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30 juillet 2014

Chroniques de la Lune Noire

Un classique quasiment aujourd'hui avec les Chroniques de la Lune Noire, une saga fleuve qui nous change un peu des comics habituels. Ou... peut-être pas tant que ça.

Le premier tome de la série date déjà de 1989 et avait été publié par Zenda. Pratiquement vingt ans après, le quatorzième, en 2008, conclut le cycle chez Dargaud.
A cela il faut pourtant encore ajouter une préquelle, une deuxième saison (qui se poursuivra avec la parution du second tome, en octobre), ainsi qu'un hors-série faisant office de guide. Plus une série dérivée, une réédition intégrale plutôt luxueuse et bénéficiant de quelques bonus. Et même quelques jeux, dont un wargame.
Autant dire que l'univers semble riche et les possibilités vastes.

A l'origine du projet, François Marcela Froideval. Le scénariste est notamment connu pour avoir été l'un des fondateurs et le rédacteur en chef du célèbre magazine Casus Belli. Et si je vous dis qu'il est également auteur d'ouvrages pour AD&D, et qu'il revendique un certain talent en tant que maître de jeu (notamment dans l'interview des intégrales), vous aurez compris que c'est un spécialiste des jeux de rôles.
Et d'une certaine façon, cela se ressent dans son écriture. Et pas forcément en bien. 
Voilà, autant donc commencer par le négatif.
L'écriture, notamment des premiers tomes, est assez... "spéciale". Pour ne pas dire maladroite. Les actions s'enchaînent avec des pavés de texte descriptifs qui viennent raconter l'histoire plutôt que de la faire vivre aux personnages. Or, si cette façon de procéder convient très bien dans un JdR, où ce sont les joueurs qui vont apporter l'émotion, les ruptures et donner finalement tout son sel à l'intrigue, c'est en matière de BD la pire façon de raconter une histoire.

Et pas qu'en matière de BD d'ailleurs. Décrire froidement des évènements, même titanesques, conduit systématiquement à une sorte d'irréalité qui nuit grandement à l'implication du lecteur et au développement des personnages.
Mais alors, du coup, c'est naze ou quoi ? 
Ben non. Déjà parce que ce défaut majeur tend à s'atténuer un peu au fil des tomes. Ensuite parce que Froideval parvient à mélanger deux éléments a priori incompatibles : un humour percutant, qui lorgne presque parfois vers la parodie, et des envolées lyriques non dénuées d'une certaine poésie. 
Enfin parce que l'univers est foisonnant et recycle tous les clichés de l'heroic fantasy : magie, épées légendaires, dragons, elfes, nains, chevaliers, le tout sur fond de complots et de prophétie fatale.
Mais tout cela resterait finalement banal s'il n'y avait le charme incroyable des dessins.

Olivier Ledroit, puis Cyril Pontet dans les chapitres suivants, vont en effet donner une identité visuelle unique à la série.
Les planches font dans la démesure et impressionnent : armées gigantesques dont les milliers d'étendards claquent au vent, forteresses immenses n'en finissant plus de s'élever vers le ciel, batailles chaotiques et personnages aux lourdes armures, tout est fait graphiquement pour peser presque physiquement sur le lecteur et donner un souffle épique aux confrontations.
La mise en scène est d'ailleurs plus américaine que classiquement européenne : pas de traditionnel "gaufrier" ici, mais de nombreuses pleines pages, des dessins qui débordent parfois des cases et, globalement, une composition très comics.

Et il faut bien l'avouer, l'on verse parfois tout simplement dans le grandiose, comme lors du couronnement de Wismerhill, à Moork : sur une double page, la cité s'étend à l'infini, sous un ciel bas. La populace acclame son nouveau seigneur, enveloppé dans une longue et élégante cape et entouré d'immenses drapeaux. La scène est impressionnante, mais elle l'est encore plus lorsque l'on se rend compte qu'elle est enrichie de petits détails, parfois comiques, qui, sans atténuer sa majesté, lui ajoutent un second degré appréciable.

Si la narration est brutale et manque de nuances, ces Chroniques de la Lune Noire s'imposent finalement grâce à un style visuel vertigineux et un lyrisme ponctué d'humour.

+ des dessins au charme et à la puissance indéniables
+ une dimension politico-diplomatique intéressante
+ épique et drôle, un mélange pas si courant et franchement casse-gueule
+ du Warhammer sans avoir besoin de peindre soi-même les figurines ;o)
- lourdeurs de la narration






26 novembre 2012

A Game of Thrones

Le premier tome de l'adaptation en comics du roman A Song of Ice and Fire (Le Trône de Fer en VF) vient de sortir il y a quelques jours. Une bonne occasion de s'embarquer pour le royaume des Sept Couronnes.

