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11 octobre 2014

IT : ce qui se cache dans Derry...

Petit retour sur l'un des chefs-d'œuvre de Stephen King : Ça. Voyons tout de suite ce qui se cache dans Derry mais aussi entre les lignes de ce roman épique.

Stephen King est souvent qualifié de maître de l'horreur mais, en réalité, ses récits sont en général rarement très effrayants. L'auteur excelle plutôt dans le suspense, l'émotion et l'habile construction de ses personnages. Le fantastique vient après, pour épicer le tout. Pourtant, It est sans doute l'un des récits les plus angoissants du romancier. L'un des plus populaires aussi, car s'il décroche la première place sur la liste des best sellers à sa sortie, en 1986, il s'est taillé depuis une place de choix (avec Le Fléau et La Tour Sombre) chez les fans les plus fidèles du maître.
Tentons de comprendre pourquoi.

L'histoire est sans doute l'une des plus maîtrisées qu'ait pu écrire King. Elle se déroule en parallèle sur deux époques différentes et compte pas moins de sept personnages principaux. 
L'action se déroule à Derry, ville imaginaire du Maine dans laquelle, tous les 27 ans environs, des évènements sanglants ont lieu, un peu dans l'indifférence générale, les adultes de la ville étant plongés dans une étrange torpeur. En réalité, une entité effroyable vit depuis des centaines d'années dans les profondeurs de Derry. Elle se nourrit de ses habitants et de leurs peurs. 
Un groupe de gamins, à la fin des années 50, va être confronté à cette chose abominable. Une fois adultes, ils devront revenir sur les lieux de leur enfance pour "terminer le travail".

Comme nous l'avions vu dans ce sujet, l'enfance est un thème central chez King. Il réussit ici le tour de force d'en donner une image à la fois idyllique et profondément réaliste. Les gosses que l'on découvre peu à peu vont former le club des "ratés". L'un est bègue, un autre obèse, un autre est étouffé par sa mère et a de l'asthme, la seule fille du groupe est battue par son père et un autre encore est noir, ce qui dans les années 50 n'était pas forcément de tout repos.
Au travers de tous ces "défauts", ces choses qui semblent clocher et qui font de ces gamins une cible, King dépeint le monde acéré et violent de l'enfance, là où la loi des adultes n'a plus cours. Le sentiment d'être dans un monde un peu à part, fait de règles, de contraintes mais aussi de zones et périodes totalement chaotiques, est particulièrement bien rendu. 
Bien entendu, l'on est dans une fiction, aussi les enfants persécutés se trouvent facilement, forment une bande, découvrent l'amitié, voire l'amour...

L'essentiel de l'efficacité du roman tient à ces personnages, parfaitement ciselés. Le lecteur ne peut s'empêcher de ressentir de la sympathie pour Ben Hanscom, Bill Denbrough, Beverly Marsh ou Eddie Kaspbrak. Et de trembler pour eux. Car les menaces vont être multiples.
La petite bande n'a pas affaire à un monstre mais à une créature protéiforme, qui ressemble tantôt à un clown, d'autres fois à un lépreux, un loup-garou, un oiseau géant ou incarne même des insectes dégueulasses cherchant à se faufiler sous votre peau. L'idée de ce monstre métamorphe, qui puise en fait sa forme dans les phobies de ceux qui y sont confrontés, permet de s'intéresser finalement à tout le spectre horrifique et à ses fondements.
La ville de Derry, qui tient un rôle important dans l'histoire, est également parfaitement dépeinte. Dans son histoire, son fonctionnement, ses tares et ses lieux notables. 

Techniquement, le roman est construit d'une manière audacieuse, avec une progression parallèle de deux fils narratifs, l'un se déroulant fin 1957, début 1958, l'autre au milieu des années 80.
Ce va-et-vient constant est plus complexe à mettre en œuvre qu'il n'y paraît. Si le lecteur suit les évènements avec avidité mais aisance, l'écrivain, lui, a dû mettre en place un jeu subtil d'entrecroisements et de correspondances, faisant progresser la trame générale et les personnages au même rythme, dans un jeu de miroir. 
De bons personnages, attachants et crédibles, un adversaire aussi redoutable que polyvalent, une aisance incroyable dans l'écriture, voilà déjà de quoi faire un bon livre. Mais ce n'est pas tout.

King se permet une réflexion sur la magie véritable (celle de l'univers, de l'écriture, de l'enfance), une peinture d'une époque révolue (ce qu'il complétera dans 22/11/63), mais aussi des scènes audacieuses - et même couillues pour être exact - dans lesquelles il n'hésite pas à briser certains tabous, comme les relations sexuelles entre ses personnages, si jeunes.
Je vais développer un peu ce dernier aspect et ce sera là mon seul spoiler sur le récit, et encore, si vous vous lancez dans la lecture de It, je suis persuadé que vous oublierez ce qui va suivre et que vous le découvrirez avec étonnement. Et ravissement, je l'espère. Si néanmoins vous n'avez pas encore lu ce King et ne souhaitez pas en savoir plus, sautez le prochain paragraphe. 

L'une des scènes les plus osées du roman se déroule dans les égouts, dans le noir complet, et voit Beverly s'offrir à tous les autres membres du groupe. Cela peut surprendre, car ce n'est pas vraiment dans le ton du récit ni de King en général d'ailleurs, mais c'est finalement assez malin, justifiable et même courageux.
Tout d'abord, King continue d'étaler son catalogue des peurs. Après les mauvais parents, les insectes dégueulasses, le monstre du placard, comment passer à côté du sexe ? Tous les enfants sont confrontés un jour à cela, à l'inconnu, et en éprouvent une légitime appréhension. Certains personnages du récit appellent d'ailleurs l'acte "ça", tellement ils n'osent dire précisément de quoi ils parlent. 
C'est également justifiable car, à ce moment-là, un lien est rompu et un autre doit être créé. La mort et la vie, la souffrance et le plaisir, l'innocence de l'enfance et la dureté des adultes, la saleté des égouts et la beauté de l'amour s'entremêlent alors dans une révélation presque mystique.
Enfin, c'est courageux car un auteur, un vrai, peut tout oser si c'est justifié, s'il ne prend pas le lecteur pour un imbécile, s'il ne se complet pas dans l'ignominie. Et King ne nous prend jamais pour des cons. Et lorsqu'il nous met la tête dans le purin ou les égouts, c'est toujours pour une bonne raison.

It figurait dans la liste des romans que je conseillais de lire avant d'attaquer La Tour Sombre (cf. cet article). Mais l'évoquer en quelques lignes seulement était impossible. Oh, il y a peut-être quelques défauts minimes dans cette œuvre et, évidemment, elle ne peut plaire à tout le monde (ce serait là un signe de fadeur incroyable), mais pour ceux qui apprécient le style de King, qui n'ont rien contre un brin de nostalgie et qui sont prêts à plonger dans de longues heures de cavalcade dans les rues de Derry et dans les Friches, alors c'est un livre à ne pas rater. 
Personnellement, je l'ai lu deux fois. A seize ans et cette année. Je voulais voir, vous comprenez ? Je voulais voir si j'avais été abusé par mon jeune âge ou si vraiment c'était énorme. Alors, à 42 ans, je suis retourné, comme les personnages, vers Derry. Et à nouveau, j'ai été emporté par la même fièvre, je suis tombé dans les mêmes pièges, j'ai aimé avec intensité et frissonné en hiver avec Ben, près de la bibliothèque de Derry. Et ma gorge s'est serrée à la fin. Parce que c'est tristement beau mais aussi parce que, décidément, je n'aime pas tourner la dernière page d'un bon livre. J'aimerais être éternellement au premier paragraphe, à la première page d'une bonne histoire. Au début du chemin. Quand tout est encore possible, même si l'on ne voit que l'obscurité et la noirceur de la forêt se profiler à l'horizon. Peut-être parce que nous avons tous nos "égouts de Derry" personnels et notre 29, Neibolt street. Et que l'on sait pertinemment que l'on ne peut pas vaincre ces lieux sombres et les choses qui y vivent... juste s'en accommoder et lier, parfois, des amitiés pour ne pas cheminer seul et pour nourrir l'illusion de vaincre le Diable.
Ou de le repousser dans sa tanière, pour un temps.    


