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09 août 2011

Apocalypse sur Carson City

La sortie dans quelques semaines du tome #3 nous donne l'occasion de revenir sur l'excellente série Apocalypse sur Carson City. Petit rappel des faits et preview sont au menu.

Une invasion de zombies, due à des militaires qui paument une cargaison de fûts toxiques, voilà qui pourrait, a priori, n'avoir rien de bien original (cf cet article sur l'épidémie de zombies dans les comics). C'est sans compter le traitement particulier que Guillaume Griffon,  qui signe scénario et dessins, va donner à cette histoire.

Le style graphique tout d'abord. Dans un premier temps, l'on peut être quelque peu rebuté par un noir & blanc âpre et une ambiance franchement malsaine, pourtant, en découvrant peu à peu l'intrigue et le ton caustique de l'ensemble, l'on finit par apprécier le contraste violent, les têtes monstrueuses et disproportionnées et les nombreux plans inventifs, associés à des compositions de planche astucieuses.
Un zoom sur une carte dans un bureau, qui se transforme peu à peu en décor, permet par exemple de situer l'action sans passer par les traditionnels pavés de texte. Autre idée de mise en scène, alors qu'un groupe de gangsters s'enfuit en bagnole, l'on voit simplement un panneau routier et un gros plan sur l'une des roues en haut de la page, le centre étant occupé à gauche par une cascade de dialogues et à droite par le véhicule en perspective, fonçant vers l'horizon, alors que le bas montre les occupants du véhicule en gros plan. Une construction dynamique qui permet de donner une réelle ampleur aux évènements.

L'on peut effectivement parler de mise en scène puisque l'auteur travaille de manière cinématographique mais fait également sans cesse référence aux films de genre ou à diverses séries B. Les personnages sont présentés comme étant incarnés par des acteurs, les crédits sont en forme de générique (avec même les titres de la "bande son", pis pas forcément des trucs dégueux, Bad Moon Rising ou Bad to the Bone, c'est plutôt bon pour les oreilles), l'on retrouvera également des allusions dans les titres de chapitres, les dialogues et les nombreuses citations qui parsèment l'ouvrage. De Bad Taste à Jaws, en passant par Ghostbusters, Re-Animator, Commando ou Star Wars, ça sent le culte et les années 80 (bien que l'on trouve également des clins d'oeil à des films plus récents).
La galerie de personnages renvoie d'ailleurs à de nombreux et bien familiers stéréotypes : le colonel vachard et quasi invincible (avec des faux airs de Tortue Géniale !), les flics locaux, mi-bornés mi-débiles, les gangsters "tarantinesques", les jeunes en chaleur en virée dans un cimetière (qui nous font un remake de I know what you did last summer), tout cela, plus que le déjà-vu, sent surtout l'hommage maîtrisé.

En effet, c'est bien beau de placer des références plus ou moins évidentes, cela ne fait pas forcément une bonne histoire. Là où Griffon remporte le morceau et se révèle proprement génial, c'est dans la dérision et l'humour noir dont il fait preuve. Descriptions décalées, répliques cinglantes, non seulement l'on ne s'ennuie jamais, l'on se sent en terrain familier, baignant dans la pop culture, mais on s'amuse beaucoup !
La narration est également exemplaire, empruntant encore une fois aux codes d'un certain cinéma, elle permet de suivre différentes péripéties, pas forcément dans l'ordre chronologique, puis de relier les destins des protagonistes de manière souvent inattendue.
La série est éditée chez Akileos. Les deux premiers volumes sont déjà disponibles (90 pages environ, grand format, hardcover, le tout pour 15 euros), le troisième sort en septembre. Ayant eu la chance de pouvoir le lire, je peux vous dire qu'il s'avère aussi savoureux, sinon plus, que les premiers opus. Griffon s'offre même un casting de "luxe" avec deux habitués des films d'action et autres nanars. ;o)
Les deuxième et troisième planches utilisées en illustration sont issues de ce tome. 
Encore une fois, c'est surtout en se plongeant dans le récit et en en découvrant le second degré et les diverses subtilités que l'on pourra appréhender la grande qualité du travail effectué.

