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02 février 2015

Coffin Hill : flic & sorcière

Une nouvelle série Vertigo a débarqué il y a peu chez Urban Comics et flirte avec le polar et le fantastique : Coffin Hill.

Eve Coffin est une jeune policière qui vient juste de mettre fin aux agissements d'un serial killer, s'attirant ainsi la curiosité de la presse. Alors qu'elle retourne chez elle, dans le Massachusetts, elle découvre que deux jeunes gens ont disparu dans les bois où, plus jeune, elle a elle-même vécu une expérience traumatisante.
En effet, lors d'une nuit mémorable mêlant magie, sexe et drogue, quelque chose de terrible s'est déroulé au cœur de la forêt. Quelque chose qui peut vous faire disparaître dans les ténèbres ou vous rendre fou...  

Cette série est écrite par Caitlin Kittredge, romancière connue pour ses ouvrages de fantasy mêlant justement polar et magie. Les dessins sont l'œuvre de Inaki Miranda
Alors que l'on aurait pu s'attendre à un bon gros ratage à la Mercy Thompson ou du genre La Maison de la Nuit, l'on a la surprise de découvrir non seulement une histoire qui tient la route mais également une ambiance tout à fait réussie qui génère frissons, curiosité et cette indispensable envie de tourner les pages.

Si l'aspect graphique est indéniablement séduisant, Miranda installant des décors plutôt impressionnants (crypte, vieille bâtisse, bois brumeux...) et des personnages au look gothique, l'écriture de Kittredge s'avère être d'une efficacité redoutable.
Le personnage principal, sorte de sorcière moderne et futée, est parfaitement campé et l'histoire progresse régulièrement, entre flashbacks et révélations. Bien que l'on rencontre tout ce que l'on pensait être en droit de trouver (le médecin taré dans l'asile glauque, l'entité effrayante, l'histoire d'amour contrariée...), l'auteur parvient à dépasser les clichés pour livrer un récit agréable qui navigue entre enquête policière, secrets de famille et pratiques ésotériques. 

Ce premier tome se termine sur un gros cliffhanger qui donne envie de découvrir la suite (prévue pour juin 2015). Même si Coffin Hill ne dispose pas de toutes les qualités d'un Locke & Key (la saga de Hill maniant en plus l'humour et l'émotion et étant sans doute plus inventive), l'aspect étrange des lieux et des personnages, le suspense ainsi que la forte teneur en paranormal peuvent quelque peu rapprocher ces deux titres (attention cependant, la magie reste relativement light et "réaliste", à base notamment de potions ou de symboles dessinés sur le sol [1]). 
Un récit qui, quoi qu'il en soit, ne fera pas honte au label Vertigo, riche en comics de qualité.

Du sang, des sorts et un peu de sexe. Un mélange qui n'est pas suffisant en soi pour faire une bonne BD mais qui ici est particulièrement bien employé et dosé. 

+ un style graphique efficace et percutant
+ de la magie crédible
+ aisance narrative évidente
+ une héroïne charismatique...
- mais dont la dureté et la froideur empêchent pour l'instant le petit plus émotionnel qui rendrait le tout imparable et complètement addictif


[1] Ce n'est bien entendu pas un défaut, cela rend même certaines pratiques plus vraisemblables et leurs effets mieux compréhensibles (cf. cet article sur le sujet).




06 septembre 2014

Y le dernier homme : la fin en novembre chez Urban Comics

Retour sur une excellente série, Y the last man, dont le dernier Deluxe sera disponible d'ici deux mois.

Vertigo est véritablement un vivier à comics cultes (cf. cette encyclopédie, consacrée au label). Y the last man fait partie de ces BD qui marquent et se révèlent rapidement addictives. 
Au scénario, Brian K. Vaughan (Runaways, Buffy, Saga). Les dessins sont de Pia Guerra
Les premiers épisodes avaient été publiés par Semic, puis Panini. Cette fois, Urban Comics nous offre une intégrale en Deluxe.
Mais voyons un peu l'histoire pour ceux qui ne connaîtraient pas.