   
 


18 août 2014

En route vers la Tour sombre. Etape 0.2 : Salem

Aborder Salem dans l'optique qui est la mienne (c'est à dire, me préparer intellectuellement à l'univers de la Tour Sombre en me familiarisant avec certains éléments développés dans des récits annexes - relire à ce sujet le Guide du Lecteur de la Tour Sombre rédigé par Neault ici-même) permet avant tout de prendre du recul sur l'oeuvre proprement dite et suscite des réactions différentes de ce qu'elles auraient été ex abrupto.
Tout d'abord, Salem n'est pas un livre récent : publié en 1975 (donc juste après Carrie et avant Shining), traduit en 1977, il manifeste dès ses premières pages son statut antique dans la bibliographie de Stephen King. Quand on sait que l'auteur attache énormément d'importance à la technique littéraire et se plaît à critiquer le style de ses premières œuvres (lire à ce sujet le préambule de l'édition remaniée du Pistolero), on est en droit de se demander quel sentiment il aurait à propos de son second roman édité. De fait, après le Fléau datant de 1978, le lecteur que je suis se voit contraint de voyager dans le temps, de repartir en arrière pour rebâtir une nouvelle approche, plus globale mais plus pertinente surtout, sur l'oeuvre du King. C'est assez déroutant car, chaque fois qu'on cherche à juger le texte, son style d'écriture, sa narration, ses thèmes soulevés, il est nécessaire de le replacer dans son contexte. Ainsi, si le Pistolero (et quoiqu'en pense l'auteur lui-même) apparaît complètement intemporel, Salem accuse quelque peu le poids des ans, mais semble mieux vieillir que le Fléau - sans doute du fait que le genre abordé, l'épouvante, est moins soumis à l'obsolescence de ses visions que la science-fiction.
Très vite, on retrouve les invariants de l'écrivain : 
  • des descriptions détaillées des personnages, même secondaires, soulignées par de nombreux détails issus de la culture populaire ; 
  • des dialogues denses et enlevés pendant les phases de transition, allongeant considérablement la trame narrative mais enrichissant la personnalité des interlocuteurs et renforçant l'identification du lecteur ; 
  • une fluidité dans la progression du récit liée à la manière d'écrire de Stephen King (j'avoue être complètement séduit par ce procédé qui laisse l'intrigue se construire d'elle-même à partir des interactions des personnages, les laissant prendre vie - même si c'est au détriment de l'intensité et de la qualité de la conclusion, souvent décevantes) ; 
  • un écrivain comme personnage central et pivot du récit (comme dans la Part des Ténèbres ou Ça) ;
  • des enfants, dont un en particulier permettra à l'intrigue de s'accélérer dans sa seconde partie et permettra à l'auteur d'intensifier les émotions dégagées par les éléments d'épouvante - comme le souligne Neault dans cet article. D'ailleurs, lorsque l'enfant n'est pas mis en scène, l'auteur n'hésite pas à faire rejaillir des souvenirs d'enfance des adultes impliqués.
Ce qui caractérise l’enfant, ce n’est pas tant qu’il passe sans effort de la réalité aux rêves, c’est qu’il vit dans un monde sans communication possible avec le monde des adultes. Il n’y a pas de mot pour rendre compte de ses tribulations ténébreuses. L’enfant avisé le sait et en accepte les conséquences inévitables. Quand ces conséquences commencent à être trop lourdes à porter, il cesse d’être un enfant.
A cela, j'ajouterai aussi une propension à user de certaines ellipses qui rattachent le style aux classiques de la littérature fantastique (tendance horreur) du XXe siècle : alors qu'il ne se prive pas de décrire certaines scènes sordides, voire gore, il jette le voile sur d'autres 
Le reste se situe au-delà des mots.
afin d'entretenir une certaine tension, et il ne se prive pas de découper ses chapitres en moments de terreur systématiquement terminés par un happening.
L'obscurité les enveloppa.

Par moments, on se croirait dans un épisode d'une bonne série d'horreur, avec un intermède publicitaire survenu au moment où les personnages pénètrent dans l'antre du monstre. Ce n'est pas désagréable, il y a un certain confort paradoxal dans ces constructions surannées : on reprend son souffle en espérant que l'auteur décrive la séquence suivante tout en tremblant par avance pour le sort de ses héros. King utilise aussi des inserts pour orienter l'intrigue et apporter des indices : coupures de journaux, rapports d'expertise médicale ou médico-légale, lettres manuscrites. Une technique héritée des grands Anciens de la dark fantasy auxquels l'auteur voue un culte avoué.

Salem a ceci de particulier qu'il est constitué de deux grandes parties distinctes : la première pose les bases de l'horreur qui va peu à peu s'abattre sur la petite bourgade de Jerusalem's Lot, la seconde est toute en accélération avec un groupe de plus en plus réduit de personnages luttant désespérément contre le Mal - et la montre. De fait, je vais me permettre un spoiler dû à la relative ancienneté de l'ouvrage : Salem est une histoire de vampires. Or, il faut presque la moitié du livre pour que tous les indices concourent à cette conclusion, et encore davantage pour que le terme soit évoqué. Il faut reconnaître que la première partie est remarquable d'intensité, marquée par un gigantesque chapitre découpé en tranches horaires dans lesquelles on suit le quotidien de plusieurs des résidents de la petite ville, de leur lever au coucher : on passe ainsi du responsable d'une décharge à la gérante de la pension de famille puis à ces gamins qui se bagarrent dans la cour de l'école, et ainsi de suite, les heures s'égrenant tandis que le Mal dont on sait depuis le début (mais sans en connaître la teneur) qu'il hante certains endroits de Salem, prend ses marques et entame son lent et douloureux périple morbide. Singulièrement, on avait davantage l'impression d'être dans un récit de maison hantée, d'autant que la citation en exergue de la première partie (intitulée "Marsten House" du nom de cette immense bâtisse à la lisière du bourg qui avait été le théâtre d'événements atroces trente ans auparavant) était tirée d'un roman de Shirley Jackson, the Haunting of Hill House. Bien qu'on ait parfois des fourmis dans les jambes, on se délecte de ce panorama placide et de ce rythme indolent afin de goûter aux petits travers des habitants, de mieux les connaître - pour mieux souffrir avec eux quand leur heure sera venue. L'auteur s'y connaît et sait mieux que personne relever ces petits riens qui caractériseront mieux que de longs discours le personnage plus ou moins sympathique qui s'occupe de ses affaires, ignorant tout de l'ombre qui s'étend sur sa ville. Ils sont nombreux ces quidams, presque insignifiants : il y a ce jeune couple élevant pitoyablement un bébé dans une caravane, et ce jardinier préposé aux cimetières, le professeur d'anglais, le petit ami éconduit de Susan qui est tombée amoureuse de l'écrivain, etc. Tous futures victimes, on le sait, on s'en doute - mais lesquels survivront ? Lesquels succomberont bêtement tant à leur ignorance crasse qu'à leur destin lamentable ? Lesquels auront une étincelle de dignité, une parcelle de génie instinctif qui les mèneront au combat avec vaillance ? Lesquels tourneront casaque et trahiront les leurs ?
Il n’y a pas de thérapie de groupe, pas de cure psychanalytique, pas d’assistance sociale prévues pour le gosse qui doit, nuit après nuit, affronter seul la menace obscure de toutes ces choses qu’on ne voit pas mais qui sont là, prêtes à bondir sous le lit, dans la cave, partout où l’œil ne peut percer le noir. L’unique voie de salut, c’est la sclérose de l’imagination, autrement dit le passage à l’âge adulte.
L'horreur survient, alors. Par petites touches expressionnistes d'abord : l'écrivain Ben Mears revient sur les terres de son enfance et ne cesse de se rappeler cet événement traumatique qui l'a fait pénétrer la fameuse bâtisse soi-disant hantée. L'ambiance est privilégiée, plutôt que les faits : une chape d'angoisse va se poser sur les habitants, une peur irraisonnée. Puis les premières disparitions, les premiers méfaits : quelque chose est à l'oeuvre, la nuit, quelque chose d'impitoyable et de terrifiant. Qui enlève les enfants, tue les gens, dépèce les animaux.

