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13 novembre 2014

Magic Pen : très peu de magie et beaucoup de peine

J'aurais tellement aimé que Magic Pen soit un chef-d'œuvre... déjà parce que j'aurais passé un bon moment en le lisant, et puis il ne faut pas croire, écrire une chronique qui descend le travail (enfin... appelons ça comme ça par convention) d'un auteur, ce n'est jamais agréable. 

Comment je me suis retrouvé avec 25 euros en moins et ce truc sous le bras ? Eh bien, il s'agit d'un concours de circonstances. Je suis tombé dans le piège tendu par la quatrième de couverture (sur laquelle Thompson et McCloud vantent les mérites de Magic Pen) et j'ai joué de malchance en feuilletant l'ouvrage.

Je vais vous raconter ça en détail, vous verrez que c'est la partie la plus intéressante de Magic Pen : comment on en vient à l'acheter.
Pour ma part, dès que quelqu'un pose un attrape-nigaud quelque part, j'aime bien répondre présent. 
- Bonjour, je suis un nigaud, que me conseillez-vous aujourd'hui ?
- Magic Pen !
- Ah ? C'est bien ? 
- Ben oui c'est bien, c'est Scott McCloud et Craig Thompson qui le disent. Heu... ça fera 25 euros s'il vous plait.
- Ah oui, quand même...
- Ben oui mais c'est épais. Et Intelligent.
Et là, je me dis "attends, on ne va pas me la faire à l'envers, je vais feuilleter histoire de voir si ça a l'air bien foutu". Je feuillette donc, je m'arrête au hasard et je lis un passage où une nana s'interroge sur la responsabilité morale que l'on peut ou non éprouver devant un fantasme. Et je me dis "tiens, oui, c'est pas con comme question".
Voilà comment j'ai perdu mes 25 euros. A cause de McCloud, Thompson et du hasard qui m'a fait tomber sur la mauvaise page.

Parce qu'en réalité, de questionnement philosophique intéressant, brillamment mis en scène, il n'est point question dans cet ouvrage de Dylan Horrocks. Mais voyons déjà au moins en gros comment tout cela démarre.
Sam Zabel (ça sent tellement l'autofiction nombriliste que l'on se demande pourquoi l'auteur ne se met pas lui-même en scène) est un auteur de comics (comme Horrocks) qui a connu un succès d'estime avec Pickel, un comic underground (comme Horrocks), et se morfond parce qu'il est maintenant obligé de bosser sur des séries mainstream (comme Horrocks, à la différence que Zabel scénarise Lady Night alors que Horrocks, lui, a travaillé sur Batgirl). 
Eh oui, c'est dur la vie, être obligé de bosser sur des séries qui se vendent... salauds d'éditeurs ! On comprend la déprime de l'ââârtiste.

Alors, une fois qu'il a terminé de pleurnicher sur son blocage [1], on se dit qu'il va commencer à les balancer ses trucs intelligents, il va nous en mettre plein la vue, nous surprendre, nous faire tomber les poils du cul de surprise... sauf que non.
En réalité, en plus d'une histoire ennuyeuse au possible, à base de voyage dans les univers de certaines BD, Horrocks va se contenter de survoler des sujets (la fameuse interrogation morale sur le fantasme, dont il ne fera rien, ce qui n'est pas beaucoup) ou d'enfoncer des portes ouvertes (le traitement des personnages féminins dans les comics). Il manie d'ailleurs le vide avec une jubilation évidente, en balançant ses banalités connues de tous comme s'il venait de découvrir la Théorie des Cordes. 

Niveau dessin... c'est très simpliste. Et cela pourrait tout à fait passer si justement le propos était à la hauteur, mais là, vu le néant dudit propos, bah... c'est un peu comme un sandwich à rien, si en plus le pain est rassis, est-ce que ça vaut bien le coût de se mettre ça dans l'estomac ?
Ce n'est pas moche, encore une fois c'est un style, pourquoi pas, mais c'est tellement snobinard dans la forme ("il ne faut surtout pas que des abrutis achètent ma BD à cause des dessins !!") que ça en devient triste. On n'est pas encore au niveau d'un Spiegelman [2], m'enfin, on sent que l'on n'est pas passé loin du noir et blanc, histoire de faire encore plus "intelligent". 

Pour être honnête, tout n'est pas à jeter, il y a bien quelques scènes qui font penser que, en travaillant beaucoup, l'auteur aurait pu aboutir à quelque chose de réellement passionnant, ou en tout cas quelque chose de moins amateur. Malheureusement, je ne sais quel éditeur s'est dit, chez Fantagraphics Books, qu'il avait devant lui une merveille. Et les mecs chez Casterman (qui pourtant nous sortent parfois de véritables pépites, comme Asterios Polyp) ont dû tomber dans le même attrape-nigaud que moi. 
Bien sûr, être adoubé par les auteurs d'œuvres aussi intelligentes et/ou émouvantes que Blankets et Understanding Comics, cela permet forcément d'impressionner un peu. Malheureusement, parvenir à être vendu sur une fausse promesse, avec des pages qui ne sont pas à la hauteur, est probablement ce qui peut arriver de pire à un auteur. Car si l'on peut facilement pardonner une maladresse lorsque l'on est attiré par une présentation honnête et mesurée, il est plus difficile d'oublier les combines de marchands de tapis et la prétention infondée. Ceux que la thématique intéressaient pourront se tourner, avec plus de bonheur, vers The Unwritten par exemple, bien plus soigné et bien mieux pensé.

Cela ne mérite pas d'être lu mais, surtout, ça n'aurait même pas dû être publié.