L'Hiver Vient.
Telle est la laconique devise de la Maison Stark, régnant sur Winterfell et les immensités glacées des terres du Nord. Eddard Stark doit cependant quitter son domaine, car le roi Robert lui a demandé d'accepter la plus haute charge du royaume : devenir la Main du Roi, sorte de poste de premier ministre et de chef des armées.
Si la plupart de ses enfants l'accompagnent pour la capitale, Bran, entre la vie et la mort après une mauvaise chute, reste à Winterfell. Quant à Jon Snow, fils bâtard d'Eddard, il part pour le Mur, cet immense rempart qui protège les terres civilisées des barbares et des monstruosités du Nord.
Pendant ce temps, loin à l'Est, le prince Viserys souhaite reconquérir le trône qui lui revenait de droit. Pour cela, il va offrir sa soeur en mariage à Khal Drogo, un seigneur de guerre dothraki à la tête d'une armée de cent mille hommes...

Les romans de George R. R. Martin avaient déjà été adaptés en série TV, c'est maintenant sous forme de BD que la saga est déclinée. Le scénario est écrit par Daniel Abraham, les dessins sont l'oeuvre de Tommy Patterson.
L'histoire, assez dense, se déroule dans un monde médiéval fantastique d'où semblent cependant avoir disparu les dragons et autres créatures extraordinaires. L'intrigue de ce premier tome se concentre sur les relations entre les différentes Maisons et les nombreux personnages, intriguant et complotant pour obtenir le pouvoir. La structure narrative particulière des romans a été respectée puisque le changement de point de vue, selon les chapitres, est ici aussi régulier, des pavés de texte de différentes couleurs exprimant les pensées des personnages. Ces derniers sont d'ailleurs aussi nombreux que bien campés, les pires violences et la plus grande cruauté ne venant pas forcément des ambitions politiques ou des bêtes sauvages, mais par exemple de la réflexion acide d'une épouse bafouée.

Les planches de Patterson sont graphiquement très réussies, même si l'on n'a pas encore eu l'occasion de voir des décors vraiment impressionnants (les splash pages ne sont pas forcément très bien choisies). Attention également pour ceux qui s'attendent à retrouver l'aspect visuel développé par HBO, les comics sont adaptés directement des romans, et non de la série TV.

Ce premier tome, édité par Dargaud, contient une longue introduction de Martin. Le romancier parle de sa passion pour les comics et explique également, de manière fort intelligente, sa façon de voir les différentes adaptations de son oeuvre. Il avoue notamment espérer que la bande dessinée amènera peut-être certains lecteurs aux romans, ce qui est évidemment souhaitable (le roman originel étant forcément plus riche et complet).
Du coup, bien que la version dessinée soit plutôt bonne, elle est déconseillée si vous souhaitez lire les romans en en préservant l'intrigue (à ce propos, voici une interview assez intéressante du nouveau traducteur de la saga, qui revient un peu sur la polémique qu'avait déclenchée le précédent).

Une série palpitante, aussi belle que tragique.

+ un univers riche et crédible
+ une approche politique évitant les caricatures
+ de jolies planches
+ une excellente traduction
- tiens, c'est l'un des premiers comics du genre dans lequel l'on ne trouve pas de carte... un petit manque, car pouvoir situer plus clairement les différents lieux aurait été bien pratique 


02 juillet 2011

Bouleversements Editoriaux

Entre certains droits qui changent de mains et l'arrêt d'une revue bien connue, les choses bougent en ce début d'été sur la scène comics.

On commence par une mauvaise nouvelle : la fin du bimestriel Les Chroniques de Spawn (cf cet article). Cette revue, publiée par Delcourt, était pourtant d'une qualité éditoriale exemplaire. Traductions de qualité, grande réactivité par rapport aux sorties US, suppléments nombreux et intéressants, tout cela démontrait le sérieux et l'implication de l'éditeur et de Thierry Mornet.
Malheureusement, le travail ne suffit pas toujours et le manque de lecteurs aura scellé le sort de la revue.
Ce n'est pas pour autant la fin de Spawn & consorts en France puisque les personnages rempileront, mais cette fois en librairie (cf d'ailleurs le premier tome de l'Intégrale Sam & Twitch, paru récemment, ou encore le premier tome de Haunt, qui avait déjà débuté la migration vers les rayons des librairies).
Voilà en tout cas une révérence tirée la tête haute, sans avoir à rougir d'un parcours dont beaucoup pourraient s'inspirer.

