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13 avril 2015

Le téléchargement illégal ou la destruction par l'avidité

La "fuite" de quatre épisodes de la nouvelle saison de Game of Thrones nous amène à aborder un sujet de fond qui touche tous les domaines artistiques : le téléchargement illégal.

Livres, BD, musique, films, séries TV, tous les domaines de la culture et du divertissement sont touchés par cette pratique en apparence anodine et pourtant, à plus ou moins long terme, destructrice. 
Destructrice non pas pour les grandes "majors" et les producteurs nantis et caricaturaux que certains imaginent, mais pour les œuvres que nous aimons... ou prétendons aimer.

Tout d'abord, évitons l'exagération. La méthode de calcul du milieu musical, qui consiste à estimer une perte en se reportant sur les morceaux téléchargés, est évidemment discutable. Un individu lambda télécharge bien plus que ce qu'il pourrait acheter. Et il arrive parfois que ces pertes soient compensées par des achats en double (notamment dans le domaine des DVD, avec des versions collector, bonus, etc.).
Malgré tout, la pratique reste massive et a forcément un impact sur ceux dont le métier consiste à vendre des récits, quelle que soit leur forme.

Il y a bien eu une tentative de législation répressive, mais dans les faits, aucun mouvement massif ne peut être contenu par la loi. Et ce n'est sans doute pas la meilleure approche de toute façon [1].
Tout ne peut pas toujours passer par l'éducation (ou par "l'éveil des consciences"), mais dans ce cas précis, c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. Faire comprendre que si l'on aime les livres, les films, la musique, les pirater - donc priver leurs auteurs d'une juste rémunération - conduira forcément à une disparition des œuvres de qualité (l'on peut imaginer que survivent certaines productions semi-amateurs).

Je prends souvent l'exemple du boulanger pour évoquer ce problème. Imaginons qu'un beau jour, l'on puisse "télécharger" les croissants et les baguettes. Combien de temps notre brave boulanger va-t-il travailler pour rien ? Parce que, évidemment, même s'il aime son métier, il a des factures à payer et se doit donc d'être rémunéré pour son travail. 
Le boulanger est cependant relativement à l'abri, pas seulement pour une question de technologie mais pour une question plus terre-à-terre. Pour voler un croissant, de nos jours, il faut être physiquement présent, prendre le risque de se faire prendre, voir en face les gens que l'on vole.

Ce qui fait le succès du téléchargement illégal, c'est bien évidemment son côté dématérialisé. 
C'est facile, ce n'est pratiquement jamais puni, on n'a même pas l'impression d'agir mal la plupart du temps. 
Pourtant, cela reste du vol. Un vol socialement admis, mais un vol quand même.

Si beaucoup ne se posent pas de questions, d'autres (et c'est pire encore) avancent parfois des justifications pour ce vol. 
Ainsi, par exemple, il s'agirait d'un "accès à la culture" pour les plus démunis. 
Belle idée, sauf que télécharger le dernier Avengers peut difficilement passer pour une volonté acharnée de se cultiver. La plupart des classiques sont libres de droits, donc gratuits, et les bibliothèques proposent des abonnements si bas qu'ils sont pratiquement symboliques. L'on peut donc, en France, se cultiver sans se ruiner. 
L'alibi culturel ne tient pas.

D'autres, pour certains domaines, avancent que les prix proposés sont trop élevés (ce qui n'est pas faux, surtout pour les romans numériques, cf. cet article). Moi, je trouve que le prix des bagnoles, même des Dacia, est trop élevé. Mais je ne les vole pas pour autant. On ne peut décemment pas décréter, quand un prix ne nous convient pas, que le bien se trouve du coup en "libre accès". 

Encore plus récemment, après les tragiques évènements ayant touché la rédaction de Charlie Hebdo, des gens, sans doute bien intentionnés au départ, ont pris sur eux de mettre en ligne des scans du numéro spécial - pendant quelques jours difficilement trouvable - qui a suivi.
J'ai fait remarquer à l'un de mes contacts sur le net que "voler" le travail des survivants de la rédaction n'était peut-être pas leur rendre un grand service (et que s'ils le désiraient, ils pouvaient être eux-mêmes à l'origine d'une telle initiative). Or, un hurluberlu (oui, j'aime bien ce mot) est venu me répondre qu'il ne fallait pas s'indigner parce que les ventes étaient énormes.
Mais, au nom du ciel, quel rapport ?
Cela reviendrait à dire que tous les prochains Spielberg ou Stephen King seront gratuits... ou que l'on peut aller se servir dans les belles villas... ou que l'on pouvait télécharger la saison 6 de Kaamelott si l'on avait déjà acheté les cinq premières...
Non, évidemment, ça ne tient pas non plus. Même si le boulanger vend bien, même s'il est riche, cela ne permet pas de le voler plus "sereinement".

Alors, je sais bien que c'est chiant d'attendre, de faire des choix, de ne pas avoir tout, tout de suite. Mais l'on patiente tous dans tous les autres domaines. En tout cas, la plupart d'entre-nous. On ne va pas braquer une boutique de fringues sous prétexte qu'une veste à 200 euros nous fait envie et que l'on n'a qu'un budget de 50.
Cette étrange avidité, impunie et hystérique, ne touche que le domaine artistique. Et ce domaine a beau bénéficier d'une aura plus brillante que celle de la boulangerie, il en suit la même logique : personne ne produira des croissants s'ils sont distribués gratuitement.

Venons-en maintenant à la partie que je ne comprends pas. Car, pour le moment, même si je condamne le téléchargement illégal, je le comprends. Ben oui, avoir un truc gratuit plutôt que de le payer, c'est forcément attirant. Et j'avoue avoir moi-même cédé à l'appel du download quand j'ai découvert que je pouvais avoir un single en vingt minutes seulement (ouais, ça fait longtemps, les connexions se sont améliorées depuis) !
Par contre, quid de celui qui détient le matériel original et le partage ?

Pour mettre quelque chose en téléchargement, il faut le posséder [2]. Donc, avoir acheté - ou reçu, nous y reviendrons - une œuvre. Prêter un film ou un CD à un pote, ok, mais quel est l'intérêt de se faire chier à scanner une BD, ou convertir un DVD, pour mettre ça à disposition de tous ?
Que gagne celui qui fait ça, à part mettre en danger un secteur que pourtant, visiblement, il apprécie ?

Pire encore, avec l'exemple que j'évoquais en introduction, certains professionnels peuvent parfois être à l'origine des fuites. Dans le cas de Game of Thrones, quatre épisodes ont été diffusés dans la sphère publique alors qu'ils étaient destinés à la presse. Difficile à comprendre [3]. Que peut avoir à gagner un professionnel en agissant ainsi ? Se faire black-lister ?
HBO sur le coup fait également preuve d'une naïveté étonnante. Pourquoi ne pas plutôt organiser une projection de presse ? Et pourquoi balancer quatre épisodes d'un coup, alors que la série est déjà très connue et n'a pas besoin d'un coup de pub ?
Si le voleur est condamnable, le volé peut parfois avoir l'air d'un ahuri déconnecté de la réalité.

Je vais terminer par le domaine qui me touche le plus, l'édition.
Il faut savoir que, contrairement à ce que l'on peut imaginer parfois, un auteur touche relativement peu sur un livre (environ 10% du prix du livre hors taxe [4], soit donc moins de 2 euros pour un roman vendu 20 euros). Et un livre, dans 90% des cas (cf. cet article), se vend très peu (moins de 1000 exemplaires pour la plupart).
Or, toucher pas beaucoup de pas grand-chose, au final, ça fait pas des masses. Et si en plus certains grignotent au passage, cela devient affolant. 
Bien évidemment l'auteur ne travaille pas "que" pour l'argent, il est attaché à son art, a envie de proposer quelque chose de bon, original, abouti, mais il a besoin d'être rémunéré pour son travail. D'autant que, contrairement à la plupart des professions, il n'est en réalité pas rémunéré en fonction de son travail mais seulement si son travail se vend. 

Les domaines de la BD, ou encore des "beaux livres", sont encore plus fragilisés, car de nombreux intervenants doivent être rémunérés avant la parution : traducteurs, correcteurs, maquettistes, coloristes, bien des professions, aux revenus aléatoires, sont invisibles pour l'œil du lecteur, même passionné. 
Il faut parfois improviser, rogner sur des budgets serrés, prendre des risques, négocier, pour au final sortir un livre dont on ne sait s'il rencontrera l'adhésion du public.
Ce risque, il est normal. Editeurs et auteurs l'acceptent volontiers.
Il est par contre anormal d'y ajouter des pratiques faciles, iniques et violentes qui privent l'auteur de son juste - et déjà maigre - revenu.