Une oeuvre intelligente, drôle, originale et bien écrite.
A placer d'urgence dans votre bibliothèque personnelle.

01 août 2011

Motel Improvement Art Service


Une oeuvre à part aujourd'hui, tant dans le format que le contenu, avec Motel Improvement Art Service.

Bee, une jeune fille de 18 ans, se lance dans la traversée des Etats-Unis à vélo. Elle ne va malheureusement pas bien loin car après une mauvaise blague qui aurait pu tourner au drame, elle manque de se faire écraser et perd son moyen de locomotion. Pour se remettre du choc et faire le point, elle prend une chambre dans un motel où elle fait la connaissance d'un étrange employé qui, en plus de faire le ménage, dérobe les tableaux qu'il trouve dans les chambres afin de les modifier puis de les replacer.
Bee ressent aussitôt une attirance pour l'artiste et va jusqu'à l'accompagner sur son prochain lieu de travail où elle devient également femme de chambre. Elle va alors pénétrer dans l'intimité de son petit ami et de celles de certains clients quelque peu... particuliers.

Encore une oeuvre originale au catalogue d'Akileos, éditeur qui, pour le meilleur (Courtney Crumrin, Strangehaven) ou parfois le pire (Secret Show), s'attache à nous faire régulièrement découvrir des comics et auteurs qui s'écartent des sentiers trop souvent battus.
C'est Jason Little qui signe ici scénario et dessins et nous livre 200 planches publiées dans un format à l'italienne. Nous reviendrons plus tard sur l'aspect graphique qui est d'ailleurs d'un bon niveau. Le récit suscite par contre déjà plus de réserves. Si la première partie est réussie, avec un personnage qui devient très rapidement attachant et dont Little parvient à exposer le caractère grâce à quelques scènes plutôt drôles et bien dialoguées, l'intérêt s'essouffle ensuite nettement. Le point d'orgue (une scène d'amour explicite mais jamais vulgaire, sorte de slalom parfait entre pudeur excessive et crudité gênante) arrive bien trop tôt et l'auteur ne parvient pas à maintenir le niveau, coincé qu'il est entre une histoire sentimentale qui vire à la platitude et une intrigue secondaire - à base de deal de drogue - sans grand intérêt.

L'on referme finalement ce livre avec une déception d'autant plus grande que l'héroïne possède un potentiel que l'on sent loin d'être encore pleinement atteint. 
Revenons cependant sur les dessins. En faisant quelques recherches, je suis tombé sur plusieurs articles qui, à mon grand étonnement, parlaient de "ligne claire" et comparaient même explicitement Bee à... Tintin. Là j'avoue que je ne partage pas du tout cet avis. D'une part, il me semble que Little s'éloigne tout de même radicalement de la définition technique de la ligne claire, notamment en effectuant un véritable travail sur les cases mais aussi en jouant avec les ombres ou la lumière (et même la colorisation). Même les angles de vue et la perspective diffèrent du style évoqué. Enfin, si par ligne claire l'on entend bien les travaux de gens comme Hergé, Jacobs ou Martin, il s'agit plus finalement d'une ambiance générale (induite autant par le scénario et la narration que par le dessin), ce qui ne se retrouve pas du tout ici, Little employant un langage et des problématiques (sexuelles notamment) qui n'ont que peu de points communs avec les préoccupations d'un Alix ou du brave Mortimer.
Ceci dit, et pour élargir le sujet, cela renvoie à une obsession assez étrange qui consiste à toujours vouloir ranger tout et n'importe quoi dans des cases soigneusement étiquetées, que l'on parle du style comme dans le cas présent, ou même du genre (les multiples sous-catégories de la Fantasy frisent par exemple le ridicule).
Ligne claire ou pas, Little possède indéniablement un trait habile et agréable qui donne du charme au banal et permet d'aborder le scabreux avec une certaine bonhomie.

Une histoire pas totalement aboutie, qui n'est pas sans qualités mais aurait mérité un peu plus de fond et un final plus inspiré.


ps : je profite de cet article pour vous signaler un petit questionnaire de Proust (revisité) auquel j'ai répondu avec grand plaisir pour le magazine québécois Urbania.  ;o) 

11 juillet 2011

Icons : l'univers DC de Jim Lee

Petit coup d'oeil sur Icons, un artbook s'intéressant aux travaux de Jim Lee chez DC Comics.

