Quand une mode s'inscrit dans la
durée, elle cesse d'être une mode et devient un phénomène de société. C'est un
peu ce qui est arrivé avec la "real-TV", très décriée à son
apparition en France (rappelons-nous que Loft Story occasionna à
l'époque des manifestations demandant la "libération" des candidats)
et devenue aujourd'hui un élément incontournable des grilles de programme de
nombreuses chaînes. La définition du genre est cependant suffisamment floue
pour faire cohabiter des programmes fort différents, allant du défi sportif (Koh-Lanta)
au culte de la stupidité (Secret Story), en passant par l'alibi culturel
(Pékin Express) ou l'éternelle recette "du cul et des nichons"
(L'île de la Tentation). Mais toutes ces émissions ont deux réels points
communs : un certain voyeurisme et la manipulation.
[ceci est un article, dont je
suis évidemment l’auteur, publié à l’origine dans le webzine
accompagnant les publications WEBellipses, je ne modifie en rien sa structure
mais ajoute quelques précisions en fin de chronique]
Le voyeurisme, nul besoin de
l'expliquer, il fait partie du pack de défauts et autres habitudes honteuses
dont nous sommes tous en général dotés. C'est ce qui nous fait lever le pied
sur la route à la vue d'un accident, ou encore ce qui nous fascinait et
terrorisait dans les films d'horreur bas de gamme lorsque nous étions enfants :
le choc, la violence des faits, sans recherche de sens, sans autre plaisir que
celui, coupable, de la satisfaction d'une curiosité aussi malsaine que
répandue.
La manipulation, qu'elle soit
subtile ou grossière, répond, elle, à un impératif technique : une télé-réalité
se doit d'être un spectacle. Il faut donc alimenter les tensions, les antagonismes,
les heurts, quitte pour cela à prendre quelques libertés avec la morale ou,
dans les cas les plus extrêmes, avec la sécurité même des candidats.
L'on ne s'étonnera donc pas que
les comics qui accueillent en leur sein la télé-réalité en profitent pour la
maltraiter un peu et en dénoncer les égarements. Dans
Bertrand Keufterian,
Guillaume Matthias met en scène une émission populaire basée sur une chasse à
l'alien. Chasse qui, bien entendu, ne se déroule pas de la meilleure manière
qui soit pour les malchanceux habitants de Metz. Les fondamentaux sont présents
: une communication qui ne reflète pas la réalité, des stars à la popularité
aussi rapide que fragile, un danger réel qui passe largement après la
perspective de profits faciles. L'auteur illustre notamment la dichotomie
existant entre la pseudo-réalité de la télévision et les faits objectifs en
opposant et superposant des images violentes, reflétant l'anarchie totale, à un
discours de présentateur policé et rassurant.
Les artistes ne pouvant pas se
couper de l'époque dans laquelle ils vivent, il ne sera pas surprenant de
retrouver d'autres exemples d'émissions, à la filiation plus ou moins évidente,

dans nos bandes dessinées.
En 2006 déjà, Mark Millar, chez
Marvel, base le début de l'évènement
Civil War sur une télé-réalité qui
tourne mal. Un groupe de héros - les New Warriors - font en effet filmer leurs
interventions lorsque l'une d'entre elles vire au cauchemar et occasionne des
centaines de morts. La décision des justiciers d'intervenir à la va-vite, sans
réelle préparation, est motivée par l'envie de booster l'audience d'une
émission en perte de vitesse. Là encore, la course au spectaculaire et à la
surenchère est en ligne de mire. Les résultats seront d'ailleurs à la hauteur
du désastre puisque Robert Baldwin, alias Speedball, un héros ayant participé à
l'assaut, deviendra "l'homme le plus détesté d'Amérique". Rejeté par
ses propres parents, hanté par la culpabilité, il finira par prendre l'identité
de
Penance, un nom prédestiné pour un surhumain dont les pouvoirs sont générés
par la souffrance qu'il s'inflige. Le message est clair ; à trop jouer avec le
feu, même les super-héros peuvent se faire prendre au piège de la télévision.
Plus récemment, chez Vertigo (et
plus précisément sous le label Vertigo Crime),
Dark Entries (édité en VF
chez Panini) va également aborder le sujet des dérives télévisuelles. Le
détective John Constantine, spécialisé dans le paranormal, va être plongé au
milieu d'un jeu d'enfermement où de jeunes candidats sont censés être
confrontés à la peur. Une maison faussement hantée, génératrice de frissons
sécurisées pour les spectateurs, est au centre du concept. Pourtant, malgré le
lieu et l'apparent contrôle de la production, les dérapages ne sont pas loin.