Yorick est un jeune homme charmant, un peu glandeur et passionné de tours de magie. Le genre de type qui n'est pas franchement destiné à devenir célèbre. Pourtant, du jour au lendemain, il devient l'homme le plus convoité au monde. Pour la bonne et simple raison qu'il est - si l'on fait exception de son singe Esperluette - le seul mammifère mâle encore en vie sur la planète.
Ce monde post-apocalyptique dans lequel il va évoluer est donc entièrement constitué de femmes, ce qui a certes quelques avantages mais aussi malheureusement de gros inconvénients, surtout lorsque l'on devient la cible de groupes extrémistes.

La thématique est plutôt originale, riche, et, malgré parfois quelques épisodes un peu "en dessous", Vaughan parvient à conserver un véritable intérêt tout au long de la saga. Yorick ne manque pas d'humour, il fait des rencontres plutôt hautes en couleur et l'on a en gros de bons dialogues, de l'action qui n'empiète pas sur la psychologie des personnages, quelques histoires d'amour et une explication du phénomène qui, si elle est un peu tirée par les cheveux, n'en reste pas moins présente (tous les auteurs ne s'en embarrassent pas forcément).
Les dessins, s'ils ne sont pas désagréables, souffrent un peu du même défaut que ceux de la série Fables : une simplicité qui, en ce qui concerne par exemple les décors, confine au simplisme. Les visages manquent également de diversité, difficile notamment de s'y retrouver dans le paquet de jeunes femmes blondes qui jouent un rôle dans le récit. 

Quelques défauts donc, qu'il est légitime d'évoquer, mais surtout un véritable bon moment de lecture, encore amplifié par une fin qui n'est pas avare de surprises et de chocs émotionnels. 
Le scénariste s'offre en effet ici une conclusion forte, parfois dérangeante, amère mais terriblement réussie. Contrairement à ce que pouvait laisser présager le ton parfois léger de la série (avec notamment le duo contrasté, à la buddy movie, qui se balance des vannes, ou le graphisme, pas franchement "sombre"), ce final est une cascade de crochets au menton et de directs au bide, qui vous laissent sans voix, le souffle court et la gorge serrée.

Cette nouvelle édition, agrémentée de bonus, constitue une occasion idéale pour découvrir la série si ce n'est pas encore fait.

+ un Vaughan toujours aussi à l'aise sur les longs récits
+ une thématique originale et abordant de nombreux sujets de société
+ une conclusion couillue et émouvante
- un style graphique souvent fade





26 avril 2012

Daytripper

Sortie ce mois de Daytripper, une mini-série Vertigo qui arrive en France auréolée de l'Eisner Award 2011 de la meilleure histoire complète.

Brás de Oliva Domingos s'occupe de la rubrique nécrologique dans un grand quotidien de São Paulo, au Brésil. Et  Brás va mourir.
Il va mourir à 32 ans, dans l'ombre de son père, sans avoir réussi à devenir un grand écrivain. Il va mourir à 11 ans, fauché avant d'avoir pu faire quelque chose de sa vie. Il va mourir par amitié, en pleine gloire, à l'âge de 38 ans. Il va mourir à 47 ans, sans pouvoir aller faire le petit exposé qu'il avait prévu, à l'école de son fils. Il va mourir à 76 ans, après avoir bien vécu. Et a d'autres âges encore, tout s'arrêtera.
Parce que tout à une fin, même les plus beaux livres.

Les histoires ont souvent un goût particulier. Elles peuvent avoir la douceur du miel, se révéler acides à vous donner des crampes d'estomac, ou encore être parfois plus subtiles, plus profondes, plus amères aussi. Comme un bon café, à l'arôme puissant. C'est le cas de Daytripper, écrit et dessiné par Fábio Moon et Gabriel Bá .
Il suffit de jeter un oeil à la préface, de Cyril Pedrosa (Trois Ombres), et à la postface dessinée de Craig Thompson (Blankets, Adieu Chunky Rice) pour comprendre que l'on s'embarque dans un récit exceptionnel, à la portée immense.

