L'on se penche aujourd'hui sur la
saga A Song of Ice and Fire, plus connue sous le nom A Game of Thrones, qui
nous permet d'aborder les particularités liées aux différentes éditions et
adaptations.
Le Trône de Fer est
aujourd'hui mondialement connu grâce essentiellement, avouons-le, à HBO, chaîne
spécialisée dans les séries TV musclées et de qualité (citons, entre autres,
Deadwood, The Sopranos ou Band of Brothers). Pourtant, à la base, il s'agit
bien d'une série, mais de romans, dont l'auteur est George R.R. Martin. Ce
dernier a réussi à bâtir un univers crédible, passionnant, complexe, en évitant
de tomber dans les pièges de l'heroic fantasy, encore aujourd'hui dominée par
l'ombre de Tolkien.
Le succès aidant, les
personnages de Martin ont été transposés sur d'autres supports : la série
télévisée évoquée plus haut, mais aussi une BD. Ajoutons à cela la traduction
dans notre langue (qui est aussi, à sa façon, une adaptation à part entière) et
l'on comprendra qu'il est normal, et même logique, de trouver des
variations, parfois importantes, entre les différentes versions de cette même
histoire.
Mieux encore, ces différences
peuvent nous éclairer sur la nature profonde de certains media, tout comme
sur l'existence de certaines pratiques.
Voyons tout d'abord les
différentes éditions françaises des romans. Contre toute attente, il en existe
tout de même quatre. Aux cinq premiers (gros) volumes originaux correspondent
des romans "individuels", redécoupés, grand format, chez Pygmalion, et repris en
poche chez J'ai Lu. Sont ensuite sorties des Intégrales (regroupant deux,
trois, voire quatre romans du découpage français), là encore chez Pygmalion et J'ai
Lu.
Première différence, le prix.
Le premier pavé de l'édition US (correspondant au premier tome des Intégrales
VF) vous coûtera une dizaine d'euros, alors que pour posséder le livre
correspondant, en France, il vous faudra vous délester d'une quinzaine d'euros.
La différence, multipliée par le nombre de tomes, est loin d'être négligeable.
Elle sera encore plus importante si vous optez pour les "petits"
romans.
Laissons là le vil aspect pécuniaire
et voyons un peu la traduction.
Je précise immédiatement qu'il
est normal, lorsque l'on transpose un texte d'une langue à une autre, de
prendre certaines libertés. Selon la formule bien connue, "traduire, c'est
trahir". Mais une bonne trahison doit être justifiée. Sans aller jusqu'à parler
d'amélioration de l'œuvre, ce qui serait probablement présomptueux, une bonne
traduction se devrait de faciliter la transition, en trouvant de jolies astuces
littéraires pour combler le fossé existant entre deux langues. Et bien entendu

,
l'esprit de l'œuvre, la volonté de l'auteur, se doivent d'être respectés.
Or, la traduction française
est pour le moins… discutable. Tant d'ailleurs sur le fond que la forme.
Prenons l'exemple de la traduction des noms propres. Normalement, si les
personnages étaient américains, elle ne s'envisagerait même pas (un John de New
York reste John, et non Jean). Ici, le monde décrit est imaginaire. Lorsque les
noms veulent dire quelque chose (et c'est souvent le cas), il n'y a aucune
raison de conserver le terme anglais. Mais bon, admettons que l'on puisse les
conserver, l'on fait alors ou l'un ou l'autre, pas les deux. Ici, certains noms
sont traduits, souvent bien d'ailleurs (Griseaux, Salvemer…), alors que
d'autres ne le sont pas (Winterfell, Littlefinger…). Etrange tout de même de
pratiquer deux méthodes radicalement différentes au sein d'une même œuvre.
Les appendices et cartes,
toujours utiles pour appréhender une saga complexe, sont également largement réduits
dans la VF. Le premier tome de l'Intégrale VF offre ainsi deux cartes, alors
que le roman original correspondant en compte quatre (les deux manquantes se
retrouvent dans la troisième Intégrale VF seulement). Pire encore, la
description des Maisons et personnages, dans la VF, tient sur… une seule page
(et ne s'intéresse qu'à cinq Maisons, vite décrites), alors que l'équivalent,
en VO, comporte dix-neuf pages (avec blasons), détaillant neuf Maisons avec
moult détails ! On passe d'une cabane dans les bois à une villa avec commodités.