Les forces de l'ordre seront totalement impuissantes contre ce fléau, même si King ne s'acharne pas outre-mesure sur leur inefficacité : ce n'est pas leur faute, ils ne savent pas, ne peuvent pas savoir ce qui se trame. Il est nécessaire d'avoir suffisamment d'ouverture d'esprit, de clairvoyance mais aussi de maîtrise de soi pour non seulement envisager l'inenvisageable, mais également résister à sa peur (issue des forêts les plus noires de son inconscient) et préparer sinon une riposte, du moins un moyen de survivre. Le professeur, le médecin de famille, l'écrivain ainsi que le prêtre semblent prêts pour cela, mais il faudra compter sur une jeune femme courageuse et belle et un garçon incroyablement tenace et ingénieux pour débloquer la situation et leur fournir une (petite) chance de réussite.
La seconde partie, tout intense et haletante qu'elle est, est beaucoup plus traditionnelle dans sa structure, d'autant que le voile est levé - et avec lui, beaucoup de ce mystère qui occultait les esprits : un vampire est à l'oeuvre et, pour le combattre, il faut avoir lu des livres, ou vu des films. C'est aussi simple que ça. Derrière la pointe d'ironie se déroule une histoire finalement classique, avec des combattants du Bien se rassemblant pour un assaut désespéré, menés par une foi vacillante et la certitude d'être le dernier rempart contre la Bête. Comme dans le Fléau, on peut s'étonner d'abord devant l'apparent manichéisme du conflit et l'indispensable présence de Dieu dans l'affaire - c'est là que l'âge du récit se rappelle à nous. Il n'empêche que la description des confrontations entre les vampires et leurs victimes est remarquablement prenante, et les manifestations du pouvoir divin sont convaincantes. Stephen King, en outre, ne nous épargne rien, et ce ne sont pas les plus sympathiques, les plus courageux, voire les plus méritants qui s'en sortiront.
Nous devons traverser bien des eaux amères, avant d’atteindre les eaux douces.
Evidemment, le finale en rappelle d'autres, aussi légèrement décevants par rapport à la densité du texte et des chapitres précédents. Mais comme souvent, King, une fois le soufflé retombé, propose un épilogue rappelant que la lutte entre les forces primordiales, à l'oeuvre depuis l'aube des temps, ne s'arrêtera pas à cet épisode.
Un roman sombre, complètement désenchanté, écrasé par l'indicible présence des forces obscures qui hantent notre monde mais heureusement illuminé, çà et là, par quelques instants sublimes (la touchante et subtile romance entre l'écrivain et Susan, le sang-froid du jeune Mark, la lutte vaine du père Callahan). Aujourd'hui encore, malgré quelques facilités, quelques lourdeurs et cette tendance à digresser (sans parler des très nombreuses coquilles de cette édition - Presses Pocket 1988), Salem parvient à susciter la peur, surtout dans sa première partie, là où les monstres n'ont pas encore dévoilé leur vrai visage : on n'en sort pas indemne et on se surprend à percevoir, dans chaque coucher du soleil fatigué de ce triste mois d'août, toute la tragique beauté d'un monde à l'agonie. 




17 août 2014

Les enfants dans l'univers de Stephen King

L'enfance, que ce soit au travers de sa magie ou de ses ténèbres, est un thème que l'on retrouve régulièrement dans les romans ou nouvelles de Stephen King. Mais comment l'auteur utilise-t-il réellement les gosses qui peuplent ses histoires ?

Il n'est pas étonnant que l'on puisse retrouver un thème aussi générique que l'enfance dans les nombreuses œuvres de King. L'auteur a néanmoins une manière particulière d'utiliser ou malmener les plus jeunes de ses personnages. Quatre façons de procéder semblent se dégager. Dans trois d'entre elles, l'enfant lutte contre une entité ou un contexte, dans la quatrième, il devient lui-même menaçant.
Voyons cela en détail.

L'enfant face aux monstres
Les monstres existent ! King se plait à nous le répéter depuis des lustres. Et à en croire la longue liste de leurs victimes, il semble ne pas avoir tout à fait tort.
Cette catégorie est bien entendu la plus imagée, la plus métaphorique. Le jeune Danny, dans Shining, va ainsi sentir la présence de fantômes, alors que Mark Petrie, douze ans, va affronter des vampires dans Salem. Pour compléter le bestiaire, l'on peut également aller jeter un œil du côté de Peur Bleue, où cette fois le jeune Marty, qui est en plus paraplégique, va combattre un loup-garou avec l'aide de sa sœur ainée. L'on notera que c'est le plus jeune enfant qui parvient à convaincre l'autre de la réalité du danger. Une sorte de capacité, liée à l'enfance, que l'on retrouvera d'une manière plus nette encore dans Ça, certains éléments (le sang qui gicle du lavabo, les photos qui s'animent, le clown lui-même...) n'étant visibles que par les enfants.
Et si dans L'homme au costume noir, Gary, neuf ans, semble rencontrer le diable en personne, le monstre revêt parfois une apparence plus banale, comme dans Cujo où c'est un gentil toutou (gentil à la base disons) qui va causer la mort d'un jeune garçon.

Jusqu'ici, à part un don pour percevoir parfois ce qui échappe aux adultes, l'enfant n'a en réalité rien de spécifique : il lutte contre des entités maléfiques qui s'en prennent aussi aux adultes. Il faut attendre la deuxième catégorie pour commencer à mieux appréhender le rapport de King à l'enfance.

L'enfant face au monde de l'enfance
Contre toute attente, l'enfant génère aussi sa propre violence, issu d'un monde échappant presque totalement au contrôle des adultes. Nous sommes ici dans un contexte plus réaliste qui en devient d'autant plus effrayant.
Si "l'Homme est un loup pour l'Homme", chez King, l'enfant est parfois un épouvantable prédateur pour l'enfant. Carrie, dans le roman éponyme, subit ainsi un harcèlement douloureux de la part des élèves de son école. Lorsqu'elle a pour la première fois ses règles, dans les douches communes (pas de bol !), les autres filles de l'école, presque hystériques, l'humilient en lui jetant des tampons hygiéniques. Cette même hystérie se retrouve dans Ça, alors que Ben Hanscom, souffrant de surpoids, est obligé de fuir un vestiaire sous les insultes et les coups. Il ne fait pas bon être "différent" des autres dans les romans de King (mais n'est-ce pas le cas aussi dans la réalité ?). 
Dans Dreamcatcher, les personnages principaux rencontrent pour la première fois Duddits, un garçon handicapé, alors qu'il a été violemment agressé par d'autres gamins. 
L'effet de meute joue à plein contre des cibles isolées, mais des bandes s'affrontent parfois. Le Club des Ratés, toujours dans Ça, doit affronter à plusieurs reprises la bande de Bowers, jusqu'au point culminant de la mythique bataille des cailloux. Et dans Le Corps, une nouvelle issue de Différentes Saisons (et connue aussi sous le titre de son adaptation à l'écran : Stand by me), là encore une bande, dont certains membres sont les propres grands frères des personnages principaux, va se révéler menaçante.

L'enfant ici ne combat plus un quelconque Dracula ou de vagues esprits frappeurs, mais bien d'autres enfants. La menace vient des "camarades" de classe ou des grands frères, plus costauds mais moins sages. 
Cette manière de mettre en scène l'enfant révèle l'une des grandes vérités prônées par King : les adultes n'ont aucun contrôle sur le monde où évoluent leurs chères têtes blondes. L'on peut parfois se convaincre du contraire, imaginer que professeurs et parents ont suffisamment de clairvoyance et d'autorité pour régenter l'univers des plus petits, mais si vous êtes honnêtes, si vous faites l'effort de vous rappeler ce qu'était réellement l'enfance, vous conviendrez que nous savions pertinemment tous que les adultes n'étaient pas en mesure de nous protéger de certains dangers. 
D'autres lois règnent dans les cours de récréation et les aires de jeu à l'abri des regards...

L'enfant face à la trahison des adultes
La troisième catégorie découle un peu de cette impuissance des adultes à garantir la protection qu'ils sont pourtant certains d'offrir.
Dans La petite fille qui aimait Tom Gordon, Trisha, une gamine de neuf ans, se perd dans les profondeurs des Appalaches. Ce qui est intéressant, c'est que si la petite fille se perd, ce n'est pas à cause d'un esprit aventureux ou d'une volonté de désobéir, mais parce que sa mère et son grand-frère sont en perpétuel conflit et finissent par ne plus prêter attention à elle.
Dans Charlie, une jeune enfant est poursuivie par une agence de barbouzes à cause d'une expérience à laquelle ses parents ont participé étant plus jeunes. L'enfant subit ici les choix de l'autorité, qu'elle soit paternelle ou gouvernementale.
Jusqu'à présent, l'adulte ne trahit que par défaut. Il n'assume pas son rôle ou fait de mauvais choix sans le vouloir. Mais parfois, la trahison est bien plus odieuse.

Ainsi, Blaze, dans le roman du même nom, va devenir mentalement déficient à cause des mauvais traitements infligés par son père. Encore dans Ça, la douce Beverly est régulièrement frappée par son paternel. 
Et, comble de l'horreur, la trahison est parfois motivée par le sens du devoir, une quête, ou en tout cas un but que l'adulte place au-dessus du bien de l'enfant, comme dans La Tour Sombre, quand Roland entraîne la mort de Jake.
Et que reste-t-il alors comme choix aux gamins, s'ils ne peuvent compter sur leurs propres parents, si ce n'est devenir eux-mêmes des monstres ?

