pas hésité à faire une pause dans la saga afin d’accumuler les références que notre Docteur ès King estimait nécessaires.
J’en profite pour glisser une nouvelle parenthèse à propos de l’absurde politique du livre numérique en France : lorsque je vois que je devrais payer plus cher la version dématérialisée d’un roman de 1978 que sa version poche, comment pourrais-je décemment opter pour un téléchargement ? Quand bien même je risquerais de revendre les livres aussitôt après leur lecture (je n’ai, à mon grand regret, plus la place requise pour satisfaire ma vieille collectionnite aiguë et il me faut régulièrement  - et la mort dans l’âme – me séparer des ouvrages auxquels j’accorde moins d’intérêt qu’aux autres). Comme je n’ai aucun scrupule à m’offrir un livre de seconde main, j’ai fini par trouver ce que je cherchais.
Lire Le Fléau de nos jours, c’est s’exposer à une déception inévitable : le roman est déjà vieux (je précise que je n’ai lu que la version de 1978, que l’éditeur de King avait demandé d’alléger) – une nouvelle édition, datant de 1990, réincorpore les passages coupés ainsi que des modifications pour mieux coller à l’actualité ; la fin est également modifiée avec un épilogue qui n’existe pas dans la version que j’ai lue (mais nous y reviendrons). En 2014, quand bien même on n’aurait pas pris connaissance des versions comics ou télévisées, le sujet du livre n’a rien de bien original : il s’agit, après tout, d’un script post-apocalyptique construit à partir d’une sélection de personnages distincts que le destin se chargera de rassembler. On reconstruit un monde sur les ruines de l’ancien en tirant (ou non) les leçons du passé tragique qui a conduit au drame. Ce pourraient être des zombies, une guerre totale, une succession de séismes cataclysmiques, voire une invasion extraterrestre. Ici, on a droit à un virus, échappé d’un laboratoire militaire. Une forme extrêmement virulente de grippe dévaste le pays (on ne sait absolument rien de ce qui se passe hors du continent nord-américain), mal gérée par les forces gouvernementales qui s’appliquent dans un premier temps à dissimuler leur bévue, avant d’être dépassées car rien ne semble arrêter le fléau. Les cadavres s’amoncellent, les villes se dépeuplent, les routes s’encombrent de voitures abandonnées ; des incendies éclatent, des centrales explosent, le monde se vide de ses habitants (car certaines espèces animales, comme les chiens, sont également touchées).

Mais.
Mais des individus s’avèrent résister à la maladie. Miracle génétique ou choix divin, peu leur importe car il faut tout d’abord s’organiser, affronter la solitude et la folie qui les guette avant de trouver un nouveau sens à leur existence désormais fragile. Petit à petit, des couples se font, des petits groupes cherchent leur salut, espérant trouver qui des renforts, qui des explications, qui un havre ayant échappé au Mal. Un jeune et habile sourd-muet s’associe à un attardé, un chanteur de rock en pleine ascension se lie avec une fascinante institutrice revêche, un Texan flegmatique tombe amoureux d’une jeune célibataire enceinte… C’est alors que surviennent les rêves. Dans certains, une vieille Noire les convie au Nebraska pour leur expliquer la volonté de Dieu ; dans d’autres, un homme sans visage les terrorise, s’apprêtant à monter une armée de l’autre côté des Rocheuses. L’éternelle lutte entre le Bien et le Mal, la Lumière et l’Ombre, la Loi et le Chaos est sur le point de se jouer, par le biais de pions plus ou moins conscients de leur statut, plus ou moins optimistes quant à leur avenir dans une Amérique désormais déserte où les machines se sont tues.
On le voit, rien d’original, et même à l’époque (Je suis une légende de Richard Matheson date de 1954). D’ailleurs, Stephen King ne cherchait pas vraiment à raconter du nouveau, mais plutôt à introduire de l’épique dans un monde dévasté, en passant par 3 moments-clefs : la survie, le rassemblement et l’affrontement final. Ceux qui connaissent l’auteur remarqueront également que le style possède encore les scories décelables dans le Pistolero, bien que l’écriture soit plus dynamique et les phrases moins ampoulées. Mais ce qui tire le Fléau vers le haut, c’est avant tout cette formidable faculté qu’a King de donner naissance et surtout faire vivre par le biais de ses mots des personnages aussi exceptionnels qu’anodins. Aucun super-héros, même si quelques-uns jouissent de facultés hors du commun : sans que le pouvoir soit nommé autrement que par « une forme de télépathie », on retrouve par exemple des enfants dotés du shining. Les survivants ne sont pas des êtres d’exception, les « bons » étant soumis aux mêmes affres, aux mêmes tentations que n’importe qui – et c’est bien de la manière dont ils gèrent leur faiblesse que se dégage leur statut de héros. Fran sait parfaitement qu’Harold est follement épris d’elle et jouera habilement de ce sentiment à son avantage, ce qui lui vaudra la terrible rancœur du garçon éconduit ; le gentil Larry qui s’en voulait déjà de ne pas s’être assez occupé de sa mère ruminera tout le long du roman sa terrible expérience avec Rita qui a fini par se suicider alors qu’il avait promis de l’aider.