L'on pourrait penser, l'espace d'un instant, que sans véritable intrigue, l'on va plonger dans l'ennui. Ou que la prétention philosophique de l'oeuvre va vite tourner au ridicule. Il n'en est heureusement rien. Sans démonstration appuyée, sans abuser de situations mélodramatiques, les auteurs construisent le tableau d'une vie, tableau dans lequel chacun pourra finir par se reconnaître.
C'est là la principale prouesse des frangins (Moon et Bá, comme leur nom ne l'indique pas, sont frères) : parvenir, au travers d'un personnage banal, à s'adresser à tout le monde. L'on n'est pas forcément touché dès le début, parce que l'on commence à connaître les trucs de ces vieux briscards de conteurs. L'on cherche à les déceler, à montrer que l'on est plus futé qu'eux. Et puis arrive une petite phrase qui résonne étrangement, une situation familière ou un regard lourd de sens... et c'est fini. L'on est alors pris dans l'engrenage et le piège se referme.

Oh, ce n'est pas un piège bien méchant, les conteurs sont rarement des gens malintentionnés. Il consiste simplement ici, d'une manière très intelligente, à vous faire faire une partie du travail, à vous encourager à arpenter cette moitié du chemin qui revient au lecteur. Quitte à vous pousser un peu et à se servir de ce que vous avez de plus intime.
Un premier baiser, chaste et innocent. La naissance d'un enfant. La passion véritable. La mort du père. L'indéfectible et rare amitié. Autant de thèmes porteurs et universels qui viennent vous titiller, s'insinuent dans les failles de votre esprit et finissent par déclencher des réactions émotionnelles violentes, qui contrastent fortement avec la douceur et l'élégance des planches.
En parlant d'élégance, il convient de souligner la colorisation, magistrale, de Dave Stewart. Ce dernier parvient à renforcer chaque chapitre en lui donnant une ambiance unique et appropriée, des teintes chaudes et gaies de l'insouciance de l'enfance, à une froideur plus adulte exprimant l'inquiétude, l'absence, le doute, en passant par des pourpres violents et colériques.

Et si les yeux sont flattés par un graphisme doux et tout en retenue, l'esprit l'est tout autant avec un texte parfaitement ciselé et qui tape très souvent juste. Tout ne se limite pas à une sorte de variation sur le fameux thème de la locution latine carpe diem quam minimum credula postero. Daytripper parle aussi du rêve, de l'écriture, de ses vies que l'on écrit au lieu de les vivre. De leur sens. De notre quête. De ce que l'on imagine être et de ce que l'on est vraiment. De toutes les saloperies que l'on ne peut éviter, et des rares et précieuses choses que l'on peut embellir.
Daytripper parle de cette existence vouée à s'arrêter, à se faner de la manière la plus injuste qui soit. Et comme souvent, le papier sert à donner un peu de sens à tout cela. Sans doute parce que l'encre est moins douloureuse que les larmes.

Un livre choc qui, une fois refermé, continuera de vous hanter. Longtemps.

- Et si je rate mon entretien d'embauche parce qu'on est restés ici, juste à cause de cette fille ?
- Et si tu ratais cette fille à cause d'un entretien d'embauche ?
 Brás et Jorge, sous la plume de Fábio Moon et Gabriel Bá .


21 avril 2012

Fables : L'Age des Ténèbres

La suite de la série Fables vient de sortir et quitte Panini pour rejoindre Urban Comics.