L'enfant monstrueux
On l'a vu, l'enfant, chez King, doit faire face à des monstres symboliques mais aussi à ses pairs. Et cela sans pouvoir compter sur l'aide systématique des adultes, certains n'hésitant d'ailleurs pas à le trahir.
De menacé, l'enfant peut alors devenir menaçant. 

Dans Les Enfants du Maïs, c'est toute une communauté enfantine qui instaure sa loi dans un trou perdu du Nebraska. Dans le même recueil, Danse Macabre, la nouvelle Cours, Jimmy, cours ! dévoile un professeur qui est terrorisé par de bien inquiétants élèves. Et le plus récent Sale Gosse inverse les rôles prévisibles pour nous faire basculer du côté de celui qui a tué un ignoble et infernal rejeton.
Dans Simetierre, l'enfant devient effrayant et perd son humanité, mais c'est là encore la faute d'un adulte qui commet, pensant bien faire, l'irréparable. 

Les plus épouvantables enfants-monstres de King proviennent cependant de deux autres récits.
Le premier s'appelle Un élève doué et est issu de Différentes Saisons. Dans cette histoire, Todd Bowden, treize ans, se révèle fasciné par les crimes perpétrés par les nazis. Surtout, il reconnait par hasard un ancien criminel de guerre et, loin de le dénoncer, il va s'en servir pour nourrir son goût pour le macabre. 
Les deux passions morbides de Todd et du vieillard nazi s'entretiennent l'une l'autre jusqu'à la chute finale, le mal ayant totalement corrompu le jeune garçon. 
Bien que l'on puisse penser que les actions passées des adultes ont joué un grand rôle sur la transformation de Todd, son côté calculateur, froid et même son intelligence en font l'un des personnages les plus effrayants de King.

Le second récit est de nouveau Ça, ce roman est d'ailleurs le seul livre de King où l'on peut voir parallèlement à l'œuvre les quatre types d'enfants : face aux montres, évidemment, puisque la bande des "ratés" combat "ça", face au monde de l'enfance, avec Bowers et ses sbires, face à la trahison des adultes, qui non seulement ne peuvent les aider mais les ignorent (Bill Denbrough), les étouffent (Eddie Kaspbrak) ou les frappent (Beverly Marsh), mais aussi grâce à une incarnation monstrueuse qui boucle la boucle.
Car Bowers n'est pas le pire gamin de ce roman. Le pire monstre contenu dans Çs'appelle Patrick Hockstetter. Et pour le comprendre, il faut comprendre Bowers.

Bowers est un abruti. Il plongera plus tard dans la folie, mais à la base, ce n'est qu'un crétin sans cervelle, subissant en plus la mauvaise influence de son géniteur. Bowers est certes antipathique, mais il est relié à la réalité et peut être "contenu" d'une certaine manière, ne serait-ce que parce qu'il effectue les tâches que lui attribue son père, et qu'il respecte donc une forme d'autorité. Il n'est donc pas totalement opaque à la logique. Il comprend certaines choses, au moins instinctivement. Hockstetter, lui, incarne le monstre ultime en cela qu'il est indifférent à tout, même à sa propre souffrance. 
En effet, lorsque Bowers va le frapper, après une offre sexuelle surprenante, Hockstetter ne réagit pas. Pas parce qu'il craint Bowers, mais parce que pour lui, ce qu'il ressent est anecdotique. Et s'il est indifférent à ce point à sa propre douleur, il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'il peut faire subir à autrui.

Il est d'ailleurs bien expliqué, dans le roman, que Hockstetter se considère comme le seul être "réel". Ce qui lui confère une liberté d'action terrifiante : les autres ne sont pour lui que de vagues formes avec lesquelles il peut jouer sans se soucier des conséquences. Le garçon, amorphe, avec un sourire sans joie, n'hésite pas à montrer sa collection de mouches mortes en classe. Ou à peloter les filles assises devant lui. Il va également assassiner son petit frère alors qu'il n'était qu'un bébé et rester indifférent à la peine éprouvée par ses parents. Il va aussi se mettre à tuer des animaux, qu'il enferme dans un vieux frigo jusqu'à ce qu'ils crèvent. C'est un petit chien, qu'il vient voir chaque jour, qui résistera le plus longtemps. Et lorsqu'il tente de s'échapper et que Hockstetter le rattrape, il en éprouve une excitation sexuelle.

Avec Hockstetter, l'on a ici la figure type de l'enfant-monstre. Car si Bowers est bête et violent, Hockstetter, lui, n'est pas de ce monde. Il est le monstre pur, tapi dans le placard ou caché dans son château en Transylvanie. Il est le non-sens, ce que l'on ne peut ni comprendre ni admettre. Ce truc, en dessous du lit, dont on nous a pourtant assuré qu'il n'existait pas. Il est le Mal sans but, n'obéissant qu'à des pulsions si violentes, si contre-nature, qu'elles ne sont en général attribuées qu'aux vampires, loups-garous et autres saloperies qui hantent les ténèbres littéraires.

L'enfant comme amplificateur d'émotion
Normalement, l'enfant est, dans notre société, synonyme d'innocence. Il a besoin de protection, une protection d'autant plus logique qu'il est le futur de notre civilisation. Il représente notre immortalité en tant qu'espèce et bénéficie ainsi d'un amour inconditionnel, profondément ancré dans nos gènes (oui, il y a un peu de programmation et d'effets chimiques là-dessous).
Il existe des gamins pourtant bien chiants (aujourd'hui on dit plutôt "hyperactifs", mais ils restent casse-couilles quand même) mais leur fragilité, leur innocence, les rendent précieux.
Faites-les affronter un vampire, et déjà l'on tremble un peu plus que si un vulgaire adulte risquait de se faire mordre.
Montrez-les dans toute la violence de leur monde inaccessible, et d'aucuns, bien que niant la réalité de cette bulle sauvage et magique, trembleront en se souvenant de leur propre enfance.
Rendez-les victimes des adultes (ce qu'ils sont par nature), et vous renforcerez encore ce sentiment d'injustice, d'attachement et d'amertume.

Et, si d'aventure vous les transformez en monstre, pas juste en demeuré violent, mais en vrai monstre, immonde et moralement gluant, alors vous aurez la plus parfaite des créatures de cauchemar. Parce que nous sommes habitués à voir les menaces comme des vikings immenses, des aliens dégueulasses ou des serial-killers grimaçants, et non de doux chatons ou de charmants bambins. 

Eleanor Farjeon a écrit "les choses de l'enfance ne meurent pas, elles se répètent comme les saisons". 
Je ne suis pas certain qu'elle ait réellement saisi le terrifiant potentiel de ce pourtant lucide aphorisme. Car ces "choses" qui vont se répéter peuvent être agréables comme terribles. Et dispensées par de braves gens comme par les pires salopards. 
Mais, ce que l'on sait, ce que les poètes et les psychiatres s'accordent à dire, c'est que cela... reviendra.
L'enfance est une terre si fertile que ce qui y est planté ne pourrit jamais. Même sans soleil, au fond d'une cave, ça continue de pousser.
Cela donne des adultes parfois sympa, des psychopathes dégénérés et quelques bonnes histoires.
Dans quelles proportions, cela reste à définir...



Crédits : la première illustration, issue de It, est de Brendan Corris, la photographie de la petite fille flippante est de Jaded Jennifer, aka WinterRose31.


   

08 août 2014

the Cape 1969 : la vengeance venue du ciel

Visiblement, on ne change pas une équipe qui gagne.
Tiens, j’ai déjà dit ça ! Comme quoi, il est des intros réutilisables à l’infini…



Il y a quelque temps, the Cape avait pas mal secoué le monde du comic-book : nommé aux Eisner Awards, cette histoire prenant l’habituelle trame super-héroïque à rebours succédait à bon nombre de très bons scripts qui avaient contribué à enrichir un genre qu’on pouvait croire sclérosé. Sans les atermoiements psychanalytiques d’un Warren Ellis ou le foisonnement provocateur de Mark Millar, on obtenait un scénario solide, serré et prenant, concentré sur ses personnages et davantage sur l’usage qu’on pouvait faire d’un pouvoir plutôt que sur son origine – rien à voir avec la série TV de Tom Wheeler créée en 2011. Rédigé par Jason Ciaramella à partir d’une nouvelle de Joe Hill (oui, le digne fils de Stephen King et co-créateur de l’excellente série Locke & Key), le comic-book avait bon nombre de qualités sans chercher à révolutionner le genre (je vous invite à en lire un peu plus dans l’article de Neault). Rappelons uniquement qu’il évoquait la vengeance d’un homme brisé qui, en retrouvant la vieille cape avec laquelle il se déguisait lorsqu’il était enfant, se voit conférer la capacité de voler. Âpre et violent, the Cape méritait la plupart des louanges qui lui étaient faites tout en demeurant obscur sur certains points.