Mais le pire reste à venir.
Car, après tout, bien qu'incompréhensible, la perte de l'essentiel des
appendices reste anecdotique en comparaison du style employé pour la
traduction. Attention, je ne mets pas en cause le traducteur seul (qui a
d'ailleurs fourni un travail énorme, c'est évident) mais bien l'ensemble des
responsables éditoriaux qui l'ont laissé, à mon sens, dériver vers un style
trop ampoulé et très loin de la simplicité poétique de Martin.
Plutôt que de tenter de
démontrer longuement le gouffre qui sépare les deux styles, je vais vous donner
un exemple concret. Ce n'est pas compliqué à trouver

, je prends la dernière
phrase du premier roman VO (correspondant à la dernière phrase de la première
Intégrale). L'on ne peut pas toujours transposer "phrase par phrase",
l'adaptation ne s'y prêtant pas forcément, mais c'est le cas ici, d'autant que
la conclusion est évidemment, par nature, importante. Je précise qu'il est
question, dans cette phrase, de bébés dragons. Cela n'aura pas trop de sens,
extrait de tout contexte, mais c'est aussi volontaire, pour ne pas trop spoiler
(et la démonstration reste évidente).
Voici le passage original : The other two
pulled away from her breasts and added their voices to the call, translucent
wings unfolding and stirring the air, and for the first time in hundreds of
years, the night came alive with the music of dragons.
Voici la traduction française
: Délaissant aussitôt le sein, les deux autres firent chorus en déployant des
ailes translucides qui brassaient l'air, et aux vocalises des dragons, pour la
première fois depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit.
La différence cruciale qu'il
est important de voir ici ne tient pas tant aux termes (forcément changeants,
un "mot-à-mot" étant la pire traduction possible) qu'à la musicalité
même des deux phrases. Même en ayant le français pour langue maternelle,
l'extrait anglais me semble à la fois plus clair et plus poétique. Cela tient
ici à deux éléments, aussi différents que complémentaires.
D'une part, la ponctuation. Le
traducteur a cru bon de faire, tout comme en anglais, une longue phrase, mais
leur construction différente aurait nécessité de couper la version française en
deux. Une version plus claire, plus "propre", aurait pu être : "…
qui brassaient l'air. Et aux vocalises des dragons, pour la première fois
depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit."
Avec un simple point, l'on
obtient ici un éclaircissement du propos et un effet bien différent, au niveau
dramatique, des pourtant mêmes termes.
D'autre part, bien que la
phrase soit correcte (point ici de ce que j'appelle, chez certains éditeurs, un
"manque d'hygiène", lorsqu'ils en sont encore à publier des textes
blindés de fautes), elle manque d'habileté sur le plan littéraire. Les couverts
sont propres, mais le plat (dont la recette est déjà écrite) arrive froid.
Voyons cela de manière plus
précise.
"The night came
alive with the music of dragons" est une très jolie façon de conclure. Nous
sommes ici dans quelque chose de très imagé.

C'est un peu rendu avec le terme
"vocalises", qui cependant est en dessous de "musique" ou
"chant" (une vocalise est un exercice, qui se rapporte à l'individu,
alors que la "music" des dragons dont on parle ici est un état de
fait qui se rapporte au monde). Imperceptiblement, l'on perd déjà un niveau de
sens, une portée. Je prends un exemple très simple pour illustrer le
propos : "les vocalises des soldats/le chant de la nation". Dans
le premier cas, ce sont des individus qui produisent des sons, dans le second,
c'est évidemment une image forte qui dépasse le sens strict des termes qui la
composent.
Enfin, autre nuance de taille,
outre la longueur et la confusion de la phrase française (je l'ai comprise
moins rapidement que sa version anglaise, un comble !), sa fin n'a rien de
brillant. L'on termine sur "s'aviva la nuit" en français, alors que
l'important, ici, est plus ce qui tient aux dragons. Bien entendu, il serait
absurde de tenir les mêmes propos dans un autre contexte, en milieu de
chapitre, ou pour un détail insignifiant, mais ici, l'essentiel semble se perdre,
dans la complexité et la maladresse. "And for the first time in hundreds
of years, the night came alive with the music of dragons" reste aussi
simple que puissant, alors que la transposition en VF est une longue enfilade dont
le sens n'est clair qu'après, au minimum, une deuxième lecture, et dont la poésie est tout simplement absente.