Il existe aujourd'hui de plus en plus de solutions pour payer, au moins un peu, ce que l'on écoute, regarde ou lit. Si vous êtes vraiment dans une merde noire et que vous faites un écart, personne ne vous en voudra. Mais pensez que pour chaque morceau de musique, chaque ligne d'un roman, chaque dessin d'une BD, chaque scène d'un film ou d'une série, il faut un type ou une nana derrière, et pas forcément toujours mieux loti que vous. 
Les auteurs ne font pas la manche, ils fournissent un travail qui embellit nos vies, nous permet de nous évader, de rire, de trembler, d'expérimenter, de nous instruire parfois. 
Respecter ce travail devrait être une évidence.
Ne pas en permettre le pillage éhonté semble le minimum.




[1] Comme souvent en France, l'on reste dans le symbolique, sans se préoccuper d'efficacité. La loi sur le port de la cagoule et les violences en bande était du même type : aucun flic n'a besoin de ça pour arrêter une personne qui fait déjà preuve de violence, mais comme la frilosité des élus empêche l'action de la police, on fait semblant de montrer les muscles par le biais d'un arsenal législatif totalement inutile. Dans une démocratie moderne, seule l'agitation et l'illusion comptent, les faits peuvent être niés et même apparaître comme secondaires puisque toute l'attention est monopolisée par de pseudo-polémiques sur des sujets secondaires.
[2] Je mets d'office à l'écart les screeners et autres merdes filmées au cinéma : qui a envie de voir un film trouble avec un son d'ambiance ?
[3] Surtout de nos jours où des bouquets, comme OCS, proposent les épisodes parfois 24h seulement après la diffusion aux Etats-Unis. Et pour un abonnement (une douzaine d'euros par mois pour quatre chaînes) relativement accessible. 
[4] Pour un roman, qui pourtant semble ne pas nécessiter beaucoup d'intervenants, il faut rémunérer également l'éditeur, l'imprimeur, les libraires, le diffuseur, le distributeur et... l'état.




09 avril 2015

Hot Dog, Jumping Frog...

Une polémique molle de plus, sur la variant cover d'Albuquerque, nous pousse à nous interroger non seulement sur l'art mais le rapport à la foule et ses cris.

Alors, attention, l'image ci-contre est la cause de l'indignation, du choc, de la crise de chiasse aiguë qui a frappé la sphère internet, du moins la partie de la sphère la plus chaste et casse-couille. 
C'est ce Joker, proche d'une Batgirl terrorisée, qui pose apparemment problème. Au point que ce pauvre Rafael Albuquerque s'est excusé et a lui-même demandé à ce que son dessin ne soit pas utilisé, ce que DC Comics, dans son infinie sagesse, a accepté.

Pour situer un peu le contexte, l'artiste s'est inspiré de l'histoire d'Alan Moore, The Killing Joke, dans laquelle le Joker s'en prenait violemment à Barbara Gordon, causant même sa paraplégie. Certains pensent que Barbara aurait pu être également agressée sexuellement, bien que ce ne soit pas explicite dans le récit. Mais admettons.
C'est donc directement en référence à cet épisode émotionnellement lourd que ce même Joker est ici représenté aux côtés d'une Barbara visiblement terrorisée. Et pour cause. 

Apparemment, ce serait "misogyne"... ou pas vraiment dans la ligne de la série actuelle, c'est en tout cas ce qu'ont pu proclamer quelques internautes, certains sites allant même jusqu'à réclamer la suppression de la cover, ce qu'ils ont obtenu, Albuquerque expliquant qu'il n'était pas dans son intention de "blesser" qui que ce soit. Parce qu'apparemment, on peut être blessé par un dessin représentant des personnages imaginaires. Faut vraiment être très sensible, mais admettons-le encore une fois. 

Le Joker est censé être un "méchant", un criminel, un personnage épouvantable. Comment bâtir des histoires si les salauds sont censés être lisses et fades ? 
Que faut-il faire pour paraître "politiquement correct" de nos jours ? Effacer les traces de sang aux coins des lèvres du Dracula de Stoker ? Oublier la scène du cochon dans le Deliverance de Boorman ? Empêcher le viol de la psy dans The Sopranos ? Faire d'Hannibal Lecter un végétarien ? Et pourquoi pas aussi conseiller de ne pas utiliser de couleurs "trop violentes", comme certains ont pu naguère le réclamer à propos des comics ? 
Mais qu'est-ce que c'est que ce monde catastrophique dans lequel même la fiction est tordue selon des règles à la con, psalmodiées par des foules hystériques ?

Certains ont même eu l'audace de reprocher à Tolkien son traitement des Orcs, allant jusqu'à dénicher là du racisme (oui, les orcs n'existent pas vraiment, mais les auteurs n'ont pas le droit pour autant de les maltraiter...). La différence cependant, c'est qu'il n'y a encore pas si longtemps, ce genre de conneries n'étaient proférées que par quelques illuminés lorsqu'ils parvenaient à passer à la télévision ou dans les journaux (ou à sortir un livre en surfant sur le talent des autres).
De nos jours, avec le net, la donne a changé. Une fosse à purin s'est ouverte, débordant chaque jour un peu plus.

Attention, le net en soi n'est pas condamnable, il peut même être très utile selon l'utilisation que l'on en fait. Il s'agit d'un "tuyau", au même titre que la télévision ou le téléphone, dans lequel l'on fait passer ce que l'on veut. Malheureusement, la mode des "réseaux sociaux" (et de leurs emportements de meutes) a non seulement excité les vocations de grands courageux qui n'ont des couilles que derrière un écran (et rasent les murs dans la vraie vie) mais, pire encore, a également réussi à influencer la télévision, medium de masse par excellence, qui ne jure plus que par eux et par des "buzz" aussi pathétiques que vains.

Ainsi, le jugement anonyme de la masse a donc un poids, aussi violent qu'exigeant. Les mécontents de tout bord pouvant s'unir au sein d'un égrégore numérique, ils pèsent, crachent, jugent et menacent, rendant des sentences courtes et acides, influant sur les crayons et les claviers, les caméras et les instruments de musique. 

Pourtant, n'est-ce pas aussi le rôle de l'artiste de choquer ? De faire naître une émotion, même violente ? 
Et n'est-ce pas là une liberté essentielle que celle de l'auteur ? La frilosité n'est jamais bien loin de la censure, et avec la censure viennent des dogmes qui n'ont de valeur que pour ceux qui y croient. Des dogmes qui, si on les laisse perdurer, nécessiteront une lutte de plus pour les briser et récupérer quelques fragments de liberté. 
Attention là encore, cela ne veut pas dire que l'on ne peut pas avoir d'avis à titre individuel, ni condamner des fictions qui semblent choquantes pour une raison ou une autre, juste que ce droit au commentaire, même vif, n'a que peu de rapport avec les exigences d'un groupe enivré par le poids très temporaire qu'il pense avoir et par le confort de l'anonymat.  

Le respect des convictions, de la femme, des races, que sais-je encore, ne passe pas par le musellement de l'expression artistique et des Conteurs. Au contraire, plus l'on peut dire de choses, moins les réactions sont épidermiques, plus la société, habituée au maelström des idées, peut les digérer, les peser, les manipuler sans en faire des idéaux. 
Je vais prendre un exemple personnel pour illustrer mon propos : l'avortement. Je n'arrive pas à avoir une opinion sur ce sujet, non parce qu'il ne m'intéresse pas, mais parce qu'il me semble insoluble. Avorter, c'est supprimer une vie en devenir, quoi que l'on puisse en dire, donc ça pose un réel problème moral. Mais avorter, c'est aussi le droit indiscutable des femmes à disposer de leur corps. Chez moi, cela aboutit à une aporie fondamentale. Moralement, je ne peux trancher ce dilemme, car quelle que soit la décision prise, elle ne me satisfait pas et va à l'encontre de ce que je pense être juste. 

Quel rapport me direz-vous ? Eh bien, je crois qu'il est bon parfois de ne pas pouvoir faire de choix, d'être dans le relatif et non l'absolu. Pas pour tout, il est naturel d'avoir des convictions, mais avoir un avis tranché sur tout me semble dangereux. S'il n'y a plus de place pour le doute, la remise en question, l'avis d'autrui, qu'est-ce donc que ce monde d'évidences imposées ?  Une cage idéologique ?
Et pour admettre une opinion contraire, ou un dessin "choquant", il faut admettre aussi que l'on n'a pas tout résolu, que même en nous se battent des principes contraires. 