La seconde nouvelle est bien meilleure puisque, on le sait depuis quelques jours, Panini a perdu les droits DC Comics au profit de Dargaud. Bien entendu, c'est encore un changement de cap de plus pour un univers DC déjà historiquement en retrait, en France, par rapport à Marvel et qui a souffert d'un parcours chaotique. Entre les recompositions incessantes de revues et les remises à zéro (le dernier titre lancé, Batman Universe Hors Série, ne date que du mois de mai), les lecteurs devaient s'accrocher pour rester fidèles à Superman et ses potes, mais quitter le giron paninien, ce ne peut être qu'un bond en avant.
Certains s'inquiètent - un peu précipitamment - de l'inexpérience de Dargaud en matière de comics. Qu'aurait-on dû dire alors à l'époque de Panini, dont l'expérience éditoriale se résumait à publier des supports à  autocollants ? Et puis, Dargaud, c'est le même groupe que Le Lombard, dont la publication de FreakAngels s'est révélée exemplaire. Dargaud lui-même ne fait pas que du format franco-belge et ce serait le méconnaître que de le réduire à Achille Talon ou Valérian (de bonnes BD d'ailleurs, mais assez éloignées de l'univers américain). En effet, Dargaud a déjà montré son savoir-faire avec l'intégrale Peanuts par exemple, mais aussi avec des oeuvres plus confidentielles, comme Ouvert la Nuit (sans parler d'adaptations, françaises mais complexes, comme La Compagnie des Glaces).
Bref, des professionnels, sérieux, très certainement motivés, et qui ont déjà annoncé qu'ils seraient présents non seulement en librairie mais aussi très logiquement en kiosque. Reste à savoir s'ils parviendront à séduire un lectorat échaudé par des expériences malheureuses et toujours craintif lorsqu'il s'agit d'univers partagés continus. Un petit numéro #0 en kiosque, pour rappeler brièvement les grandes lignes de l'univers DC et dresser le portrait des personnages principaux, serait peut-être une bonne idée ? Nous verrons cela et jugerons sur pièces en janvier 2012.
Précisons qu'en plus de la licence DC "traditionnelle", Dargaud a également empoché les (excellents) titres Vertigo et les droits du magazine humoristique MAD.

Bon, ce n'est pas la fin de Panini, la bête n'est pas encore totalement dépecée, mais c'est un excellent début. ;o)

03 mars 2011

Médiacop : reality show et meurtres en série

La télévision du futur dépasse les pires prévisions dans Médiacop, dont l'intégrale est sortie voici quelques jours.

Norman Barron est un héros de télé-réalité. Il est également capitaine dans une société de police privée. Ses enquêtes sont retransmises en direct et ont fait de lui une personnalité extrêmement populaire. Bien entendu, rien n'est moins "réel" qu'un reality show. Certaines scènes sont répétées, les décors modifiés, les intervenants manipulés. Le producteur, habile metteur un scène de l'instant, peut même influer directement sur les évènements en donnant discrètement des directives à un Barron devenu un maître de l'improvisation et du spectaculaire.
Poussés par le succès et l'argent, Barron et la production ne reculent plus devant rien, accumulant mensonges et dérives. Même la séparation du couple Barron a été cachée au public, Norman et sa femme, réduite au rang d'actrice porno, se contentant de jouer le jeu certains soirs devant les caméras.
C'est dans cet univers glauque et vide, misant tout sur l'apparence, que la jeune Oshii Feal, aspirante à l'académie de police, va débarquer. Après la mort de Sheeta, collègue et faire-valoir de Barron, elle va en effet être désignée pour le remplacer. Tout d'abord éblouie par le luxe et la notoriété, elle va vite déchanter en découvrant la réalité. Celle qui ne fait pas vendre. Celle que l'on ne montre pas. Surtout pas au grand public.

La quatrième de couverture donne tout de suite le ton : hier, la télé était une poubelle. Aujourd'hui, elle est un dépotoir. Demain, elle sera une décharge. Médiacop, notre reality show, se passe après-demain...
Difficile de faire plus clair.
Mais quelques explications sont tout d'abord nécessaires sur l'origine de cette série. Un peu comme pour Flywires chez Les Humanos, il s'agit d'une réédition intégrale qui, pour la peine, change de format mais aussi de titre, l'ancien Reality Show devenant Médiacop. Les cinq albums originaux réunis ici sont scénarisés par Jean-David Morvan. L'auteur a déjà de très nombreuses BD à son actif (Sillage, HK, Nomad mais aussi Spirou et Fantasio) et s'est même attaqué à Wolverine il y a quelques années, avec Saudade, l'un des rares récits à surnager dans la calamiteuse collection Marvel Transatlantique (plombée surtout il est vrai par Faraci).
Les dessins sont signés Francis Porcel et s'avèrent très réussis. Décors détaillés et fort beaux, plans variés et très efficaces, plus des personnages au charme certain, Oshii en tête.