Reste l’élément central, articulé autour du pivot qu’est Randall Flagg, l’Homme sans visage, être sans scrupule ni remords dans lequel s’est incarné le Mal et qui sent, alors que le fléau se propage, venue l’heure de son apothéose démoniaque. Il se découvre des pouvoirs et se met à rassembler des adeptes qu’il dompte par la terreur, afin de constituer une armée capable de détruire la communauté de la Zone libre, constituée autour de la vieille du Nebraska qui semble l’Elue de Dieu. Dieu, le Diable : on peut faire la fine bouche face à ce genre de mentions. Après tout, pour autant, ce ne sont que des vocables aisément identifiables pour désigner des forces antagonistes. Le manichéisme primaire structurant l’œuvre n’est pas critiquable en soi, tant qu’il ne se reflète pas dans l’exposition des personnages, qui sont suffisamment riches et complexes pour qu’on prenne plaisir à les suivre, à les aimer ou les détester. Des éléments de leur passé resurgiront par moments afin de mieux étayer leurs réflexions, leurs doutes, leur désarroi face aux inévitables interrogations éthiques qu’engendrera leur mission. Est-ce Dieu qui parle à travers Mère Abagail ? Qui leur envoie ces rêves ? Le fait est qu’ils ont tous rêvé des mêmes êtres, ils sont au moins forcés de se rendre à l’évidence : quelque chose de « supérieur » les a choisis, et quelque chose de malfaisant est à l’œuvre dans l’Ouest. Le petit monde tranquille qu’ils ont rebâti, réinventant les principes démocratiques des Pères de leur nation défunte, risque d’être éphémère et nul doute qu’ils devront combattre, peut-être même se sacrifier pour la sauvegarde et de leurs proches et d’un idéal fragile. Il est amusant de voir dans leurs réflexions, leurs discussions, leurs atermoiements, la volonté de l’auteur de ne pas sombrer dans les travers ésotériques d’un discours trop religieusement orienté : après tout, des milliards ont péri, où était Dieu à ce moment ? A moins que ce ne fut là un châtiment divin…
Dans ses deux premiers tiers, le Fléau fonctionne à merveille, même si on sent par moments une certaine frilosité dans la description de certains actes pervers suscités par la disparition d’un ordre établi et par le désœuvrement d’individus se livrant à leurs plus bas instincts. L’écrivain semble plus disert sur les intentions des créatures les plus viles que sur leurs agissements, comme s’il s’apercevait au dernier moment de l’inanité d’un tel voyeurisme. Peut-être les passages rétablis (dont au moins un avait été proprement censuré à l’époque) vont-ils plus loin dans le glauque, le gore ou la violence ? Stephen King, en revanche, fait la part belle aux émotions, aux sentiments, à tout ce qui sourd de l’âme humaine : bons ou mauvais, ses personnages n’agissent jamais sans réfléchir et l’auteur n’hésite jamais à traduire les pensées de tel pyromane dégénéré, tel attardé mental ou tel sourd-muet suspicieux.

La fin, du coup, laisse à désirer. L’accélération est patente, les ellipses temporelles se multiplient, délayant la tension, ralentissant le tempo : la conclusion inévitable, le duel ultime, le Gran Finale se précipitent doucement, et on se demande quelle pirouette pourra bien se produire pour nous surprendre, quelle surprise nous réserve King à la fin. Elle sera, forcément, décevante, presque ridicule par sa tiédeur et ses coups de théâtre, tant les enjeux et le potentiel étaient immenses. On est presque étonnés par l’absence d’étonnement.

Qu’importe. Considéré comme l’une des œuvres majeures du Maître de l’Horreur, le Fléau vaut le coup, ne serait-ce que pour faire connaissance avec l’Ombre qui hante nombre de ses écrits, celui que le Pistolero poursuit depuis (et jusque) la nuit des temps et pour y voir concrétisée la persistante méfiance de l’auteur envers les agissements de son propre gouvernement.   

17 juillet 2014

Benjamin Spark nous menace de représailles judiciaires

Le vol paie-t-il ?
Je viens de recevoir un bien étrange mail aujourd'hui, et j'ai décidé d'y apporter une réponse publique, puisqu'il s'agit de menaces visant à faire modifier l'un des articles de ce blog.

Il y a quelque temps, l'un des rédacteurs de UMAC a consacré un article au "cas" Benjamin Spark (nous nous sommes depuis séparés de ce rédacteur, son article n'est donc plus disponible). Il s'y offusquait, avec véhémence et mon autorisation, des pratiques de ce dit "artiste".
Pour ceux qui ne connaissent pas ce douteux travail, il s'agit de piller les œuvres d'artistes véritables, sans les citer, de rajouter deux ou trois lignes de peinture (pour "salir", c'est là l'argument principal) puis de signer le tableau de son nom en le vendant à un prix particulièrement juteux.

Nous sommes tous sur ce blog passionnés par les comics et l'art en général, certains d'entre nous sont également auteurs et par ce fait attachés aux droits de ces derniers, voire même à la simple notion morale qui empêche un véritable artiste de faire un vague collage pour ensuite vendre un travail qui n'est pas le sien, sous le fallacieux prétexte de la "parodie".
Une parodie est une exception au droit d'auteur, mais elle doit avoir un but clairement humoristique et, surtout, elle ne permet aucunement l'emprunt des dessins originaux réalisés par le créateur du personnage "parodié".
La parodie n'a jamais affranchit du travail, ni même du talent.
Elle implique notamment le fait qu'il n'y ait pas de risque de confusion avec l'œuvre originale, ce qui est évidemment le cas lorsque l'on se contente de prendre un dessin d'un grand nom (Lee, Turner, Campbell...) sans le modifier et en le dégueulassant. Le quidam méconnaissant les comics sera forcément attiré par le dessin original et non par les deux pauvres traits ou mots maladroits qui sont les seuls arguments de Spark pour revendiquer la paternité d'un travail qui n'est pas le sien. 

L'article a donc été sans concession mais conforme à l'esprit de ce blog, qui s'inscrit dans la tradition de publications telles qu'Hebdogiciel, qui en son temps n'hésitait pas à descendre non seulement des œuvres, mais aussi des pratiques jugées iniques.
Cela a valu à l'hebdomadaire quelques déboires, notamment quelques procès, et c'est peut-être ce que va connaître UMAC dans peu de temps à en croire Spark.

Celui-ci nous met en effet en demeure de supprimer cet article dans les 48 heures au motif qu'il y est clairement dit que Benjamin Spark serait un plagiaire, ce qui serait de la diffamation selon le même courriel.
Dans le cas contraire, on nous menace d'une action en justice (car apparemment, monsieur Spark se souvient, quand ça l'arrange, qu'il existe des lois, puis devient amnésique lorsque celles-ci dérangent son racket).

Après réflexion, j'annonce donc publiquement que je choisis d'affronter monsieur Spark devant les tribunaux, et ce pour deux raisons.
D'une part, je suis convaincu que, sur le fond, ce pseudo-artiste est effectivement un plagiaire, et il lui sera difficile de démontrer le contraire devant un juge.
D'autre part, parce que je suis également un fervent défenseur de la liberté d'expression, notamment lorsqu'elle est basée sur des faits et des arguments précis.

Je conviens que l'article en question est rock n'roll sur la forme, même maladroit, mais il est à la hauteur de l'indignation de son auteur et des pratiques qu'il dénonce.
Si j'avais été contacté, "gentiment", pour éventuellement en modifier la forme, peut-être l'aurais-je fait, mais il n'est aucunement question d'en modifier le fond ou de le supprimer (ce qui est demandé).

Je n'ai nullement l'intention de laisser un pilleur m'intimider. S'il faut s'expliquer devant la justice, fort bien, nous verrons à qui elle donnera raison.