Je ne jette pas la pierre à Albuquerque, il a pu être dépassé par son dessin, vouloir apaiser les choses, ce pas en arrière part peut-être d'un bon sentiment, mais je suis plus sévère sur son éditeur et son manque de soutien, voire sur les auteurs en général, dont le manque de réaction me navre.
Quant à la masse... elle est égale à elle-même, dangereuse et inepte. 
Lorsque l'individu se perd au sein du nombre, le raisonnement est occulté par l'émotion. 
Et qui voudrait d'un monde régit par les lames de fond émotionnelles de quelques inconnus rassemblés dans la célébration de leur indignation passagère ? 

Pouvoir être indigné par un dessin est une chance.
Pouvoir en interdire ou faire échouer la publication est un désastre. 
Dans bien des sociétés, anciennes ou actuelles, l'indignation doit se taire, ou peut être punie sévèrement. L'exprimer est un droit précieux.
Mais aller jusqu'à l'interdiction, pour un dessin, un mot, une scène, c'est déjà admettre que l'on croit en des choses si fragiles qu'elles ne supportent pas de côtoyer de simples fictions ou un peu d'encre sur du papier.

Les auteurs, les artisans, n'ont rien perdu de leur pouvoir. Ils affolent les cons, ils brisent la tranquillité, ils sondent tous les possibles. En écrivant et en dessinant. Ce n'est pas forcément sans "violence", mais ça ne fait pas couler de sang. En cela, la violence artistique sera toujours supérieure et préférable aux autodafés et à l'écriture sous tutelle.
Quant au dessin d'Albuquerque, il est bien mal interprété je trouve. Car, chez moi, il n'évoque pas l'apologie d'un crime ou la mise en avant d'un connard, mais permet l'empathie immédiate avec une Barbara qui nous supplie du regard et nous fait ressentir sa détresse. Ce dessin donne envie de la sauver, pas de ricaner avec le Joker. Si certains éprouvent autre chose, il semble difficile d'en vouloir à l'artiste. La masse ne réglera pas ses déviances en se défoulant sur des cibles trop fragiles pour lui dire d'aller se faire mettre.




03 mars 2015

Mon aventure comics (par Jeff)

Il paraît que Neault est le boss ici. Je lui ai donc demandé ce qu'il souhaitait que je lui fasse de beau pour fêter les 10 ans de UMAC. Il m'a demandé de vous narrer mon "aventure comics", d'expliquer comment j'en suis venu à créer MDCU, Côté Comics... C'est donc avec plaisir que je vais vous raconter mon parcours qui, je l'espère, devrait raviver quelques souvenirs à certains d'entre vous.

Tout a commencé durant l'été 2008 et ma rencontre avec Alex et Darquess. Le film The Dark Knight de Chirstopher Nolan venant de sortir, nous parlons de tout et de rien mais surtout de super-héros. Etant à peu près tous du même âge, nous avions les mêmes références comics à l'époque. La première d'entre elles était bien évidemment la série animée Batman (Batman Animated) de 1992, créée par l'incontournable Bruce Timm. S'en sont suivis les Batman de Tim Burton et les deux premiers volets de la trilogie de Nolan. A cette époque, on pouvait déjà faire deux constats. Le premier est que nous n'étions pas fans de super-héros, nous étions fans de Batman, le seul réel super-héros à nos yeux (pardonnez-nous, nous étions jeunes !). Le second, est que nous n'avions pas ouvert un seul comics de notre vie (pardonnez-nous, nous étions toujours aussi jeunes !). La discussion bat son plein et rapidement l'idée de créer un site Batman est mise sur le tapis suivie de celle de créer un site sur TOUS les super-héros mais bon, c'est comme tout, "cela s'apprend".

Alex et Darquess montent le site. C'est alors qu'une grande aventure commence pour Julien (qui nous a rejoint quelques jours après notre discussion) et moi. Nous avons quelques semaines pour rattraper près de 75 ans de comics. Etudiant ou pas, temps libre ou non, cela reste un sacré défi. Petit problème, en 2008, nous sommes déjà loin de l'âge d'or de la revue Strange et Urban Comics, la filière de Dargaud, n'existe pas encore. La seule solution concernant la VF est donc Panini Comics qui, à ce moment-là, détenait les droits de Marvel et de DC. Mon collègue et moi nous lançons tous les deux sur DC parce que les séries animées Batman, Superman et JLA nous avaient déjà donné de bonnes petites bases. Oui, oui, au lieu de se répartir les tâches, on se lance tous les deux sur DC. Nous étions un peu cons, on peut le dire. De même, à cette époque, Panini délaisse clairement DC pour inonder le marché de Marvel qui s'est presque toujours mieux vendu. On peut maudire Panini mais je préfère confirmer que notre débilité n'avait aucune limite...

Les choix au niveau de la lecture étaient donc plutôt restreints. Les reliés DC étant boudés, nous nous concentrons sur les kiosques. On ne connait pas le principe et, en toute honnêteté, je n'y comprends pas grand-chose. Tout d'abord parce que je ne connais qu'un personnage sur trois mais aussi et surtout parce que montrer un Green Lantern cogner sur Sinestro puis voir la Justice Society parler de totalement autre chose deux pages plus loin, est une logique qui m'échappe totalement (la magie des kiosques !). Pas grave, "ça finira par rentrer", se dit-on.

En somme, à cette époque, nous "bouffons du comics". Il est impensable de créer un site internet sans savoir de quoi nous allions parler. En quelques mois, nous commençons à assimiler pas mal d'éléments, pas mal de personnages et la culture comics (du côté DC de la force tout du moins) commence à se faire ressentir. Au fil des lectures, nous découvrons de nouveaux univers. Batman me passionne toujours autant mais Geoff Johns est un Dieu, tout simplement. Ce qu'il fait sur Green Lantern me fait presque oublier tous les autres super-héros. Son Sinestro Corps War est ma première grosse claque en matière de comics. Rapidement, des petites astuces sont mises en place entre nous, c'est l'avantage d'être tous de la même ville ou presque. Les "tu achètes ça et moi ça" commencent à fleurir. Le site est créé, marveldc-universe.fr voit le jour le 8 septembre 2008. Par contre, nous délaissons toujours autant Marvel niveau lecture...

En fait, mon point de vue à l'époque était plutôt simple. Pour traduire les news et les mettre sur notre site internet, il fallait forcément connaître tous les personnages, afin de savoir de quoi nous parlions. A la limite, je trouvais mon niveau en anglais secondaire. Ma vision des choses était à cette époque : "pour l'anglais, il y a les sites de traduction mais pour les personnages, il y a que dalle. Je dois donc tout connaître sur le bout des doigts". Bien sûr, c'était loin d'être aussi simple. Il faut bien maîtriser son sujet ET avoir des bases solides en anglais. C'est en forgeant que l'on devient forgeron, j'ai la chance de progresser très vite grâce à ma passion.

Souhaitant lire autre chose que du DC, je donne sa chance à Marvel. Arrive donc LE fameux moment, celui par lequel n'importe quel lecteur de comics passe. Par quel univers commencer ? Je fais quoi ? J'achète quoi ? Je vole quoi ? A cette époque, c'est un peu la révélation. Je découvre que les super-héros sont loin d'être tous logés à la même enseigne. Ceux qui me tentent le plus à savoir DareDevil et le Punisher, s'avèrent en fin de compte bien secondaires. Il y a un bouquin DareDevil planqué entre sept comics Spider-Man et un Punisher oublié dans une pile immense de comics X-Men. Difficile de s'y mettre dans ces conditions. Je décide de lâcher l'affaire et d'attaquer un univers dans lequel j'aurai suffisamment de bulles à me mettre sous la dent. Par élimination, j'attaque donc Spider-Man. Pourquoi ? Tout simplement parce que je connais la série animée de 94 sur le bout des doigts. Je suis donc supposé m'y connaître. Oui, j'étais naïf. J'en tente deux-trois au hasard et... je ne comprends rien... Je reconnais les personnages, pas de problème, mais ils parlent d'autres personnages qui me sont inconnus ou d'un événement apparemment majeur et que, forcément, je n'ai pas lu. L'expérience Spider-Man commence mal. Je découvre aussi qu'il y a trois Mysterio et je ne sais pas combien de Bouffons... bref, c'est carrément la merde. Je tente de me faire violence comme pour Green Lantern mais non, cela ne veut pas rentrer. Cette fois, je n'arrive pas à prendre pour acquis ce que j'ignore. En gros, je l'ai dans l'os. Finalement, une dernière possibilité s'offre à moi. Je revends les bouquins Spidey à coup de phrases du type "ouaaaah tu verras, c'est énorme et super accessible" (on ne se refait pas lorsque l'on est étudiant) et je passe aux intégrales (les gros bouquins jaune) afin de ne plus être perdu. Ce n'est pas exceptionnel, les dessins sont vieux et les commentaires dans les encadrés rendent dingues mais je prends mon pied.