Revenons maintenant au fond de ce récit mélangeant polar et SF. La condamnation de la télévision et de ses dérives, totalement fondée, est particulièrement bien amenée. Rien ou presque n'est épargné aux personnages en matière de cynisme et de froide manipulation. Barron se révèle d'ailleurs dans un premier temps très antipathique (voire insensible) avant de finalement gagner en humanité au contact de sa nouvelle coéquipière. Il est vrai que les acteurs de la télé-réalité en sont souvent également les premières victimes, ce qui est le cas également ici. Bien sûr la thématique nous interroge sur le pouvoir du regard et l'envie d'offrir toujours plus à des yeux blasés et gorgés de sexe et de violence, en pointant du doigt la pire des industries qui soit ; celle de l'instantanéité et de la réflexion à très court terme.
Au milieu de ce tableau peu reluisant vient prendre place une intrigue policière, Oshii et Barron étant en fait sur la trace d'un serial-killer qui mutile atrocement ses victimes. La résolution est un peu tirée par les cheveux (et lorgne du côté d'Asimov) mais permet d'amener ensuite un concept d'émission encore pire. Cette deuxième partie (il s'agit en fait de deux arcs distincts) est un peu moins enthousiasmante, même si ce qu'elle met en oeuvre est encore plus immoral et impudique. La narration notamment, laissée aux mains du producteur qui explique l'action plus qu'elle ne se déroule, appuie sans doute le propos mais fait un peu perdre en intensité dramatique.

Le bilan est toutefois globalement très positif et le prix modique. L'on notera également la présence d'une petite galerie accueillant quelques illustrations et travaux de recherche. L'ajout des covers des albums originaux aurait pu être un plus mais cet oubli n'a rien de dramatique.

Une saine condamnation de pratiques qui relèvent de moins en moins de la fiction mais aussi un vrai bon récit servi par des personnages attachants et un univers aussi beau graphiquement que fascinant par la noirceur qu'il cache.
Vivement conseillé.

25 mai 2008

Teen drama vampirique : Ouvert la Nuit

Il est rare que Dargaud soit cité pour une publication US. Ouvert la nuit (Life Sucks) fait partie de ces petites productions indépendantes qui ne paient pas de mine mais qui méritent qu'on les feuillettent. Ou, pour faire simple, voilà un "teen drama" vampirique qui pourrait séduire quelques lecteurs.

Il est loin le temps où être vampire vous assurait un certain niveau social. Pour Dave, qui bosse à Los Angeles dans une épicerie minable, ouverte 24h/24, le fait d'avoir des canines proéminentes n'a pas changé grand-chose à sa vie. Il reste timide, fauché et... végétarien. Lorsqu'il tombe amoureux d'une jolie gothique, cela n'arrange rien. D'autant que Wes, vampire décomplexé et plein aux as, a décidé de l'accrocher à son tableau de chasse.
Non, décidemment, le statut de vampire n'est plus ce qu'il était...

On peut être dubitatif au premier abord. Jessica Abel et Gabe Soria au scénario, Warren Pleece au dessin. Pour une histoire publiée chez Dargaud dans un format à la fois souple (pour la cover) mais relativement luxueux (niveau papier). On feuillette et, forcément, des clichés nous sautent aux yeux, ne seraient-ce que certains paumés de Kevin Smith, bossant, pour la plupart, dans des lieux semblables. Evidemment, on peut vite oublier le romantisme d'Anne Rice pour en venir à des questions plus pratiques du genre... lorsque l'on est un vampire, comment gagne-t-on sa vie ? Comment faire pour tuer sans se faire remarquer ? Comment gérer la filiation, avec un maître sur le dos ? Et... l'éternité ? Et, bordel, si être vampire n'empêchait pas d'être gauche, naze et poissard ?

Voilà un truc sympa qui, sans être génial, finit par séduire au fil des planches et des situations. Non seulement on se prend au jeu en souhaitant mille fois la mort de certains salopards, mais, en plus, on rit de bon coeur à certaines blagues. Rien de révolutionnaire mais un récit suffisamment habile pour vous tenir en haleine, avec trois fois rien, jusqu'à la fin.
Et puis, bon, "teen", ok, mais... certaines morsures parlent à tous les âges.

ps : Au fait, je sais que je critique souvent (non sans raison) la pauvreté éditoriale de Panini. Je profite de cet article pour vous donner un élément de comparaison avec ce Delcourt Planète #43 (accès direct en pdf) avec résumés, planches et infos. Bref, un véritable travail de professionnels, à l'opposé de l'impéritie de la sandwicherie. Voilà ce qui différencie le gars inspiré et enthousiaste d'un peigne-zizi à moitié analphabète.