Akileos nous avait gratifié, voici quelques temps, d'un très bel ouvrage consacré à Tim Sale. Cette fois, en ce début d'été, l'éditeur se penche sur un autre artiste, en l'occurrence Jim Lee (Batman : Hush, X-Men). Originaire de Corée du Sud, Lee a passé son enfance dans le Missouri. Alors qu'il était destiné à devenir médecin, il abandonne ses études pour se lancer dans le dessin. Bien lui en prend car, après être passé par Marvel, il fonde Wildstorm, un label qui sera plus tard racheté par DC Comics. C'est donc essentiellement sur l'univers de la Distinguée Concurrence qu'est basé ce livre.

Les premières parties, assez imposantes, sont consacrées à la fameuse Trinité, autrement dit Batman, Superman et Wonder Woman. Extraits de comics, crayonnés, dessins ayant servi pour l'élaboration de figurines, storyboard destinés à des adaptations cinématographiques, le matériel s'avère varié et entrecoupé d'explications succinctes mais suffisantes.
Les chapitres suivants s'intéressent à des séries moins connues du grand public, comme WildC.A.T.S., Deathblow, The Intimates ou encore GEN13. Là encore, de petits résumés permettent de savoir de quoi il retourne et de replacer la création des différents titres dans leur contexte. 
On continue avec un peu de Vertigo, Lee ayant souvent réalisé des illustrations pour des variants ou des numéros anniversaire. L'on retrouve ainsi les univers de Preacher, 100 Bullets, American Vampire ou DMZ, réinterprétés par l'artiste. 
L'ouvrage se termine par une très courte histoire (10 planches) de la Légion des Super-Héros, un récit en forme de clin d'oeil dans lequel Jim Lee se met lui-même en scène.

A moins d'être totalement allergique à Lee, voilà un bel objet qui devrait en tenter plus d'un. Le prix (35 euros) semble tout à fait raisonnable si l'on prend en compte le soin apporté à cette édition : grand format (23 x 31 cm environ), hardcover et papier glacé, le tout pour un contenu qui fait près de 300 pages.
Les dessins, variés et souvent fort beaux, parsemés de petites anecdotes ou d'explications techniques, constituent évidemment le coeur de ce recueil, à savourer pour le plaisir des yeux avant tout.
Dommage finalement que l'exploration du travail de ce dessinateur s'arrête aux portes de Marvel, la Maison des Idées étant exclue de ce tour d'horizon.

Un beau livre qui ravira les fans de Lee et DC.



Galerie







18 avril 2011

Block 109 : suite(s)

Le point sur les ouvrages, déjà parus ou à venir, faisant suite au roman graphique uchronique Block 109.

Au départ, il y a Block 109, un livre intense et visuellement magnifique, mélangeant fantastique, science-fiction et action. Le récit, particulièrement bien documenté, se déroule dans un monde où Hitler est assassiné en 1941, ce qui déclenche une série d'évènements désastreux, comme l'opération "Nuit Noire" qui aboutit en 1944 à l'anéantissement des forces britanniques et américaines sous le feu nucléaire.
Cette épopée, publiée chez Akileos, connaît un réel succès commercial et c'est tout naturellement que ses auteurs, Vincent Brugeas (scénario) et Ronan Toulhoat (dessin) vont lui donner une suite prenant la forme de quatre one-shots. Deux sont déjà disponibles, deux autres sont en préparation. Voyons en détail de quoi il s'agit.

Etoile Rouge
Ce premier opus, sorti en juin 2010, s'attache à suivre les pas d'un groupe d'aviateurs français parti rejoindre le front de l'Est pour combattre aux côtés des russes. Même style graphique mais format plus grand et resserré (une soixantaine de planches) se rapprochant des standards classiques du franco-belge. Si les combats aériens et les appareils sont plutôt bien rendus, l'ambiance est différente, les personnages peinant à prendre vie et consistance.
Un résultat quelque peu mitigé mais vite rattrapé dès le deuxième essai.

