16 mai 2015

UMAC déménage

Attention, vous vous trouvez maintenant sur l'ancienne version de UMAC, qui fait office d'archives.

Vous pouvez nous retrouver dès maintenant à cette adresse :



15 mai 2015

La maison aux insectes

Inéluctable, suffocant, surprenant... tels sont les quelques mots caractérisant la lecture de ce recueil de 7 nouvelles glaçantes dessinées entre 1968 et 1978.
Une femme qui se prend pour une araignée, une autre qui laisse tomber son mariage pour devenir une chanteuse populaire en l’imitant à la perfection, un homme qui, de peur, décapite son épouse au visage obsédant… ne sont qu'un avant-goût du livre.

L'auteur, Kazuo Umezu n'est pas inconnu dans la francophonie ; on doit aux éditions Glénat — il y a une décennie — les traductions de deux de ses titres : Baptism et L'école emportée, un classique de la bande dessinée nippone d'horreur et de science-fiction. Hélas, son travail passa assez inaperçu auprès du lectorat avide de mangas. Si des monstres hantent ses pages, si ses personnages sont torturés et possèdent pour certains des âmes noires comme de l’encre, aucune fille pulpeuse ou à peine pré-pubère étalant ses dessous ne vient appâter les lecteurs. Umezu se place parmi les auteurs qui tissent une toile discrètement dans le quotidien, détournant les mythes, métamorphosant le moindre geste. Il peut être grandiloquent, comme dans l’école emportée, ou plus insidieux, comme dans le cas de ce recueil.

La Maison aux insectes s’ouvre sur une préface écrite par Kiyoshi Kurosawa, un réalisateur reconnu de films de genre nippons, qui confesse l’impact des travaux d’Umezu sur son propre imaginaire ainsi que sur celui de millions de Japonais. Car Kazuo Umezu est une sommité dans son pays, l’un des plus grands auteurs de mangas horrifiques depuis ses débuts dans les années 50. Ses bandes dessinées jonglent entre le grotesque, l’outrancier et l’imperceptible angoisse qui se nourrit des interrogations existentielles d’un quotidien répétitif.
Moins démonstratives dans le gore que L’école emportée, les histoires courtes réunies dans La maison aux insectes jouent sur les non-dits, les faiblesses des sentiments, les quiproquos et le regard que l'on porte sur soi et les autres. La vue ainsi obstruée, les personnages foncent tête baissée vers de funestes destins. Leurs quotidiens deviennent angoissants, leur perception de la réalité est déformée par leur psychisme. Les relations de couple sont douloureuses, car trop souvent idéalisées. La question du choix revient maintes fois.
Une jeune femme qui compose une chanson à l’occasion de son mariage laisse tomber celui-ci pour un avenir incertain fait de résignation et de frustration où elle pousse le vice jusqu'à copier intégralement une vedette (L’escalier en colimaçon). Une autre sent son cœur osciller entre deux garçons qui la désirent, mais en optant pour le timide ou pour l’extraverti, elle plonge dans un abime de souffrances (La fin de l’été). Les situations peuvent paraitre anodines, mais la démence guette, tapie dans une case, un geste... Le retournement final, le plus souvent inattendu, amène le lecteur à s’interroger sur l’histoire qu’il vient de découvrir. Et que dire de ces hommes et de ces femmes qui vivent à travers le regard de l’autre, qui n’existe qu’en dehors d’eux-même  (Le lien) ? 
Le mangaka — au sein d'un même récit — peut faire basculer les points de vue, avec une telle virtuosité, comme dans la nouvelle La maison aux insectes qui offre sont titre au recueil, que le lecteur se retrouve incapable de choisir entre les deux versions antinomiques d’un événement identique. L'auteur nous montre ainsi que ce que l'on peut croire vrai n'est qu'une interprétation parmi tant d'autres et que la réalité n’est qu’une construction mentale, un consensus commun qui peut chavirer sous le coup d’une émotion trop forte.

Les décors chargés d'encre sont détaillés jusqu’à l'obsession. Ça foisonne et ça grouille, ça oppresse le regard qui cherche dans cette foultitude de traits des éléments décalés, l’insecte sur le mur, les yeux qui observent. Même un ciel d’été, réconfortant, écrase par sa noirceur. Les personnages, pour la majorité des couples, raides, aux corps douloureux, souffrent intérieurement. Pris dans des engrenages infernaux, ils deviennent des pantins manipulés par leurs propres désirs, leurs délires. La terreur et la surprise déforment leurs visages à l’excès. Kazuo Umezu fractionne certaines de ces planches en de multiples petites cases suffocantes, qui décomposent l’action à l’excès, comme pour prolonger cet instant de malaise afin d'introduire ce moment où tout bascule. Il ralentit le temps, saisit l'immanent si cher aux Japonais. Les ellipses, puissantes, résument en quelques pages toute une vie.

Jouant avec les angoisses universelles de l’humanité, Kazuo Umezu a su créer des récits intemporels dont les lectures multiples n’enlèvent rien à leurs saveurs. Grâce à une édition de bonne facture pour un prix raisonnable, le Lézard noir vous permet de (re)découvrir cet auteur populaire d’importance. 

La maison aux insectes, de Kazuo Umezu,  éditions Le Lézard noir, sens de lecture japonais.


La mise en scène
+ Des intrigues prenantes
+ L'impression impeccable
+ Adaptation graphique




10 mai 2015

Spider-Man : fin du prologue Spider-Verse

Le Spider-Man #5 de ce mois contient la fin du prologue Spider-Verse et voit la nouvelle Ms. Marvel faire une apparition.

Spider-Verse, l'énorme évènement arachnéen, débutera le mois prochain dans la revue du Tisseur. Nous sommes toutefois déjà un peu dans le bain depuis plusieurs mois puisque de petits prologues ont déjà contribué à présenter les forces en présence, que ce soit Morlun (dont on peut découvrir les débuts dans ce Marvel Icons) et les siens ou la petite armée levée par le Superior Spider-Man.


Ce mois-ci, l'intrusion dans l'intrigue multiverselle (cf. cet article pour en connaître les grandes lignes) nous permet de découvrir Spider-UK et le Captain Britain Corps ou encore d'en apprendre plus sur Karn, l'un des dévoreurs d'araignées qui cache un lourd secret sous son masque.
Mayday Parker, la Spider-Girl de l'univers 982, fait également son entrée en scène. 
Tout cela est globalement plus intéressant que ce qui était dévoilé le mois dernier et donne envie de plonger dans la grande confrontation qui s'annonce. Mais jetons un œil aux séries régulières.