L'essentiel de la traduction
tient du même registre ; plus ou moins maladroite, souvent inutilement complexe, elle peine à s'aligner sur l'aisance du texte original.
C'est d'ailleurs la première fois que je lis, sur le net, des interventions de francophones
affirmant (avec raison) que la VO est plus facilement compréhensible que la VF. Sur le coup,
je n'y avais pas cru, mais après seulement quelques pages, il m'a fallu me rendre à
l'évidence.
Et nous n'en sommes qu'au "pont"
reliant les romans VO aux romans VF. Abordons maintenant les différences, parfois utiles, entre les
différents supports.
La BD tout d'abord. Je vous en
avais parlé
ici. Bon, prise isolément, elle tient la route, mais en comparaison
des romans et de la série TV, elle fait figure de parent pauvre. D'autant que
les décors (ne nécessitant pourtant ici aucun investissement) ne sont nullement
magnifiés et même plutôt inexistants. Et l'on n'a même pas droit à une carte en
bonus…
La BD a pourtant un intérêt :
attirer l'attention sur les romans. Ce fut le cas pour moi à l'époque, et, si je devais
réécrire la chronique de l'adaptation en comics, je serais sans doute un peu plus sévère aujourd'hui. La BD a cependant – fort
heureusement – dans son ADN ce qui fait la force des romans de Martin, mais
l'adaptation semble vide de sens et d'audace, surtout si l'on en vient à la
comparer avec la série TV.
Un roman sera toujours plus
puissant qu'un film ou une série télévisée. Pourquoi ? Parce que l'on ne peut
être que spectateur d'un film, alors qu'un roman fait de nous un acteur
essentiel de l'histoire. Les mots ne sont que des mots, ils envoient un signal
qui est interprété par le lecteur. Bien sûr, les bons auteurs peuvent vous
forcer à les suivre dans leurs propres mondes, mais ceux-ci seront toujours vus
par vos yeux. Dans l'équation magique du roman, le lecteur est la flamme qui
éclaire les phrases. On peut le frotter et le cajoler de différentes manières,
mais on sait pertinemment que l'on n'arrivera à rien sans lui. Et pourtant, en
général, le lecteur

ne rentre pas en ligne de compte dans l'écriture. Ce qui
est, je crois, une bonne chose.
Un film ou une série TV ne
demandent rien d'autre qu'être spectateur. Tout le monde verra la même chose
(la vision d'un réalisateur, d'un scénariste, d'un producteur) là où un même
roman faisait naître mille visions. Par contre, ce "produit", plus
coûteux qu'un livre, doit répondre à des règles pour être rentable. Il existe
en gros aujourd'hui deux approches, radicalement différentes mais très
calibrées, pour ces films ou séries, issus d'œuvres cultes que la plupart des
spectateurs ne liront pas. Soit on fait dans le mou et le "son &
lumière", à la Peter Jackson (son SDA étant une ode à la pleurnicherie et
à la médiocrité), soit on fait dans le rock n'roll, en s'adressant
à moins de gens, mais en leur faisant payer la qualité (évoquons, pour
illustrer le principe, le Braquo de Canal+, sorte de The Shield à la française).
Game of Thrones, la série,
tombe dans cette deuxième catégorie. La catégorie des bons trucs payants. C'est
très bien fait, les décors sont plutôt à la hauteur du binz (même le générique
est chiadé), mais, évidemment, des différences sont présentes par rapport aux
romans.
La première très grosse
différence qui saute aux yeux entre la série TV et les romans, c'est en gros…
le cul.
Oui, étrangement, le sexe est
bien plus présent dans la série, alors que, pourtant, l'image est censée être
plus choquante que les mots. Cela tient à la nature même du medium, du support
sur lequel l'histoire prend forme. La narration, en télévision, est tout autre
et répond à des méthodes radicalement différentes.
Ce qui peut passer dans un
roman, et ce qui passait très bien dans la narration de Martin, alternant les
points de vue de différents personnages,

était impossible en télévision. Il
fallait donc trouver une manière de mettre de l'intensité dans certains
échanges. Et quoi de plus intense que le sexe ? Donc, même si les romans ne
manquent pas de pratiques osées (l'inceste notamment), la série se complet dans
des accroches sulfureuses qui, souvent, servent essentiellement à faire passer
des informations qui, agréablement lisibles sur papier, seraient plus poussives
à l'écran.