Une œuvre artistique résulte d'un travail personnel. L'appropriation ridicule, qui consiste à s'enregistrer par dessus un concerto de Bach en toussant, ou à déféquer sur la page 17 du Grand Meaulnes, ne fait pas d'un prétentieux un auteur.


  

15 juillet 2014

La Tour Sombre : La Descente

Cette chronique s'inscrit dans une série d'articles sur l'univers de La Tour Sombre. Les rares passages contenant des spoilers seront signalés par une balise vous permettant de ne pas les lire. Les "spoilers légers", en bleu, n'indiquent rien de crucial et peuvent être lus sans dénaturer le plaisir de la découverte. Les "spoilers importants", en rouge, signalent des passages qu'il conviendra de ne pas aborder si vous n'avez pas encore lu la saga et souhaitez le faire. 

Adolescent, et même déjà enfant, il m'arrivait d'éprouver une sorte de déprime après la fin d'une bonne histoire. Après un bon film par exemple, je quittais la salle de cinéma avec regret et je restais silencieux pendant quelques minutes, incapable de m'intéresser à la réalité et au brouhaha presque inintelligible qui m'entourait.
Car la Magie persiste, vous intuitez ? King appelle ça le kaven dans son œuvre, une propriété d'une magie d'un autre ordre. Dans le domaine qui nous intéresse, je dirais que ça ressemble à une douleur agréable, un vague à l'âme amer mais précieux.
Les romans - encore une fois, seulement les bons - font cela aussi. Mais si un film vous envoûte pendant deux heures, voire un peu plus, un roman distille son poison glam charme pendant bien plus longtemps. Alors imaginez une saga de huit longs romans. Dont certains sont des pavés. Pendant des jours, des semaines, des mois même, l'histoire s'empare de vous et inonde votre esprit, vos veines, votre cœur, jusqu'à ce que vous rêviez en vous exprimant avec des expressions tout droit issues de la saga, à coups de "si fait !", "par ma montre et mon billet" ou "grand merci sai".
Et c'est délicieux.

Puis vient un jour où l'histoire est terminée, où vous avez atteint la Clairière, au bout du Chemin, symboliquement parlant du moins. Les personnages s'en sont retournés à leur destin de papier, vous laissant seul et en manque, intoxiqué comme jamais, avec la certitude que plus rien ne vaudra jamais la peine d'être lu. Car plus l'on plane haut et longtemps, plus la descente est difficile. Et je ne parle pas là d'aviation.
J'ai toujours du mal à regarder quelque chose pendant les jours qui suivent la fin d'une nouvelle saison de Game of Thrones. J'éprouvais le même sentiment avec The Shield. Après La Tour Sombre, c'est encore pire. Pour la deuxième fois (car je l'ai relue pour les besoins de cette série d'articles, en y intégrant La Clé des Vents), j'éprouve ce vide intense et déroutant, ce sentiment qu'aucune autre page ne vaut la peine d'être tournée. Je sais que cela va s'estomper, parce que je suis un vieil accro des Livres et j'ai fini par comprendre précisément quels effets ils pouvaient avoir, au moins sur moi, mais à cet instant, à cet instant précis, aucun autre récit ne pourrait me convenir, car la Magie est encore là, me faisant souffrir autant qu'elle me réconforte.

Une telle introduction a pour seul but de vous donner un aperçu de ce que La Tour Sombre a comme effet sur moi. Il se peut qu'elle n'ait pas le même effet sur vous. Les palais sont différents en ce qui concerne les alcools et les épices, j'ai la conviction que chacun possède également une sorte de "palais" mental, plus ou moins sensible à certains mots, certaines images. Et certaines substances.
Une bonne histoire n'est jamais à sens unique, surtout dans le domaine romanesque. L'auteur fournit le combustible, c'est-à-dire l'histoire, et le lecteur le comburant, ce qui permet de l'enflammer, de lui donner vie, de la rendre palpable. Parfois le combustible est mouillé, voire pourri, d'autre fois le comburant est altéré, ou, parfois aussi, il n'y a pas l'étincelle pour embraser l'ensemble. Mais lorsque cela se produit, lorsque le bon dosage est là, lorsque chacun y met du sien, alors il ne s'agit plus de mots, ni de technique, mais d'une expérience extraordinaire et unique. Et c'est bien son intensité et sa (relative) brièveté qui rend ce qui suit si dur, si fade, si dégueulasse...

Mais avec la descente vient aussi le temps du bilan, voire de l'analyse, et bien que ce soit une piètre consolation (un peu comme discourir sur l'orgasme après une nuit d'amour exceptionnelle), c'est bien ce que nous allons faire, si cela vous sied.

1. Des histoires dans l'Histoire

La Tour Sombre est une saga épique, un western-fantasy mâtiné de SF et percé de portes vers notre monde, contemporain et réel, mais c'est aussi une belle réflexion sur le pouvoir du Conteur ainsi que la portée et la beauté des histoires.
Le point culminant de cette mise en abîme, ou métaphysique du Conteur, apparait sans doute dans La Clé des Vents, le fameux "huitième" roman, rajouté bien après la fin de la saga. Ce qui me permet de vous dire que, bien qu'il ne soit pas indispensable sur le plan de l'intrigue, il serait dommage de s'en passer, car il est très bon et contribue à enrichir l'univers de The Dark Tower. Par contre, si vous décidez de le lire, ne le lisez pas dans l'ordre de parution, donc en dernier, mais bien entre les quatrième et cinquième tomes.
En gros, Roland raconte à ses compagnons une aventure qui date de ses jeunes années (après les évènements de Magie et Cristal). Dans cette histoire, il se met à en raconter une autre à l'un des personnages. Et c'est cette histoire, racontée par la mère de Roland, racontée par Roland lui-même (d'une manière déjà très étrange, car il raconte le fait qu'il l'a racontée), puis contée, évidemment, par King, qui est la clé de ce roman. Simple (contrairement à ce qu'il parait) et beau.

Outre ce roman particulier, les histoires sont toujours considérées comme importantes au sein de la saga. Des inconnus sont invités à raconter la leur, les membres du ka-tet, lorsqu'ils sont séparés, ne manquent pas de conter leurs aventures, et Roland, qui pourtant manque d'imagination, d'humour et est le type le plus prosaïque qui soit, est toujours fasciné par une "bonne" histoire. 