Les mois défilent et les comics avec. J'ai énormément progressé en anglais et je délaisse donc les news pour me spécialiser dans la traduction de grosses biographies. Ceci, en plus de mes lectures, me permet d'être un crack en DC. Cette fois, ça y est ! Je suis un putain de lecteur de comics ! De plus, Julien se met tout doucement à Marvel et les premiers staffeurs réguliers font leur apparition sur notre site. Autrement dit, nous pouvons (enfin) palier les lacunes des copains. Pour fidéliser les visiteurs, nous créons des semaines spéciales lorsque l'actualité le permet et nous mettons au point nos premières rubriques. Les premiers contacts avec les différents éditeurs commencent également à voir le jour.

Dans l'idéal, nous souhaitions créer un site internet par genre. Ainsi, il devait y en avoir cinq au total. Je prends la tête de celui sur les mangas tandis que ceux dédiés respectivement aux comics indépendants, sur la BD franco-belge et un autre site traitant de l'actualité du tout venant, intitulé "les portes du neuvième art", sont mis en suspens pour le moment. Un an plus tard, nous nous rendons à l'évidence : le site sur les mangas ne marche pas. Il est juste impossible de rivaliser avec des sites implantés depuis dix ans pour certains. Du coup, non seulement nous fermons le site mais en plus nous laissons tomber les autres. En fait, nous découvrons que MDCU a aussi percé parce que nous étions arrivé au bon moment (des rivaux qui se comptent sur les doigts de la main et des films en masse qui arrivent pour populariser le genre). Stupide monde cruel !

Par contre, quelque chose nous chagrine en ce qui concerne marveldc-universe.fr. Nous ne traitons que Marvel et DC. De plus, le fait que les deux éternels rivaux soient dans le titre est assez gênant. Après une petite discussion (très rapide, le choix étant évident), nous décidons d'ouvrir le site à tous les comics et nous en profitons pour le renommer MDCU (ça te rappelle quelque chose, Neault ? :p). Pour les visiteurs de la dernière génération qui se posaient la question, les lettres "mdcu" ne veulent donc rien dire, c'est tout simplement la contraction de MarvelDC-Universe.

De mon côté, il y a quelques changements qui s'opèrent. Mon cœur balance toujours vers DC mais je lis autant d'indé et de Marvel grâce aux prêts des copains. Bon d'accord, en fait, c'est surtout la qualité générale du New 52 qui m'a donné un sérieux coup de mou. Gros changement également, je me mets à la VO. Mon sentiment est que c'est... bien mieux ! Pas de traduction approximative, pas de fot d'orthograf ou peux mais surtout, du choix ! Beaucoup de choix ! Je me mets à suivre toutes les séries Batman, Green Lantern et quelques autres perles.

Les super-héros étant devenus clairement à la mode, les mois qui suivirent ont vu naître pas mal de nouveaux sites traitant des comics. Pour se différencier des autres, nous tentons de varier les supports. Nous créons plusieurs nouvelles choses et parmi celles-ci : une émission en live. Le but est de choisir une thématique, de dire tout ce que je sais sur cette thématique tout en répondant en direct aux différentes questions possibles. Il n'y a pas beaucoup de monde mais le principe est sympa et je me fais ma première expérience caméra.

C'est lors de l'été 2012 que nos émissions en direct sur le web prennent une toute nouvelle tournure. Toujours dans l'idée d'aller plus loin et de progresser, nous proposons une version de notre émission à Mirabelle TV. Ils acceptent notre émission si on la passe à un format de 13 minutes (nous n'avions aucune limite de temps jusque-là, tout dépendait des questions que l'on me/nous posait). On réfléchit aux différentes rubriques, on passe le tout à 13 minutes et voilà, Côté Comics débarque ! L'aventure dure deux saisons et est disponible sur le web mais également sur un peu moins de dix chaînes régionales et nationales. La préparation n'est pas trop longue. Nous commençons à connaître énormément de choses et nous sommes à jour niveau lecture. Le plus souvent, nous devons surtout effectuer des vérifications de détails ici et là (les auteurs, les années de parution,...). Après deux ans de bons et loyaux services, nous la stoppons finalement par manque de temps. Tout le travail post prod' est long et à présent, nous avons tous les trois un véritable travail. Il devient donc difficile de caser une telle émission dans nos emplois du temps.

A côté de cela, Alex et moi participons également depuis plusieurs années à l'élaboration d'un festival BD de notre région : Le Rayon Vert, durant lequel j'anime des conférences avec Julien. Nous en animons également à Amnéville et, si tout va bien, nous en ferons également une à Lille lors du prochain LCF. Ces conventions sont aussi l'occasion de tous nous revoir mais également de rencontrer nos lecteurs, les éditeurs et quelques dessinateurs. C'est également ainsi que nous pouvons discuter avec des confrères d'autres sites internet. Nous nous entendons très bien avec la plupart d'entre eux et un peu moins avec certains cas isolés. Vous me direz, pas facile de parler avec un mec qui arrive ivre mort sur son stand deux heures après l'ouverture... Pas facile non plus de garder son sérieux face à un mec qui t'a dit un mois avant "putain, vous avez fait un top sur Batman, c'était notre idée à nous, copieur !" ou face à un autre qui nous avait bien fait comprendre que nous ne devions pas créer de rubrique comprenant les mots "meilleurs" et "comics", parce qu'ils le faisaient déjà. En somme, on s'entend bien avec beaucoup de monde mais l'immaturité des uns, la débilité des autres et la réserve de mots de vocabulaire des derniers font que les sourires ne s'affichent pas toujours d'emblée non plus. On ne peut pas plaire à tout le monde, je suppose. De plus, le fait que MDCU touche à présent à tout nous donne également de nouveaux confrères, source de nouvelles tensions. Les différents partenariats font que l'on doit faire attention à ne pas jouer sur les plantes-bandes de l'autre et la mauvaise foi est souvent une qualité. Je découvre que la toile manque cruellement d'humanité, même lorsque la passion est commune.

Mais bon, cela reste bien peu de choses. Je veux dire, j'ai pu faire une interview en espagnol de Larroca, putain ! J'ai pu allier mon véritable travail et ma passion, le rêve ! Concernant les conférences, c'est juste le bonheur. A nouveau, pas beaucoup de travail à faire, ce sont surtout des révisions. L'avantage est qu'il y a un réel échange avec le public, la sensation de transmettre quelque chose bref, j'aimerais faire ça jusqu'à la fin de mes jours. Bien sûr, tout n'est pas parfait, mais l'expérience accumulée jusque-là est suffisante pour proposer des conférences un minimum animées. Enfin, on relance également l'émission. Nous avons trouvé le moyen de pouvoir la continuer sans que cela soit un bouffe-temps comme auparavant. Nous sommes heureux.

C'est également à ce moment-là que je découvre le blog sur lequel j'écris actuellement ces lignes. Je l'ai découvert grâce à Thomas de la boutique Hisler BD bis qui m'a signalé qu'un blog avait fait un bel éloge de l'émission. Curieux et en manque d'amour propre, je vais y jeter un œil. L'article me plait et je décide de me balader un peu plus. Ce qui m'aura marqué, c'est surtout le côté "rentre-dedans" du blog. Il n'y a aucune langue de bois, chose qui se fait rare sur la toile. Je continue de visiter UMAC de temps en temps et, de fil en aiguille, je fais la rencontre de Neault. On se fait quelques soirées Magic (le jeu de cartes !) entourés de bières et d'Iron Maiden, c'est cool. J'ai décidé de venir gonfler les rangs de ses intervenants parce qu'il m'a offert la possibilité de m'améliorer dans une autre de mes passions : l'écriture (cf. ce récit). Pour résumer, je risque de venir y poster quelques trucs de temps en temps pendant un bon petit moment encore.