Une petite nouvelle fait son apparition dans Amazing Spider-Man. Il s'agit de Kamala Khan, une jeune fille qui incarne désormais la nouvelle Ms. Marvel (dont Jiji nous a parlé ici). 
La rencontre n'est pas désagréable, le côté "fan" de Kamala étant même assez drôle, mais l'on sent qu'il s'agit essentiellement d'une opération destinée à faire connaître la nouvelle venue. 
Plus anecdotique, l'on peut également découvrir dans ces épisodes la nouvelle tenue de Silk. La précédente (qui avait son charme et était entièrement faite de toile) n'aura pas tenu bien longtemps !
Beaucoup d'action dans cette fournée et un Parker qui joue les bons samaritains en embauchant un ancien criminel dans sa boite. 

Le chapitre consacré à Spider-Man 2099 est lui aussi issu des prologues Edge of Spider-Verse. Tout commence par l'assassinat du Miguel O'Hara de la Terre 98120, sous le nez de ses collègues Avengers. Le Miguel que l'on connaît, actuellement coincé sur la Terre 616 (donc l'univers Marvel classique), subit les effets de la mort de ses doubles dans les univers parallèles.
Tout cela permet de faire monter la pression en attendant le coup d'envoi de Spider-Verse. Les dessins de Rick Leonardi s'avèrent un peu limites sur certaines cases et n'aident pas à renforcer l'ambiance pourtant tendue.

Comme toujours, l'épisode des New Warriors décroche la place peu enviée de série la plus faible de la revue, même si une scène entre Faira et Thor est aussi surprenante que drôle (la tête du dieu nordique quand il se fait "baffer" vaut à elle seule la lecture de l'épisode). Mis à part ça, et un sermon des Avengers qui reprochent à Justice les évènements de Stamford (qui ont conduit à la guerre civile entre les surhumains), pas grand chose à signaler.

On termine par Superior Foes of Spider-Man, qui touche d'ailleurs à sa fin. La série, bien que graphiquement quelque peu faiblarde (faiblesse souvent compensée par des trouvailles visuelles astucieuses), s'est révélée drôle et rafraichissante, Nick Spencer parvenant à parfaitement se servir de la galerie de seconds couteaux à sa disposition.
Gags, trahisons et répliques savoureuses auront formé un cocktail addictif et innovant, flirtant avec le style comico-policier et déjanté d'un Guy Ritchie ou des frères Coen. 

Un numéro finalement assez moyen qui fait office de gros teaser pour Spider-Verse.

+ qualité des prologues
+ arrivée de Kamala
+ le style Spencer
- les New Warriors toujours aussi peu inspirés






08 mai 2015

Miss Marvel, tome 1 : Métamorphose

C’est avec joie que j’ai appris que la série Miss Marvel allait repartir, après les épisodes médiocres (et dangereux pour la vue) de Captain Marvel qui m’ont laissé un relent de bâclé et de "peut faire mieux".
Tout comme le reboot d’Ultimate Spider-man en Août 2011, Miss Marvel se refait une beauté et une cure de jouvence pour sa première apparition en février 2014 aux USA.
Un an après (février 2015), cette série est publiée en France, sous la tutelle de Panini Comics dans la collection 100% Marvel, et connait un franc succès (grâce à une bonne stratégie commerciale notamment, vous risquez d’être déçus si vos attentes se portent sur les commentaires laissés sur la page FB de Panini… la série est bonne, mais n’a rien de transcendant).


En ayant toujours été fan de Miss Marvel (un peu pour les mêmes raisons que l’héroïne, d’ailleurs !), je souffrais cependant d’un problème d’identification au personnage (comment remédier à mon absence de blondeur et d’un justaucorps décidément trop ample au niveau de la poitrine ?).



Ainsi, j’ai été agréablement surprise lorsque l’éditeur a décidé d’accorder cette série d’envergure (pas tout le monde n’a la chance de camper Miss Marvel) à une jeune femme issue d’une minorité ethnique et religieuse. En effet, même si je n’y ai jamais fait allusion n’y voyant pas la nécessité, j’ai plus de ressemblance avec Kamala Khan qu’avec quiconque au sein du harem, pourtant peuplé, des super-héros ! De fait, malgré ma joie, des craintes ont commencé à fleurir : Comment son milieu sera-t-il exploité ? Espérons que l’on n’ait pas là (encore une fois) une caricature grotesque (et pourtant si commune et adorée des médias) d’un cadre familial oppressant et d’une liberté anéantie.

Miss Marvel #1-5 : Nouvelle peau, nouvelle vie.

Les premiers épisodes étant les plus importants, du fait de la présentation d’un nouveau personnage dans un nouveau contexte, le rôle qu’occupait la scénariste G. Willow Wilson était des plus épineux. Je pense cependant qu’elle l’a rempli avec brio malgré quelques couacs. Et surtout, elle a donné un visage (un peu) plus réaliste du quotidien des musulmans, étant elle-même convertie à l’Islam.
Kamala et son entourage nous sont présentés rapidement, dans les premières pages. Amie avec Bruno et Nakia, une étudiante voilée (avec une bonification pour le passage où elle explique que ce port de voile est voulu et qu’elle n’a d’ailleurs pas le soutien de son père, histoire de faire un pied de nez aux théories généralisées de la soumission des femmes musulmanes), elle semble avoir de la personnalité et un don d’effacement face aux populaires du lycée tels que Zoé Zimmer. Mal dans sa peau donc, et ayant du mal à concilier obligations religieuses et jeunesse dans l’Amérique de tous les possibles, elle tente de s’intégrer au détour d’une soirée alcoolisée au grand dam de ses parents, dépassés par sa crise d’adolescence.
Cependant, ce n’est pas en enfreignant les règles que l’on devient cool et mature, et Kamala le comprendra à son insu, puisque c’est en tentant de retrouver le chemin de la maison qu’elle reçoit ses pouvoirs. Surement le moment le plus flou de tout le récit… Pourquoi elle ? Comment ? (Pourquoi ? Comment ?… et ce, autant de fois que j’ai relu le passage, c’est-à-dire beaucoup). En effet, s’il suffisait d’hallucinations pour se procurer des super-pouvoirs, ça se saurait, et j’aurais sans doute fait une overdose depuis bien longtemps à force de bouffer des champignons hallucinogènes !


C’est seulement après avoir lu Marvel Wikia, que tout s’est éclairci :

Une nuit, Kamala a fait le mur en dépit de l'interdiction de ses parents pour participer à la fête dans le Jersey Waterfront, pour au final être taquinée par Zoé Zimmer et Josh. Alors que Kamala retournait chez elle emplie de colère et de déception, la ville de Jersey a soudainement été enveloppée par de la brume Tératogène, qui a été libérée par le roi des Inhumains, la Flèche Noire (Black Bolt), et Kamala s'est évanouie sous l'exposition.