***spoiler léger---
C'est également grâce à une histoire (celle de Magie et Cristal), que les personnages vont commencer à considérer Roland comme ce qu'il est : un héros tragique. C'est aussi grâce à cette histoire et son pouvoir libérateur que Roland recouvre sa part d'humanité, voire sa capacité à aimer.
Bien entendu, King lui-même, en intervenant comme personnage de la saga, en utilisant même des éléments importants et bien réels de sa vie (l'accident qui faillit lui coûter la vie lorsque, lors d'une promenade, il fut renversé par un abruti incapable de se concentrer sur la route), devient une intéressante réflexion - et une mise en abîme, encore une - sur le pouvoir du Conteur. Il sera même soupçonné un temps d'être Gan lui-même mais remettra les pendules à l'heure en évoquant, avec justesse et humour, la prétention et la vanité de certains écrivains. ---fin/spoiler léger***

La fin pourrait également rentrer dans cette réflexion sur l'histoire et la manière de conter, mais elle est suffisamment riche pour qu'on la garde, justement, pour la fin.

2. Quelques défauts...

Une saga de huit, bon disons sept à la base, romans, écrite sur plus de trente ans, ne peut être exempte de défauts. Mais rares sont les textes qui n'en ont pas, à part peut-être quelques courtes nouvelles, et encore. Ce n'est donc en rien rédhibitoire, et presque même naturel. 
Certains défauts ont d'ailleurs été gommés par l'auteur lui-même, grâce à une réédition des premiers tomes.
Nous allons donc considérer l'édition revisitée actuelle.
Tout d'abord, Stephen King avoue sans peine que le premier roman, Le Pistolero, est un peu "dur" à passer (je vous invite à lire à ce sujet l'avis de l'ami Vance, qui est en train de découvrir la saga et vous fera sans doute un compte rendu régulier de sa progression). Personnellement, j'estime que l'histoire prend son réel envol environ à la moitié du troisième tome (Terres Perdues). Alors, attention, je ne suis pas en train de dire que c'est nul avant et que ça devient bien ensuite. D'ailleurs, en général, un truc nul, on ne peut pas le rattraper par un tour de passe-passe et si ça commence mal, l'histoire à tendance à s'effondrer de plus en plus. Non, il y a de bons moments dans Le Pistolero, et même des scènes géniales dans Les Trois Cartes, simplement, une fois arrivé à Lud, tout prend une autre ampleur. 

Certains défauts sont inhérents aux tics de l'auteur. Ceux-ci sont naturellement présents dans ce long récit.
Par exemple, King ne s'embarrasse pas tellement d'explications sur certains éléments "fantastiques" ou "paranormaux" (ou même "scientifiques" d'ailleurs). 
Loin de moi l'idée d'affirmer que tout doit s'expliquer dans un récit. On peut parfois laisser des zones d'ombres, c'est même souvent nécessaire. Et, tout aussi souvent, il n'est pas utile de s'appesantir sur un élément "déclencheur". Pour rester dans les exemples des romans de King, 22/11/63 est basé sur un voyage dans le temps avec des contraintes très précises, mais, bien que le "truc" qui permette le voyage en lui-même soit probablement lié au vaadasch, rien n'est expliqué concernant cet élément. Ce n'est pas grave pour ce roman car l'intérêt réside ailleurs, on se fiche bien de savoir pourquoi ou comment ça fonctionne.
Par contre, dans La Tour Sombre, où il est question de multivers, de cohérences et de coïncidences, de destin, de science des Grands Anciens, l'on en arrive parfois à être devant des raccourcis un peu fumeux et des vides douloureux.

Il arrive aussi à King d'ergoter. De perdre du temps sur des conneries, où l'on se dit "mais, putain, avance ou je te jure que je te mords les couilles !".
Ce n'est pas constant, et je précise que je suis un grand adepte des récits de King, simplement, parfois, il semble un peu "pédaler sur place".
Il ne s'agit pas de longueurs, ou de descriptions inutiles, au contraire, les romans de King se lisent très rapidement, avec une sorte de rythme naturel, et je suis loin de partager l'avis de ceux qui disent l'apprécier mais ronchonnent quand il sort des pavés (si c'est bon, autant que ce soit long).
Non, cet ergotage vient de situations qu'il serait bon de passer sous silence, ou au moins d'accélérer. Par exemple, dans Les Régulateurs, publié sous le nom de Richard Bachman, au début du roman (et bien que ce soit un bon roman, qui fait écho à Désolation), il enlise à un moment deux personnages qui se perdent en palabres sur la meilleure façon de... saisir un tapis (si je me souviens bien). Un type a été blessé, ou tué, ils veulent le transporter, et King en fait des tonnes sur ces deux personnages qui se demandent comment ils pourront se servir au mieux de leur putain de tapis. La réponse est simple, du moins simple pour qui a déjà replié un drap : chacun prend les deux bouts d'une extrémité, bordel, pas besoin de deux heures sur ça !

Enfin, il y a encore la traduction française, qui n'est pas ignoble (on est loin d'un Dôme) mais reste perfectible, tant sur le fond (il est question parfois du barillet de... pistolets automatiques) que sur la forme (certains verbes hasardeux). 

3. La Venue du Blanc (ou les immenses qualités)

Si je vous ai fait une introduction longue comme le Danube sur le fait que je n'avais plus rien envie de lire après ça, vous vous doutez que ce n'est pas ensuite pour vous dire que ce récit n'a que des défauts.
Il a évidemment des qualités, et en grand nombre.

Les personnages, tout d'abord. Si une Susan Delgado m'a toujours paru niaise et seule responsable des ennuis qui la mèneront à un charyou tri prévisible, bien d'autres sont faits de ce bois noble qui résiste au temps et à l'humidité des scènes larmoyantes.
Roland, évidemment. Vieux cowboy solitaire, gentil salaud, obsédé par sa quête et hanté par ses démons.
Eddie... ah, Eddie... le ka-mai brillant, qui un temps va haïr Roland pour finir par l'aimer au-delà de toute considération. Il y a dans ce rapport, maître/élève, toute l'abnégation et le fol espoir que l'on peut retrouver dans certains arts martiaux traditionnels : une longue quête vers l'Eveil. Ou le Blanc. Ce qui n'est en rien synonyme de happy end.

Le rapport entre les personnages, et notamment entre les personnages du ka-tet de Roland (l'ancien puis le plus "actuel", si le temps a encore un sens dans ce monde qui change), est suffisamment complexe et teinté d'amertume pour que tout le jus acide de la tragédie puisse nous faire grimacer de dégoût autant que de plaisir.
Même certains Tahines ne sont pas que des "méchants". Et un grand nombre d'humains basculent dans le mauvais camp ou font preuve d'une lâcheté méprisable. 

