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30 novembre 2014

Ferals 1 : Instinct Animal

C'est en parcourant d'un œil un peu distrait la liste de lecture proposée par mes blogs préférés qu'un article m'a interpellé : on y évoquait une série éditée chez Panini dans la collection 100% Fusion Comics : la version originale était parue sous le label Avatar en 2012, et on y parlait... de loups-garous.

Donc :
- c'est récent, tout frais chez nous, mais sorti sans trop de publicité (sinon UMAC l'aurait déjà chroniqué, vous pensez bien !)
- c'est sanglant, violent et porte légitimement la mention "pour lecteurs avertis".

Deux arguments de poids. Je me suis donc procuré le premier tome. On y retrouve David Lapham qui a déjà bossé pour Marvel avant de s'investir dans le projet Crossed, au sein duquel il pouvait se laisser aller à développer des histoires aussi glauques que perverses, multipliant les séquences ouvertement violentes et/ou sexuelles. Il y a un public pour cela, friand d'images choquantes et de situations inhumaines, quand bien même les questionnements évoqués par le créateur Garth Ennis disparaissent au profit de banales histoires de survie dans un monde rongé par le mal dans lequel les derniers humains se révèlent pires que les monstres qui le peuplent. Crossed s'est ainsi reposé sur ses lauriers, au point de devenir gerbant et systématique (les seules questions étant de savoir jusqu'où les scénaristes iront pour inventer de nouvelles tortures ou actes de sadisme sur les fuyards forcément condamnés) : ainsi en est-il de tout récit zombie-like, et pas seulement en littérature.

Attention ! Je ne jette pas la pierre sur Lapham (Neault, au contraire, ne s'en est pas privé sur Dan the Unharmable). C'est juste que son opus Psychopathe (n°4 en France dans la série Crossed) était dans cette optique-là, alors qu'un Simon Spurrier avait réussi à renouveler la franchise assez habilement (Et si tu voyais ça). Lapham peut se vanter d'avoir décroché deux Eisner Awards, loin de moi l'idée de le dénigrer à tout prix.
Avec Ferals, on sort du cadre "fin du monde" mais on demeure dans un coin suffisamment reculé pour entretenir l'ambiance sordide nécessaire au développement d'une histoire mêlant crimes en série et mythes ancestraux. L'action se passe dans le Minnesota : Dale, un adjoint du shérif, retrouve un fragment du corps d'un de ses collègues après le signalement de sa femme. Ils ne tardent pas à dénicher le reste du corps du malheureux : déchiqueté, éviscéré, démembré... et la bouche bien calée par la partie la plus masculine de son anatomie. Une boucherie. 
Pour tenter d'atténuer le souvenir de ces visions d'horreur, Dale passe la soirée dans le pub du coin où il est abordé par une mystérieuse jeune blonde qui ne se montre guère farouche, et même plutôt avide des détails les plus glauques de sa découverte macabre. Plus tard, on le retrouve dans le lit de la femme de son collègue (Dale a un sens du réconfort très poussé) : à son réveil, il aperçoit une sorte de créature en train de déchiqueter sa maîtresse. Il ne parvient pas à l'arrêter et finit à l'hôpital. C'est là qu'on l'interroge sur ce qu'il a vu, et qu'on lui apprend que la femme qu'il a baisée dans les toilettes du pub a également été retrouvée massacrée. Evidemment, il devient le principal suspect...


Ferals ne s'embarrasse pas de détails. Ça va vite, les événements s'enchaînent sans véritable temps mort, au détriment des personnages. On aimerait éprouver de la sympathie pour notre héros, Dale le tombeur, qui tient à mener son enquête de son côté, mais on n'a pas grand chose à quoi se raccrocher. Et puis, au milieu de notre volume, l'action change de centre de gravité, on quitte le comté de Cypress pour un comté voisin, à peine plus peuplé, abritant des communautés issues d'immigrants nordiques vivant de manière assez reculée (pas des Amish, mais les contraintes sociétales sont similaires). Une femme y est morte, sa sœur et les autres membres la conspuent, estimant qu'elle méritait son sort... Rites ancestraux, poids des secrets, pesanteur patriarcale : les clichés abondent et l'histoire s'embrouille, avec pour couronner le tout l'enquête de deux agents fédéraux qui effectueront la jonction entre les deux affaires.


Ferals regorge d'éléments intéressants mais leur assemblage semble complètement artificiel, le récit semblant plutôt rythmé par des passages obligés : sexe, violence, sexe, violence. C'est très sanglant, le dessinateur Gabriel Andrade se débrouillant relativement bien dans l'action et les combats avec un style très classique et détaillé, mais ses visages manquent cruellement de variété (les femmes se ressemblent toutes, ce qui rajoute à la confusion émanant de la seconde partie de l'ouvrage) et il faut bien admettre que ses scènes "lestes" n'ont rien de stimulant - on a l'impression de voir une BD adulte des années 60. 
Evidemment, pour couronner le tout, le volume se termine sur un cliffhanger et les questions se bousculent : on sent bien qu'il y a du lourd derrière tout cela (la théorie du complot n'est pas loin), mais on n'est pas plus impliqué et intéressé que ça.