Quel est le bilan à faire après 5 ans ? Le côté "passionné" a, malheureusement, un peu reculé. Ce n'est pas par choix mais plus la suite logique de tous ces événements. Le manque de temps fait que la lecture est devenu secondaire tout comme le fait de bosser sur le site. Je suis plus devenu manager qu'autre chose. Je me retrouve de plus en plus à lire des comics parce que je dois les lire (pour les reviews notamment mais aussi parce que tel bouquin est supposé être un incontournable et que l'on ne peut se dire lecteur de comics si nous ne l'avons pas lu). En fait, il est difficile de ne pas un peu regretter l'époque où je m'allongeais dans mon lit en lisant une dizaine de comics, en prenant des notes pour répondre à d'éternelles questions du type : "putain mais c'est qui Darkseid ?! Je pige que dalle à ce mec ! Sérieux, si on me pose la question, je suis mort !". L'époque où je ne connaissais rien et où je découvrais des choses à chaque lecture me manque un peu. Bien sûr, je suis toujours aussi intéressé par le monde des comics et pour rien au monde je ne revendrais ma bibliothèque. Désolé, les gars. ^^

Voilà, je pense avoir fait le tour de cette petite partie de ma vie ('fin... petite... 20% de ma vie, pour être exact). J'espère que votre curiosité a été satisfaite et que vous avez trouvé ce petit voyage dans "l'envers du décor" intéressant. La prochaine fois, je vous expliquerai comment j'ai pris le pouvoir, viré tous mes collègues, gagné une fortune et enfin, comment je suis devenu le maître du monde. :)


02 février 2015

De la Technique dans l'Ecriture III : les Deux Voix de Kaamelott

Troisième volet des chroniques consacrées à la technique liée à ce travail qu’est l’écriture. Après ce premier essai, générique, et cet article consacré à Vogler et les principes qu’il met en avant, nous allons maintenant évoquer les dialogues et, notamment, les « voix » des personnages, autrement dit ce ton particulier qui va leur donner cachet et particularité.

Alexandre Astier, je vous le dis tout net, est sans doute l’auteur français qui m’inspire le plus de respect à l’heure actuelle. Réalisateur, scénariste, acteur, compositeur… le mec touche à tout mais ce qui est rare, c’est qu’il est méchamment bon dans tout. Une sorte d’anti-Azoulay pour ceux qui connaissent les séries AB.
Nous allons mettre de côté les nombreux savoir-faire d’Astier concernant l’audio-visuel pour se recentrer sur son écriture, domaine qu’il maîtrise plutôt bien. Et nous allons voir que, finalement, Kaamelott, qui est une série extraordinaire à plus d’un titre, est aussi très simple dans sa construction, et notamment dans la construction de ses personnages.

Il est peut-être bon de commencer par expliquer pourquoi Kaamelott est sans doute la meilleure série française de tous les temps. Kaamelott, à la base, c’est drôle. Et c’est drôle, la plupart du temps, parce que c’est réaliste. Ça peut en surprendre certains mais cette série est réaliste. Peu importe si dans une fiction l’on trouve de la magie, des dragons et des fées, il existe une manière réaliste de traiter le surnaturel. Les deux termes ne s’opposent pas.
Par exemple, le Sacré Graal des Monty Python peut plaire, mais ce n’est pas une fiction réaliste. Il s’agit d’un humour absurde qui fait appel à d’autres mécanismes. Dans Kaamelott, Astier met en scène non seulement la bêtise intrinsèque à l’espèce humaine, mais il utilise pour cela un langage adapté, résolument et faussement « moderne ».
Pourquoi « faussement » ?
Parce qu’en réalité, personne ne peut savoir comment s’exprimaient les Bretons antiques. Pas plus que les Romains. D’ailleurs, saviez-vous qu’il est impossible de savoir exactement comment se prononcent les mots latins ? Tout simplement parce que le latin a changé de prononciation dans le temps, dans l’espace mais aussi au sein même des différentes couches de la société d'un temps et d'un peuple donnés. Le latin de Rome n’était sans doute pas celui de Lutèce ou d’Antioche. Le latin d’église n’était pas celui des marchés. Et le latin de Néron n’était pas celui de Constantin.
Par contre, il est un fait indéniable : le langage utilisé dans les romans historiques est toujours une interprétation, souvent basée sur des habitudes littéraires peu logiques.

Lorsque Léodagan ou Loth s’expriment, il n’y a aucune raison d’ampouler leur discours. Surtout dans une situation de la vie « quotidienne ». Alors, peut-être que certains termes, comme « bouseux », « blairer » ou « salopards », peuvent paraître anachroniques, mais en réalité, ils suivent une logique très simple de transposition de l’idée.
Cette logique se retrouve aussi dans la traduction par exemple. Dans une série TV américaine, ou un comic, le but, pour le traducteur français, est de rendre compte du ton, du sens, pas de faire du mot à mot. Eh bien Astier, lui, a appliqué cette technique à sa série. Il n’a pas cherché à faire « moderne », il a écrit des scènes de manière réaliste, en s’intéressant aux situations.
Et cette transposition, c’est l’un des ressorts comiques essentiels.

Il y a d’autres raisons qui permettent de dire que Kaamelott est une série fabuleuse. Notamment le fait qu’Astier ait réussi à exploser le format d’origine (des gags courts) pour en faire des téléfilms…
Avec la longueur, il a réussi à introduire, dans cette série « comique », du drame, de l’épique même !
Du jamais vu.

Mais intéressons-nous maintenant aux personnages.
Un grand nombre de « spécialistes » donnent souvent comme conseil, aux auteurs débutants, de donner une voix particulière à chaque personnage. En somme, de ne pas en faire des clones qui s’exprimeraient tous de la même façon. Ce n’est pas idiot, mais lorsque l’on manie des dizaines de personnages, il est très difficile de leur donner une teinte particulière à tous. C’est difficile, mais c’est aussi inutile, voire risqué.
Risqué parce que, à terme, en multipliant les registres, c’est le style de l’auteur qui risque de se diluer. Inutile parce que l’on peut très bien utiliser deux voix différentes pour une armée de personnages.
Chaque personnage de Kaamelott, par exemple, fonctionne sur des bases très simples, souvent communes. Cela ne veut pas dire que, sur la longueur, on ne peut pas différencier des personnages aux « squelettes » proches, mais ils restent tout de même, par essence, de la même famille.

Et, bien que cela puisse surprendre, en réalité, à part une ou deux exceptions, tous les personnages de Kaamelott peuvent se ranger dans deux catégories, que je vais appeler les Benêts et les Colériques.
Attention également aux noms de ces catégories, ils ne signifient pas qu’un Benêt ne peut pas se mettre en colère, ou qu’un colérique ne peut pas faire preuve de bêtise, ils ne désignent pas la personnalité des personnages mais uniquement leur voix. La manière dont ils s’expriment.

Dans les Colériques, l’on va retrouver Arthur, Léodagan, Lancelot, Loth, le Père Blaise, Séli, Angharad, Capito, etc.
Dans les Benêts, l’on retrouve Perceval, Karadoc, Merlin, Yvain, Guenièvre, Gauvain, Dagonet, Hervé de Rinel, la Dame du Lac, etc.
Il est très rare qu’un personnage ne puisse pas se ranger dans l’une de ces deux catégories, une exception notable restant, à mon sens, Bohort, qui a une « voix » à part.
Pour se convaincre de l’existence de ces catégories, il suffit de se livrer à un exercice simple qui consiste à mettre un texte identique dans la bouche des différents personnages.
Et pour ce faire, l’on va utiliser une petite tirade qu’Arthur lui-même apprend au Duc d’Aquitaine, dans la saison 5, afin de clouer le bec de son agaçante épouse. Dans cet épisode, l’effet comique vient justement du fait que le Duc en question fait partie de la catégorie Benêt et qu’il utilise alors (très difficilement) un registre lexical qui ne lui appartient pas.

Voilà le texte :  « Si c’est ma tête qui vous revient pas, vous pouvez toujours aller roupiller dans le couloir. Et à partir de maintenant, si j’entends un mot plus haut que l’autre, je vous renvoie dans votre bled natal à coups de pied dans le fion. Comme ça, vous pourrez aller ratisser la bouse et torcher le cul des poules, ça vous fera prendre l’air ! »
Bon, outre le fait que c’est quand même très bien écrit (avec un petit goût d’Audiard pas dégueulasse), ces quelques mots vont nous être fort utiles. Imaginez ce texte dans la bouche d’Arthur. Ça passe. Normal, c’est lui qui en est l’auteur. Imaginez Loth maintenant. Ça passe aussi. Tout comme pour Lancelot ou le Père Blaise. Enervés, ils pourraient tous tenir ces propos. Imaginez maintenant le même texte dans la bouche de Perceval, Yvain ou Dagonet. Impossible. Ça ne correspond tout simplement pas à leur « voix ».

L'on pourrait m’objecter que Perceval s’énerve parfois. Oui, mais il conserve sa voix propre. Il n’y a jamais d’emphase dans les emportements de Perceval. En réalité, quand Perceval est énervé, il crie (parfois à s’en faire mal aux cordes vocales, comme lorsqu’il engueule le Père Blaise) et il dit des gros mots (« gros boudin », adressé à Mevanwi). Il y a une innocence, une fragilité dans la catégorie des Benêts, qui les condamne à des réactions épidermiques très limitées, sans métaphore.
De la même manière, lorsque Guenièvre s’énerve, elle ne pérore pas, elle exprime son agacement d’une manière parfois naïve (« flute ! », « vous êtes marteau ! ») ou insultante (« petit pédé va ! », adressé à son propre frère), voire désespérée mais sans lyrisme (« avant, ma vie, c’était de la merde ! »).