Mis à part cet incident, le récit reste fluide et fait sourire en étant parsemé de scènes fun (notamment son attitude envers sa famille en rentrant chez elle après la fête, lorsqu'elle pensait toujours porter les cuissardes de Miss Marvel ou lorsqu'elle tente de maîtriser ses pouvoirs après avoir détruit le vestiaire de son lycée) et de monologues internes qui rendent le personnage de Kamala particulièrement attachant. C'est dans cette ambiance décontractée que l'on découvre concomitamment avec l’héroïne et son meilleur ami ses nouveaux pouvoirs qui ne sont pas des moindres : métamorphose, rapetissement et agrandissement sur commande, capacité de guérison, etc.

Pour l'instant durant ces 5 épisodes, Kamala n'a pas rencontré de dangers de renom (un coq !), mais j'ai l'intuition que cela ne va pas durer (il n'y a qu'à voir la couv' de Spider-man #5). Après tout, comme dirait l'oncle Ben, "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités"... et des ennuis (c'est mathématique), qui sont actuellement surement au coin de la rue !

Concernant les dessins d'Adrian Alphona, ils font très cartoons, et rendent la lecture plus fluide, bien que la colorisation ait tendance à les rendre un peu trop plats, ce qui est dommage... l'action ne nous saute pas aux yeux. Cependant, sur certaines vignettes, son style se rapproche assez de celui des mangas où les décors sont minimalistes et assez négligés. Mais bon, ce n'est qu'un détail.
Pour ce qui est du costume, j'avoue avoir ri. Beaucoup. Qui aurait cru qu'un burkini ferait un jour l'objet d'un costume de super-héros ? L'idée était bien trouvée, bien que je ne puisse m'empêcher de rester hilare face au ridicule de la chose (et de m'imaginer là-dedans, ça donne matière à la censure je vous dis !).
Quant aux couvertures, celle choisie par Panini Comics pour ce premier tome est un pur plaisir pour les yeux (en même temps, c'est signée Pichelli) et la variant d'Annie Wu est très sympa aussi.

En bref, Miss Marvel est pour l'instant tout mignon tant au niveau de la storyline que des illustrations, mais il faut s'attendre à une affirmation de Kamala Khan au cours des prochains épisodes, tant dans sa nouvelle vocation de super-héros où elle devra se renforcer pour être à même de combattre de nombreux vilains, que dans sa sphère familiale et scolaire. Car on ne peut rester inchangé lorsqu'on sauve le monde (forcement notre égo émerge) !


 "Maybe I'm finally part of something... bigger."    7/10

05 mai 2015

Côté Comics - s03e05






Nouveau numéro de Côté Comics.
Au sommaire : retour sur l'actu - débat - sorties du mois - "tout sur" (consacré aux jeunes équipes de super-héros Marvel) - la question facebook


Côté Comics : s03e05





29 avril 2015

Batman - Les Nouvelles Aventures

Passage en revue aujourd'hui du premier tome de Batman - Les Nouvelles Aventures, publié dans la collection Urban Kids.

Comme le nom de la collection l'indique, ce recueil (qui s'avère plutôt épais : 250 pages) est destiné en priorité aux jeunes lecteurs. Néanmoins, cette série inspirée par le dessin animé Batman des années 90 s'avère tout à fait compatible avec un lectorat plus âgé [1].
Surtout, Urban Comics fait encore preuve de sérieux et de rigueur en ce qui concerne l'adaptation et le contenu rédactionnel.

En effet, lorsque l'éditeur s'adresse aux "kids", il n'en demeure pas moins exigeant. Outre la VF irréprochable, l'on a droit à une présentation de Batman et de ses origines, à un historique détaillé sur la série animée à l'origine du comic, à un topo sur Gotham et à des fiches de personnage très complètes, détaillant les pouvoirs ou encore la première apparition de chaque protagoniste.
De plus, certains termes, qui pourraient être inconnus des jeunes lecteurs, sont parfois expliqués dans la BD par des notes de bas de page. C'est le cas de mots d'argot, comme "guimbarde", ou encore de références plus pointues, comme James Cook ou les Moaï de l'île de Pâques. Le souci pédagogique est aussi évident que louable.

Venons-en maintenant à la série en elle-même. Elle est écrite par Ty Templeton et Dan Slott (Amazing Spider-Man, Superior Spider-Man). Les dessins sont assurés par Rick Burchett et le même Templeton. 
Graphiquement, le style est cartoony, parfois un peu simple mais non dénué de charme. 
Le récit est quant à lui adapté au lectorat visé mais conserve tout de même un aspect sombre. Bien que l'humour soit présent et que l'action ne soit pas, dans sa représentation au moins, très violente, certains éléments (comme la mort de certains personnages, même si elle n'est qu'évoquée, ou certaines situations émotionnellement fortes) contribuent à ne pas verser dans l'angélisme naïf et à conserver une dimension quelque peu dramatique. 

L'ouvrage se divise en deux grandes sagas (La Société des Ombres et La Société des Faux Visages), elles-mêmes divisées en chapitres qui contiennent deux épisodes : le premier fait progresser la trame principale alors que le second, plus court, approfondit un thème ou un personnage (on apprend par exemple comment un ancien flic, devenu détective privé, a perdu son emploi dans la police, ou encore comment Bruce Wayne a eu l'idée de prendre le rôle du criminel Malone pour infiltrer la pègre). 
Niveau guests et ennemis, l'on retrouve Robin, Gordon, Batgirl, le Joker, Ra's Al Ghul, le Pingouin, le Sphinx ou encore Phantasm. Un casting classique mais efficace.

Même si la série ne peut pas rivaliser avec des productions plus adultes (ce qui n'est pas le but de toute façon), elle possède des qualités indéniables. Certaines scènes sont visuellement et narrativement très réussies, comme lorsque Batgirl "décroche" d'une échelle en tentant de rattraper un criminel tombant dans le vide. La petite séance chez le psy, pendant l'épisode final, mettant en scène un très habile jeu d'association d'idées dévoilant les réelles pensées de Batman avant la réponse de Bruce Wayne, est également savoureuse et dévoile une conclusion poignante et mature. 

Au final, ces aventures se révèlent accessibles et ont le mérite de ne pas prendre les enfants pour des imbéciles.
Sous la douceur des planches se cache une souffrance qui, en affleurant parfois sans jamais heurter vraiment, donne à ce comic un véritable parfum d'enfance, fait de magie, de sourires mais aussi de menaces métaphoriques élégantes.
Et puis, alors que l'on a terrorisé nos gamins pendant des siècles avec des contes peuplés d'ogres, de sorcières et de parents indignes qui abandonnent leurs mioches dans la forêt, ce n'est pas la faune interlope du Dark Knight qui risque de les traumatiser. Ou pas beaucoup plus disons.

Idéal pour découvrir le justicier de Gotham. 
Vivement conseillé.