Opération Soleil de Plomb
Il s'agit d'une sorte de "Vietnam" (il faut entendre par là l'enlisement des forces américaines) transposé dans l'univers de Block 109 et publié en février 2011. Ici, les nazis luttent pour le contrôle du Congo belge et de ses mines d'uranium. Dans l'immense jungle, moite et hostile, ils doivent surtout mettre la main sur le colonel Leclerc, ancien officier français devenu leader d'une petite troupe de résistants. Pour cela, le Reich fait appel aux Légions Pénales, des unités de combat formées de criminels n'ayant pas grand-chose à perdre.
Tension palpable et plans très cinématographiques tirant parti du décor exotique et des hélicoptères allemands, particulièrement bien mis en scène.
Techniquement, l'histoire est un peu plus longue (près de 70 planches), l'on passe sur papier glacé et un petit making-of a été ajouté.

New York 1947
Prévu pour septembre de cette année, le troisième volume nous emmène dans New York, dévastée par la bombe atomique. Un commando teuton y est envoyé afin de récupérer des plans enfermés dans le coffre d'une banque. Les auteurs nous promettent une ambiance très "survival" et ont accepté de nous montrer un peu de quoi tout cela aurait l'air. Avouons que les visuels sont franchement sublimes et donnent envie de se jeter sur cette aventure américaine post-apocalyptique.

 




Ritter Germania
Dernier chapitre se déroulant dans l'univers de Block 109 et programmé pour avril 2012, Ritter Germania est, de l'aveu du scénariste, un peu son "Batman" dans le sens où il met en scène un héros germanique, au style très sombre, dans un Berlin inspiré de Gotham. L'on plonge ici dans un thriller politique, quant au Ritter, personnage principal dont vous pouvez apprécier le look sur l'étude graphique ci-dessous, il semble des plus prometteurs.


Au final, voilà des auteurs talentueux qui ont su développer dans chaque oeuvre une thématique très différente mais toujours cohérente par rapport à leur univers, riche et intéressant.
Entre les exploits aériens, le crapahutage en pleine jungle, le survival et le thriller flirtant avec le super-héroïque, chacun devrait pouvoir y trouver son lot de surprises et de bons moments.

13 février 2010

Block 109 : Uchronie, Horreur et Complot au sein du IIIème Reich

La grosse surprise de ce début d'année est une BD atypique, au croisement de plusieurs genres. Tout de suite, une plongée dans Block 109 et l'épouvantable projet du Nouvel Ordre Teutonique.

Le 22 mars 1941, Adolf Hitler est assassiné. L'Histoire vient de basculer. Goering, Hess et de nombreux dignitaires du parti sont éliminés dans la foulée. Himmler devient chancelier et crée, deux ans plus tard, le Nouvel Ordre Teutonique pour contrer l'influence des SS.
Juin 44, la première bombe atomique allemande est opérationnelle. Juin 45, l'opération "Nuit Noire" déclenche le feu nucléaire sur la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
Le IIIème Reich n'a plus d'adversaire à l'Ouest. A l'Est par contre, la situation se complique. Les soviétiques se rapprochent sans que les nazis puissent tirer avantage de leurs nouvelles armes par crainte des retombées radioactives. La Wehrmacht, exsangue, manque de recrues. Le Grand Conseil autorise bientôt l'incorporation des sujets non allemands puis des femmes, sans que cela soit suffisant.
En 1953, après la mort d'Himmler et alors que le tout puissant Hochmeister Zytek est à la tête du Reich, les savants allemands font une découverte inattendue. Alors qu'ils cherchaient à mettre au point le sérum du super-soldat, appelé le "Sang des Dieux", leurs recherches ont en fait permis d'élaborer un virus redoutable qui transforme n'importe quel être en monstre violent, incontrôlable et... cannibale. Zytek souhaite utiliser cette arme virale à grande échelle. Mais son véritable projet est encore plus terrifiant et pourrait causer la fin du monde. Entre les partisans de diverses factions se joue maintenant l'ultime bataille qui mettra fin aux horreurs nazies ou accouchera de la plus terrible.