Si la catégorie des Colériques se distingue par ses tirades blessantes et bien construites, la catégorie des Benêts se distingue, elle, par des inepties et confusions constantes. Perceval ne comprend pas un mot sur deux, Guenièvre ne fait pas le rapprochement entre le solstice d’hiver et… l’hiver, Dagonet ne sait pas où se situent ses propres terres, la Dame du Lac ne sait même pas boire (elle lape, même si elle a l’excuse du changement de plan), etc.
Et c’est l’expression de cette bêtise qui donne le ton particulier de cette deuxième voix :
« Il n’a pas inventé le plat de la main morte celui-là. » (Dagonet)
« J’ai pénétré leur lieu d’habitation de façon subrogative… en tapinant . » (Hervé de Rinel)
« Faut arrêter ces conneries de nord et de sud ! Une fois pour toutes, le nord, suivant comment on est tourné, ça change tout ! » (Perceval)
Impossible de mettre ces phrases dans la bouche de Loth, Lancelot ou Léodagan.
Par contre, ce que dit Dagonet ou Perceval peut être dit par Guenièvre ou Yvain.

Lorsque ces personnages sortent de leur rôle, il y a immédiatement un décalage violent qui apporte un effet particulier. Le cas du Duc d’Aquitaine n’est pas isolé. Quand Guenièvre, par le plus grand des hasards, demande à Arthur pourquoi il accepte de laisser ses chevaliers former des clans autonomes alors que sa plus grande mission a toujours été de les fédérer autour de la quête du Graal, la pertinence de la question et la clarté de sa formulation laissent Arthur pantois. Il ne s’en sort que parce que Guenièvre revient immédiatement dans sa catégorie et s’enferre toute seule.
Il peut y avoir des « sorties » de catégorie, des changements de voix, mais ils doivent forcément avoir un effet dans le récit, être exceptionnels et être perçus comme une bizarrerie (aussi bien par les autres personnages que le lecteur/spectateur).

Ce qui différencie donc l’écriture des personnages dans Kaamelott, c’est l’aisance dans l’invective de certains et la naïveté, confinant souvent à la sottise, des autres.
A l’intérieur d’une même caste de personnages, les répliques sont interchangeables, mais les répliques ne peuvent pas « voyager » d’une caste à l’autre. Imaginez que l’on vous fasse lire un épisode inédit de Kaamelott, mais juste avec les dialogues, sans les noms des personnages. Eh bien, s’ils parlent d’un sujet un peu vague, et ne révèlent rien sur leur identité, vous ne saurez pas qui ils sont, mais vous pourrez toujours savoir qui est le Benêt et qui est le Colérique.
A travers l’exemple de Kaamelott, limpide et très facilement décryptable, ce sont deux notions essentielles de l’écriture qui apparaissent : la voix des personnages et les ruptures.

Pour la voix, on l’a vu, c’est donc un ton, une manière de s’exprimer, qui permet de « catégoriser » un personnage. Il n’est nullement nécessaire d’avoir une voix pour chaque personnage, deux ou trois, même pour un récit épique avec des centaines de protagonistes, suffisent largement. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas fignoler et ajouter de petites variantes, mais fondamentalement, chaque voix pourra être résumée par son appartenance à une catégorie de base.
Dès que l’on écrit, sans le faire exprès, sans une volonté de rupture, un texte ayant une voix particulière pour un personnage qui n’est pas censé avoir cette voix, c’est l’équivalent d’une « fausseté » en musique. Dans un récit, l’on peut utiliser parfois ces fausses notes mais pour bien les employer, il faut évidemment comprendre pourquoi elles sont « fausses ». Dans ce cas, elles servent alors de rupture, afin d’amener un effet particulier.

Cette rupture n’est pas uniquement utilisée dans un registre comique. Elle peut amener un effet dramatique ou même effrayant. Quand la petite fille de L’Exorciste se met à beugler des insanités, elle change de voix au sens propre et figuré. Mais plus que le son, ce sont bien les mots, en total décalage avec ceux d’une fillette, qui vont choquer.
La voix (entendez par là les mots et leur choix) est donc essentielle dans une fiction.
Non seulement la voix permet de donner un début d’existence, de crédibilité aux personnages, mais elle permet aussi d’apporter des effets précis servant les scènes du récit.
La manière dont s’expriment les personnages est si importante que l’on peut aussi apprendre en lisant ou écoutant des personnages mal écrits, qui ont donc une voix discordante par rapport à ce qu’ils sont censés incarner, ou trop semblable par rapport à leurs supposés opposés. Des séries bas de gamme, comme Plus Belle la Vie, sont typiquement des séries « monocordes », où les répliques sont interchangeables (pas par rapport aux situations et à la logique interne de la série, mais par rapport aux voix des personnages) [1]. Toutes les « bonnes » histoires utilisent souvent au moins deux voix. Dans Seinfeld par exemple, sur les quatre personnages principaux, trois ont des voix identiques, seul Kramer apporte un intéressant décalage. Attention, là encore, cela ne veut pas dire que les trois autres personnages sont monolithiques ou se ressemblent, ils ont leur caractère propre, mais ils s’expriment de la même manière. C’est parce que certaines répliques de Kramer ne pourraient jamais, dans aucunes circonstances (sauf en voulant amener volontairement un effet de rupture), être dites par Elaine ou George, que l’existence de plusieurs voix est décelable et démontrable.

Tout ne se base pas forcément, comme dans Kaamelott, sur la colère et la bêtise (colère d’ailleurs engendrée par la bêtise, et bêtise qui, loin d’être stigmatisée dans la saga, apporte aussi l’innocence, le recul,  et s’avère parfois désarmante). L’on pourrait imaginer d’autres catégories, basées par exemple, selon le récit, sur l’empathie et l’indifférence. Dans Equilibrium, un récit SF, cette différence constitue même le cœur de l’intrigue, mais l’on pourrait bâtir un polar ou une comédie sur le même principe. Cette différence fondamentale de voix ne suit pas forcément toujours les « frontières » naturelles de l’intrigue. Dans Matrix, il y a moins de différences entre l’agent Smith et Neo qu’entre Neo éveillé et Thomas Anderson à l’état de « pile » organique, rêvant sa vie imparfaite dans la Matrice. Un même personnage peut donc voir sa voix évoluer, toujours dans un but précis et une logique narrative servant l’histoire.

Dans un roman, si le travail permettant de donner de l’épaisseur au personnage a été correctement effectué, alors les ruptures occasionnées par les changements de voix seront automatiquement perçues par le lecteur. Si le Henderson Dores de Boyd [2] se met à parler avec l’assurance du Sam Spade de Hammett [3], ce sera forcément drôle ou raté. Mais cela aura un effet : une rupture.
Ce qui sépare les bons auteurs, patients artisans, conscients de leurs outils, et les scribouilleux poussifs, ce n’est finalement que cela. Dans un cas, un effet voulu, parfaitement amené, dans l’autre, une discordance malhabile, un couac involontaire.

L’art de l’écrivain est si riche qu’il permet même les dissonances dans certains cas. Faire la différence entre leur utilisation habile et une abondance néfaste, c’est déjà comprendre une partie des rouages complexes que se doit d’affronter et régler le Conteur. Voilà le genre de choses qui devraient être au centre d’ouvrages techniques censés expliquer à l’apprenti-auteur la « bonne » manière d’écrire. Ces ouvrages sont évidemment, en grande majorité, des attrape-nigauds. La seule bonne manière d’écrire, c’est la vôtre (sans un style personnel, à quoi bon rabâcher encore ce que d’autres ont déjà dit ?). Mais la justesse, elle, est universelle. Elle ne dépend pas de vous, pas plus qu’un accord ne dépend d’un pianiste virtuose ou d’un guitar hero.
Encore une fois, la technique ne limite pas. Elle libère. Elle permet d’arriver au résultat voulu.
Et elle n’empêche en rien la créativité. Elle la rend possible. Intelligible. Efficace.
Elle est le sel sur les cacahuètes [4]. L'huile dans le moteur.
Seule, elle ne peut rien, mais sans elle, rien n'est possible.
Ou en tout cas, rien de bon. 


« Juger est quelquefois un plaisir, comprendre en est toujours un. »
Henri de Régnier




[1] Certaines séries, moins grand public et plus "pop culture", sont également monocordes, comme Hero Corp, qui met bizarrement dans la bouche de tous les personnages des répliques dictées par la nécessité de la scène en cours et non leur personnalité (ils ont donc des personnalités changeantes, ce qui nuit grandement à la cohésion du récit).