Décevant donc.

15 juillet 2013

Faut-il continuer à lire Crossed ?




En achetant le 5e volume de la série Crossed, initiée par Garth Ennis & Jacen Burrows, j’en suis très vite venu à me poser cette question.
Qu’est-ce qui me pousse à acheter ce comic-book ? 

La beauté, c’est la beauté, Shaky. L’art, c’est l’art. Pas besoin d’être vu, ou lu, pour compter. Nous créons juste pour créer, non ? Tu le sais. Pas pour être admiré. Tout le reste, c’est du narcissisime.

Alors oui, le nom de l’auteur et le genre « zombiesque » étaient des arguments suffisants pour se procurer, apprécier et même conserver les deux premiers tomes [lire par ailleurs la présentation par Neault du 1er tome] qui, tout en surfant sur la tendance encore très forte (il suffit de voir le succès de la série TV the Walking Dead et du film World War Z), permettaient à Garth Ennis d’explorer davantage les perversions auxquelles peuvent s’adonner les êtres humains (les survivants étant amenés, dans le seul but de se donner plus de chances de survivre, à se conduire comme des monstres). Le ton outrancier et le sujet permettaient quelques délires graphiques et moments intenses, à la limite de l’écœurement, sensation exacerbée avec les deux tomes suivants, Valeurs familiales et Psychopathe : exit Garth Ennis, et une volonté d’en faire juste davantage (plus de sang, plus de cruauté, plus de perversions et plus de sexe) sans fournir de justification réelle dans le script autre que la satisfaction de voir apposé sur la couverture un avertissement sur l’extrême amoralité du contenu. Les infectés sont d’implacables machines à violence, et les hommes doivent se montrer au moins aussi implacables pour survivre : les valeurs sociales et familiales s’affaissent sous leur poids, les pervers et psychopathes peuvent agir sans rien pour les réfréner. Intéressant au début, puis lassant et nauséeux.
J’avais pourtant acheté le numéro 4. Et je me retrouve avec le 5. Suis-je malade ? Qu’est-ce que je peux bien trouver de fascinant dans cette litanie de tortures et d’abjections ?

Voilà ce qu’il se passe avec les volontaires ! Les meilleurs y vont et meurent, putain ! Et ceux qui restent, ce sont les connards inutiles qui ne méritaient pas d’être sauvés !


A bien y réfléchir, je crois que j’espère tomber sur une perle. Peut-être pas à la hauteur du travail d’Ennis, mais dans l’exploration d’un monde apocalyptique et la quête d’une humanité perdue, confrontée à ses propres démons. Comment s’en sortir quand tout semble vain ? Moins que le goût du stupre et de l’hémoglobine, c’est finalement celui de l’acte héroïque ultime et des combats désespérés qui me pousse à lire. D’autant que le mode de narration choisi radicalise le parti-pris de tous les volumes (narration à la première personne par un des protagonistes de l’histoire) : ici, on lit carrément les 18 premiers chapitres du journal de bord de Shaky, le surnom donné à l’écrivaillon qui s’est retrouvé embarqué avec ce groupe hétéroclite sur un îlot britannique, après avoir réussi, miraculeusement (et le mot est faible) à fuir une Londres en proie à la dévastation. Et si les dessins de Barreno manquent sérieusement de raffinement (l’encrage très « old school » de Gary Erskine n’aide pas vraiment), ils confèrent un côté primitif à l’ouvrage qui permet de prendre un recul salvateur et complémentaire de l’extrême ironie dont le narrateur fait preuve, avec des métaphores désenchantées et un humour noir douloureux. Comme chez Ennis (c’était patent dans Crossed 2), on ne s’étend jamais sur les moments forts (les attaques des infectés ou les nécessaires accommodements moraux de cette société humaine en miniature), la cruauté résidant parfois davantage dans le commentaire désabusé de Shaky que dans le dessin épuré. Il faut souligner que cet album regroupe les premiers épisodes d’un webcomics (Crossed : Wish you were here) et que son découpage, son rythme, l’ambiance pesante et les secrets qui se révèlent doucement agrémentent fort heureusement une lecture qui aurait pu être délicate, chaotique ou laborieuse. Le narrateur, jeune homme conscient de ses faiblesses, malin mais veule, joue en outre constamment avec la notion de voyeurisme, parfois indispensable pour la survie, parfois incompatible avec les dernières notions d’humanité persistant sur l’île. Posant plus de questions qu’il n’en résout, il se veut une conscience déviante qu’il est le premier à vouloir abandonner.


Tu sais à quoi sert un auteur, gamin ? Maintenant ? Là ? […] Je vais te le dire avec poésie : à rien. Que dalle. Plus personne à impressionner. Le travail de toute ta vie sert juste à se torcher le cul.

Une optique qui relance l’intérêt propre de la série, moins outrageusement malsaine mais désireuse de pointer habilement du doigt les travers de notre monde au bord de la rupture. A noter qu'après Milady, c'est chez Panini comics qu'on trouvera les nouveaux épisodes de la franchise.
A suivre donc.