C'est d'ailleurs la manipulation que Ian Rankin va mettre

en exergue dans cet
ouvrage. Les responsables parviennent en effet à faire rentrer Constantine de
lui-même dans le jeu, sans jamais véritablement l'y obliger. Un grand classique
en fait de la psychologie élémentaire : convaincre un individu qu'il est à
l'origine de la décision qu'on le pousse à prendre. Dans une véritable émission
française, la même technique avait été employée afin de parvenir à un résultat
souhaité par des moyens détournés. Alors que la production avait demandé aux
candidats de décrire les défauts des autres participants, tous, flairant le
piège, avaient refusé. La production n'insista pas et proposa le lendemain un
jeu qui enthousiasma tout le monde : que chacun se livre à une petite imitation
de l'un de ses "collègues". L'imitation étant par nature basée sur le
grossissement et l'exagération, tous les candidats livrèrent donc de bon cœur,
sans même s'en rendre compte, la liste des défauts qu'ils voyaient chez les
autres.
Beaucoup le prirent naturellement
mal et le climat voulu fut obtenu.
Ce que montre Rankin, et qui peut
sembler anecdotique, c'est cette facilité, pour un système organisé, à obtenir
les réactions attendues de la part d'individus qui, s'ils ne sont pas déjà
préalablement choisis pour leur fragilité, sont rendus vulnérables par un
contexte inhabituel (enfermement, promiscuité, interdiction de communiquer avec
leurs proches, pression du jeu et des caméras, appât du gain, et cetera).
Certains pourront penser qu'il
est un peu facile de juger, dénoncer ou se moquer. L'on pourrait même objecter
que les comics en particulier, ou les livres en général, ne sont pas, par
nature, forcément plus éclairés que d'autres media ou formes artistiques. Et
c'est assez vrai. Un livre aussi peut être médiocre, faire appel à de mauvais
réflexes chez le lecteur ou simplement être basé sur la provocation et la
vision à court terme.
Les comics, et la littérature
dans son ensemble, ont pourtant cet avantage particulier d'appartenir au Temps
du Papier. Et peu importe le support de lecture ; que vous lisiez une oeuvre
sur votre PC, sur un iPad ou sur votre smartphone, le travail qui apparaît à
l'écran

a été longuement pensé. Il a fallu coucher des idées sur le papier,
écrire un scénario, faire des essais de personnages, dessiner des crayonnés,
modifier et remodifier, encrer, puis passer à la colorisation, écrire les
textes définitifs, choisir l'emplacement des bulles, ergoter sur des détails
entêtants, et, à deux doigts de la folie, mettre enfin un point final à une œuvre
certes imparfaite mais assumée. Le contraire même de l'évènement tape-à-l’œil
basé sur l'impulsivité du moment et les réactions espérées.
Bien évidemment, la télévision
demande également un certain travail. Il faut créer un concept, bâtir un décor,
faire un casting, installer et maîtriser des moyens techniques complexes.
Seulement, alors que l'auteur de comics livre un produit fini, qui ne demande
plus que la magie du regard des lecteurs pour prendre vie, le spectacle
télévisuel est tributaire du plus grand impondérable qui soit : les réactions
humaines. Et alors que l'on peut tout faire subir, souvent avec un plaisir
évident, à des personnages fictifs, la manipulation de véritables personnes,
même volontaires, devrait nous interroger sur ce que nous sommes prêts à
infliger aux plus fragiles - ou aux plus avides, qui ne le méritent finalement
pas plus - au nom de notre besoin de distraction.
Bien sûr, ce n'est pas (encore)
les jeux du cirque. Il y a des limites. L'on nous assure même qu'il y a un
suivi psychologique des candidats. Mais si naguère les gladiateurs pouvaient
craindre les morsures des lions ou la lance des hoplomaques, les acteurs du
spectacle télévisuel ont tout intérêt à se méfier de ces coups de dents dans
l'ego et autres balafres psychologiques que laissent les caméras et la
sauvagerie de la médiatisation.
Il y a, dans le

regard de la
masse, plus de glaives que l'on n'en pouvait compter dans tout l'empire romain.
Et, bien que le but de nos comics soit avant tout le divertissement, s'ils
peuvent éclairer les plus jeunes sur la cruauté des écrans, cela sera un effet
secondaire des plus bénéfiques.
Pour ce qui est de nos écrans à
nous, rassure-toi ami lecteur, ils ne te veulent pas de mal. Car au final, tu
en gardes le contrôle et choisira, seul, de faire évoluer nos aventures ou d'en
détourner ton regard... c'est aussi là sans doute une différence cruciale
autant que douloureuse entre comics et télé-réalité : lorsque le lecteur ferme
les yeux, le personnage fictif cesse de gesticuler et s'en retourne au doux
royaume de l'Imaginaire, alors que lorsque le téléspectateur va se coucher, les
personnages réels sont toujours enfermés, dans l'attente d'une gloire éphémère
qui, malheureusement, brûle autant qu'elle enivre.