- réflexion inexistante
- accumulation de banalités 
- thèmes intéressants uniquement évoqués et vite gâchés
- aspect graphique peu engageant





[1] Voilà bien un syndrome complètement inventé que celui de la "page blanche", censée terroriser les pauvres auteurs en panne d'inspiration. Les mêmes idées reçues semblent avoir cours en Nouvelle-Zélande qu'en France, où le public pense qu'un auteur est forcément relié (on ne sait pas trop comment, ça doit être une sorte de tuyau placé plus ou moins au niveau de la tronche) à une sorte d'entité divine ou de principe supérieur lui délivrant des histoires "clés en main" dès le réveil.
En réalité, l'inspiration c'est aussi du travail. C'est sûr, c'est moins sexy, mais ça permet d'éviter les "pannes". 
[2] Je répète souvent que Maus est la BD préférée de ceux qui n'aiment pas la BD, tout simplement parce que c'est certes une belle histoire, mais pas une bonne BD. L'on pouvait faire aussi bien (et même mieux) en nouvelles ou en roman, du coup, pourquoi nous imposer ces immondes gribouillis si cela n'apporte rien au récit ? Je précise que je ne parle en aucun cas d'inclination esthétique, ce qui n'aurait aucun sens (cf. cette chronique sur le sujet).




31 mai 2014

Perkeros : Comics, Finlande & Heavy Metal

On se plonge dans la vie d'un petit groupe de metal amateur avec Perkeros, la grosse et bonne surprise du mois !

Axel est un jeune étudiant, passionné de musique, qui est guitariste et chanteur dans un groupe. Son groupe. Celui pour lequel il est prêt à tout sacrifier, même sa vie amoureuse. 
Autour de lui, la jolie Lily est au synthé, Kervinen, un vieux concierge, est à la basse, et les percussions sont aux mains d'un... ours. 
Mais Axel a deux défauts majeurs. Il a un énorme trac, qui le conduit parfois à gerber sur scène au lieu de chanter, et il se met parfois à... bégayer au plus mauvais moment. Un nouveau chanteur semble donc indispensable pour que le groupe puisse prendre son envol. Mais pour cela, il va falloir mettre sa fierté de côté...

Alors, est-ce qu'une BD finlandaise peut se ranger dans les "comics" ? Sans doute, puisque de toute façon "comic" désigne en anglais n'importe quelle bande dessinée et que l'un des auteurs emploie lui-même le terme sur son blog. Et puis, quand c'est aussi bon, ce serait bête de se priver pour une simple question de géographie, non ? Car ce Perkeros est mon grand coup de cœur du mois, lu d'une traite avec un grand sourire aux lèvres (et ceux qui ont lu cet article/hommage à Iron Maiden comprendront pourquoi).
Le duo aux commandes est composé de JP Ahonen et KP Alare. Deux parfaits inconnus pour ma part, mais des mecs qui aiment le hard rock et la BD ne peuvent pas être de mauvais bougres.

Le récit se concentre donc, comme on l'a compris, sur les déboires et petits succès d'un groupe de passionnés qui tentent de percer dans le monde de la musique, en écumant les bars pour accumuler un peu d'expérience et de public. Mais, et c'est là où ça devient intéressant, l'histoire va bien plus loin que ce simple cliché et parvient à se transformer tour à tour en love story contrariée, en métaphore brillante sur le pouvoir de la musique et même en récit fantastique à tendance horrifique.
C'est riche, très riche. Et bien foutu.

Niveau dessins, c'est aussi beau qu'inventif. On ressent "physiquement" la puissance des riffs et des mélodies inspirées lors des concerts : rarement un objet pourtant silencieux aura été aussi loin dans l'évocation du son et des sensations qui vont avec (je n'ai volontairement pas mis ce genre d'exemple dans les photos qui illustrent cet article, car en général, il s'agit de doubles-pages, précédées par une construction et mise en condition complexes, qu'il vaut mieux découvrir lors de la lecture) . 
Pourtant, inutile d'être un mélomane (ou un metalleux) pour apprécier ces 180 pages. Le propre d'une bonne histoire est de transcender son sujet, et Perkeros y parvient de bien des manières. L'humour tout d'abord est constant. Certaines répliques fusent avec brio et intelligence et nous cueillent lorsque l'on s'y attend le moins. Et le personnage principal est un monument de savoir-faire : passionné, maladroit, buté, parfois de mauvaise foi, il n'en est que plus humain, réel et sympathique.

Quant aux références musicales, elles existent et sont loin d'être dégueulasses. Elles sont même parfois utilisées pour balancer des vannes. Par exemple quand le leader du groupe annonce qu'ils vont faire un "petit Ace of Base pour se chauffer", avant de se reprendre et de préciser, paniqué "Ace of Spades ! Spades !"
Il faut connaître Motörhead et le groupe précité pour apprécier la vanne, mais avec la tronche des personnages en plus, elle est purement magique. ;o)
Il y a bien sûr également quelques "reprises" dans l'ouvrage, notamment de Protest the Hero et Pain of Salvation. Pas la peine de s'attendre à trouver ces groupes sur NRJ ou dans les "tops" de D17, c'est un peu trop "pointu" on va dire. Ne comptez pas sur moi pour vous classer ça dans l'une des 8547 catégories de metal (mathcore mélodique, post-hardcore, death progressif et j'en passe), perso, je n'utilise que deux catégories : "putain, ouaiiiiis !!" et "beurk" (je gagne en clarté ce que je perds en précision), et les deux groupes sont, chez moi, dans la première.

Rassurez-vous, il y a aussi (pour les besoins de vannes, souvent) des références à des trucs plus connus, comme Britney Spears (je ne sais pas pourquoi, mais dès que l'on veut vanner en musique, on pense à elle). Les termes techniques (djent, tapping, outro...) sont rares et relativement compréhensibles dans le contexte, même si les musicos risquent de savourer différemment. 
Mais ce qui emporte vraiment le morceau (c'est le cas de le dire), c'est cette facilité à rendre tout crédible, d'une situation dramatique à un moment de doute, en passant par un questionnement amoureux ou même un trajet (très rock n'roll aussi) en scooter. On est dedans, du début à la fin (et pourtant, je rappelle que le batteur est un ours !). 

D'un point de vue pratique, c'est du grand format avec hardcover. Et pour le prix très raisonnable de 17 euros ! (180 pages tout de même)
On trouve à l'intérieur un petit fascicule qui présente les membres du groupe et liste leurs sources d'inspiration ou leurs formations antérieures (Kervinen étant le plus vieux, on va remonter jusqu'à Simon & Garfunkel, King Crimson ou Genesis). 
La traduction est nickel à part deux "kestu" et "kesta", qui n'ont pas lieu d'être (en quoi un "qu'est-ce tu" serait moins signifiant ?). Vraiment pas grand-chose à reprocher sur l'ensemble.