Le présent album s’attache à expliquer pourquoi (et comment) la fameuse « cape » avec laquelle jouait Eric était ainsi dotée de ce pouvoir. Et si Joe Hill est encore mentionné sur la première de couverture, il est encore moins impliqué dans le processus rédactionnel (les mystères de l’édition…). Reste que Ciaramella maîtrise son sujet et réalise une « préquelle » plutôt habile, chaque chapitre commençant par la même scène, une jeune maman lisant à ses deux fils (les futurs protagonistes de the Cape, donc, si vous suivez) une lettre provenant du Viêt-Nam en plein conflit, sur le théâtre des opérations duquel officie le capitaine Chase, vaillant pilote à la tête d’une escouade chargée d’évacuer les soldats blessés au sol. Les différentes connexions possibles avec les éléments constitutifs du premier album sont cohérentes et permettent du coup de mieux se concentrer sur le récit proprement dit.
Vu le succès d’estime du premier opus, il était évident qu’on attendait celui-ci au tournant. The Cape observait les agissements de plus en plus déments d’un être déjà perturbé qui obtient un pouvoir en cherchant à se raccrocher à ses souvenirs d’une enfance heureuse et pleine de possibles. Or, contrairement à ce qu’allait devenir son fils Eric, Chase est loin d’être ce genre de personne désaxée : il a la tête sur les épaules et on voit dès les premières planches (pas de temps mort, l’escouade en question se retrouve prise sous le feu ennemi et l’hélicoptère précipité au sol en pleine jungle) qu’il est l’homme de la situation, celui sur lequel on peut compter quand tout semble perdu. Il ne peut empêcher la mort de la plupart de ses hommes mais il fera tout pour maintenir les derniers en vie. Officier modèle, combatif mais pas inutilement borné, il devra puiser au plus profond de lui-même les ressources nécessaires pour résister aux souffrances tant psychologiques que physiques que lui fait subir le chef d’un camp militaire viêt-cong. Ça aurait pu prendre le chemin du Pont de la rivière Kwaï, mais on est beaucoup plus dans Voyage au bout de l’enfer : Chase devra mettre en balance ses principes, son honneur et sa vie – le genre de choix qui vous brisent une âme. Vivre dans la honte ou mourir dignement : devra-t-il se damner ?

C’est à ce moment précis que survient l’élément fantastique. Trois fois rien, en fait, presque ridicule : là où on espérait Predator (cet individu mystérieux qui observe la course-poursuite entre les Viêts et les survivants du crash), on a droit à Beetlejuice ! J’exagère. Mais toujours est-il que, si la filiation avec le premier album est rondement menée, la question des origines du pouvoir se pose toujours – une fenêtre ouverte vers une pré-préquelle sans doute… On pourra aussi regretter que les personnages soient dépeints un peu trop grossièrement, sur un schéma proche du premier album, mais avec moins de subtilité.

Quoi qu’il en soit, Chase, torturé, brisé, humilié mais vivant devient soudain capable de voler. Il pourrait s’enfuir : sa famille l’attend. Mais il préfère revenir sur les lieux de son calvaire pour y prendre sa revanche. L’histoire se répète… Nelson Daniel se voit chargé d’illustrer la croisade vengeresse de Chase qui engendrera celle de son ennemi juré, jusqu’à un duel final intense. Il s’en tire avec les honneurs grâce à un dessin dynamique, aux traits néanmoins un peu confus (les visages ne sont pas tous reconnaissables) et dont l’encrage sombre, s’il convient parfaitement aux séquences nocturnes, rend certaines actions peu lisibles. Le découpage et les cadrages sont soignés et contribuent à tenir le lecteur en haleine dans ce récit somme toute classique qui ne cherche ni à expliquer, ni même à excuser mais expose les actes d’un homme digne auquel « un grand pouvoir » ôtera toute responsabilité.



+ une préquelle cohérente 
+ une équipe artistique performante
+ pas de temps mort
+ du sang et de la bidoche
+/- l’élément fantastique réduit à sa portion congrue
- une caractérisation des personnages un peu abrupte
- des situations parfois peu lisibles
- ni révolutionnaire, ni indispensable

20 juillet 2014

En route vers la Tour sombre Etape 0.1 : le Fléau

Il ne s’agit pas d’un article ancien réédité pour la cause – ou simplement pour faire du remplissage, ou encore pour tenter de justifier mon salaire élevé auprès du boss en recyclant des vieilleries (encore que…). Autant commencer par un aveu : je n’avais jamais lu le Fléau jusqu’ici. Pourquoi alors, se demanderont nos fidèles suiveurs, entamer sa lecture juste après le premier tome de la Tour sombre ?
Tout simplement parce que je suis un bon élève, et aussi un lecteur consciencieux. Je fais partie de ceux qui ont lu toutes les annexes, renvois et notes de bas de page du Seigneur des Anneaux, ou de la Maison des feuilles ; c’est vrai que ça a tendance à hacher le rythme de lecture, mais on n’a ainsi pas l’impression d’être passé à côté d’un élément enrichissant l’intrigue ou donnant du sens à une réplique, un geste, un acte. Ainsi, lorsque Neault a publié son Guide de lecture de la Tour sombre, en précisant les lectures indispensables pour bien l’accompagner, je n’ai pas hésité à faire une pause dans la saga afin d’accumuler les références que notre Docteur ès King estimait nécessaires.
J’en profite pour glisser une nouvelle parenthèse à propos de l’absurde politique du livre numérique en France : lorsque je vois que je devrais payer plus cher la version dématérialisée d’un roman de 1978 que sa version poche, comment pourrais-je décemment opter pour un téléchargement ? Quand bien même je risquerais de revendre les livres aussitôt après leur lecture (je n’ai, à mon grand regret, plus la place requise pour satisfaire ma vieille collectionnite aiguë et il me faut régulièrement  - et la mort dans l’âme – me séparer des ouvrages auxquels j’accorde moins d’intérêt qu’aux autres). Comme je n’ai aucun scrupule à m’offrir un livre de seconde main, j’ai fini par trouver ce que je cherchais.
Lire Le Fléau de nos jours, c’est s’exposer à une déception inévitable : le roman est déjà vieux (je précise que je n’ai lu que la version de 1978, que l’éditeur de King avait demandé d’alléger) – une nouvelle édition, datant de 1990, réincorpore les passages coupés ainsi que des modifications pour mieux coller à l’actualité ; la fin est également modifiée avec un épilogue qui n’existe pas dans la version que j’ai lue (mais nous y reviendrons). En 2014, quand bien même on n’aurait pas pris connaissance des versions comics ou télévisées, le sujet du livre n’a rien de bien original : il s’agit, après tout, d’un script post-apocalyptique construit à partir d’une sélection de personnages distincts que le destin se chargera de rassembler. On reconstruit un monde sur les ruines de l’ancien en tirant (ou non) les leçons du passé tragique qui a conduit au drame. Ce pourraient être des zombies, une guerre totale, une succession de séismes cataclysmiques, voire une invasion extraterrestre. Ici, on a droit à un virus, échappé d’un laboratoire militaire. Une forme extrêmement virulente de grippe dévaste le pays (on ne sait absolument rien de ce qui se passe hors du continent nord-américain), mal gérée par les forces gouvernementales qui s’appliquent dans un premier temps à dissimuler leur bévue, avant d’être dépassées car rien ne semble arrêter le fléau. Les cadavres s’amoncellent, les villes se dépeuplent, les routes s’encombrent de voitures abandonnées ; des incendies éclatent, des centrales explosent, le monde se vide de ses habitants (car certaines espèces animales, comme les chiens, sont également touchées).