On se souvient que les éditions Akileos nous avait déjà réservé des ouvrages de qualité, que ce soit WhiteOut, Strangehaven, Courtney Crumrin ou encore un magnifique artbook consacré à Tim Sale. Cette fois, ce sont deux frenchies qui sont à l'honneur avec une première oeuvre étonnante et plutôt épaisse (environ 200 pages).
Le scénario est signé Vincent Brugeas, les dessins sont de Ronan Toulhoat.
Graphiquement, le lecteur se prend d'entrée une bonne claque en découvrant les planches, réellement magnifiques. Style crayonné, pourtant hasardeux, mais ici parfaitement maîtrisé, avec des décors sublimes et des visages émaciés et inquiétants. Les scènes de combat, les postures, les tirs sont représentés avec une grande habileté et un dynamisme étonnant. Une colorisation subtile, dans des tons gris et bruns, vient apporter une touche réellement envoûtante et originale à l'ensemble.
Voilà longtemps que je n'avais pas été autant emballé par un nouveau dessinateur.

Intéressons-nous maintenant un peu au récit. L'on sent ici les influences, conscientes ou non, de nombreux films ou romans (ou peut-être même comics). Imaginez un étrange mélange allant de Fatherland à 28 jours plus tard, en passant par Aliens ou 1984. Voilà un cocktail surprenant, certainement peu évident à doser, mais ici parfaitement servi.
De nombreux éléments historiques réels viennent apporter de la crédibilité au cadre (on croise même Stauffenberg qui n'a pourtant pas ici un rôle important). D'une sorte de thriller politique complexe, Block 109 parait basculer vers l'épouvante, le fantastique ou la science-fiction, sans pourtant vraiment totalement adhérer à l'un de ces genres. Il en résulte un grand sentiment de fraîcheur et de liberté qui permet aux auteurs d'avancer masqués jusqu'au dénouement, inéluctable, atroce, pathétique.
Les thèmes abordés sont cruciaux (un but noble justifie-t-il tous les moyens ? l'homme porte-t-il en lui les éléments déclencheurs de sa propre destruction ?) mais le scénariste a le bon goût de ne pas nous imposer de réponse et de nous laisser seul juge de l'impitoyable mécanique qu'il met en oeuvre. Un fait suffisamment rare pour être souligné.

Une oeuvre crépusculaire, visuellement irréprochable et passionnante par son approche mesurée et ses références multiples. Une putain de BD avec du talent et des neurones autour. Enorme.

03 août 2009

Courtney Crumrin et les Choses de la Nuit

Pour aujourd'hui, je vous propose une petite virée dans le monde de la magie et de l'ombre grâce à Courtney Crumrin et les Choses de la Nuit.

Courtney déménage. Elle quitte la maison de son enfance pour le manoir victorien de son oncle Aloysius. Elle est encore jeune mais déjà assombrie par la vie et sa réalité implacable. Dans un premier temps, rien ne semble changer. Les gamins de sa nouvelle école sont tout aussi odieux que les précédents et ses parents continuent de l'ignorer, elle et ses problèmes de gamine.
La solitude s'installe, pesante, étouffante, prenant à la gorge et s'insinuant de plus en plus profondément en elle...
Et une nuit, Courtney fait une rencontre. Le Monstre Du Placard existe. La Chose Sous Le Lit aussi. Ce sont les Choses de la Nuit. Des choses dont il faut se méfier mais qui peuvent aussi à l'occasion rendre quelques services. Pour Courtney commence alors un long apprentissage, de découvertes en découvertes, de crimes en mystères.
Au final, il lui sera toujours aussi difficile de trouver l'amitié et de croire en l'autre, mais elle a maintenant de nouveaux territoires à explorer et un oncle sorcier pour la guider.