+ accessible
+ style graphique agréable
+ casting de choix
+ quelques scènes plus "adultes" que l'on ne pourrait le croire
+ richesse du contenu rédactionnel


[1] C'est d'ailleurs souvent le cas des séries estampillées "kids", comme Spider-Man loves Mary Jane chez Marvel. Le Spider-Man Poche, plutôt lui aussi axé sur les enfants, a par exemple accueilli l'excellent début de la première série Ultimate Spider-Man. L'on peut noter aussi la plus récente collection Panini Kids, au contenu aseptisé mais honnête, ou encore Sentinel, une série publiée en Mini-Monster et qui n'a pas franchement rencontré de succès malgré des qualités évidentes. Enfin Bone, sous un aspect enfantin, véhicule une réelle noirceur et des thèmes franchement adultes.




20 avril 2015

Marvel Now : New Avengers

Sortie du premier tome librairie de New Avengers (v.3), prophétiquement intitulé Tout meurt

La pluie de "numéro #1" liée à Marvel Now continue avec cette fois une nouvelle série Avengers écrite par Jonathan Hickman et dessinée par Steve Epting
Le récit se concentre en fait sur le fameux groupe des Illuminati, créé par Bendis. Alors qu'à l'époque Black Panther avait décliné l'invitation et refusé d'en faire partie, il est cette fois à l'origine de la convocation de ses membres (Black Bolt, Dr Strange, Reed Richards, Tony Stark, Namor et même Captain America) qui vont devoir faire face à une menace concernant l'ensemble du multivers.

Le problème avec Hickman, sans doute l'auteur le plus surestimé du moment [1], c'est que l'on sait maintenant d'avance ce qu'il va faire, ou plutôt ce qu'il va rater.
Intrigues parfois incompréhensibles (que certains qualifient magnanimement de "complexes"), personnages totalement interchangeables et à la psychologie défaillante (cf. Avengers ou Red Wing), dialogues répétitifs... Au style Hickman s'ajoute cette fois un gros sentiment de déjà-vu lié aux ingrédients qui composent cette histoire : le pseudo-dilemme moral des Illuminati, la menace cosmique, le Gant de l'Infini, Cap en père-la-morale, bref, rien de neuf dans la Maison des Idées (épuisées).

Quelques points positifs tout de même. L'aspect métaphysique, concernant les univers parallèles, est assez intéressant. Même l'aspect scientifique est quelque peu documenté [2], bizarrement plus en tout cas que le récent Nowhere Men qui mettait pourtant soi-disant la science au cœur du récit.
Graphiquement, c'est très agréable à l'œil, le travail d'Epting étant parfaitement mis en valeur par la magnifique colorisation de Frank D'Armata.
La VF est de qualité et l'intro de Panini permet aux nouveaux lecteurs de faire un minimum connaissance avec les Illuminati. C'est très loin d'être superflu étant donné les références aux sagas passées, même si là encore l'on aurait souhaité un topo sur chaque membre des Illuminati.

Malheureusement, c'est un peu faible pour contrebalancer les faiblesses flagrantes d'un scénario poussif et manquant cruellement d'audace. Même si l'on pourrait encore passer sur l'action insipide ou les dialogues maladroits [3], c'est surtout le manque d'âme, d'émotion et de profondeur qui plombe tout, un peu comme si la plume d'Hickman était aussi morte et desséchée que la Terre parallèle qu'il met si péniblement en scène... finalement "tout meurt", même l"intérêt des plus passionnés pour une maison Marvel qui est en roue libre depuis déjà trop longtemps.

Très pénible à lire.
Pas mieux écrit qu'une série AB sauf que là, il n'y a même pas l'humour involontaire.

+ dessins et colorisation
+ un petit (mais louable) effort de documentation de la part de l'auteur
- intrigue convenue et ennuyeuse
- dialogues fades et mal fichus
- personnages lisses, sans personnalités ni émotions





[1] Et très employé par Marvel, ce sera notamment l'un des auteurs aux commandes du remake de Secret Wars.
[2] Il est notamment ici question des sphères de Dyson. Une telle sphère est une hypothétique et gigantesque sphère creuse, emprisonnant une étoile pour en capter le rayonnement à des fins énergétiques. A la base, le physicien Freeman Dyson exposait l'idée d'une recherche de rayonnements infrarouges artificiels dans l'espace afin de prouver l'existence d'éventuelles traces de vie extraterrestre. Il suggérait donc, plutôt que de rechercher une "intelligence", de rechercher une activité industrielle massive.
Il est à noter que la science a ici emprunté un concept à la fiction puisque, selon son propre aveu, les sphères de Dyson devraient en réalité s'appeler "sphères de Stapledon". Olaf Stapledon est un romancier connu pour sa saga SF Les Derniers et les Premiers, publiée en 1930. Ce roman était très largement précurseur en matière de concepts aujourd'hui courants, comme la terraformation ou le génie génétique.
[3] En gros, pendant 120 planches, c'est du "on doit le faire", "non, on ne peut pas", "on est bien obligé", "je te dis que non", "il faut qu'on en discute"... on a déjà vu même des tickets de caisse plus inspirés.

17 avril 2015

Nowhere Men

"Un destin pire que la mort", et une science rock n'roll, c'est ce que semble promettre le premier tome de Nowhere Men, sorti il y a deux jours chez Delcourt.

Dans un futur proche, les scientifiques ont remplacé les anciennes stars dans les journaux people. Les avancées technologiques ont permis de grandes avancées dans certains domaines, notamment médicaux.
Et le progrès est encore en marche sous la forme d'une expérience se déroulant dans un laboratoire où une douzaine de spécialistes ont été regroupés pour participer à un projet ultra-secret. Mais lorsque ces derniers tombent malades et finissent par s'échapper en se téléportant, tout semble hors de contrôle...

Ce premier volume, bien épais et en provenance d'Image Comics, est signé Eric Stephenson en ce qui concerne le scénario. Les dessins sont l'œuvre de Nate Bellegarde
Au départ, le sujet peut éveiller la curiosité. Ces quatre scientifiques, devenus les "Beatles" de la science, semblent prometteurs et leur présentation, sous forme de questionnaires, de coupures de presse ou d'extraits de livres, ne manque pas d'intérêt, du moins dans un premier temps. Malheureusement, plus l'on avance dans le récit, plus l'on est plongé dans la perplexité quant à son but et sa cohérence.

La personnalité des personnages (très nombreux, aux quatre scientifiques précités il faut encore ajouter douze "cobayes" et quelques autres protagonistes secondaires) est très peu creusée, l'aspect éthique est à peine évoqué (de manière assez convenue en plus), les technologies - dont la plupart ne sont qu'à peine mentionnées - sont loin de faire rêver ou impressionner, et pour bien alourdir le tout, la narration qui se veut complexe n'est en fait que confuse.
Et pourtant, certaines scènes sont impressionnantes. Les transformations par exemple sont parfois choquantes et instillent un véritable malaise dont l'auteur aurait pu se servir s'il n'avait pas été occupé à nous entrainer dans un salmigondis d'intrigues soporifiques sur les luttes internes de l'entreprise World Corp ou dans des délires psychédéliques sur les "niveaux de perception".