Une excellente BD, véritable hommage graphique à la musique en général et au metal en particulier.
Drôle, beau, original, intelligent : un putain de "perfect" !

+ de superbes planches qui permettent de rendre compte de la puissance magique de la musique
+ des personnages attachants et bien pensés 
+ un humour imparable, qui tape fort et juste, en se moquant même des a priori véhiculés au sein du milieu metalleux
+ un mélange des genres bien dosé
+ des références pointues qui ne nuisent cependant pas à la compréhension de l'ensemble
+ une adaptation française de qualité
+ heavy metaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaal !!
- le côté fantastique light remplacé sur la fin par des monstres qui n'étaient peut-être pas indispensables





29 mai 2014

Iba, de Pierre Maurel : amours, peines et amie imaginaire

En m’engageant une nouvelle fois dans l’aventure toujours surprenante de Masse critique (j’en profite pour remercier à nouveau Babelio pour m’avoir sélectionné dans cette opération exceptionnelle), je m’attendais comme toujours à être étonné : la présentation d’un ouvrage en quelques paragraphes, même conséquents, ne permet jamais de se faire une idée fidèle du livre qu’on va parcourir.

Ainsi, le peu que je savais d’Iba ne m’avait pas préparé à l’expérience proposée par Pierre Maurel, artiste français complet exilé par la force des choses à Bruxelles afin d’y trouver le cadre nécessaire à l’accomplissement de son œuvre. Maurel n’en est pas à son coup d’essai, Iba représentant son 10e livre (il a déjà été publié par l’Employé du Moi et Gallimard). Celui-ci est paru dans un cadre particulier, qui colle bien à l’atmosphère actuelle du monde éditorial : il s’agit d’une co-édition Arte et Casterman dans le cadre d’un magazine en ligne nommé « Professeur Cyclope ». Iba est donc paru en épisodes dans ce mag, avant d’être publié en librairie dans cet album très agréable dès la première prise en mains, au format proche des éditions reliées comics : couverture élégante et relativement sobre à dominante noir mat, papier de bonne qualité, mise en page aérée. La page de garde vert fluo, surprenante, rappelle la teinte utilisée pour l’un des deux personnages de la couverture mais ne vous y trompez pas : l’intégralité de la bande dessinée est en noir et blanc.

Le style également m’a un peu désarçonné, je ne suis en effet guère habitué au graphisme de la BD européenne contemporaine : on a droit à des traits naïfs dans des décors dépouillés où dominent les aplats de noirs et les hachures, bien que certains détails soient mis en valeur. Le découpage est souvent classique (6 cases par planche) mais ne s’épargne pas quelques variations intéressantes avec des quasi-pleines pages. L’accent est volontairement mis sur les personnages, très expressifs malgré l’économie de traits employés pour les dépeindre : finalement, on peut remarquer que depuis l’époque d’Hergé et l’avènement de la ligne claire de l’école franco-belge, il y a eu très peu d’évolution dans la caractérisation des sentiments, avec des mimiques traduites par la position et la forme des yeux et des lèvres. Maurel use de cette grammaire classique avec suffisamment de talent, d’autant que son héroïne traverse de nombreuses périodes de doute, de chagrin, d’appréhension et quelques rares petits bonheurs.

A l’arrivée, on obtient un produit un peu hybride avec une histoire ressemblant à une variation moderne de l’ami (pas si) imaginaire (que ça) [ça m’a rappelé le volume Alinoë de la saga « Thorgal »] transcrite dans des graphismes proches de Persépolis de Marjane Satrapi. Elise est atterrée : son petit ami la trompe, ses copines ne parviennent pas à lui faire oublier cette trahison. Affligée, recluse dans sa peine, voilà que lui apparaît le visage d’une femme aux yeux vides, qu’elle seule semble pouvoir déceler : celui d’un être qu’elle avait oublié et qui, pourtant, avait partagé les moments les plus intenses d’une enfance qui s’avère beaucoup plus sombre qu’il n’y paraît. Maurel nous invite d’abord à ce qui ressemble à une chronique ordinaire avec une narration vive faite d’ellipses et de dialogues percutants : le découpage stimule l’esprit du lecteur qui ne peut se réfugier dans les intertitres explicatifs et doit se fier à des éléments du décor, des accessoires vestimentaires ou quelques répliques pour savoir où on se trouve dans le déroulement du récit. D’autant que celui-ci, passé le premier choc (Iba, telle un spectre, entre littéralement dans la vie d’Elise par la fenêtre), saute du présent à l’enfance de notre héroïne, alors qu’elle faisait les 400 coups en compagnie de cette compagne imaginaire. Les fréquents allers-retours dans le temps permettront de faire évoluer l’intrigue (pourquoi Iba réapparaît-elle ? Que désire-t-elle ? De quoi est-elle capable ?) et de comprendre, en parallèle, le passé commun d’Elise et de sa spectrale amie. Jusqu’au mystère de ses origines duquel dépendra le sort de notre personnage.

Par ces petites touches sensibles, relevées çà et là par quelques rares moments de pure terreur, l’auteur parvient à nous tenir en haleine car le procédé permet assez habilement de maintenir l’intérêt sans avoir à dévoiler trop vite les éléments-clefs de l’histoire. Si la partie contemporaine suit une linéarité de bon aloi, dans laquelle Elise cherche d’abord à se remettre sur pied suite à sa déconvenue amoureuse, les flashbacks sont là pour mettre en lumière des instants capitaux de son enfance, de ses premières punitions pour des bêtises qu’elle impute à Iba (sans qu’aucun adulte ne la croie, bien entendu) à la disparition de certains de ses proches. Lorsqu’à son tour, dans le présent, Elise voit la mort frapper son entourage, viendra le temps de l’enquête, du retour aux sources et de l’inévitable confrontation.