Voilà encore une série peu connue du grand public et véritablement incontournable. L'auteur, qui signe scénario et dessin, est Ted Naifeh. Avec son personnage de petite fille misanthrope et colérique, il nous invite à redécouvrir le monde de l'enfance et ses dures réalités que nous autres adultes avons appris, dans notre folle arrogance, à nier ou minimiser. Car après tout, les véritables terreurs, les problèmes insurmontables et le goût persistant de l'angoisse, nous les avons connus étant enfant. Une fois l'innocence consommée, l'enfant devenu adulte remplace la Peur et ses Suivantes par les petits tracas quotidiens, gérables et malléables. Et si d'aventure nous apercevons dans les yeux de nos enfants, l'espace d'un instant, un morceau de ce territoire perdu ou la silhouette de l'un des monstres qui le peuplent, nous ferons semblant de les ignorer.
Car de telles choses ne peuvent pas exister.
Heureusement pour nous, Ted Naifeh les voit encore et nous invite à nous balader avec lui dans la forêt hantée, peuplée de Gobelins et de Croquemitaines.

Au premier degré, il s'agit là d'aventures extraordinaires mêlant mages, chats qui parlent ou créatures à l'ignoble appétit, entrecoupées de scènes plus banales, mais presque plus dures encore, que ce soit à l'école ou dans la rue. Le premier volume met en place l'étrange manoir qui est maintenant la demeure de Courtney et présente l'héroïne et son caractère bien trempé. La suite fait place à des intrigues plus construites, permettant ainsi de nous faire découvrir un monde intrigant et menaçant dans lequel Courtney peut lancer des sortilèges et prendre certaines revanches mais où elle est confrontée également au meurtre et à la perfidie.
L'un des points les plus étonnants et méritoires reste la manière dont Naifeh traite les enfants qu'il met en scène, notamment Courtney. Son aspect acide et cynique est particulièrement remarquable, d'autant que nombre d'auteurs font tenir - souvent à tort si l'on considère l'extrême dureté du monde de l'enfance - bien trop de propos gentillets aux gamins qui peuplent leurs histoires.

Graphiquement, le style et le noir & blanc utilisés peuvent paraître a priori austères. Pourtant, non seulement l'on parvient assez rapidement à s'y faire mais il faut également admettre que les dessins, parsemés de larges aplats noirs, contribuent assez fortement à l'ambiance sombre et onirique.
L'on peut cependant regretter l'absence de colorisation, surtout que les couvertures (colorisées, elles) sont vraiment très belles. L'on aurait toutefois tort de s'attarder sur ce détail tant Naifeh a su développer certaines qualités essentielles dans ses planches, comme les personnages, très expressifs, ou encore des décors parfois très typés et émotionnellement chargés.

Il existe quatre tomes, un hors série et une intégrale (ne comportant en fait que les trois premiers volumes mais proposant une courte histoire inédite), tous édités chez Akileos. Grand format et covers souples. La traduction française n'est pas exempte de quelques maladresses mais reste d'un niveau relativement bon sur l'ensemble. Chaque livre se termine par quelques pages d'illustrations, fort jolies ma foi.

Un thème touchant et des personnages originaux pour un monde qui se révèle fascinant. A conseiller aux enfants et aux adultes.

- Je suis grossière, j'ai mauvais caractère et, au fond, je n'aime pas les gens. Peut-être que ça fait de moi une idiote, mais c'est certainement mieux que ce que tu es.
- Et qu'est-ce que je suis ?
- Bidon.
Courtney et une chose insignifiante, sous la plume de Ted Naifeh.

28 mai 2009

Beaucoup de Bruit pour Rien ?

Le premier tome VF de The End League (intitulé "Beaucoup de bruit pour rien") nous plonge dans un monde où les héros sont fatigués et les vilains au top.

En mai 1962, Astonishman a provoqué la fin du monde. D'un monde en tout cas. Pour les survivants, il reste un héros, mais lui sait. Il sait qu'il porte une lourde responsabilité : n'avoir pas pu éviter la catastrophe verte. Une explosion qui tua trois milliards d'humains et provoqua la mutation d'environ 1% des rescapés. En Chine, un homme se change en verre, à New York, une femme peut ériger un mur de glace, à Tokyo, un type peut ramener les morts à la vie. Partout, ils émergèrent.
Et presque tous décidèrent d'utiliser leurs pouvoirs à des fins personnelles. Pire encore, la ligue de vertu qu'Astonishman décida de mettre en place fut quasiment anéantie le jour de l'Annihilation. Le monde appartenait dorénavant aux vilains et les héros se cachaient, en Australie, dans la bien nommée forteresse de solitude.
Le monde est à l'agonie. Les héros sont impuissants et limitent leurs actions à quelques raids leur permettant de trouver de la nourriture. C'est la fin. C'est aussi l'avènement de la End League.