Au final, un assemblage d'éléments disparates qui ne sont jamais approfondis et ne tiennent pas debout. Ce sont surtout la thématique scientifique (qui n'est soutenue par rien d'un peu vraisemblable ou intrigant) et la description des bouleversements sociaux (carrément absente) qui souffrent le plus de cette histoire aussi longue qu'ennuyeuse. 
Si Stephenson voulait évoquer autre chose que le sujet principal qu'il met en avant, on se demande à quoi lui sert tout ce décor artificiel et creux. Et s'il s'agit simplement de nous montrer des mutants, on a déjà vu plus réussi dans le genre.

Il ne suffit pas de blinder une BD d'extraits d'ouvrages fictifs ou de fausses coupures de presse pour créer un background crédible. Il manque à Nowhere Men non seulement du fond mais le talent d'un véritable conteur.

Prétentieux et vain.

+ graphiquement correct
+ l'impact émotionnel de certaines "transformations"
- aucune réflexion si ce n'est des poncifs éculés et maladroits
- une narration lourde et décousue
- la thématique principale, laissée en jachère





The Dark Knight : à l'origine du mythe


En 1986, Frank Miller se charge de réécrire l'histoire du Caped Crusader à sa façon. Assisté par Klaus Janson à l'encrage et Lynn Varley aux couleurs, il redorera non seulement le blason du super-héros le plus emblématique de DC, mais établira des fondements durables sur lesquels les nouvelles séries consacrées à Batman, en comic books, à la télévision et au cinéma, n'en finissent plus de s'appuyer : il est désormais de bon ton de revendiquer l'œuvre de Miller comme référence, quand bien même on n'en tirerait pas la quintessence (voir les films de Nolan). L'ouvrage, devenu culte, a été plusieurs fois réédité, et il en existe en France plusieurs versions, dont une intégrale chez Delcourt.

L'histoire se déroule dix ans après la dernière apparition du héros. Bruce Wayne établit un constat amer : Gotham a irrémédiablement sombré dans la décadence, et la racaille règne sur les bas-fonds d’une cité en proie à la peur. Gordon n’est plus désormais qu’un policier désabusé et, cerise sur le gâteau, le Joker refait parler de lui. Il est temps pour Batman de revenir, et sa croisade personnelle, impitoyable et féroce, fera parler de lui jusque dans les hautes sphères de la Présidence, au point que le Justicier de l’ombre soit déclaré gênant. Mais qui pourra, ou osera, l’éliminer ?





Relire The Dark Knight est une expérience fascinante, parfois éprouvante : à chaque âge, notre attitude de lecteur changera - mais l'impact sera toujours aussi puissant. C'est avec ce titre que j'ai redécouvert Batman, que je connaissais dans des comics mais qui avait été rapidement supplanté dans mon cœur par toute une génération de héros marveliens plus fascinants sans être aussi charismatiques (quoique...). L'écriture brutale et intuitive et un dessin sobre, épuré, sans concession, presque archaïque, détonnaient face aux productions Marvel de l'époque et le scénario, sombre, d'une maturité exemplaire, prenait aux tripes et vous explosait en pleine face, sans vous laisser de répit. Amer, et terrible. 




Cette relecture, après toutes ces années pendant lesquelles Marvel et DC traversèrent des périodes fastes et moins intéressantes, est révélatrice d'un constat permanent : il ne suffit pas de demander à des artistes de faire du beau avec de beaux outils graphiques sur des histoires transparentes et banales. Les productions Wildstorm/Image et, dans une moindre mesure, l’aventure Heroes Reborn, axaient tout sur le graphisme : des désillusions qui ont fini, plusieurs années après, par me lasser de séries jolies à regarder, mais d'une vacuité terrible, se bornant à répéter des schémas éculés, voire à ne rien raconter du tout. Même les jeunes lecteurs, en adoration au début, ont vite déchanté, attendant davantage des scénaristes : ça n'a pas eu l'heur de leur faire changer d'avis, vu que ces maisons qui nous vendaient du rêve ne cherchent plus qu'à faire de l'événementiel sans impact sur la production courante (pour vous en convaincre, lisez les différents billets de Neault sur les crossovers).  DC et Marvel communiquent davantage qu'ils ne créent et se battent pour s'attirer les faveurs d'artistes qu'ils musellent par un cahier des charges bien trop lourd, ne leur laissant plus le loisir d'oser. Or, il suffit bien souvent, et simplement, d'oser, et d'avoir un minimum de talent. Le Frank Miller de cette époque a su conjuguer ces deux atouts, c'est indéniable. Cela dit, il faut admettre que the Dark Knight n'est pas directement accessible pour un ado : ce qui est retracé véhicule tant d'informations diverses et de références culturelles qu'il ne peut être appréhendé qu'avec un minimum d'expérience.  



The Dark Knight n'a pas "mal" vieilli ; au contraire, les événements récents (comme les nombreux actes de terrorisme qui instillent la peur au cœur même des métropoles occidentales) redonnent au récit l'aspect du neuf. L'insécurité et le mal-être qui règnent à Gotham City sont le quotidien de toute grande métropole actuelle. Je ne vais pas raconter l'histoire mais j'ai envie de dire à quel point j'ai été surpris de découvrir certaines approches qui m'avaient échappées à l'époque, comme le traitement du jeune partenaire de Batman ou celui de "l'Autre Super-héros DC" : on peut dire que des séries plus récentes comme Captain America s’en sont certainement inspirées (relation quasi névrosée entre Bat et Robin comme entre Cap et Bucky ; fidélité sans faille envers le drapeau US, au point d'y perdre au passage certains principes moraux). 

Et comme dans Le Seigneur des Anneaux (le livre), le dernier volet, l'apothéose (ou l'Apocalypse ?) annoncée ne tient pas toutes ses promesses : ça va trop vite, il y a trop de choses à digérer. Néanmoins, l'acte final demeure grandiose et Batman en sort revêtu d'une aura nouvelle et indélébile.

14 avril 2015

Black-Out : Blitz, tome 1

Vous le savez sans doute si vous fréquentez plus ou moins assidûment ces lieux, UMAC a décidé d'ouvrir ses horizons à d'autres supports que le comic book ou la bande dessinée : il faut bien justifier les "Univers Multiples" vantés par le nom même du blog de sieur Neault.
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un livre est traité ici, mais il est vrai qu'en dehors de Stephen King, les ouvrages de littérature sont relativement peu évoqués [1]. Or, si je lis nettement moins de romans qu'auparavant, je n'en ai pas pour autant abandonné mon terrain de chasse littéraire favori : la science-fiction.