[2] Henderson Dores est un personnage timide, terriblement complexé, issu du roman Stars and Bars (La Croix et la Bannière en vf) de William Boyd.

[3] Sam Spade, sous la plume de Dashiell Hammett, est l'incarnation même du héros cynique et "dur à cuire", qui va même contribuer à donner un nom au genre (hardboiled). L'incarnation cinématographique d'Humphrey Bogart rendra le personnage connu du grand public, bien que le film trahisse largement le roman, jusque dans la personnalité même du détective, bien plus lisse à l'écran.

[4] En référence aux propos de Mickey Spillane qui prétendait (en parlant de romans) qu'il se vendait plus, dans le monde, de "cacahuètes salées" que de "caviar", mais que certaines personnes ne le comprendraient jamais. Ce type, qui était aussi intelligent que culotté, est l'auteur de la célèbre série de romans Mike Hammer. Il a également été pilote de l'US Air Force, agent du FBI (blessé plusieurs fois, par balle et arme blanche) et... auteur de comics.
Cynique, brutal, visionnaire, époustouflant, l'écrivain s'est éteint en 2006. Son apport à la littérature de genre demeure à ce jour incroyablement méconnu. Et ses humbles "cacahuètes" valent largement de bien pénibles "caviars"...





31 janvier 2015

Les jeux vidéo dans le même sac que l'alcool et le cannabis ?

La nouvelle campagne du CJC mélange allègrement véritables drogues et jeux vidéo. Retour sur un amalgame absurde mais courant.

La télévision nous l'explique très régulièrement, nous sommes des connards. On refuse de grandir, on lit des BD, voire même des comics, on joue, bref, il serait urgent que l'on se soigne et que l'on rentre dans les rangs. Il faut dire qu'on n'y met pas de la bonne volonté, il y a tant d'activités nobles que l'on refuse de pratiquer, c'est pratiquement de la provocation. On pourrait se contenter d'aller au boulot la semaine, puis dans les supermarchés le samedi. La télé comblera bien le dimanche...
Alors une bonne fois pour toute, rangez donc votre GTA ou votre Mario Kart, sinon vous allez devenir gros, seul et con ! Car, c'est bien connu, ce sont les jeux vidéo qui sont la cause principale de la malbouffe, de la solitude et du manque de neurones...

Plus sérieusement, qu'une activité ludique puissent se retrouver dans le même sac que l'alcool et le cannabis, ce n'est pas seulement scandaleux et imbécile, ça en dit long sur l'état d'une société qui, elle, refuse de réfléchir et s'empresse de ranger tout ce qu'elle ne comprend pas dans les cases les plus effrayantes.
Alors, on nous dit que "trop" jouer peut engendrer des problèmes. Ben... oui. Mais c'est applicable à tout. Trop manger de bananes peut engendrer des problèmes. Et l'on peut certainement se désocialiser en collectionnant des timbres. Toute activité peut tomber dans l'absurde (et rassurez-vous, si vous parvenez à imaginer un comportement débile, soyez certains que quelqu'un, quelque part, a déjà essayé, ou alors ça ne va pas tarder).

L'on peut également avoir des irritations lorsque l'on se lave trop les mains. Dans ce cas, ce n'est pas le savon le problème, c'est le rapport entretenu avec l'hygiène, qui devient obsessionnel. On soigne alors dans ce cas un trouble du comportement, sans penser à dénoncer les dangers de la propreté. 
De la même manière, quand des inconscients tuent des gens sur la route, personne ne pense à condamner les véhicules. Ce sont bien les comportements de certains qui sont mis en cause. Or, pour les jeux vidéo, cette distinction n'est jamais opérée. Pourquoi ?

Si l'alcool génère une addiction, tout comme le cannabis et la plupart des psychotropes, les jeux vidéo n'exercent évidemment, eux, qu'un simple attrait. Tout comme d'ailleurs les livres, la musique, le sport ou le cinéma. Jouer n'est en aucun cas un comportement potentiellement dangereux, les psychologues qui en viennent à prétendre cela sont des charlatans opportunistes (ou des ignorants, ce qui n'est guère mieux). Non seulement le jeu en soi n'est pas dangereux (hors comportement obsessionnel, mais c'est alors le comportement la cause du danger), mais il est même indispensable.

L'éthologie a ainsi démontré depuis longtemps que le jeu est commun à tous les mammifères. Les chevaux s'amusent, dans la nature, à faire la course, sans raison. Les chats sont des grands adeptes du jeu, même à l'âge adulte. Quant à l'Homme, si on l'empêche de jouer dans ses plus jeunes années, il stoppe son développement intellectuel et devient dépressif (cela a malheureusement été constaté dans des cas de maltraitances). 
Non seulement le jeu permet de se divertir, mais il a de nombreuses fonctions physiologiques. Le jeu vidéo ne fait pas exception à la règle, et même s'il ne permettait que de se divertir et de prendre un peu de plaisir, en quoi est-ce un mal ?

Voyons un peu certains propos tenus sur le jeu vidéo en particulier. Certaines études démontreraient qu'il s'agit d'un facteur de risque, c'est à dire qu'il n'est pas seul en cause mais qu'il aggraverait la possibilité de passage à l'acte.
Pratiquement tous les gens que je connais jouent, un peu ou beaucoup, à des jeux vidéo. Et tous se lavent les dents. Le dentifrice est-il un facteur aggravant ? Selon les méthodes d'enquête actuelles, oui. L'on peut donc évidemment faire dire tout et n'importe quoi à une étude.
Concernant les jeux violents, ou supposés tels, comme GTA, les a priori sont encore plus flagrants.

En fait, parmi les "spécialistes", il existe deux écoles. La première soutient que les jeux "violents" habituent les plus jeunes à la violence. Faut-il être complètement ignorant de ce qu'est la violence réelle pour soutenir des âneries pareilles ! Dans GTA par exemple, un car-jacking (très violent et traumatisant dans la réalité) se limite à appuyer sur une touche. Même une cour d'école primaire est plus violente que GTA. 
La deuxième école admet que ce genre de jeu peut servir d'exutoire. Hmm... honnêtement, moi quand je suis énervé et que je ne veux pas risquer d'aller en taule, je cogne dans quelque chose. Sac de frappe, armoire, ça dépend, mais je ne sors pas une manette de jeu. Pourquoi ? Parce qu'un jeu ne permet pas de se débarrasser de ce genre de sentiments. Pas plus qu'un polar ou un film. Personne ne s'est jamais débarrassé d'une frustration en regardant Les Affranchis, en lisant un Mickey Spillane ou en jouant à un jeu de baston. 

Ainsi, même les clichés positifs sur les jeux vidéo sont souvent faux. Médias et psychologues prêtent au jeu un pouvoir qu'il n'a pas tout en lui accordant des effets négatifs dont il est également dépourvu.
La pratique n'est malheureusement pas nouvelle. 
Par exemple, si les comics continuent d'être méprisés, à une époque, certains s'inquiétaient de leur effet sur la jeunesse et parlaient même de "couleurs" violentes (cf. l'avis de la commission de censure des publications destinées à la jeunesse concernant la revue Fantask). Ce serait évidemment ridicule aujourd'hui, mais ce fut, à une époque pas si lointaine, un argument réel... la couleur "violente".
Les médias ont également, régulièrement, pointés du doigt des domaines qu'ils méconnaissaient et sur lesquels ils refusaient d'enquêter sérieusement. Les jeux de rôle ou le heavy metal ont subi eux aussi les pires calomnies, allant jusqu'aux accusations les plus ridicules et sordides (de satanisme notamment). 

Il y a aussi, je le crains, dans cette approche du jeu vidéo un réel manque de travail, d'investigation honnête et objective. Bien souvent, l'on se rend compte que même des émissions considérées comme sérieuses ne font que conforter des idées reçues, sans aucune volonté de rendre compte d'une réalité (cf. Envoyé Spécial, 66 Minutes). Ce qui est vrai pour les journalistes l'est aussi pour les publicitaires, les psychologues ou les acteurs de la prévention. Il est bien plus aisé (et spectaculaire, donc efficace médiatiquement) de se baser sur un cliché que de tenter de comprendre un domaine.

Et puis, soyons honnêtes, il est plus facile de dire à des parents "votre fils est victime des jeux vidéo" plutôt que "c'est un abruti complet qui ne pense qu'à jouer mais c'est de votre faute, vous l'avez mal élevé".
De nos jours, la responsabilité est toujours diluée ou reportée sur un "fusible". Si la foudre tombe sur le stand de frites d'une kermesse, c'est la faute du maire. Si un connard se met à buter des gens, c'est sans doute la faute d'un film, d'une musique ou d'un jeu. 
Et nous dans tout ça ?
Ne sommes-nous pas des adultes censés être responsables ? Si c'est le cas, nous pouvons gérer nos passions et il nous appartient d'encadrer celles de nos enfants. Faire d'un jeu une drogue virtuelle ne nous rendra pas plus efficaces, juste plus prompts encore à nous trouver des excuses quand quelque chose cloche.