L’album se lit vite, car il y a peu à lire. Il sait désarçonner, captiver aussi. Il laisse cependant un peu trop de flou dans la manière dont tout doit nécessairement s’imbriquer et frustre par l’absence de certaines explications : une forme de laxisme qu’on peut comprendre par la volonté de ne dévoiler que l’essentiel. Ce récit de vie aux frontières de l’horreur et du fantastique a de sérieux arguments à faire valoir malgré un thème souvent exploité et un style qui refuse généralement le sensationnel et le morbide. Ses dialogues vivants, sa galerie de personnages restreinte, sa narration rythmée plairont à beaucoup qui adhèreront sans doute à cette manière un peu naïve d’illustrer l’épouvante.

+ des personnages et dialogues vivants
+ une histoire de double maléfique habile dans un style inhabituel
+ un rythme percutant, pas de temps mort
+ une bonne maîtrise des flashbacks explicatifs
-  un style dépouillé qui s’accorde mal avec l’épouvante
-  des ellipses trop nombreuses  

18 juillet 2011

Un Hiver de Glace

On profite du calme de la période estivale pour se pencher sur une petite pépite de 2010 : Un Hiver de Glace.

Ree Dolly vit dans les Ozark Mountains. Une région froide, dure, dont les traditions échappent presque totalement aux lois fédérales. C'est sur un sol rocailleux et grisâtre que les Dolly, et bien d'autres familles, ont survécu plus que prospéré. Pour Ree, cet hiver risque bien d'être le dernier. Son père a disparu. Recherché par les autorités, il a hypothéqué sa maison pour payer sa caution. S'il ne répond pas à la convocation du tribunal, Ree va tout perdre... et se retrouver seule, sans toit, pour s'occuper de ses deux petits frères et de sa mère malade.
Ree décide alors de tout faire pour retrouver son père. Quitte à se mettre à dos l'oncle Larme, Petit Arthur ou la puissante famille Thump. Certains fabriquent de la coke. La plupart ont déjà tué. Tous respectent la loi du silence.
C'est ce silence que Ree doit briser pour sauver sa famille. Ou la condamner définitivement...

La collection Rivages/Casterman/Noir commence tout de même à contenir quelques oeuvres de taille, comme Shutter Island ou Dernière Station avant l'Autoroute. En général, l'on sait que l'on va se trouver devant un bon vieux polar noir, mais également devant un récit subtil, souvent émouvant, où les flingues et les coups de poing ne font pas tout. C'est cette fois encore, fort heureusement, le cas.
Un Hiver de Glace est l'adaptation de Winter's Bone, du romancier Daniel Woodrell. La transposition sur papier est assurée par Romain Renard, qui fait montre ici d'un talent exceptionnel. Il est peu de dire que ses dessins sont magnifiques, envoutants et parfaitement maîtrisés. Les teintes sépia rendent parfaitement l'atmosphère sinistre dans laquelle baigne ces familles, au destin aussi violent que dramatique. Mais bien loin de ne se préoccuper que de l'aspect sombre, Renard montre également la beauté brute du paysage, les incroyables étendues neigeuses, décors dans lesquels évoluent des personnages aux visages marqués et expressifs. L'artiste utilise parfaitement le medium BD, notamment en faisant parfois l'économie du texte lorsque l'image seule évoque déjà l'essentiel. Et que dire notamment de l'utilisation - sublime - de la pluie, dans laquelle se dévoile les ombres du passé ? Comme si les habitants ne faisaient plus qu'un avec le lieu, comme si leurs coeurs s'étaient peu à peu habitués à la roche, aux coups, à l'indicible. C'est tout simplement magistral.

L'histoire en elle-même est d'une grande subtilité. Il y a bien quelques coups (de poing, de pied, de feu), un vrai suspens, de bons gros méchants, mais l'on échappe à toutes les idées reçues du genre pour finalement plonger dans le véritable enfer, celui qui ne permet pas de séparer le Bien du Mal, celui que l'on ne peut dénoncer tellement il est proche, celui qui met le feu à nos vies sans que l'on puisse compter sur une aide extérieure pour éteindre l'incendie.
Sur cet échiquier particulier, où l'on perd dès que l'on joue, Ree apparaît comme un simple pion. Malmenée, effrayée, poussée à bout, elle a contre elle la justice, le poids des traditions, le destin et les connards du coin. Beaucoup pour une jeune fille. Woodrell a cependant évité d'en faire une Rambo au féminin. Ce sont les coups qu'elle encaisse qui la rendent admirable. Non parce qu'elle souffre, mais parce qu'elle se relève malgré la souffrance. 
Le silence qu'elle doit briser, comme un horrible cocon de glace, se matérialisera d'une bien répugnante façon. Quant au final, il est à l'image du reste, magnifique et bien amené, notamment par les non-dits, à la puissance évocatrice incroyable.

Plus qu'un polar, une belle histoire qui tape autant à l'oeil qu'au bide.

18 janvier 2011

En attendant que le vent tourne

Quelques enfants, une cabane et des sentiments violents et contradictoires constituent la matière première de En attendant que le vent tourne, l'une des plus belles sorties BD du mois.

Florentin, Xavier et Pierrot sont des gamins comme tant d'autres, qui profitent de l'été pour explorer les environs du petit village de Dravert. La découverte d'un vieux fauteuil et d'un pneu dans une décharge suffit pour leur donner envie d'aménager une cabane dans la forêt. Bientôt, ils trouvent l'arbre idéal. Un arbre qui permettrait d'accueillir un poste de guet et même quelques fortifications pour se défendre de leurs ennemis imaginaires.
Malheureusement, les ennemis ne resteront pas longtemps imaginaires. Parce que la nature est belliqueuse. Parce que le monde de l'enfance est violent. Parce que parfois aussi, l'on agit sur un coup de tête, sur un trop-plein de peine, sans réellement mesurer les conséquences d'actes qui semblaient bien anodins sur le moment.
Cet été là, pour les trois amis, il y aura des bleus, des bosses, quelques larmes et surtout un incendie, allumé dans le coeur de l'un d'entre eux et qui pourrait bien se propager à la réalité environnante...