Le dernier tome en date contait la chute de l'Adversaire et la fin du conflit menaçant Fableville, avec d'ailleurs une conclusion qui manquait singulièrement de panache. Ce quinzième volume renoue heureusement - et de quelle manière ! - avec les qualités qui ont fait la réputation et le succès de ce titre.
Aux commandes, toujours Bill Willingham au scénario, accompagné au dessin par Michael Allred, Mark Buckingham, Peter Gross et David Hahn. C'est sans doute Buckingham qui s'en sort le mieux, bien que globalement, l'aspect graphique reste le point faible de cette série qui aurait méritée des planches plus léchées et moins enfantines, à l'image des magnifiques covers.

Mais intéressons-nous plutôt au récit. Les sept épisodes (Fables #76 à #82) regorgent de surprises et de bons moments. L'on assiste tout d'abord aux réactions des habitants découvrant Gepetto se promenant libre parmi eux après son amnistie. Une source de tensions, mais rien en comparaison d'une nouvelle menace, terrifiante, qui fait son apparition.
A peine remis d'une guerre, les Fables doivent maintenant encaisser une terrible attaque aux conséquences dramatiques. Contrairement à l'Adversaire, dont l'identité était restée cachée longtemps, l'auteur nous dévoile tout de suite ce nouvel ennemi, plutôt charismatique.
Comme toujours, les histoires sentimentales se mélangent aux missions d'espionnage ou encore à la gestion politique des crises, le tout avec une grande fluidité et une parfaite maîtrise narrative.

L'on se demandait si l'intérêt n'allait pas retomber après la chute de l'Empire (qui d'ailleurs est plus décapité que réellement balayé), voilà de quoi dissiper nos inquiétudes.  On assiste notamment à quelques scènes choc qui auraient bien pu devenir cultes si elles avaient été plus portées par les dessins.  Seule la petite partie centrée sur Mowgli est un peu en dessous, tout le reste étant aussi passionnant et profond qu'aux débuts de la série.
Willingham continue de mener son petit monde avec talent, et il en faut pour mettre en scène des personnages de contes, des bestioles douées de parole, des êtres aussi fantastiques que parfois improbables, tout en ne laissant aucun doute au lecteur sur la réalité de leurs sentiments, de leurs souffrances, de la moindre de leur joie ou de leur peine. Cela représente beaucoup de travail, de savoir-faire, et un peu de cette magie sans laquelle les conteurs ne seraient que des bonimenteurs de plus. Ici le mensonge devient un enchantement. Et il fait bon d'y croire, au moins un instant.

Notons que Urban a laissé ici de côté son habituelle hardcover pour conserver le format souple initié par le précédent éditeur, ce qui permet, pour les collectionneurs un peu pointilleux, de ne pas avoir un ensemble trop dépareillé. Enfin, Urban a également rétablit le petit résumé de la situation et la présentation des personnages.

Un excellent comic, à classer parmi les grandes réussites de la BD américaine.

25 mars 2012

Coup de Coeur : Les Seigneurs de Bagdad

Réédition ce mois de Pride of Baghdad, par Urban Comics. La guerre et le monde des hommes vus par les plus majestueux des félins.

Guerre du Golfe. Bagdad. Un bombardement américain touche le zoo de la capitale. Quatre lions vont être ainsi libérés. Zill, le mâle du groupe, Safa, une chasseuse expérimentée, Noor, la belle rêvant des grands espaces, et Ali, le lionceau, se retrouvent livrés à eux-mêmes.
Ils vont devoir réapprendre à trouver leur nourriture seuls, à se défendre contre un monstrueux prédateur et à reconquérir leur habitat naturel.
Naguère, ils régnaient en seigneurs.
Aujourd'hui, ils sont en danger. A la merci du feu du ciel et d'un monde qu'ils ne comprennent plus.
La liberté a un coût. Ils vont l'apprendre, ensemble, de la plus amère des façons.