Et il se trouve que des amis lecteurs m'ont fait découvrir Connie Willis.
Première surprise (et constat un peu amer, je dois l'avouer) : je n'avais que de très vagues références sur elle. Or, l'auteur gagne à être connu puisque, si elle n'est pas la femme de McClane, elle n'a pas moins remporté onze fois le prix Hugo [2] (et sept fois le prix Nebula [3]) ! C'est là qu'intervient le constat précité : mes références en matière de SF se sont arrêtées à Dan Simmons et j'ai cessé depuis quelques années d'explorer l'avenir en me contentant du glorieux passé des littératures de l'Imaginaire. J'ai pourtant essayé de me tenir un peu au courant de l'actualité du monde sciencefictionnesque (avec par exemple les sagas de space-opera grandiloquent de Peter F. Hamilton), mais Connie Willis était passée au travers de mes investigations littéraires.
Clair que je regrette à présent.
Les recherches menées sur l'écrivain(e) - qu'est-ce que ce mot est laid au féminin ! - m'amenèrent de surprise en surprise : ah bon ? Connie Willis est américaine ? Etonnant, car tout ce qui transparaît dans son œuvre semble terriblement britannique. Black-out, tout en traitant d'un de ses/mes thèmes de prédilection (le voyage dans le temps), est presque intégralement consacré à l'Angleterre et aux Anglais, dédié littéralement à ce peuple qui a su rester si digne pendant le Blitz (cette période de la Seconde Guerre mondiale succédant à la Bataille d'Angleterre et pendant laquelle Hitler envoyait régulièrement des bombardiers pilonner les grandes cités outre-Manche). Les personnages principaux sont des étudiants en Histoire à Oxford qui bénéficient d'une technologie leur permettant d'être projetés directement dans l'époque qu'ils étudient afin de l'observer in situ. Les périodes sélectionnées vont de la Débâcle à Dunkerque (1940) au V.E.Day (jour de la célébration de la Victoire en Europe le 8 mai 1945). Et le traitement de l'ensemble, extrêmement surprenant pour un vieux routier de la SF comme moi, est ponctué d'un humour particulier teinté de cynisme léger, profondément british. Le tout est abondamment documenté et on y sent une telle implication que j'ai, donc, longtemps cru que la dame était anglaise, souhaitant rendre un hommage à de possibles membres de la famille. L'hommage est bien là, mais la dame est native du Colorado.


Black-Out est surprenant, disais-je. Surprenant dans son écriture, très "moderne", dynamique et, surtout, vivante : on est très loin de la hard science d'un Hal Clement, voire d'un Arthur C. Clarke et vous n'aurez donc pas à supporter un quelconque technobabble ni de longues et profondes considérations pseudo-philosophiques. Connie Willis nous plonge sans artifice ni ambages directement dans le cœur de l'action avec un récit articulé autour de dialogues très vifs, scandés par des passages en voix intérieure. Un peu à l'instar d'un Asimov qui faisait évoluer le récit par les dialogues, l'auteure nous colle aux basques de ses protagonistes et nous fait vivre au plus près leurs inquiétudes, joies, peines, doutes et angoisses. 
Les chapitres sont relativement courts et nous déplacent dans le temps et l'espace afin qu'on se familiarise avec les personnages principaux. Ceux-ci ne nous sont jamais présentés, on finit par les découvrir par le biais de leurs discussions : ce sont des historiens d'Oxford, jeunes et ambitieux, plongés dans les remous de l'Histoire qu'ils sont chargés d'observer en les vivant de l'intérieur. L'une d'eux incarne une gouvernante dans un château mis à disposition par une lady (mission : rendre compte des déplacements d'enfants londoniens mis en sécurité à la campagne durant le Blitz - rappelez-vous les premières séquences de Narnia) ; une autre est une vendeuse de vêtements dans une boutique de Londres (mission : observer le quotidien des Londoniens durant le Blitz) ; un troisième est un journaliste américain dans le sud de l'Angleterre (mission : assister  au débarquement des réfugiés de Dunkerque). On passe le plus clair de notre temps de lecture auprès de ces trois-là, même si on croise d'autres personnages dont on devine qu'ils joueront un rôle dans le second tome (Colin, le jeune élève, dont on devine qu'il a déjà voyagé dans le temps sans permission - j'ai fini par découvrir que c'était le cadre d'un autre roman de l'auteur - et qui est follement amoureux d'une des historiennes ; Mary, une infirmière rattachée à un corps de jeunes auxiliaires féminines en 1944 ; ou encore cet opérateur radar contraint de gonfler de faux chars d'assaut pour tromper les observateurs nazis). 

Les péripéties sont nombreuses, souvent futiles et confèrent un tempo élevé au récit, même si on finit par constater que la trame principale avance lentement : évidemment, quelque chose dans cette organisation va finir par "clocher". Ces observateurs du futur sont censés ne jamais rester très longtemps, sont débarqués dans des points discrets pour éviter d'être repérés et ne doivent avoir qu'un impact minime sur la population (il leur est interdit d'effectuer des missions dans ce qu'ils nomment "points de divergence" et doivent connaître ainsi, par implantation mémorielle, un maximum d'éléments afin de ne pas être soupçonnés mais aussi pour ne pas risquer leur vie - leur chef de mission, un certain Dunworthy, est extrêmement pointilleux à ce sujet ; par exemple, la jeune fausse-vendeuse est informée des dates et des lieux de chaque bombardement sur Londres, l'infirmière connaît les horaires de chaque chute de V1, et ainsi de suite). 
Évidemment, lorsque l'un d'entre eux s'apprête à rentrer dans son temps et que le point de transfert ne fonctionne pas, on comprend quelle va être la tournure des événements : à la place de Perdus dans l'espace, on assistera à Perdus dans le temps. Mais encore une fois, ce qui étonne, c'est le traitement même : chacun des observateurs temporels confrontés à un dysfonctionnement réagira sans panique, procédant rationnellement en éliminant toutes les possibilités. On suit de fait la progression de leurs réflexions et hypothèses, certains étant plus pragmatiques que d'autres : quand l'une met d'abord en avant l'importance de survivre dans un environnement après tout hostile (c'est un pays en guerre, une bombe peut exploser n'importe quand), un autre préfère s'interroger sur les conséquences de ses actes. Et s'il avait changé le passé ? Le fait de monter dans tel bateau, de sauver tel individu aura-t-il un impact réel sur l'avenir ? 