Il y a des livres qui vous accrochent au premier regard, rien que par la beauté prometteuse d'une couverture ou par le mystère poétique d'un titre. C'est le cas de cette première oeuvre de Blaise Guinin, qui signe scénario et dessins, et est accompagné de Robin Guinin qui, lui, s'est chargé de la colorisation.
Dans un premier temps, l'on pourrait croire à tort que ce récit n'est destiné qu'aux enfants, pourtant, l'écriture, fine et sensible, ainsi que la thématique, universelle et intemporelle, vont vite détromper le lecteur. Avec ce mélange de nonchalance et de drame qui n'appartient qu'au monde de l'enfance, l'auteur parvient à mettre en scène, avec une grande justesse, ces petits moments qui marquent un gosse et, mieux encore, qui façonneront l'adulte qu'il deviendra. Peur, rancune, amour, timidité, les personnages, terriblement attachants, passent par le spectre de presque toutes les émotions possibles, jusqu'au dénouement final, angoissant et pourtant drôle.
Notons que les dialogues évitent l'écueil récurrent de l'infantilisation (faire parler des enfants comme nous pensons qu'ils parlent est sans doute ce qu'il y a de pire comme erreur pour un auteur), et que les textes descriptifs, bien que rares, sont également d'une grande qualité.

Graphiquement, l'artiste a opté pour un style à la fois tendre et naïf, qui convient parfaitement à l'histoire et se révèle aussi efficace qu'esthétique. Et en plus d'être bien dessinées, les planches, bénéficiant d'une mise en couleurs habile, parviennent à rendre compte des différentes ambiances ; le calme de la forêt, la mélancolie du crépuscule ou encore la lourdeur inquiétante du ciel qui précède l'orage, tout sonne juste et flatte le regard.
Mine de rien, une fois la dernière page tournée, l'on ne peut que se rendre à l'évidence : ce livre est une pure merveille. Un peu trop court peut-être malgré ses 130 pages (car elles se dévorent vite), mais foncièrement bon. L'intrigue est simple, sans être simpliste, mais elle parlera sans doute au plus grand nombre. Surtout, les enjeux qui sont décrits sont les nôtres. Car petits ou grands, nous continuons à être maladroits, à mal agir parfois, à aimer sans oser le dire. La jeunesse des héros n'a finalement qu'un avantage ici, elle leur permet de penser qu'une fois plus grand, les bêtises s'arrêtent. On sait tous bien sûr que c'est faux, l'adulte n'étant qu'un grand enfant à la capacité de nuisance démultipliée.

Ce roman graphique est édité par Casterman. Cover souple, petit format, pour une quinzaine d'euros. Inutile de dire que ça les vaut.

Un petit moment hors du temps, arraché à l'enfance.
Doux et étrangement douloureux à la fois.

"La littérature, je l'ai, lentement, voulu montrer, c'est l'enfance enfin retrouvée."
Georges Bataille

06 janvier 2011

Orgueil & Préjugés... et Zombies !

Un classique de la littérature anglaise, adapté en comics et agrémenté de morts-vivants, c'est ce que l'on découvre aujourd'hui dans Orgueil & Préjugés et Zombies.

Sous le règne de George III, l'Angleterre doit se défendre contre un terrible fléau. Le pays est en effet infesté de zombies. Tandis que les londoniens sont retranchés derrière d'immenses remparts, les campagnes environnantes sont plus ou moins efficacement protégées par l'armée. C'est à Longbourn, dans le Hertfordshire, que vivent les Bennet. Le père a depuis longtemps pris ses dispositions afin d'assurer à ses cinq filles une éducation martiale complète. Redoutables au mousquet, les jeunes femmes ont également suivi l'enseignement des meilleurs maîtres chinois et, depuis, manient le sabre avec une adresse peu commune.
Pourtant, pour madame Bennet, l'important n'est pas les hordes de monstres qui entourent leur propriété, ni même la pratique des arts martiaux. Ce qu'elle voudrait enfin, c'est voir ses filles trouver des maris, si possible argentés et de bonne naissance.
L'arrivée à Longbourn du distant et prétentieux Mr Darcy va sonner le début de chassés-croisés amoureux et de manoeuvres sentimentales qui parviendraient presque à faire oublier la menace qui plane sur le royaume...

Une petite explication s'impose quant à l'origine de cet étrange ouvrage. Au départ, l'on trouve donc Pride and Prejudice de Jane Austen, un roman sentimental plein d'humour et décrivant, avec une certaine acidité, les moeurs de la bonne société anglaise de la fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème. En 2009, c'est Seth Grahame-Smith, producteur, amateur de pop culture et fan de films d'horreur, qui écrit non pas une parodie (l'essentiel de la trame et du texte étant respecté) mais une version assez étrange du roman, en y incluant des zombies. Un peu, pour prendre un exemple français, comme si tout à coup Luc Besson réécrivait Madame Bovary mais avec des vampires. Oui, je sais, ça ne donne pas forcément envie. ;o)

C'est donc l'adaptation, en graphic novel, du roman d'Austen revisité par Grahame-Smith que Casterman nous propose ici. Le scénario est de Tony Lee, les dessins de Cliff Richards. Ce dernier possède un élégant coup de crayon et a opté pour un noir & blanc plutôt agréable. Efficace dans les scènes de combat (le type s'est fait la main sur Buffy), il livre également des zombies qui tiennent la route et des visages et décors franchement jolis. L'on a toutefois un peu de mal à reconnaître certains personnages du premier coup d'oeil, mais rien de bien méchant.
Venons-en à l'essentiel : le récit.
En plus des morts-vivants, le lecteur aura la surprise de croiser la route de ninja (!) et autres amateurs de kung-fu. L'impression générale est assez déroutante, d'autant que l'on ne peut pas dire que la touche asiatique ni même les zombies soient particulièrement bien exploités. Tout au plus les cadavres ambulants rendent-ils encore plus ridicules et désuets les codes et préoccupations de la bourgeoisie britannique de l'époque, mais jamais ils ne suscitent un véritable sentiment de danger ou même un vague effroi. Tant qu'à détourner le matériel original, une plus grande prise de risque aurait été bienvenue.
Ceci dit, l'ensemble ne manque pas d'humour et permet de moderniser une oeuvre qui, sans cela, n'aurait sans doute pas séduit le même public. Quelques répliques cinglantes et un final plus proche de Kill Bill que de La Nuit des Morts-Vivants achèvent de donner à cette adaptation un côté décalé et burlesque sympathique mais que l'on aurait aimé voir rehaussé par une tension dramatique plus présente.