Le monde lui-même, ensuite, contribue à rendre le récit unique.
King n'aura pas été aussi loin qu'un Tolkien dans la cosmogonie de son monde (encore que sa cosmogonie est différente, car liée à l'Ecriture même en tant qu'élément primordial, ou "Prim"), encore moins dans l'invention des langues et termes qui le sous-tendent. Néanmoins, le charme opère et l'on retient la plupart des étranges et si importants mots sans effort. 
Qui n'a, depuis cette lecture, jamais pensé à un groupe, peut-être ancien, en termes de ka-tet
Qui n'a jamais rêvé de parler dan-dinh ?

Enfin, certaines scènes sont aussi prévisibles que poignantes.
Si vous ne l'arrêtez pas, peu importe que vous voyiez partir le poing qui va vous décrocher la mâchoire, l'effet sera le même, sans la surprise : douleur et larmes.
La souffrance fait partie du Truc.
Un bon récit doit vous remuer, vous interroger. Une excellente histoire doit vous défoncer le bide et vous hanter.  

Alors quoi ? De bons personnages, quelques termes exotiques, un soupçon de larmes, et ce serait tout ?
J'implore votre pardon si j'ai pu vous laisser croire qu'il en serait ainsi. 
Oh, vous voyez ? Cette tournure de phrase, plus haut, est dictée par la magie restante. Cette magie que j'ai bue par mes yeux et dont je conserve encore, pour peu de temps, les effets tristes et merveilleux au bout des doigts.
Mais il y a autre chose, c'est certain. Et même si cette "autre chose" est difficile à appréhender, l'on peut aussi aller la chercher dans l'inconscient collectif et les mythes. Roland n'est-il pas fils d'Arthur ? N'enfante-t-il pas Mordred ? 

4. La Fin (ou l'arrivée au Sommet de la Tour)

Peut-être vous en êtes-vous rendu compte, mais je tente depuis le début de vous convaincre de lire une série de romans en vous parlant de la souffrance qu'elle inflige. 
Ce n'est pas par hasard.
Car le ka est une roue.

Bien des lecteurs se sont déclarés déçus de la fin de La Tour Sombre.
Peut-être parce que j'écris moi-même, j'ai du mal à me représenter un tel état d'esprit.
En tant que lecteur, l'on ne peut décider de la fin, ni même de la substance. Il faut ou renoncer ou s'abandonner, en faisant confiance ou en suivant son instinct. Quel serait l'intérêt de dicter à un Conteur la fin que l'on souhaite ?
Tout le monde a besoin d'entendre des histoires. De bonnes histoires.
Mais tout le monde n'éprouve pas le besoin d'en écrire. Et parmi la multitude des scribouilleux (des bafouilleux dirais-je), peu parviennent à saisir l'essentiel, à faire en sorte qu'une histoire soit plus qu'une suite de mots. 
King fait partie de ceux-là. 
Tous ces romans ne sont pas géniaux, mais tous sont bons et honnêtes. 
Le genre d'artisan qui ne salope pas son travail. Et à qui l'on finit par faire confiance.

Mais ok, parlons-en de cette fin.
***spoiler important---
King lui même nous donne le choix à... la fin. En rester là, avec une vue (presque) idyllique sur Central Park, ou continuer pour savoir ce qu'il y a dans la Tour, et notamment au dernier étage. Il nous le dit clairement, et cela rejoint la réflexion sur la "métahistoire" du chapitre 1 de cet article - le ka est une roue, grand merci - c'est à nous qu'il appartient de choisir. 
Rester presque heureux à Central Park, en imaginant Roland à la Tour.
Ou être déçu en croquant la Pomme, en sachant ce qu'il y a derrière la Porte, derrière toutes les portes.
Qui pourrait résister à cela ? Heureux et ignorant ou maudit mais dans le secret des Dieux ?
19 !
Bien sûr, comme vous, je me suis maudit. J'ai choisi de savoir malgré la mise en garde (dont le rôle n'est pas de nous arrêter mais de nous précipiter dans l'abîme).

Est-elle bonne cette fin ? Elle l'est, j'en jurerais, sur ma montre et mon billet. Elle boucle la boucle, l'éternelle roue du ka, elle offre au lecteur l'amertume qu'il est venu chercher (vous ne croyez plus aux contes de fées, ne soyez pas surpris si l'on ne vous en raconte pas), et donne même une chance, minime, infime, à Roland de rompre le cercle. Un détail change et tout peut être modifié. Ou rien. 
Quelle importance ? L'histoire était bonne puisque nous avons tourné les pages. Et j'avoue, j'ai pleuré pour Eddie et Ote. J'ai pleuré leur mort comme s'ils étaient réels. Et d'une certaine façon, ils l'étaient, n'est-ce pas ? Nous avons tous nos Eddie et nos Ote. Et des raisons de les abandonner. De bonnes et glaciales raisons. Et, à la toute fin, quand Roland s'avance vers la Tour en hurlant les noms de ses proches, des gens dont il a, un peu, précipité la perte, j'ai ressenti sa solitude, sa vanité, sa détermination et sa noblesse. ---fin/spoiler important***

Au final, quelles que soient les histoires, et quelles que soient leur forme (nouvelle, roman, chanson, poème, film, série TV, BD...), elles ne se divisent qu'en deux grands groupes. Celles auxquelles l'ont peut accorder du temps - et le temps est précieux dans ce monde-ci, comme vous l'intuitez - et les autres, celles que l'on peut ignorer.
La Tour Sombre fait partie de ces histoires que je suis heureux d'avoir lues. Il y a quelques années, parce que j'aimais déjà la plume (même maltraitée par les traducteurs et éditeurs français) du Maître. Aujourd'hui, parce que j'ai porté un regard moins naïf, plus acéré, mais tout aussi passionné sur ce récit. Cela m'a permis d'en découvrir de nouveaux pans mais jamais de contourner le glam essentiel de sai King. 
Même en relisant d'un œil qui se voulait froid, j'ai été touché, envouté. Encore. 
Pas seulement parce que le ka est une roue, mais parce que la magie des mots, lorsqu'elle est maîtrisée et lorsque l'on y est un peu ouvert, est une magie essentielle, à la puissance indicible.