Mais surtout : comment rentrer chez soi ? Impossible d'élaborer un quelconque plan visant à reconstruire une machine (le fameux "filet temporel") : on ne sait rien - et sans doute les historiens non plus - de la manière dont cela fonctionne. Une fois est brièvement évoquée l'invention du procédé, donc on laissera tomber la possibilité d'aller voir un génie dans sa jeunesse capable de concevoir un moyen de revenir : donc pas de De Lorean à l'horizon. En fait, un seul moyen existe : retrouver les collègues en mission dans une époque proche et utiliser leur propre point de transfert, tout en ignorant si les répercussions du problème sont plus importantes (pourquoi les équipes de récupération ne sont-elles pas intervenues ? La question les taraude mais il est essentiel pour eux de ne pas céder au désespoir).
Captivant, haletant, construit comme un feuilleton avec un happening à chaque fin de chapitre (parfois un peu grossier, c'est vrai), le roman nous tient en haleine sur le destin d'individus qu'on a appris à apprécier, notamment dans la manière dont ils ont géré les vicissitudes du quotidien d'un pays en état de guerre (la gouvernante en quarantaine avec une bande de gamins impossibles est aussi digne d'éloges que la vendeuse montant une pièce de Shakespeare avec un grand acteur de l'époque dans les couloirs du métro). Nul super-héros, nul survivant badass : uniquement des êtres humains avec la tête sur les épaules, n'ayant pour eux qu'une connaissance partielle des mois à venir. Et quand les événements qu'ils vivent commencent à dévier des faits qu'on leur a enseignés, alors oui, la panique guette.

En restant délibérément proche des protagonistes, Black-Out ressemble surtout à un roman d'aventures, voire un roman historique : le glossaire très riche et utile en fin de volume nous montre à quel point Connie Willis maîtrise son sujet (plutôt que de m'y laisser renvoyer à chaque mention, j'ai préféré le lire d'une traite comme un chapitre indépendant). Et c'est là que survient l'un des atouts de l'ouvrage : lorsque l'Histoire diverge, est-ce à cause d'un paradoxe ou d'une mauvaise connaissance des faits réels ? De grandes théories sont perceptibles en filigrane tout au long du récit, mais contrairement à ses glorieux aînés, l'auteur préfère s'accrocher à l'élément humain. Donc pas d'élucubrations sur la physique quantique et les réalités alternatives, pas de description outrancière d'une machine conçue par un cerveau illuminé, pas d'exposition présentant l'univers, le background des héros et les implications de leurs actes. Connie Willis met la SF à la portée des réfractaires à la SF et leur livre une histoire palpitante, teintée d'un humour bon enfant et pleine de malice.
Une excellente surprise.



[1] (note de Neault) On a tout de même récemment évoqué Orwell, Golding ou Dick, sans compter Koontz et quelques auteurs anglais. On pourrait encore citer Gone, Viral, Le Piège de Lovecraft, Fables : Peter et Max ou L'Ascension du Gouverneur dans les exemples de romans qui ne concernent pas King. ;o)
[2] Le prix Hugo, du nom d'Hugo Gernsback, fondateur d'Amazing Stories, est un prix décerné depuis 1953 par la World Science-Fiction Society lors d'une convention annuelle rassemblant plusieurs milliers de fans. Même s'ils ne jugent que les écrits en langue anglaise, ils en sont venus à récompenser parfois des œuvres de fantasy.
[3] Le prix Nebula est décerné depuis 1965 par les membres de la Science-Fiction & Fantasy Writers of America - et donc généralement considéré comme plus élitiste que le prix Hugo.

13 avril 2015

Le téléchargement illégal ou la destruction par l'avidité

La "fuite" de quatre épisodes de la nouvelle saison de Game of Thrones nous amène à aborder un sujet de fond qui touche tous les domaines artistiques : le téléchargement illégal.

Livres, BD, musique, films, séries TV, tous les domaines de la culture et du divertissement sont touchés par cette pratique en apparence anodine et pourtant, à plus ou moins long terme, destructrice. 
Destructrice non pas pour les grandes "majors" et les producteurs nantis et caricaturaux que certains imaginent, mais pour les œuvres que nous aimons... ou prétendons aimer.

Tout d'abord, évitons l'exagération. La méthode de calcul du milieu musical, qui consiste à estimer une perte en se reportant sur les morceaux téléchargés, est évidemment discutable. Un individu lambda télécharge bien plus que ce qu'il pourrait acheter. Et il arrive parfois que ces pertes soient compensées par des achats en double (notamment dans le domaine des DVD, avec des versions collector, bonus, etc.).
Malgré tout, la pratique reste massive et a forcément un impact sur ceux dont le métier consiste à vendre des récits, quelle que soit leur forme.

Il y a bien eu une tentative de législation répressive, mais dans les faits, aucun mouvement massif ne peut être contenu par la loi. Et ce n'est sans doute pas la meilleure approche de toute façon [1].
Tout ne peut pas toujours passer par l'éducation (ou par "l'éveil des consciences"), mais dans ce cas précis, c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. Faire comprendre que si l'on aime les livres, les films, la musique, les pirater - donc priver leurs auteurs d'une juste rémunération - conduira forcément à une disparition des œuvres de qualité (l'on peut imaginer que survivent certaines productions semi-amateurs).

Je prends souvent l'exemple du boulanger pour évoquer ce problème. Imaginons qu'un beau jour, l'on puisse "télécharger" les croissants et les baguettes. Combien de temps notre brave boulanger va-t-il travailler pour rien ? Parce que, évidemment, même s'il aime son métier, il a des factures à payer et se doit donc d'être rémunéré pour son travail. 
Le boulanger est cependant relativement à l'abri, pas seulement pour une question de technologie mais pour une question plus terre-à-terre. Pour voler un croissant, de nos jours, il faut être physiquement présent, prendre le risque de se faire prendre, voir en face les gens que l'on vole.

Ce qui fait le succès du téléchargement illégal, c'est bien évidemment son côté dématérialisé. 
C'est facile, ce n'est pratiquement jamais puni, on n'a même pas l'impression d'agir mal la plupart du temps. 
Pourtant, cela reste du vol. Un vol socialement admis, mais un vol quand même.

Si beaucoup ne se posent pas de questions, d'autres (et c'est pire encore) avancent parfois des justifications pour ce vol. 
Ainsi, par exemple, il s'agirait d'un "accès à la culture" pour les plus démunis. 
Belle idée, sauf que télécharger le dernier Avengers peut difficilement passer pour une volonté acharnée de se cultiver. La plupart des classiques sont libres de droits, donc gratuits, et les bibliothèques proposent des abonnements si bas qu'ils sont pratiquement symboliques. L'on peut donc, en France, se cultiver sans se ruiner. 
L'alibi culturel ne tient pas.

D'autres, pour certains domaines, avancent que les prix proposés sont trop élevés (ce qui n'est pas faux, surtout pour les romans numériques, cf. cet article). Moi, je trouve que le prix des bagnoles, même des Dacia, est trop élevé. Mais je ne les vole pas pour autant. On ne peut décemment pas décréter, quand un prix ne nous convient pas, que le bien se trouve du coup en "libre accès". 