Mais.
Mais des individus s’avèrent résister à la maladie. Miracle génétique ou choix divin, peu leur importe car il faut tout d’abord s’organiser, affronter la solitude et la folie qui les guette avant de trouver un nouveau sens à leur existence désormais fragile. Petit à petit, des couples se font, des petits groupes cherchent leur salut, espérant trouver qui des renforts, qui des explications, qui un havre ayant échappé au Mal. Un jeune et habile sourd-muet s’associe à un attardé, un chanteur de rock en pleine ascension se lie avec une fascinante institutrice revêche, un Texan flegmatique tombe amoureux d’une jeune célibataire enceinte… C’est alors que surviennent les rêves. Dans certains, une vieille Noire les convie au Nebraska pour leur expliquer la volonté de Dieu ; dans d’autres, un homme sans visage les terrorise, s’apprêtant à monter une armée de l’autre côté des Rocheuses. L’éternelle lutte entre le Bien et le Mal, la Lumière et l’Ombre, la Loi et le Chaos est sur le point de se jouer, par le biais de pions plus ou moins conscients de leur statut, plus ou moins optimistes quant à leur avenir dans une Amérique désormais déserte où les machines se sont tues.
On le voit, rien d’original, et même à l’époque (Je suis une légende de Richard Matheson date de 1954). D’ailleurs, Stephen King ne cherchait pas vraiment à raconter du nouveau, mais plutôt à introduire de l’épique dans un monde dévasté, en passant par 3 moments-clefs : la survie, le rassemblement et l’affrontement final. Ceux qui connaissent l’auteur remarqueront également que le style possède encore les scories décelables dans le Pistolero, bien que l’écriture soit plus dynamique et les phrases moins ampoulées. Mais ce qui tire le Fléau vers le haut, c’est avant tout cette formidable faculté qu’a King de donner naissance et surtout faire vivre par le biais de ses mots des personnages aussi exceptionnels qu’anodins. Aucun super-héros, même si quelques-uns jouissent de facultés hors du commun : sans que le pouvoir soit nommé autrement que par « une forme de télépathie », on retrouve par exemple des enfants dotés du shining. Les survivants ne sont pas des êtres d’exception, les « bons » étant soumis aux mêmes affres, aux mêmes tentations que n’importe qui – et c’est bien de la manière dont ils gèrent leur faiblesse que se dégage leur statut de héros. Fran sait parfaitement qu’Harold est follement épris d’elle et jouera habilement de ce sentiment à son avantage, ce qui lui vaudra la terrible rancœur du garçon éconduit ; le gentil Larry qui s’en voulait déjà de ne pas s’être assez occupé de sa mère ruminera tout le long du roman sa terrible expérience avec Rita qui a fini par se suicider alors qu’il avait promis de l’aider.

Reste l’élément central, articulé autour du pivot qu’est Randall Flagg, l’Homme sans visage, être sans scrupule ni remords dans lequel s’est incarné le Mal et qui sent, alors que le fléau se propage, venue l’heure de son apothéose démoniaque. Il se découvre des pouvoirs et se met à rassembler des adeptes qu’il dompte par la terreur, afin de constituer une armée capable de détruire la communauté de la Zone libre, constituée autour de la vieille du Nebraska qui semble l’Elue de Dieu. Dieu, le Diable : on peut faire la fine bouche face à ce genre de mentions. Après tout, pour autant, ce ne sont que des vocables aisément identifiables pour désigner des forces antagonistes. Le manichéisme primaire structurant l’œuvre n’est pas critiquable en soi, tant qu’il ne se reflète pas dans l’exposition des personnages, qui sont suffisamment riches et complexes pour qu’on prenne plaisir à les suivre, à les aimer ou les détester. Des éléments de leur passé resurgiront par moments afin de mieux étayer leurs réflexions, leurs doutes, leur désarroi face aux inévitables interrogations éthiques qu’engendrera leur mission. Est-ce Dieu qui parle à travers Mère Abagail ? Qui leur envoie ces rêves ? Le fait est qu’ils ont tous rêvé des mêmes êtres, ils sont au moins forcés de se rendre à l’évidence : quelque chose de « supérieur » les a choisis, et quelque chose de malfaisant est à l’œuvre dans l’Ouest. Le petit monde tranquille qu’ils ont rebâti, réinventant les principes démocratiques des Pères de leur nation défunte, risque d’être éphémère et nul doute qu’ils devront combattre, peut-être même se sacrifier pour la sauvegarde et de leurs proches et d’un idéal fragile. Il est amusant de voir dans leurs réflexions, leurs discussions, leurs atermoiements, la volonté de l’auteur de ne pas sombrer dans les travers ésotériques d’un discours trop religieusement orienté : après tout, des milliards ont péri, où était Dieu à ce moment ? A moins que ce ne fut là un châtiment divin…
Dans ses deux premiers tiers, le Fléau fonctionne à merveille, même si on sent par moments une certaine frilosité dans la description de certains actes pervers suscités par la disparition d’un ordre établi et par le désœuvrement d’individus se livrant à leurs plus bas instincts. L’écrivain semble plus disert sur les intentions des créatures les plus viles que sur leurs agissements, comme s’il s’apercevait au dernier moment de l’inanité d’un tel voyeurisme. Peut-être les passages rétablis (dont au moins un avait été proprement censuré à l’époque) vont-ils plus loin dans le glauque, le gore ou la violence ? Stephen King, en revanche, fait la part belle aux émotions, aux sentiments, à tout ce qui sourd de l’âme humaine : bons ou mauvais, ses personnages n’agissent jamais sans réfléchir et l’auteur n’hésite jamais à traduire les pensées de tel pyromane dégénéré, tel attardé mental ou tel sourd-muet suspicieux.

La fin, du coup, laisse à désirer. L’accélération est patente, les ellipses temporelles se multiplient, délayant la tension, ralentissant le tempo : la conclusion inévitable, le duel ultime, le Gran Finale se précipitent doucement, et on se demande quelle pirouette pourra bien se produire pour nous surprendre, quelle surprise nous réserve King à la fin. Elle sera, forcément, décevante, presque ridicule par sa tiédeur et ses coups de théâtre, tant les enjeux et le potentiel étaient immenses. On est presque étonnés par l’absence d’étonnement.

Qu’importe. Considéré comme l’une des œuvres majeures du Maître de l’Horreur, le Fléau vaut le coup, ne serait-ce que pour faire connaissance avec l’Ombre qui hante nombre de ses écrits, celui que le Pistolero poursuit depuis (et jusque) la nuit des temps et pour y voir concrétisée la persistante méfiance de l’auteur envers les agissements de son propre gouvernement.   

15 juillet 2014

La Tour Sombre : La Descente

Cette chronique s'inscrit dans une série d'articles sur l'univers de La Tour Sombre. Les rares passages contenant des spoilers seront signalés par une balise vous permettant de ne pas les lire. Les "spoilers légers", en bleu, n'indiquent rien de crucial et peuvent être lus sans dénaturer le plaisir de la découverte. Les "spoilers importants", en rouge, signalent des passages qu'il conviendra de ne pas aborder si vous n'avez pas encore lu la saga et souhaitez le faire. 

Adolescent, et même déjà enfant, il m'arrivait d'éprouver une sorte de déprime après la fin d'une bonne histoire. Après un bon film par exemple, je quittais la salle de cinéma avec regret et je restais silencieux pendant quelques minutes, incapable de m'intéresser à la réalité et au brouhaha presque inintelligible qui m'entourait.
Car la Magie persiste, vous intuitez ? King appelle ça le kaven dans son œuvre, une propriété d'une magie d'un autre ordre. Dans le domaine qui nous intéresse, je dirais que ça ressemble à une douleur agréable, un vague à l'âme amer mais précieux.
Les romans - encore une fois, seulement les bons - font cela aussi. Mais si un film vous envoûte pendant deux heures, voire un peu plus, un roman distille son poison glam charme pendant bien plus longtemps. Alors imaginez une saga de huit longs romans. Dont certains sont des pavés. Pendant des jours, des semaines, des mois même, l'histoire s'empare de vous et inonde votre esprit, vos veines, votre cœur, jusqu'à ce que vous rêviez en vous exprimant avec des expressions tout droit issues de la saga, à coups de "si fait !", "par ma montre et mon billet" ou "grand merci sai".
Et c'est délicieux.

Puis vient un jour où l'histoire est terminée, où vous avez atteint la Clairière, au bout du Chemin, symboliquement parlant du moins. Les personnages s'en sont retournés à leur destin de papier, vous laissant seul et en manque, intoxiqué comme jamais, avec la certitude que plus rien ne vaudra jamais la peine d'être lu. Car plus l'on plane haut et longtemps, plus la descente est difficile. Et je ne parle pas là d'aviation.
J'ai toujours du mal à regarder quelque chose pendant les jours qui suivent la fin d'une nouvelle saison de Game of Thrones. J'éprouvais le même sentiment avec The Shield. Après La Tour Sombre, c'est encore pire. Pour la deuxième fois (car je l'ai relue pour les besoins de cette série d'articles, en y intégrant La Clé des Vents), j'éprouve ce vide intense et déroutant, ce sentiment qu'aucune autre page ne vaut la peine d'être tournée. Je sais que cela va s'estomper, parce que je suis un vieil accro des Livres et j'ai fini par comprendre précisément quels effets ils pouvaient avoir, au moins sur moi, mais à cet instant, à cet instant précis, aucun autre récit ne pourrait me convenir, car la Magie est encore là, me faisant souffrir autant qu'elle me réconforte.