Mais qui s'en plaindra ?
La deuxième grosse différence,
bien plus choquante, tient à l'âge des personnages. La série TV a été obligée
de vieillir (radicalement parfois) un grand nombre de personnages. Tenez-vous
bien, si vous ne connaissez que la série, voici, dans les romans, l'âge
véritable de certains personnages :
- Robb Stark : 14 ans
- Jon Snow : 14 ans
- Sansa Stark : 11 ans
- Joffrey
"Baratheon" : 12 ans
Evidemment, l'âge des adultes
n'a que peu d'importance, mais l'on voit que, de notre point de vue occidental
moderne, l'âge des protagonistes "enfants/adolescents" ne pouvait
convenir à ce qui leur arrivait. Mais l'adaptation de l'âge, du point de vue de
la série TV, ne tient pas qu'à la seule volonté de ne pas choquer.
En effet, la législation du
travail impose des contraintes spécifiques lorsque des enfants sont employés
sur des tournages. Un Jon Snow et un Robb Stark adultes sont autant de
facilités pour les longues années de tournage que nécessitent les saisons de la
série. Rien de honteux car cela ne change rien, ou presque, au sens du récit.
Parfois, il s'agit aussi
d'adoucir les faits et de se conformer aux normes actuelles. Ainsi, Daenerys
Targaryen, qui s'unit à Drogo, est censée avoir treize ans alors que, dans la
série, elle en paraît au moins vingt.
Globalement, tous les enfants
des Maisons ont pris quelques années de plus, au minimum. Ces changements sont
liés aux spécificités du format télévisuel, mais, s'ils sont compréhensibles et
acceptables, ils ont aussi un effet important sur le récit.
Jon Snow, par exemple, est
bien plus "lisse", une fois adulte et incarné, que dans le roman. Même si, dans
le contexte culturel et historique de Westeros, les gens murissent plus vite,
suivre les pérégrinations d'un enfant n'est pas tout à fait la même chose que
de voir un adulte se jouer des menaces et de la dureté de son milieu. Par
honnêteté,

il est tout de même important de préciser que, justement, dans le
contexte romanesque, l'âge compte peu et serait même de nature à semer le
trouble si le lecteur s'y référait avec une vision strictement moderne.
Ainsi, d'un medium à l'autre,
la réalité devient changeante...
Au final, qu'a-t-on ?
Une saga qui n'est pas connue
sous son vrai nom (c'est rare !).
Une adaptation française (des romans) onéreuse,
ayant fait l'impasse sur des appendices utiles, et proposant une traduction parfois
moins fluide et moins poétique que la version originale.
Une série TV à la fois
forcément moins riche mais aussi plus "osée".
Une BD insignifiante en
comparaison de ses deux grands Frères qui se partagent le gâteau.
Et que conseiller ?
Eh bien, si vous êtes un
minimum anglophone, les romans originaux vous permettront de découvrir, à prix
modique, une magnifique saga. Si vous ne comprenez que le français, la série de
HBO reste une très belle adaptation. Quant aux romans français… ils ont le
mérite d'exister, ce qui est, sans aucune ironie de ma part, une très bonne
chose. Mais entre l'idée de la tarte aux pommes et la véritable tarte aux
pommes, dont le jus dégouline entre les dents et dont le sucre excite le
palais, il n'y a pas vraiment de choix à faire, juste une évidence à mettre en
avant.
Une transposition ou une
adaptation nécessitent de faire des choix, d'élaguer, de trahir un peu, ce qui
ne pose aucun problème tant que la trahison et ses conséquences sont connues et
acceptées.
L'Hiver vient ! Sur le Papier
ou l'Ecran, de ce côté de l'Atlantique ou ailleurs, mais le Froid n'est pas
toujours identique. Et la différence, si elle n'est pas forcément
honteuse, se doit au moins d'être connue.
Car sans cela, à force de
passer d'un support à l'autre, d'une langue à l'autre, l'Hiver pourrait bien
finir par prendre la noble, mais néanmoins doucereuse et presque plus cruelle, saveur de l'automne.