Si l'on y réfléchit sereinement, Ote n'est rien d'autre qu'une suite de lettres, un personnage de papier, même pas humain. Et pourtant... qui connaît Ote sait qu'il est bien plus. Une forme transcendante de l'animal de compagnie. Vous pensez que c'est facile d'émouvoir avec une petite bestiole poilue ? Grand pardon sai, vous confondez deux choses très différentes : votre volonté de céder à la magie (car il est toujours bon de laisser un conte nous emporter, quitte à subir ensuite les effets de la descente) et l'habileté réelle du magicien. Lisez Chasse à Mort, de sai Dean Koontz, vous y trouverez le même glam concernant les bestioles, mais ce glam ne fonctionne que si l'on est prêt à y céder, vous intuitez ? C'est une histoire de comburant. C'est à la fois merveilleux et horriblement terre-à-terre.

Bref, la fin est douloureuse, mais sans cela, elle ne serait pas une fin. Ou plutôt, la douleur est présente parce que "ça s'arrête", non parce que le final est mauvais ou pas tout à fait celui que l'on avait espéré. 
Cette descente est horrible, mais en rien je ne la regrette, car elle provient de moments merveilleux.
Tout recommencer ne serait peut-être pas si mal si on le pouvait... parce qu'il y aura de l'eau. Sans doute.
Et un chemin. Encore...


     
  

07 juillet 2014

En route vers la Tour Sombre. Etape 1 : le Pistolero

Lorsqu’il s’agit de « challenges », je ne suis pas le dernier, qu’ils soient littéraires ou cinéphiles. Au-delà du simple plaisir égoïste de relever un défi et de valoriser ses propres capacités à le faire, cela permet surtout de se donner un objectif clair avec un cadre précis. Ainsi, je savais parfaitement ce que je faisais lorsque j’acceptai de me lancer dans cette saga, sorte de Grand Œuvre kinguien (kinguesque ?) : je m’engageai pour un aller-simple vers un monde aux possibilités infinies, vantées avec maestria par Neault.
Un petit aparté justement sur ce dernier fait : laissez-vous conseiller. Ecoutez les commentaires, les recommandations, lisez les critiques, faites le tri et ne retenez que ceux qui vous semblent inspirés, pleins d’enthousiasme et enrichis encore par le simple bonheur de le partager. L’œuvre, ainsi présentée, aura une valeur toute particulière, et quand bien même elle s’avèrerait décevante sur d’autres plans. Et justement, la seconde fois que Neault a évoqué l’univers singulier de la Tour sombre, à l’occasion de la critique de sa version en comic-book, a suffi pour déclencher le besoin irrépressible d’y aller voir par moi-même. Déjà que le bougre avait su me faire subtilement changer d’avis sur l’auteur…

D’ailleurs, il me vient une autre digression, essentielle celle-là pour celles et ceux qui, à leur tour, seraient encouragés à se lancer dans la même quête littéraire : prenez garde à bien vous procurer la nouvelle édition des ouvrages (datant de 2004 en français) car, comme d’autres grands conteurs avant lui (je pense évidemment à Asimov qui avait su, juste avant sa mort, relier habilement les principaux de ses textes pour former la toile de fond de sa gigantesque histoire du Futur, mais surtout à un George Lucas qui n’a pas hésité à retoucher sa propre première trilogie pour des soucis de cohérence interne), King a pris soin de modifier, d’amender et d’enrichir les longues nouvelles constituant le squelette de sa saga afin que les premiers écrits, rédigés dans sa jeunesse, soient mieux connectés aux derniers romans, achevés 33 ans après la publication du Pistolero. Tout cela est expliqué, avec cette redondance légèrement pusillanime qui le caractérise, et cette malice qu’on devine née dans le plissement d’un œil encore vif, tout au long de l’introduction et de l’avant-propos, dans lesquels il propose quelques conseils et demande un petit peu d’indulgence pour le premier tome puisque
on n’est pas sérieux quand on a dix-neuf ans.

J’ai tout d’abord pris cette forme de mise en garde pour une excuse déguisée, voire le rejet des balbutiements d’une œuvre qu’il s’est forcé à achever. Il n’en est rien : the Gunslinger et the Way Station, les deux premières longues nouvelles débutant le présent tome, sont des piliers incontournables et avoués de son univers protéiforme ; seul le préoccupe le style de ces récits juvéniles, celui d’un jeune homme plein de fougue encore spolié par les scories d’ateliers de lecture qu’il allait s’empresser d’oublier par la suite.
Ainsi mis en garde, je dois avouer avoir été un peu déstabilisé, presqu’effrayé à l’idée de devoir « me farcir » 200 pages débordantes d’énergie mal catalysée. C’est que, comment le nier ?, avec l’âge et des millions de pages arpentées, il m’est devenu plus malaisé de passer outre un style mal dégrossi ; il est vrai qu’il m’arrive de plus en plus souvent d’envisager d’abandonner une lecture – acte contraire à mes principes que je n’ai accompli qu’une fois sur… le Seigneur des anneaux (j’ai fait depuis amende honorable et acte de contrition en consacrant un été entier à la trilogie de Tolkien et toutes ses annexes). Néanmoins, le challenge n’en aurait été que plus grand.

Avec fièvre et passion, je me plongeai donc à la poursuite du Pistolero, lui-même aux trousses de l’Homme en noir, dans une quête mystique implacable aux relents oedipiens. Honneur, amour, haine et violence au sein de mondes qui s’entrechoquent sur le tempo des cycles arthuriens : le jeune King en geek avant l’heure nous noie sous une pluie de références allant de Tolkien à Sergio Leone en passant par Lovecraft, la mythologie antique ou les grandes sagas eschatologiques et se délecte de scènes hors du temps au symbolisme lourd et aux allusions obscures où l’on sent que, parfois, il se regarde écrire. Le rythme est chaotique, les ellipses fuligineuses et intensément frustrantes.

J’ai adoré.

Malgré les (ou sans doute à cause des) imperfections, ruptures de ton parfois abruptes, descriptions complaisantes, en dépit d’un (ou grâce au ?) mélange des genres osé, nonobstant une gestion de l’action peu évidente, King réussit son pari : nous ouvrir les portes d’un univers riche d’opportunités créatrices, bâti sur les ruines de mondes familiers et mitoyens et dont la dynamique repose sur un subtil équilibre entre forces opposées, et nous y abandonner, jouissant de notre propre jouissance à l’idée de se frotter à chaque épreuve initiatique, à chaque passage transitoire, à chaque gardien mythique. Finalement plus orientée que celle du Seigneur des Anneaux, la cosmogonie de King rappelle par moments la structure du Million de Sphères de Moorcock : les mêmes dichotomies, les mêmes vains espoirs de rétablir un équilibre en usant de pions (sur)humains, des Champions perclus de doutes, héros magnifiques au destin immanquablement tragique. Notre Pistolero, ce Roland élevé à la dure dans un royaume très librement inspiré des contrées du Cycle du Graal, représente une sorte d’archétype, un Elu voué à une cause qui lui échappe et dont la quête est plus importante que sa résolution.