Addenda
1. La première image qui
illustre cet article (sans rapport avec la version WEBellipse) est issue du nanar horrifique Cannibal Holocaust. A l’époque,
le style narratif employé (proche de celui d’un Projet Blair Witch) avait
suscité polémiques et rumeurs, certains allant jusqu’à soupçonner de véritables
meurtres. Une enquête disculpa le réalisateur des soupçons farfelus qui pesaient
sur lui mais révéla le mauvais traitement d’animaux, tués pour les "besoins" du tournage.
Bien évidemment, comme pour
toute merde mal fagotée, certains y ont vu aussi l’acte d’un génie dénonçant
les dérives de la société occidentale.
2. L’article a été écrit avant certains
évènements dramatiques, notamment l’accident qui coûta la vie à un participant
de Koh Lanta et entraina le suicide du médecin qui supervisait l’épreuve
incriminée et assurait la sécurité.
Il convient d’apporter
quelques précisions à la lumière de ces faits.
Tout d’abord, la mort de
candidats de télé-réalité est statistiquement inéluctable, du fait même du
nombre de ces émissions. Le présentateur de Pékin Express a lui-même failli
mourir lors d’un accident de la route particulièrement violent (et diffusé car
sans conséquences graves), mais les participants sont sans cesse en danger et à
la merci d’accidents, très fréquents dans certains pays
traversés.
Faut-il interdire tout ce qui
comporte un danger ? Non, sinon on ne jouerait pas au football, encore moins au rugby, on ne
prendrait pas l’avion, ni le bus, et on ne mangerait pas de fast food.
Il y a une grande différence
entre mettre volontairement en danger la vie de quelqu’un et faire face à l’imprévisible.
Il convient de ne pas amalgamer ces deux aspects fondamentaux et contraires : ce
qui est clairement suscité par les nécessités de la production et ce qui est de
l’ordre de l’aléatoire. Une émission comme Koh Lanta, bien qu’elle ne soit pas (et
de loin !) la pire des émissions de real-TV, repose sur des principes
télévisuels. Il faut un minimum de "crises", de pleurnicheries, de
situations "limites". C’est très facile à obtenir : on donne
vingt bananes à deux mecs et rien aux autres, on file un téléphone à une
minette et rien à un père de famille qui chiale tous les jours en pensant à ses
gosses, etc. Immonde mais sans danger. Le reste est totalement lié aux risques "normaux" imposés par le simple fait de vivre. Rien n’est sans danger (votre histoire se
terminera mal, même l’univers vogue tranquillement vers sa fin, froide et
sinistre). Le "tout sécuritaire" qui consiste à donner l’illusion
que quelqu’un est responsable du vent, du moindre orage ou du cycle naturel qui
impose aux gens de crever un jour ou l’autre est aussi ridicule qu’absurde.
Parfois des gens meurent. Même
jeunes. C’est injuste, épouvantable, très dur à avaler, mais il n’y a pas
toujours pour autant un coupable, si ce n’est la fatalité et notre condition
fragile. Il est d’ailleurs étonnant de constater à quel point la société
française développe une étrange dichotomie qui consiste à trouver des excuses à
ceux qui commettent des actes volontaires violents et, dans le même temps, à incriminer,
pour des faits fortuits, de pseudo responsables.
Il reste néanmoins que la mort du médecin a, elle, été provoquée, notamment par le déchainement, stupide et incontrôlé, qui a suivi l'annonce d'une mort sur l'émission (pourtant prévisible et ayant lieu dans des circonstantes mal définies, ce qui ne veut pas dire "troubles" ; tout n'a pas heureusement vocation à finir sur la place publique). Alors que la télévision semblait poser un réel problème éthique et moral il y a encore quelques années, le net et ses pratiques, par leur violence, leur effet de meute et la quasi impunité qui les accompagne, posent maintenant un questionnement plus fondamental encore, qui fait passer des Angela Lorente pour des saintes et des Morandini pour de vrais journalistes.
Il appartient à chacun maintenant non de se restreindre sur le fond, car la liberté de parole est une liberté précieuse, grignotée d'ailleurs sans cesse par des lois absurdes et inefficaces, mais de s'interroger sur la forme donnée à une critique, même argumentée, et encore plus à une simple morsure facile, précipitée par un écran décidemment trop protecteur pour être respectable.