Encore plus récemment, après les tragiques évènements ayant touché la rédaction de Charlie Hebdo, des gens, sans doute bien intentionnés au départ, ont pris sur eux de mettre en ligne des scans du numéro spécial - pendant quelques jours difficilement trouvable - qui a suivi.
J'ai fait remarquer à l'un de mes contacts sur le net que "voler" le travail des survivants de la rédaction n'était peut-être pas leur rendre un grand service (et que s'ils le désiraient, ils pouvaient être eux-mêmes à l'origine d'une telle initiative). Or, un hurluberlu (oui, j'aime bien ce mot) est venu me répondre qu'il ne fallait pas s'indigner parce que les ventes étaient énormes.
Mais, au nom du ciel, quel rapport ?
Cela reviendrait à dire que tous les prochains Spielberg ou Stephen King seront gratuits... ou que l'on peut aller se servir dans les belles villas... ou que l'on pouvait télécharger la saison 6 de Kaamelott si l'on avait déjà acheté les cinq premières...
Non, évidemment, ça ne tient pas non plus. Même si le boulanger vend bien, même s'il est riche, cela ne permet pas de le voler plus "sereinement".

Alors, je sais bien que c'est chiant d'attendre, de faire des choix, de ne pas avoir tout, tout de suite. Mais l'on patiente tous dans tous les autres domaines. En tout cas, la plupart d'entre-nous. On ne va pas braquer une boutique de fringues sous prétexte qu'une veste à 200 euros nous fait envie et que l'on n'a qu'un budget de 50.
Cette étrange avidité, impunie et hystérique, ne touche que le domaine artistique. Et ce domaine a beau bénéficier d'une aura plus brillante que celle de la boulangerie, il en suit la même logique : personne ne produira des croissants s'ils sont distribués gratuitement.

Venons-en maintenant à la partie que je ne comprends pas. Car, pour le moment, même si je condamne le téléchargement illégal, je le comprends. Ben oui, avoir un truc gratuit plutôt que de le payer, c'est forcément attirant. Et j'avoue avoir moi-même cédé à l'appel du download quand j'ai découvert que je pouvais avoir un single en vingt minutes seulement (ouais, ça fait longtemps, les connexions se sont améliorées depuis) !
Par contre, quid de celui qui détient le matériel original et le partage ?

Pour mettre quelque chose en téléchargement, il faut le posséder [2]. Donc, avoir acheté - ou reçu, nous y reviendrons - une œuvre. Prêter un film ou un CD à un pote, ok, mais quel est l'intérêt de se faire chier à scanner une BD, ou convertir un DVD, pour mettre ça à disposition de tous ?
Que gagne celui qui fait ça, à part mettre en danger un secteur que pourtant, visiblement, il apprécie ?

Pire encore, avec l'exemple que j'évoquais en introduction, certains professionnels peuvent parfois être à l'origine des fuites. Dans le cas de Game of Thrones, quatre épisodes ont été diffusés dans la sphère publique alors qu'ils étaient destinés à la presse. Difficile à comprendre [3]. Que peut avoir à gagner un professionnel en agissant ainsi ? Se faire black-lister ?
HBO sur le coup fait également preuve d'une naïveté étonnante. Pourquoi ne pas plutôt organiser une projection de presse ? Et pourquoi balancer quatre épisodes d'un coup, alors que la série est déjà très connue et n'a pas besoin d'un coup de pub ?
Si le voleur est condamnable, le volé peut parfois avoir l'air d'un ahuri déconnecté de la réalité.

Je vais terminer par le domaine qui me touche le plus, l'édition.
Il faut savoir que, contrairement à ce que l'on peut imaginer parfois, un auteur touche relativement peu sur un livre (environ 10% du prix du livre hors taxe [4], soit donc moins de 2 euros pour un roman vendu 20 euros). Et un livre, dans 90% des cas (cf. cet article), se vend très peu (moins de 1000 exemplaires pour la plupart).
Or, toucher pas beaucoup de pas grand-chose, au final, ça fait pas des masses. Et si en plus certains grignotent au passage, cela devient affolant. 
Bien évidemment l'auteur ne travaille pas "que" pour l'argent, il est attaché à son art, a envie de proposer quelque chose de bon, original, abouti, mais il a besoin d'être rémunéré pour son travail. D'autant que, contrairement à la plupart des professions, il n'est en réalité pas rémunéré en fonction de son travail mais seulement si son travail se vend. 

Les domaines de la BD, ou encore des "beaux livres", sont encore plus fragilisés, car de nombreux intervenants doivent être rémunérés avant la parution : traducteurs, correcteurs, maquettistes, coloristes, bien des professions, aux revenus aléatoires, sont invisibles pour l'œil du lecteur, même passionné. 
Il faut parfois improviser, rogner sur des budgets serrés, prendre des risques, négocier, pour au final sortir un livre dont on ne sait s'il rencontrera l'adhésion du public.
Ce risque, il est normal. Editeurs et auteurs l'acceptent volontiers.
Il est par contre anormal d'y ajouter des pratiques faciles, iniques et violentes qui privent l'auteur de son juste - et déjà maigre - revenu.

Il existe aujourd'hui de plus en plus de solutions pour payer, au moins un peu, ce que l'on écoute, regarde ou lit. Si vous êtes vraiment dans une merde noire et que vous faites un écart, personne ne vous en voudra. Mais pensez que pour chaque morceau de musique, chaque ligne d'un roman, chaque dessin d'une BD, chaque scène d'un film ou d'une série, il faut un type ou une nana derrière, et pas forcément toujours mieux loti que vous. 
Les auteurs ne font pas la manche, ils fournissent un travail qui embellit nos vies, nous permet de nous évader, de rire, de trembler, d'expérimenter, de nous instruire parfois. 
Respecter ce travail devrait être une évidence.
Ne pas en permettre le pillage éhonté semble le minimum.




[1] Comme souvent en France, l'on reste dans le symbolique, sans se préoccuper d'efficacité. La loi sur le port de la cagoule et les violences en bande était du même type : aucun flic n'a besoin de ça pour arrêter une personne qui fait déjà preuve de violence, mais comme la frilosité des élus empêche l'action de la police, on fait semblant de montrer les muscles par le biais d'un arsenal législatif totalement inutile. Dans une démocratie moderne, seule l'agitation et l'illusion comptent, les faits peuvent être niés et même apparaître comme secondaires puisque toute l'attention est monopolisée par de pseudo-polémiques sur des sujets secondaires.
[2] Je mets d'office à l'écart les screeners et autres merdes filmées au cinéma : qui a envie de voir un film trouble avec un son d'ambiance ?
[3] Surtout de nos jours où des bouquets, comme OCS, proposent les épisodes parfois 24h seulement après la diffusion aux Etats-Unis. Et pour un abonnement (une douzaine d'euros par mois pour quatre chaînes) relativement accessible. 
[4] Pour un roman, qui pourtant semble ne pas nécessiter beaucoup d'intervenants, il faut rémunérer également l'éditeur, l'imprimeur, les libraires, le diffuseur et... l'état.