Tout d’abord, on débute par une course-poursuite immobile dans une « apothéose de désert » : ceux qui ont vu Blackthorn (la séquence de la fuite dans le désert de sel) peuvent avoir une faible idée de l’ambiance se dégageant d’un tel décor. Le Pistolero est avant tout un western : un justicier poursuit un homme malfaisant dont on ne sait rien, dans un paysage à la végétation rare et aux habitants encore plus rares. Et puis, subrepticement, au hasard des quelques dialogues, des fenêtres s’ouvrent, des réalités se dissolvent ou s’entremêlent. Il y a des démons, mais aussi des mutants ; des sorciers et des chevaliers. Le ton est âpre, à l’image de l’âme de cet homme dont on aimerait se faire un héros tutélaire mais qui, par ses propres questionnements, ses esquives, ses faiblesses honteusement avouées, nous échappe, nous file entre les doigts. Plus vraiment Conan, pas encore Elric et si proche de Lancelot : il est doué, rapide, invincible même, ses deux flingues en mains, mais loin d’être infaillible. Il fascine mais on ne l’admire pas (pas encore), il séduit sans le vouloir mais est conscient de son magnétisme. Peu bavard mais désireux de s’épancher, peu expressif mais ruminant ses souffrances, il reste focalisé sur le but à atteindre sans même savoir s’il pourra y parvenir, quoique persuadé qu’il s’agit de la seule chose à accomplir dans ce « monde qui a changé » car, comme l’affirmait son instructeur :
J’entends le galop des jours mauvais.

Coller à notre justicier solitaire un gamin issu de notre monde (du moins, très proche du nôtre) était une gageure : en brisant la routine de la quête absolue, on risquait de perdre ce qu’elle avait de symbolique. Pourtant, il en allait tout autrement et le garçon devait devenir le révélateur des failles de notre héros, sublimant son humanité et soulignant ses fautes. Habile, audacieux et pertinent adjuvant, parfois acolyte, parfois fardeau, parfois aussi témoin candide d’une apocalypse annoncée.

Est-ce qu'une fois adultes, les hommes doivent toujours jouer ? Est-ce que tout doit leur servir de prétexte pour un autre genre de jeu ? Est-ce qu'il existe des hommes qui deviennent vraiment adultes, ou bien est-ce qu'ils se contentent de devenir majeurs ?

J’ai aimé l’alternance entre les longs passages emplis d’adjectifs et d’adverbes (que le King actuel semble regretter, mais dont je ne cesse de me régaler) et ces phrases de dialogues acerbes, cinglantes et volontairement obscures dans les non-dits desquelles se tapissent les ombres occultes des vestiges d’un monde agonisant. Je dois tout de même avouer avoir été relativement déçu par le finale du présent volume, non par les enjeux qu’il dévoile (la lecture de la suite n’étant plus seulement importante, mais capitale pour ma santé mentale), mais par la manière dont ils sont présentés : Stephen King semble ici s’être laissé emporter par l’ampleur de ses visions, englouti sous les possibles. Il y a une forme de didactisme dans les révélations qui me gêne, et la désagréable impression que cette fin n’est pas à la hauteur des attentes. Cependant, tout ceci est relativisé par le fait qu’on comprend bien qu’on n’en est qu’à une étape d’une saga qui prend juste son envol et n’a fait qu’effleurer les pistes qu’elle s’apprête à emprunter, les genres dont elle se prépare à revêtir les oripeaux pour mieux se travestir.


Ce qui s’annonce sera grandiose, ou ne sera pas.

Le réveil du Zelphire


Après avoir mis en images Astrid, la Petite Vandale[1] aux éditions Soleil, Karim Friha intègre grâce à Joann Sfar la collection Bayou[2] chez Gallimard, et signe une série d’albums dont il est entièrement l’auteur.
Avec Le Réveil du Zelphire[3], il nous présente une histoire pleine de rebondissements dont les références sont depuis quelques années à la mode, propice à des hommages aux récits d’aventures du XIXe. Tous les ingrédients y sont, l'héroïsme épique, l'adversité dense, la belle fille, objet de toutes les convoitises, et un amour frustré.. Il développe son propre univers dans lequel il intègre des éléments à mi-chemin entre les X-men et les contes de fées, parsemés de détails steampunk[4]. Il explore avec la multiplicité de ses protagonistes des thèmes universels tels que la quête d’identité, la reconnaissance, l'acceptation de soi…

Dans un XIXe siècle alternatif, Algarante, capitale de la République de Béremhilt, voit naître chez des enfants  traumatisés des facultés surnaturelles, connues sous le nom de Zelphire, qui les aident à se protéger. A contrario, des personnes ayant une pratique répétée de la cruauté développent un étonnant pouvoir, le Dreghan, qui se nourrit de la souffrance d'autrui.
L’étudiant Sylvan Khelmann peut métamorphoser la chair de son corps en bois car son sang s’est mué en sève durant son enfance en réponse aux sévices répétés de son père. Le liquide qui coule dans ses veines lui confère une force surhumaine. La fille adoptive du vieux professeur Wernes, Séraphine, est une agile gitane mi-humaine mi-pieuvre. Deux autres jeunes orphelins Vermignon et Apolline sont pourvus eux aussi d'un Zelphire. Ils rejoignent le savant dans sa demeure, un manoir qui a la capacité de se déplacer dans les airs. Là-bas, ils peuvent vivre sereinement et s'accepter. Cependant, les possesseurs de Dreghan se regroupent et tentent au fil des histoires de régner sur le monde.
Le point positif, c'est que les récits sont auto-conclusifs. Le schéma, bien que classique, reste efficace : la lutte éternelle des Gentils mutants contre les Méchants. Seulement, les intrigues étant relativement répétitives (le docteur qui est berné, introduction d'un ennemi plus puissant à chaque album, etc) on a peur que l'auteur finisse par tourner sur lui même : ce n'est pas parce qu'il y a des adversaires toujours plus cruels que l'intensité dramatique reste toujours élevée.
Le premier ennemi est un savant fou, Darius Graves, accompagné de ses deux fils. Ces derniers recherchent une personne avec un Zelphire qui permettrait de ressusciter leur défunte épouse/mère. Ancien médecin du déchu baron Hector Vilmark (qui avait instauré une dictature), Darius a acquis un puissant Dreghan à force de tortures, de même que le plus cruel de ces fils qui suinte du poison.
Le second n’est autre que Vincent, rejeton de l’ex-dictateur Vilmark, épargné lors de la révolution. Il est atteint depuis son plus jeune âge d’un mal incurable. Il doit perpétuellement remplacer le sang souillé de son corps par de l'hémoglobine en provenance d’un autre humain. Vincent fait alliance avec un criminel capable d’hypnotiser les foules afin de retrouver sa place au sommet…
Dans la dernière histoire parue à ce jour, une secte sacrifie des possesseurs du Zelphire pour ranimer le mythique tyran Drei Ghanara, la source de l'esprit maléfique qu'ils vénèrent.