Et puis, la vie entière entraîne des comportements déviants, plus ou moins graves. L'art et les jeux ne les aggravent pas, en général, ils permettent juste de les rendre supportables.

- Tu fais gaffe hein, j'ai presque fini.
- T'inquiète, termine ton bouquin, je les attends ces cons. Par contre, après c'est toi qui prends la batte, je dois terminer ma partie de Donkey Kong.




08 janvier 2015

L'encre peut-elle se dissoudre dans le sang ?

Bien que ce soit encore l'hébétude et l'émotion qui dominent, il me semble important aujourd'hui de prendre la plume pour revenir sur les tragiques évènements qui ont frappé la rédaction de Charlie Hebdo (il n'y aura donc pas d'article "comics" aujourd'hui, nous reprendrons une activité aussi normale que possible dès demain).

Ce n'est pas la première fois que je parle de ce journal ici. Bien que je n'en sois pas un lecteur, et que je ne partage pas certaines des idées défendues en son sein, j'avais pris sa défense à deux reprises. Après l'incendie des locaux de Charlie Hebdo, tout d'abord (en 2011, dans cet article). Puis, pour m'élever contre certaines voix, de responsables politiques ou intellectuels, qui voyaient dans certains dessins une "provocation" (en 2012, ici). Cela m'avait paru être, à l'époque, la porte ouverte à un début de justification des pires actes. En gros, je disais qu'il valait toujours mieux imprimer même des énormités que de les taire par peur...

J'ignorais évidemment que j'allais reparler de cet hebdomadaire bien connu, et cette fois pour déplorer des morts. 
Pratiquement toute une rédaction d'un journal, massacrée, en France, en 2015. 
Si des gens comme Charb, Cabu, Wolinski ou Tignous ont été abattus, c'est parce que les lâches qui ont perpétrés ces assassinats savaient que c'était la seule manière de les faire se coucher. Ces hommes courageux avaient l'habitude de vivre debout, de ne pas céder aux menaces. Et c'est loin d'être facile lorsque l'on se sait être la cible de dangereux fanatiques.
Il convient donc de rendre hommage à leur détermination et leur abnégation.

Outre évidemment l'horreur suscitée par cet odieux massacre d'innocents, et la peine immense causée à leurs proches, il faut aussi se rendre compte qu'à travers eux, c'est une cible hautement symbolique qui était visée.
C'est la liberté de la presse, la liberté d'opinion, le droit de dessiner et de manier des mots, de pratiquer l'humour, qui ont été attaqués. 
Et pour une raison simple. La plus simple des caricatures entraîne une réflexion.
Une simple idée est en général suffisamment souple pour supporter le recul et les rires. Un absolu, ne souffrant aucun débat, ne peut, lui, se permettre le moindre ricanement sans risquer de se lézarder. 
C'était le travail de ces gens, de ces journalistes et dessinateurs : fissurer les idéaux pour y insuffler un peu d'air et de sens. 
Ce travail précieux, nous avons échoué - hier au moins - à le protéger. Et ce malgré des menaces et actes répétés.

Un excellent texte de Pierre Jourde (disponible ici) permet de s'interroger sur les renoncements et l'aveuglement ayant conduit à ce drame. Car avant de dire "je suis Charlie", certains ont eu une attitude plus qu'équivoque par le passé. En traitant les caricaturistes "d'irresponsables", en limogeant des types qui ne faisaient que leur travail, en cherchant à faire voter des lois interdisant "d'attaquer" les religions.
Bref, en essayant de limiter nos libertés, de courber l'échine devant les abrutis obscurantistes.
Malheureusement, on ne peut pas vaincre des salauds armés avec un sourire et un mouvement de recul.
La Plume est nécessaire, précieuse, mais se doit d'être protégée par le Glaive. Un glaive mesuré, juste, serein, qui ne confond pas justice et vengeance, mais un glaive quand même.

Se défendre contre des barbares d'un autre temps n'est pas indigne. Et tout comme il est sensé et salutaire de rappeler que trois débiles ne sont pas représentatifs d'une religion, il est également sensé de s'en prendre à ceux qui prennent la religion (ou n'importe quoi d'autre) comme prétexte pour commettre les pires actes.
Il faut saluer notamment la retenue et l'intelligence de Patrick Pelloux, urgentiste, chroniqueur à Charlie Hebdo, qui a rappelé que c'était une bonne chose que la population se mobilise, car elle se défendait elle-même, et pas juste un journal.

Heureusement, dans cette tragédie épouvantable, une lueur d'espoir vacille encore. Surtout lorsque l'on voit justement les gens se rassembler, brandissant des morceaux de papier griffonnés à la va-vite ou des crayons. Beaucoup sont émus devant ce massacre, mais beaucoup également ont compris aussi que quelque chose d'important, de vital, était touché.
Les criminels qui ont fait preuve de cruauté et de lâcheté hier sont partis en criant "on a tué Charlie Hebdo". 
Eh bien non. Ces gens, qui n'ont rien dans le cœur, rien dans la cervelle et rien dans le pantalon, ont transformé Charlie en symbole, le rendant par là même immortel, indestructible. Dans le monde entier, des gens s'en réclament alors qu'ils ne le connaissaient sans doute pas hier. 

Ces salauds ont échoué. Enfin, en ce qui concerne le symbole...
Les gens, eux, sont bel et bien morts, tombés pour des idées qui ne devraient pas conduire à de telles sentences. 
Je me souviens de Cabu, que j'ai découvert il y a bien longtemps, sans doute comme beaucoup de gens de ma génération, dans Récré A2. Difficile de réaliser que ce type, toujours souriant, nonchalant, brillant, a pu s'attirer la haine de fanatiques. 
Bien sûr, il ne faut pas oublier les noms moins connus.
Ce n'est pas grand-chose mais il me semble juste de les citer. Et d'avoir également une pensée émue pour les policiers qui ont perdu la vie en accomplissant leur devoir.



Tous ces gens sont d'origines diverses, ils avaient des professions différentes, des idées, des croyances différentes. Certains étaient là par hasard, d'autres par conviction. Ils ont pourtant un point commun. Ils étaient du bon côté. Et ce bon côté ne peut être défini par une langue, une couleur de peau ou un dieu. Il se définit uniquement par les actes.
Voilà ce qui nous sépare des connards aux AK-47. Notre camp est accessible à tous, car il n'est pas basé sur un idéal mais sur des idées. Multiples. 

Je vais terminer avec un petit texte, de J.M. Straczynski, écrit dans Amazing Spider-Man après les attentats du 11 septembre. 
Ainsi qu'avec une citation de Charb.
Car, quoi qu'il arrive, j'aime penser que ceux qui manient la plume et les crayons auront toujours le dernier mot. Du moins, tant qu'il y aura quelques boucliers pour les protéger...

Je suis Charlie.


Nous ne pouvions pas prévoir ça ni l’empêcher. Personne n’aurait pu.
Mais nous sommes là. A vos côtés.
Aujourd’hui. Demain. Et pour toujours.
Nous sommes à vos côtés quand votre bras frappe au nom de la justice et que vous espérez qu’en sortira la sagesse.
Nous sommes à vos côtés dans la prise de conscience qui s’opère. Dans la voix qui dit que dans toute guerre il y a des innocents. La voix qui dit que vous êtes un peuple bon et plein de clémence. La voix qui dit ne faites pas comme eux, ou la guerre est perdue avant d’avoir commencé. Ne laissez pas le sang emporter cette sagesse.
Quoi que vous fassiez, où que vous alliez, où que vous soyez, nous sommes à vos côtés. Parce que l’avenir appartient aux hommes et femmes ordinaires, parce que ça ne doit plus jamais arriver et qu’il faut se battre pour que l’avenir soit plus pur. Parce qu’il faut envoyer un message à ceux qui confondent compassion et faiblesse. Un message qui doit traverser six mille ans de lutte et de sang. Et ce message est le suivant :
Au-delà de notre passé, des origines de nos noms, nous sommes un peuple respectable qui ne courbe pas l’échine ni ne renonce. Le feu qui brûle en nous ne peut être éteint par les bombes ou par les morts. On ne nous forcera pas au silence et nous émergerons des larmes.
J.M. Straczynski.


Je préfère mourir debout que vivre à genoux.
Stéphane Charbonnier, dit Charb.