Une curiosité, certes plaisante, mais qui ne parvient pas à suffisamment lier apports récents et terreau ancien pour emporter complètement l'adhésion.

11 août 2010

Adieu Chunky Rice

Un peu de douceur aujourd'hui avec un comic très particulier : Adieu Chunky Rice.

Dandel est une petite souris bien sympathique mais qui a le coeur gros. En effet, sa meilleure amie, Chunky, va bientôt partir. La tortue a décidé d'aller voir ailleurs ce que l'avenir lui réservait. Trop à l'étroit dans une ville trop souvent parcourue, elle a cédé à l'appel de l'aventure.
Dandel ne l'accompagne pas au port. Ce serait trop dur. Mais elle va aller voir la mer. Souvent. Puis, la souris prendra l'habitude d'écrire des lettres qu'elle enfermera dans des bouteilles pour les jeter à l'eau.
Pendant ce temps là, Chunky, dépossédée de ses maigres biens, commence une traversée houleuse, en compagnie d'un étrange capitaine et de soeurs siamoises tout aussi mystérieuses.
C'est le début de l'inconnu, des tempêtes, du fol élan vers l'espoir d'une autre vie. Meilleure peut-être. Différente pour sûr.

Le scénariste et dessinateur de cet ouvrage n'est pas un inconnu puisqu'il s'agit de Craig Thompson, auteur notamment du très émouvant Blankets.
L'on reste ici dans les thématiques chères à l'artiste. Ce dernier va évoquer avec pudeur et tendresse l'amitié, la vraie, celle qui peut faire souffrir autant que l'amour et qui a la pureté et la profondeur de ces sentiments enfantins que l'on pense ridicules, ou au moins surfaits, une fois adulte.
D'ailleurs, si la séparation et le manque sont évoqués, l'on peut également voir dans ce récit une allégorie sur la fin de l'enfance et l'inéluctabilité du "départ" vers l'inconnu. Tout ici tourne autour des relations que les êtres tissent entre eux et qu'ils brisent parfois. Thompson ne se contente pas de broder autour de Chunky et Dandel mais élargit son propos à tout ce qui les entoure : la douleur de la perte se retrouvera ainsi au travers de deux frères qui ne se parlent plus, chez un brave type et son merle ou encore dans la fin tragique de Stomper, une chienne ayant perdu ses petits...

D'un point de vue graphique, ne nous mentons pas, le style est plutôt austère, avec un noir et blanc tristouille et des personnages souvent proches de la caricature. Cela n'empêche pas une certaine émotion de se dégager des planches, grâce à des expressions et attitudes aussi simples que désarmantes. Ceux qui ont lu Blankets pourront retrouver des détails que Thompson incorporera ensuite à son graphic novel, que ce soit la couche partagée, symbolisant le lien ultime et intime par excellence, ou la fameuse couverture en patchwork qu'un oeil aguerri aura vite fait de repérer.
Attention tout de même, l'ensemble se lit vite et n'est pas totalement abouti, un peu comme une oeuvre de jeunesse dans laquelle subsiste quelques maladresses mais qui s'avère tout de même touchante. Comme l'auteur le dit lui-même, il faut voir ce livre comme une petite lettre d'amour fragile, soigneusement pliée et envoyée, au gré des flots, à ses amis.
La BD avait dans un premier temps été publiée par Delcourt, elle est maintenant disponible chez Casterman, dans la collection Ecritures. Elle a notamment été enrichie d'une postface dessinée (de six pages).

Un moment de lecture doux-amer sur l'amitié et le déchirement de la séparation.

"Tu n'es partie qu'aujourd'hui, et déjà les lieux que nous partagions ont gagné en beauté et en signification."
Dandel, sous la plume de Craig Thompson.

11 mai 2010

Shutter Island : entre folie et polar

Adaptation graphique d'un roman noir et angoissant avec Shutter Island.

Le marshal Teddy Daniels et son coéquipier débarquent sur Shutter Island. La petite île abrite un hôpital psychiatrique expérimental réservé aux patients violents et extrêmement dangereux. Or, justement, Rachel Solando, internée pour le meurtre de ses enfants, s'est évadée.
A leur arrivée, les enquêteurs découvrent une bien épineuse situation. Solando est apparemment sortie d'une cellule fermée à clé, elle est passée devant un gardien sans qu'il ne la voie, puis, elle a traversé une salle pleine d'aides-soignants sans que quiconque ne la remarque. Seuls indices retrouvés dans sa chambre ; quelques propos apparemment incohérents, griffonnés sur une feuille :
"La loi des 4", "Ils étaient 80", "Vous êtes 3", "Nous sommes 4", "Qui est 67 ?"
Daniels tente de déchiffrer ce qui pourrait être aussi bien un code que les élucubrations d'une folle. Il aura tout le temps pour cela puisque l'ouragan annoncé vient de s'abattre au large de Boston, coupant la communication et les liaisons maritimes avec le continent.
Bientôt, tout le monde paraît suspect. La paranoïa s'installe.
Isolés, médecins, policiers et malades vont s'entrecroiser dans une quête effrayante pour la vérité.

Ce thriller plutôt bien conçu est issu en fait du roman éponyme de Dennis Lehane et est adapté en BD par Christian De Metter. Il faut souligner la prouesse de ce dernier qui installe très vite des personnages crédibles mais aussi une ambiance visuelle à la fois inquiétante et très esthétique. La colorisation, sorte de subtil dégradé monochrome à l'aquarelle, est également particulièrement bien maîtrisée. Seules petites réserves, une trop grande proximité physique entre certains personnages et une exploitation de l'endroit, si particulier que constitue cet asile, qui aurait pu être plus poussée.
Le récit - qui se déroule dans l'Amérique des années 50 - est habile et réserve son lot de surprises et de fausses pistes. L'on part d'un polar classique, proposant une énigme de départ très excitante, en passant par un complot assez épouvantable pour finir dans les méandres de la psychothérapie.
Malgré parfois une impression de déjà-vu, le lecteur ne peut être sûr de rien avant la toute dernière page. La conclusion est d'ailleurs particulièrement bien amenée et évite les clichés ou les révélations à "tiroirs".