Eh bien malgré un titre assez mal choisi pour ce premier volume français, voilà un comic qui mérite que l'on s'y attarde un peu. The End League est publié chez Akileos, une maison déjà évoquée ici à l'occasion de chroniques sur Strangehaven ou Tim Sale. Ce premier tome regroupe quatre épisodes. L'on peut regretter l'absence de sommaire précis ou la non publication des covers originales. Mais bon, intéressons-nous plutôt à l'histoire. Elle est signée Rick Remender (Punisher War Journal, Wolverine) et s'inscrit pleinement dans le genre super-héroïque, à tel point que de nombreux personnages sont en fait des références appuyées à de vieilles connaissances : l'on peut reconnaître une Emma Frost, un Ghost Rider, un Superman, un Joker, Thor (sous son vrai nom, les dieux étant depuis longtemps tombés dans le domaine public (quelle déchéance !)). Si Remender réussit un exploit, c'est celui d'amalgamer, plutôt habilement, un tas de clichés mais aussi un nombre impressionnant de supposées transgressions : le héros coupable, le couple lesbien, la scène de viol "hardcore", bref, un panel presque exhaustif de ce qui peut faire "tendance" et "adulte".

Dit comme cela, c'est assez peu engageant. Pourtant, il ne manque pas grand-chose pour que cette histoire devienne culte. Les dialogues notamment sont plutôt bien pensés, avec ce qu'il faut de recul et d'humour. La noirceur du récit est cependant parfois trop artificielle pour que l'on y adhère sans broncher. Ce n'est ni totalement sérieux, ni franchement parodique, et à trop jouer sur tous les tableaux, le scénariste finit par perdre un peu en puissance ce qu'il gagne en clins d'oeil. Les habitués de Marvel et DC se sentiront chez eux mais peineront sans doute à s'attacher à des personnages et situations qui se résument à un collage, plutôt réussi, de clichés.
Sur la quatrième de couverture (qui contient une faute dès le premier mot, record battu), l'on compare cette saga à un croisement entre Le Seigneur des Anneaux et Watchmen. Ouf ! Rien que ça. Heu, ça n'a rien à voir, évidemment, mais on sent que le type qui a rédigé ça avait envie de ratisser large. Un conseil pour le tome #2 : citer aussi Les feux de l'amour, La croisière s'amuse, Plus Belle la Vie, Dragon Ball, Par où t'es rentré on t'a pas vu sortir (sisi ça existe) et le film de cul de Laly de Secret Story. Là, on est sûr que ça conviendra à tout le monde ou presque.
Les dessins sont de Mat Broome, un artiste ayant bossé chez Marvel dans les années 90. C'est joli, détaillé, sans grand défaut, bref, plutôt bon. Il faut signaler, pour être honnête, que ce premier opus contient une "galerie" qui se résume à trois dessins sur deux pages. Mieux que rien mais pas de quoi pavoiser.

Une sorte de mélange de ce qui a bien marché ces dernières années. La série n'est pas mauvaise mais a du mal à se démarquer et créer ses propres références. Suite prévue en France fin 2009.

- On s'est bien marré quand on était jeunes, pas vrai ?
- Marré ? Espèce de taré... tu as tué ma femme !
- Oh, allez, ce n'était pas une très bonne épouse... elle avait de tout petits nibards.
Un trait d'humour du Smiling Man, sous la plume de Rick Remender.

02 janvier 2009

Tim Sale : itinéraire d'un enfant doué

Avec Tim Sale - Black and White, les éditions Akileos proposent à la fois un artbook mais aussi un voyage dans l'intimité artistique d'un des grands du monde des comics.