Une telle introduction a pour seul but de vous donner un aperçu de ce que La Tour Sombre a comme effet sur moi. Il se peut qu'elle n'ait pas le même effet sur vous. Les palais sont différents en ce qui concerne les alcools et les épices, j'ai la conviction que chacun possède également une sorte de "palais" mental, plus ou moins sensible à certains mots, certaines images. Et certaines substances.
Une bonne histoire n'est jamais à sens unique, surtout dans le domaine romanesque. L'auteur fournit le combustible, c'est-à-dire l'histoire, et le lecteur le comburant, ce qui permet de l'enflammer, de lui donner vie, de la rendre palpable. Parfois le combustible est mouillé, voire pourri, d'autre fois le comburant est altéré, ou, parfois aussi, il n'y a pas l'étincelle pour embraser l'ensemble. Mais lorsque cela se produit, lorsque le bon dosage est là, lorsque chacun y met du sien, alors il ne s'agit plus de mots, ni de technique, mais d'une expérience extraordinaire et unique. Et c'est bien son intensité et sa (relative) brièveté qui rend ce qui suit si dur, si fade, si dégueulasse...

Mais avec la descente vient aussi le temps du bilan, voire de l'analyse, et bien que ce soit une piètre consolation (un peu comme discourir sur l'orgasme après une nuit d'amour exceptionnelle), c'est bien ce que nous allons faire, si cela vous sied.

1. Des histoires dans l'Histoire

La Tour Sombre est une saga épique, un western-fantasy mâtiné de SF et percé de portes vers notre monde, contemporain et réel, mais c'est aussi une belle réflexion sur le pouvoir du Conteur ainsi que la portée et la beauté des histoires.
Le point culminant de cette mise en abîme, ou métaphysique du Conteur, apparait sans doute dans La Clé des Vents, le fameux "huitième" roman, rajouté bien après la fin de la saga. Ce qui me permet de vous dire que, bien qu'il ne soit pas indispensable sur le plan de l'intrigue, il serait dommage de s'en passer, car il est très bon et contribue à enrichir l'univers de The Dark Tower. Par contre, si vous décidez de le lire, ne le lisez pas dans l'ordre de parution, donc en dernier, mais bien entre les quatrième et cinquième tomes.
En gros, Roland raconte à ses compagnons une aventure qui date de ses jeunes années (après les évènements de Magie et Cristal). Dans cette histoire, il se met à en raconter une autre à l'un des personnages. Et c'est cette histoire, racontée par la mère de Roland, racontée par Roland lui-même (d'une manière déjà très étrange, car il raconte le fait qu'il l'a racontée), puis contée, évidemment, par King, qui est la clé de ce roman. Simple (contrairement à ce qu'il parait) et beau.

Outre ce roman particulier, les histoires sont toujours considérées comme importantes au sein de la saga. Des inconnus sont invités à raconter la leur, les membres du ka-tet, lorsqu'ils sont séparés, ne manquent pas de conter leurs aventures, et Roland, qui pourtant manque d'imagination, d'humour et est le type le plus prosaïque qui soit, est toujours fasciné par une "bonne" histoire. 

***spoiler léger---
C'est également grâce à une histoire (celle de Magie et Cristal), que les personnages vont commencer à considérer Roland comme ce qu'il est : un héros tragique. C'est aussi grâce à cette histoire et son pouvoir libérateur que Roland recouvre sa part d'humanité, voire sa capacité à aimer.
Bien entendu, King lui-même, en intervenant comme personnage de la saga, en utilisant même des éléments importants et bien réels de sa vie (l'accident qui faillit lui coûter la vie lorsque, lors d'une promenade, il fut renversé par un abruti incapable de se concentrer sur la route), devient une intéressante réflexion - et une mise en abîme, encore une - sur le pouvoir du Conteur. Il sera même soupçonné un temps d'être Gan lui-même mais remettra les pendules à l'heure en évoquant, avec justesse et humour, la prétention et la vanité de certains écrivains. ---fin/spoiler léger***

La fin pourrait également rentrer dans cette réflexion sur l'histoire et la manière de conter, mais elle est suffisamment riche pour qu'on la garde, justement, pour la fin.

2. Quelques défauts...

Une saga de huit, bon disons sept à la base, romans, écrite sur plus de trente ans, ne peut être exempte de défauts. Mais rares sont les textes qui n'en ont pas, à part peut-être quelques courtes nouvelles, et encore. Ce n'est donc en rien rédhibitoire, et presque même naturel. 
Certains défauts ont d'ailleurs été gommés par l'auteur lui-même, grâce à une réédition des premiers tomes.
Nous allons donc considérer l'édition revisitée actuelle.
Tout d'abord, Stephen King avoue sans peine que le premier roman, Le Pistolero, est un peu "dur" à passer (je vous invite à lire à ce sujet l'avis de l'ami Vance, qui est en train de découvrir la saga et vous fera sans doute un compte rendu régulier de sa progression). Personnellement, j'estime que l'histoire prend son réel envol environ à la moitié du troisième tome (Terres Perdues). Alors, attention, je ne suis pas en train de dire que c'est nul avant et que ça devient bien ensuite. D'ailleurs, en général, un truc nul, on ne peut pas le rattraper par un tour de passe-passe et si ça commence mal, l'histoire à tendance à s'effondrer de plus en plus. Non, il y a de bons moments dans Le Pistolero, et même des scènes géniales dans Les Trois Cartes, simplement, une fois arrivé à Lud, tout prend une autre ampleur. 

Certains défauts sont inhérents aux tics de l'auteur. Ceux-ci sont naturellement présents dans ce long récit.
Par exemple, King ne s'embarrasse pas tellement d'explications sur certains éléments "fantastiques" ou "paranormaux" (ou même "scientifiques" d'ailleurs). 
Loin de moi l'idée d'affirmer que tout doit s'expliquer dans un récit. On peut parfois laisser des zones d'ombres, c'est même souvent nécessaire. Et, tout aussi souvent, il n'est pas utile de s'appesantir sur un élément "déclencheur". Pour rester dans les exemples des romans de King, 22/11/63 est basé sur un voyage dans le temps avec des contraintes très précises, mais, bien que le "truc" qui permette le voyage en lui-même soit probablement lié au vaadasch, rien n'est expliqué concernant cet élément. Ce n'est pas grave pour ce roman car l'intérêt réside ailleurs, on se fiche bien de savoir pourquoi ou comment ça fonctionne.
Par contre, dans La Tour Sombre, où il est question de multivers, de cohérences et de coïncidences, de destin, de science des Grands Anciens, l'on en arrive parfois à être devant des raccourcis un peu fumeux et des vides douloureux.

Il arrive aussi à King d'ergoter. De perdre du temps sur des conneries, où l'on se dit "mais, putain, avance ou je te jure que je te mords les couilles !".
Ce n'est pas constant, et je précise que je suis un grand adepte des récits de King, simplement, parfois, il semble un peu "pédaler sur place".
Il ne s'agit pas de longueurs, ou de descriptions inutiles, au contraire, les romans de King se lisent très rapidement, avec une sorte de rythme naturel, et je suis loin de partager l'avis de ceux qui disent l'apprécier mais ronchonnent quand il sort des pavés (si c'est bon, autant que ce soit long).
Non, cet ergotage vient de situations qu'il serait bon de passer sous silence, ou au moins d'accélérer. Par exemple, dans Les Régulateurs, publié sous le nom de Richard Bachman, au début du roman (et bien que ce soit un bon roman, qui fait écho à Désolation), il enlise à un moment deux personnages qui se perdent en palabres sur la meilleure façon de... saisir un tapis (si je me souviens bien). Un type a été blessé, ou tué, ils veulent le transporter, et King en fait des tonnes sur ces deux personnages qui se demandent comment ils pourront se servir au mieux de leur putain de tapis. La réponse est simple, du moins simple pour qui a déjà replié un drap : chacun prend les deux bouts d'une extrémité, bordel, pas besoin de deux heures sur ça !

Enfin, il y a encore la traduction française, qui n'est pas ignoble (on est loin d'un Dôme) mais reste perfectible, tant sur le fond (il est question parfois du barillet de... pistolets automatiques) que sur la forme (certains verbes hasardeux). 

3. La Venue du Blanc (ou les immenses qualités)

Si je vous ai fait une introduction longue comme le Danube sur le fait que je n'avais plus rien envie de lire après ça, vous vous doutez que ce n'est pas ensuite pour vous dire que ce récit n'a que des défauts.
Il a évidemment des qualités, et en grand nombre.