120 planches de bonne BD publiées chez Rivages/Casterman/Noir, une collection qui, comme son nom l'indique, propose des adaptations graphiques de romans noirs. L'édition est soignée, avec un papier de qualité, une cover souple et élégante, et un topo sur les auteurs. Le prix, un peu plus de 17 euros, semble un peu élevé. Enfin, tout est relatif puisque n'importe quel roman bâclé ou merde autobiographique d'un abruti issu de la télévision dépassent bien souvent ce tarif.

Un thriller bien mené et retranscrit en dessins de fort belle manière.

08 mars 2010

Bloody September : du cul entre les twins

Un polar dur et captivant, des personnages sordides et une fin... discutable. Voilà ce que l'on pourrait dire pour résumer Bloody September, publié en début d'année chez Casterman sous son label KSTR.

Statistiquement, un homme a plus de chance de réussir son suicide qu'une femme. Essentiellement parce qu'il utilise pour cela des moyens en général plus violents et définitifs. Pourtant, la jeune fille qui est retrouvée en décembre 2000 au pied d'un immeuble en plein Manhattan ne s'est pas ratée. Elle s'est jetée dans le vide pour mettre un terme à sa vie, douze étages plus bas.
L'inspecteur Pezzulo se tient au même endroit que la victime quelques heures plus tôt. De là il peut voir les twin towers du World Trade Center. La statue de la liberté aussi. Et des taches de sang, preuve que l'inconnue était blessée avant de faire le grand saut.
Qu'est-ce qui peut faire mal au point que l'on décide d'en finir ainsi ?
Les mois passent. Louise tourne des films pornographiques. Ed s'occupe de sa vieille mère et fait semblant de lutter contre ses pulsions sexuelles déviantes. Pezzulo ne touche plus sa femme depuis qu'elle est handicapée. En septembre, quelque chose de bien pire encore se produira, un point final sur une longue litanie de vies gâchées.

Ce n'est pas la première BD de Will Argunas, alias Arnaud Guillois, mais c'est bien avec ce titre que je découvre pour la première fois cet artiste qui signe ici scénario, dessins et colorisation. Le style graphique est réaliste mais conserve toutefois une force émotionnelle brute très importante. Pour l'anecdote, l'auteur s'est servi de têtes connues pour ses personnages. L'on reconnaîtra ainsi James Gandolfini, Glenn Close ou encore, entre autres, l'une des actrices de Bound (des frères Wachowski). Casting sympathique donc (l'on peut noter aussi des références plus morbides, comme Ed Myers, probable mélange entre Michael Myers et le bien tristement réel Ed Gein).
Pourtant, c'est surtout le récit en lui-même qui se révèle particulièrement intéressant. Argunas met en scène des personnages confrontés au sexe sous toutes ses formes, que ce soit les pires des perversions, l'industrie qu'il peut générer ou même son absence et ses conséquences psychologiques. Il en résulte un propos parfois très explicite à réserver bien sûr à un public adulte.
D'un point de vue narratif, l'on peut saluer la grande maîtrise de l'auteur qui fait s'entrecroiser des destins différents avec habileté et parvient très vite à instiller une impression de malaise tant certains aspects de l'histoire peuvent paraître glauques. La catastrophe finale apparaît presque comme une délivrance, une manière surréaliste d'abattre deux immenses symboles phalliques, responsables indirectement de tant de maux.

Tout est donc quasiment parfait jusqu'à l'épilogue où l'auteur, sautant du coq à l'âne, nous assène violemment son point de vue, totalement hors sujet, sur le Patriot Act. Un peu déconcertant. A la fin de l'ouvrage, diverses infos sur l'industrie du porno mais aussi une liste de livres ou DVD ayant rapport avec le 11 septembre. Dans le tas, les éructations fanatiques de Michael Moore mais aussi l'ouvrage, truffé d'inepties (voir ci-dessous) de Thierry Meyssan.
Dommage de s'éloigner ainsi du sujet, surtout en citant d'aussi piètres références.

Voilà donc un polar excellent, qui fait s'interroger le lecteur sur bien des pratiques et réussit à développer une intrigue efficace et peu conventionnelle, mais qui se termine dans une étrange queue de poisson.
Cette lecture est toutefois vivement conseillée.



Quand Jean-Pierre Otelli démonte les inepties de Meyssan
Jean-Pierre Otelli, pilote totalisant plus de 13 000 heures de vol, consultant, leader de patrouille acrobatique, est également écrivain. Il a démontré, dans Les fous du ciel : que s'est-il vraiment passé dans les avions ? (Altipresse), que les fumeuses théories de Meyssan étaient basées sur des absurdités évidentes. Voici les plus comiques.

Dans son livre (à la gloire d'une théorie nauséabonde bricolée à partir de... 7 photos trouvées sur le Net !), Meyssan affirme entre autres :
- que les trains d'atterrissage des avions sortent automatiquement lorsqu'on baisse l'altitude.
--> évidemment faux, c'est d'ailleurs devenu depuis une blague dans le milieu aéronautique.
- que les avions sont faits dans la même matière que les camions (en acier donc).
--> un fuselage, pour des raisons évidentes de poids, est généralement fabriqué en alliage d'aluminium, avec certaines parties en titane ou en matières composites comme la fibre de carbone. Tous ces matériaux brûlent dans les incendies (à plus forte raison lors d'un crash violent avec réservoirs pleins).
- qu'une ou deux balises ont été installées dans le WTC pour attirer les avions sans que les pilotes ne puissent rien faire.
--> une balise n'est pas un petit boitier que l'on fourre dans sa poche, pour porter à 500 kilomètres (distance à laquelle se trouvait le vol 77 lors de son détournement), une "balise" est en fait une Beacon/NDB, autrement dit une antenne de 20 à 30 mètres de haut (et autant en largeur pour l'haubaner) pesant plusieurs tonnes.
- que des pilotes inexpérimentées n'auraient pu percuter les tours, notamment la deuxième. Pour appuyer ses dires (attention, c'est la meilleure du bouquin) il explique que les avions, qui volaient à 700 km/h, parcouraient 55,65 m (la demi-largeur d'une tour) en 3/10 de seconde et qu'il était donc impossible de "bien viser" à une telle vitesse.
--> l'avion n'évolue évidemment pas à cette vitesse lors d'un déplacement latéral. Si vous doublez un véhicule sur l'autoroute et que vous gardez une vitesse constante de 120 km/h, vous ne vous déplacez pas latéralement à cette vitesse, sinon au moindre coup de volant, vous détruiriez les barrières de sécurité... et vous avec !