La réputation de Tim Sale n'est plus à faire. Lui et son compère Jeph Loeb ont marqué durablement les univers de Marvel et DC Comics avec des oeuvres comme Spider-Man : Blue ou The Long Halloween. Dernièrement, Sale a même vu sa popularité dépasser le cadre des seuls fans de comics puisqu'il a travaillé sur la série TV Heroes (c'est notamment lui qui signe les peintures de Isaac, l'un des personnages de la série).
Depuis ses premiers pas à l'école Buscema (une sorte d'atelier en fait où Romita Sr officiait également en tant que professeur) dans les années 70 jusqu'à nos jours, l'artiste avait largement réalisé de quoi remplir un artbook revenant sur ses travaux les plus connus ou de plus confidentielles illustrations. Pourtant, l'originalité - et une grande partie de l'intérêt - de l'ouvrage ici présent repose sur un entretien, fleuve mais digeste, qui retrace le parcours de Sale. Ce dernier est interrogé par Richards Starkings, lettreur et lui-même auteur.

Le dialogue entre les deux hommes ne manque ni d'intérêt ni d'humour et couvre les grandes étapes de la vie artistique de Sale, voire même de sa vie tout court, les deux étant forcément liées. L'homme parle de ses sources d'inspiration, des aspects techniques de son travail, de ses rencontres... peu à peu, l'on finit par pénétrer dans son univers et comprendre la manière dont il appréhende l'art en général ou certains personnages. Bien entendu, les grandes figures mythiques sont abordées, comme Superman, Batman, Spider-Man, Wolvie ou Conan par exemple. Le point de vue de Sale est bien souvent enthousiasmant, l'auteur privilégiant la charge émotionnelle de ses réalisations plutôt qu'un aspect technique certes valorisant mais manquant parfois d'âme. Et avec ses 272 pages et ses nombreux dessins, ce recueil offre largement à l'artiste de quoi s'exprimer en détails.

Cette édition, mise à jour et augmentée (la parution date de décembre 2008, c'est donc tout frais) comprend également un cahier couleur et un carnet de croquis. On a droit à une préface de Starkings mais aussi à une petite intro de Loeb en personne. Le livre est divisé en chapitres suivant une progression chronologique. Le matériel utilisé pour les illustrer est extrêmement divers, cela va des habituels extraits de comics, évidemment, à des posters en passant par des cartes de voeux, des dessins de commande ou effectués pour des fans, des pin-ups, bref, de quoi avoir un large éventail des domaines abordés par Tim Sale.
On peut même découvrir, en bas de l'intro, des croquis spécifiques dessinés par Sale pour servir d'en-têtes de fax (!!) à chacun des projets qu'il a réalisés avec Loeb. Anecdotique mais sympa.

Cette rétrospective est autant une oeuvre d'art à part entière qu'une clé permettant de mieux comprendre le travail et la volonté d'un artiste talentueux et très attachant. Rien que pour ces quelques pas dans le si précieux domaine réservé de l'auteur, cette lecture est à conseiller à tous. L'on y évoque d'ailleurs parfois des peintres bien connus (et "validés" par les "milieux intellectuels") comme Monet ou Rembrandt. Les comic addicts purs et durs auront également leur dose d'anecdotes et d'incursions dans des séries moins mainstream, comme Grendel ou The Amazon. De plus, quelques encarts viennent parfois renseigner le lecteur sur les artistes que Sale a pu rencontrer ou avec qui il a travaillé. Ces petites digressions, au fort potentiel informatif, conservent d'ailleurs un ton informel qui s'approche plus de la confidence que de la biographie classique et austère.

A la fois passionnant et d'une rare beauté, cet ouvrage est sans doute l'un des incontournables du moment. Il vaut 35 euros mais le lecteur est loin d'être volé : grand format, couverture en dur, papier glacé, textes denses, traduction de qualité, il sera difficile, à moins d'être allergique à Tim Sale, de trouver un quelconque sujet de mécontentement tant un soin évident à été apporté à la réalisation de ce petit bijou.

- [...] Je travaillais encore à l'épicerie mais je n'avais quasiment besoin de rien pour vivre. Je ne conduisais pas. Je ne buvais pas. Je ne fumais pas. Je n'arrivais pas à me trouver une copine.
- Tu étais Peter Parker ?
Extrait de la conversation-interview entre Tim Sale et Richards Starkings.

Galerie
(cliquez sur les photos pour obtenir la taille réelle)