Les trois albums, à lire dans l’ordre, s’inscrivent dans une continuité. Le scénario est cohérent, quoiqu’avec parfois quelques facilités, mais abondant en péripéties pleines d'humour et d'action. Un brin de fantastique parachève l’œuvre ainsi que de multiples références aux auteurs du XIXe. On regrette cependant que ces références fassent plus appel à ce que l'on imagine d'eux, sans qu'il y ait un réel travail, une réelle appropriation de ces personnages. Ainsi, Charles Dickens appelle les orphelins, sans toutefois la crasse londonienne, et Victor Hugo appelle pour sa part seulement la gitane (sans filtre).
On se demande pourquoi le Zelphire n’est pas utilisé à des fins maléfiques… Traumatisé durant son enfance, le personnage restera-t-il bienveillant envers un entourage délétère ? Ne peut-il pas être tenté de se servir de ses pouvoirs pour assouvir un juste désir de vengeance ? Il est dommage que l'auteur n'exploite pas au moins une fois dans ces trois premiers livres ce type de dilemme, ce qui aurait contribué à enrichir ses personnages en les dotant de failles intérieures. Bien que les pouvoirs des personnages soient bien pensés (Vermillon manipule les insectes, une autre enfant guérit les blessures), on regrette que la partie sentimentale demeure sommaire.

Les récits sont assez manichéens, presque caricaturaux : héros timide, méchant avec les yeux sournois en amandes, etc. Ils ne proposent pas d'élément amenant d’ambigüité. Heureusement, l'auteur aborde - avec le point de vue politique de ce monde d'ex-dictature muée en République - des éléments qui pourront lui servir pour relancer l'intrigue, mais qui sont, jusqu'à présent, peut-être un peu trop dosés, ce qui leur donne une impression de creux. On souhaiterait que ce point de vue soit plus présent pour apporter de réelles alternatives. La République (qui a massacré la famille de Vincent) n’est pas un modèle de perfection, elle persécute les Zelphires, comme sous la Dictature, mais les gens détenant ce pouvoir peuvent se balader sans en être vraiment inquiétés… Sylvan, héros romantique, franchit les épreuves sans difficultés, son cœur oscillant entre plusieurs figures féminines ayant des caractères un brin plus trempés que le sien. Il jouera au justicier la nuit avant de se faire prendre. Mais tout ce qu’il vit ne le perturbe pas plus que ça. L’auteur donne de nombreux éléments, de la matière, des idées à développer, mais qui, à chaque fois, ont cette saveur d’inachevé, de concepts qui ne sont pas poussés aussi loin qu’ils devraient l'être.

Graphiquement, Karim Friha joue sur un métissage entre bande dessinée américaine, classique franco-belge et manga. Le résultat est fin et détaillé, agréable à l’œil bien qu'un peu léger au niveau des décors et de la foule. Ses protagonistes ont quelques fois des attitudes raides. Le travail au crayon, scanné et mis en couleur par ordinateur, évoque les dessins animés. Une écriture manuscrite rend l’ensemble plus personnel et offre plus de cohérence à l’univers imaginé. En revanche, il manque une réelle prise de risque graphique. Les inspirations sont trop présentes entre des emprunts à Hayao Miyazaki (certains visages des policiers), les mangas en général et Tim Burton (sur les jambes des personnages masculins …). Ce mélange donne un côté rassurant à la BD, malgré un petit format et une pagination moins courante pour une production franco-belge. La mise en page ne tire pas partie des possibilités offertes par le choix des petites dimensions des planches (17x25), comme du nombre plus important qui en découle. L'auteur a choisi de conserver le gaufrier. Il  a juste réduit le nombre de cases par page pour ne pas rendre les actions microscopiques. Seulement, son dessin étant inspiré à la foi du manga et du comic, on peut se demander pourquoi sa mise en page ne suit pas cette même dynamique : ces dimensions particulières le lui permettaient !

Au final, ces 3 albums,[5] trop fabriqués, manquent de sincérité. Ils ne sont qu'une mécanique bien huilée, sans parti-pris graphique ou scénaristique fort, qui ne dérange en rien le lecteur et ne provoque aucune palpitation. Sous des couvertures qui ne payent pas de mine, Le Réveil du Zelphire saura plaire principalement au lectorat jeunesse. Un film d’animation serait quant à lui en chantier...

+Histoires auto conclusives qui s’imbriquent.
+Récits dynamiques.
+Des albums tout public.
-Dessins parfois un peu raides et quelques décors vides.
-Une suite qui se fait attendre.
-Trop manichéen.
-Thèmes effleurés et sentiments peu développés.
-Personnages peu charismatiques.


[1]Scénarisé par Sylvain Ruberg. Karim Friha a également réalisé plusieurs illustrations pour des couvertures de livres,  le magazine tchô ! et a œuvré dans le monde de l’animation.
[2]Bayou est une collection créée en 2005 dont les titres font plus de cent pages.
[3]Le Réveil du Zelphire faisait partie de la sélection officielle du Festival International de la bande dessinée d'Angoulême en 2010.
[4]Définition : « Dans des limites restreintes, le steampunk n’est qu’une imitation de l’anticipation du XIXème siècle et une mise en scène de gadgets technologiques anachroniques. » Source
[5]Volume 1 : D'écorce et de sève ; Volume 2 : Prince de sang ; Volume 3 : Au cœur du mal.