Tout cela pourrait être simplement une bonne occasion de rire si ce torchon ne constituait pas une insulte envers l'intelligence des lecteurs et surtout la mémoire des victimes. Mais bon, un scandale, même faux, fait toujours vendre.

29 décembre 2009

Blankets, Manteau de Neige

On termine l'année dans la douceur de Blankets - Manteau de Neige, une oeuvre à part qui s'impose comme l'un des plus grands comics modernes.

Craig habite une petite ferme du Wisconsin, avec son frère Phil et ses parents. Issu d'une famille pauvre et très pieuse, il est rejeté à l'école et subit les brimades des autres gamins. Entre un père fort sévère, des professeurs qui ne le comprennent pas et un baby-sitter pervers, Craig en vient à penser que le monde réel n'est qu'une longue suite d'horreurs. Alors il s'isole et s'évade en rêvant.
Et il attend les vacances d'hiver. La délivrance. Trois semaines sans école et, contrairement à l'été, sans travaux à effectuer aux champs. Dans cette région du Nord des Etats-Unis, la neige tombe tôt et recouvre tout d'une blancheur apaisante. Elle cache la boue, les ronces et la saleté. Elle modifie le paysage en profondeur et s'offre comme une feuille vierge sur laquelle projeter un monde meilleur, presque le paradis que l'on promet au camp paroissial.
Craig grandit, de gamin mal dans sa peau il devient un original, puis un artiste. Un jour, il rencontre Raina.
Ce sera son premier amour. Un amour idéal, tendre, pur... mais qui ne dure qu'un temps. Comme la neige.

Si Watchmen est considéré comme le chef-d'oeuvre du comic super-héroïque, Blankets est elle aussi une référence majeure mais qui ne se rattache à aucun genre précis. Craig Thompson, qui signe scénario et dessins, touche dans ce récit autobiographique à la fois au drame, à la romance légère ou à la comédie de moeurs sans jamais vraiment forcer le trait ou tomber dans la facilité.
L'auteur, pendant près de 580 planches, dépeint le monde de l'enfance ou les interrogations adolescentes avec une rare subtilité. Les scènes dans lesquelles Craig partage son lit avec son petit frère sont d'une grande tendresse, à l'inverse celles qui prennent place dans leur école sont d'une cruauté impitoyable. C'est d'ailleurs l'époque la plus touchante tant Thompson parvient à atteindre ici quelque chose d'universel qui dépasse complètement les frontières de l'état nord-américain dont il est originaire.
Si l'enfance est très contrastée, les moments de l'adolescence sont eux déjà plus doux-amers. Là encore la quête d'absolu et de sens du personnage nous renvoie à nos propres expériences. Les passages concernant la religion chrétienne - et notamment la communauté assez rigide de cette campagne un peu perdue - ont parfois été perçus comme une condamnation de la religion alors qu'ils sont plutôt prétexte à remettre en cause les dogmes, quels qu'ils soient, et à faire l'éloge de l'individualité (que l'on soit croyant ou non d'ailleurs).

Tous ces thèmes sont astucieusement mélangés et imbriqués les uns dans les autres. Thompson parle même de son art à plusieurs reprises et de nombreux éléments, comme la couverture qui donne son titre au livre, évoquent la bande dessinée en général.
La force de Blankets ne réside toutefois pas essentiellement dans l'intelligence de son propos mais bien dans la force émotionnelle brute qui se dégage des planches. La réaction du père de Raina, lorsqu'il va jeter un oeil à une photo sans dire un mot après l'avoir surprise dans une situation inhabituelle, ou celle des deux frangins, tout heureux d'avoir enfin des chambres séparées mais finalement pressés de se retrouver au coeur de la nuit, sont simplement magnifiques : tout est juste, délicat et parfaitement dosé. Quant au si intense premier amour, celui qui enivre et peut vous sauver comme vous perdre, rarement un artiste en aura donné une description plus exacte.
Surtout, ce brave Craig parvient à nous faire croire qu'il nous raconte sa vie alors qu'en fait, il nous parle de LA vie. Sans prétention et avec un véritable talent de conteur, il farfouille au fond de nos esprits et parvient à nous attendrir ou, peut-être même, nous rendre meilleurs pour un temps.

Reste à aborder le dessin. Bien que maîtrisé, chaleureux, plein de détails ou de trouvailles excellentes, il n'en demeure pas moins en Noir & Blanc. Donc tout de même un peu austère. J'entends déjà les ayatollahs de la grisaille préparer leur fatwa, comme toujours dès que l'on ose émettre un doute sur l'absence de colorisation. Pourtant, lorsque l'on compare certaines versions d'une même oeuvre (Bone par exemple, cf la fin de l'article pour les comparaisons), l'on ne peut s'empêcher de penser qu'un coloriste de talent aurait pu apporter quelque chose à cette histoire. D'autant que de légers pastels auraient permis de faire encore plus ressortir la blancheur de la neige (et donc de la séparer des autres éléments de décor).
Mais bon, on ne va pas en chier une luge non plus, donc on fait avec.
La version française est éditée par Casterman au prix ridicule de 23,71 €. Vu le nombre de pages et la qualité de l'ensemble, c'est l'un des plus extraordinaires rapports qualité/prix du marché. La traduction est correcte à part quelques classiques (mais peu nombreuses) erreurs de temps.

Un Grand Livre, de ceux dont on peut se servir comme d'un baume sur d'anciennes blessures.

"Parfois, au réveil, les souvenirs laissés par un rêve sont plus beaux que la réalité, et on n'a pas envie de les oublier."
Craig Thompson

ps : je vous souhaite à tous, un peu en avance, une bonne année 2010 ainsi que de beaux et bons moments de lecture.

pps : je vous invite à visiter à l'occasion le site du magazine Geek qui propose notamment de décerner des J. Albertson d'Or dans différentes catégories, dont la Bande Dessinée.