Les personnages, tout d'abord. Si une Susan Delgado m'a toujours paru niaise et seule responsable des ennuis qui la mèneront à un charyou tri prévisible, bien d'autres sont faits de ce bois noble qui résiste au temps et à l'humidité des scènes larmoyantes.
Roland, évidemment. Vieux cowboy solitaire, gentil salaud, obsédé par sa quête et hanté par ses démons.
Eddie... ah, Eddie... le ka-mai brillant, qui un temps va haïr Roland pour finir par l'aimer au-delà de toute considération. Il y a dans ce rapport, maître/élève, toute l'abnégation et le fol espoir que l'on peut retrouver dans certains arts martiaux traditionnels : une longue quête vers l'Eveil. Ou le Blanc. Ce qui n'est en rien synonyme de happy end.

Le rapport entre les personnages, et notamment entre les personnages du ka-tet de Roland (l'ancien puis le plus "actuel", si le temps a encore un sens dans ce monde qui change), est suffisamment complexe et teinté d'amertume pour que tout le jus acide de la tragédie puisse nous faire grimacer de dégoût autant que de plaisir.
Même certains Tahines ne sont pas que des "méchants". Et un grand nombre d'humains basculent dans le mauvais camp ou font preuve d'une lâcheté méprisable. 

Le monde lui-même, ensuite, contribue à rendre le récit unique.
King n'aura pas été aussi loin qu'un Tolkien dans la cosmogonie de son monde (encore que sa cosmogonie est différente, car liée à l'Ecriture même en tant qu'élément primordial, ou "Prim"), encore moins dans l'invention des langues et termes qui le sous-tendent. Néanmoins, le charme opère et l'on retient la plupart des étranges et si importants mots sans effort. 
Qui n'a, depuis cette lecture, jamais pensé à un groupe, peut-être ancien, en termes de ka-tet
Qui n'a jamais rêvé de parler dan-dinh ?

Enfin, certaines scènes sont aussi prévisibles que poignantes.
Si vous ne l'arrêtez pas, peu importe que vous voyiez partir le poing qui va vous décrocher la mâchoire, l'effet sera le même, sans la surprise : douleur et larmes.
La souffrance fait partie du Truc.
Un bon récit doit vous remuer, vous interroger. Une excellente histoire doit vous défoncer le bide et vous hanter.  

Alors quoi ? De bons personnages, quelques termes exotiques, un soupçon de larmes, et ce serait tout ?
J'implore votre pardon si j'ai pu vous laisser croire qu'il en serait ainsi. 
Oh, vous voyez ? Cette tournure de phrase, plus haut, est dictée par la magie restante. Cette magie que j'ai bue par mes yeux et dont je conserve encore, pour peu de temps, les effets tristes et merveilleux au bout des doigts.
Mais il y a autre chose, c'est certain. Et même si cette "autre chose" est difficile à appréhender, l'on peut aussi aller la chercher dans l'inconscient collectif et les mythes. Roland n'est-il pas fils d'Arthur ? N'enfante-t-il pas Mordred ? 

4. La Fin (ou l'arrivée au Sommet de la Tour)

Peut-être vous en êtes-vous rendu compte, mais je tente depuis le début de vous convaincre de lire une série de romans en vous parlant de la souffrance qu'elle inflige. 
Ce n'est pas par hasard.
Car le ka est une roue.

Bien des lecteurs se sont déclarés déçus de la fin de La Tour Sombre.
Peut-être parce que j'écris moi-même, j'ai du mal à me représenter un tel état d'esprit.
En tant que lecteur, l'on ne peut décider de la fin, ni même de la substance. Il faut ou renoncer ou s'abandonner, en faisant confiance ou en suivant son instinct. Quel serait l'intérêt de dicter à un Conteur la fin que l'on souhaite ?
Tout le monde a besoin d'entendre des histoires. De bonnes histoires.
Mais tout le monde n'éprouve pas le besoin d'en écrire. Et parmi la multitude des scribouilleux (des bafouilleux dirais-je), peu parviennent à saisir l'essentiel, à faire en sorte qu'une histoire soit plus qu'une suite de mots. 
King fait partie de ceux-là. 
Tous ces romans ne sont pas géniaux, mais tous sont bons et honnêtes. 
Le genre d'artisan qui ne salope pas son travail. Et à qui l'on finit par faire confiance.

Mais ok, parlons-en de cette fin.
***spoiler important---
King lui même nous donne le choix à... la fin. En rester là, avec une vue (presque) idyllique sur Central Park, ou continuer pour savoir ce qu'il y a dans la Tour, et notamment au dernier étage. Il nous le dit clairement, et cela rejoint la réflexion sur la "métahistoire" du chapitre 1 de cet article - le ka est une roue, grand merci - c'est à nous qu'il appartient de choisir. 
Rester presque heureux à Central Park, en imaginant Roland à la Tour.
Ou être déçu en croquant la Pomme, en sachant ce qu'il y a derrière la Porte, derrière toutes les portes.
Qui pourrait résister à cela ? Heureux et ignorant ou maudit mais dans le secret des Dieux ?
19 !
Bien sûr, comme vous, je me suis maudit. J'ai choisi de savoir malgré la mise en garde (dont le rôle n'est pas de nous arrêter mais de nous précipiter dans l'abîme).

Est-elle bonne cette fin ? Elle l'est, j'en jurerais, sur ma montre et mon billet. Elle boucle la boucle, l'éternelle roue du ka, elle offre au lecteur l'amertume qu'il est venu chercher (vous ne croyez plus aux contes de fées, ne soyez pas surpris si l'on ne vous en raconte pas), et donne même une chance, minime, infime, à Roland de rompre le cercle. Un détail change et tout peut être modifié. Ou rien. 
Quelle importance ? L'histoire était bonne puisque nous avons tourné les pages. Et j'avoue, j'ai pleuré pour Eddie et Ote. J'ai pleuré leur mort comme s'ils étaient réels. Et d'une certaine façon, ils l'étaient, n'est-ce pas ? Nous avons tous nos Eddie et nos Ote. Et des raisons de les abandonner. De bonnes et glaciales raisons. Et, à la toute fin, quand Roland s'avance vers la Tour en hurlant les noms de ses proches, des gens dont il a, un peu, précipité la perte, j'ai ressenti sa solitude, sa vanité, sa détermination et sa noblesse. ---fin/spoiler important***

Au final, quelles que soient les histoires, et quelles que soient leur forme (nouvelle, roman, chanson, poème, film, série TV, BD...), elles ne se divisent qu'en deux grands groupes. Celles auxquelles l'ont peut accorder du temps - et le temps est précieux dans ce monde-ci, comme vous l'intuitez - et les autres, celles que l'on peut ignorer.
La Tour Sombre fait partie de ces histoires que je suis heureux d'avoir lues. Il y a quelques années, parce que j'aimais déjà la plume (même maltraitée par les traducteurs et éditeurs français) du Maître. Aujourd'hui, parce que j'ai porté un regard moins naïf, plus acéré, mais tout aussi passionné sur ce récit. Cela m'a permis d'en découvrir de nouveaux pans mais jamais de contourner le glam essentiel de sai King. 
Même en relisant d'un œil qui se voulait froid, j'ai été touché, envouté. Encore. 
Pas seulement parce que le ka est une roue, mais parce que la magie des mots, lorsqu'elle est maîtrisée et lorsque l'on y est un peu ouvert, est une magie essentielle, à la puissance indicible.

Si l'on y réfléchit sereinement, Ote n'est rien d'autre qu'une suite de lettres, un personnage de papier, même pas humain. Et pourtant... qui connaît Ote sait qu'il est bien plus. Une forme transcendante de l'animal de compagnie. Vous pensez que c'est facile d'émouvoir avec une petite bestiole poilue ? Grand pardon sai, vous confondez deux choses très différentes : votre volonté de céder à la magie (car il est toujours bon de laisser un conte nous emporter, quitte à subir ensuite les effets de la descente) et l'habileté réelle du magicien. Lisez Chasse à Mort, de sai Dean Koontz, vous y trouverez le même glam concernant les bestioles, mais ce glam ne fonctionne que si l'on est prêt à y céder, vous intuitez ? C'est une histoire de comburant. C'est à la fois merveilleux et horriblement terre-à-terre.

Bref, la fin est douloureuse, mais sans cela, elle ne serait pas une fin. Ou plutôt, la douleur est présente parce que "ça s'arrête", non parce que le final est mauvais ou pas tout à fait celui que l'on avait espéré. 
Cette descente est horrible, mais en rien je ne la regrette, car elle provient de moments merveilleux.
Tout recommencer ne serait peut-être pas si mal si on le pouvait... parce qu'il y aura de l'eau. Sans doute.
Et un chemin. Encore...