Ce magnifique récit avait déjà été publié par Panini, avec un résultat plus que douteux (les planches étant tronquées). Urban Comics offre cette fois, avec un retour au format originel et une nouvelle traduction, une édition digne de ce nom au lectorat français.
Le scénario, se basant sur une histoire vraie, est de Brian K. Vaughan (Runaways, Buffy contre les Vampires, The Hood), les dessins sont de Niko Henrichon. Le travail graphique est exceptionnel, une réelle beauté, mais aussi une grande puissance évocatrice, émanant des planches. Quant à l'histoire, elle fait partie de ces contes, intelligents et poignants, qui permettent de transformer un simple divertissement en art fondamental.

Si les auteurs font bien parler les animaux, il ne s'agit pas ici d'un comic anthropomorphique, à la Grandville, mais d'un univers bien plus réaliste, dans lequel les dialogues "humains" viennent retranscrire un comportement animal que l'on imagine volontiers exact ou, tout du moins, vraisemblable. L'allégorie portant sur les victimes civiles des guerres est certes évidente mais l'on peut également voir dans cette oeuvre une réflexion plus profonde sur le "mirage" de la liberté et les, parfois protecteurs, barreaux qui la limitent.
La démonstration tient à la fois du drame, de l'essai philosophique et de la grande aventure. Et une lecture plus premier degré fera probablement frémir ceux qui sont déjà sensibles à la cause animale. Car bien entendu, même si les cages sont parfois rassurantes, même si la liberté a un prix, rien ne remplace, pour l'Homme et, il faut s'en persuader, pour l'animal également, la sensation unique de pouvoir vivre et se déplacer sans entraves.

Un livre riche en émotions et aussi brillant sur le fond que la forme.
LE gros coup de coeur du mois.

28 février 2012

Top 10 : Bienvenue à Neopolis

Un coup d'oeil aujourd'hui sur la réédition de Top 10, chez Urban Comics.

Neopolis est une ville étrange, conçue par d'anciens savants nazis et habitée par des surhumains. Comme toutes les mégalopoles, elle a généré ses trafics, ses excès et ses crimes. Le tout amplifié par les capacités très spéciales de ses citoyens.
Pour contrôler cette population explosive, il y a le 10ème District, affectueusement surnommé Top 10. Les agents qui y sont affectés mettent leurs pouvoirs au service de la loi. Smax, le taciturne, Robyn, la nouvelle recrue, ou encore le lieutenant Colby, alias Peregrine, partagent leur temps entre enquêtes et une vie privée parfois chaotique.
Au 10ème District comme ailleurs, les pouvoirs ne changent pas fondamentalement la nature humaine. Il y a les prédateurs, les innocents, et entre les deux, des flics imparfaits qui tentent d'agir au mieux...

Après Watchmen, Urban mise sur une autre série, certes moins connue, mais toujours signée Alan Moore (From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires). Les dessins sont, eux, de Gene Ha. Soulignons tout de suite l'efficacité de ce dernier, qui, contrairement à ce que l'on pouvait reprocher à l'univers de Spider-Man 2099, parvient à donner un vrai caractère "techno-cradingue" au lieu et à certaines créatures.
L'originalité de cette série, qui a vu le jour fin 1999, réside dans le fait qu'elle transpose des intrigues policières classiques dans un cadre tout à fait inhabituel. Neopolis tient en effet une large place dans l'histoire et sa faune exotique permet d'enchaîner des situations fort diverses allant du burlesque au drame. L'on va ainsi découvrir des robots, des géants, des aliens, un chien qui parle... et ce ne sont pas forcément les créatures les plus originales. Pour donner un exemple, l'une d'entre-elles est une sorte de grosse méduse extraterrestre ayant fait carrière dans le porno.

Les personnages, aussi déroutants qu'ils soient, sont tous crédibles et possèdent une vraie épaisseur. Moore explore à travers eux des thématiques qui n'ont rien perdu de leur force, notamment l'extrême difficulté de vivre ensemble et d'apaiser les tensions sociales. Les races les plus diverses se côtoient, tout comme d'ailleurs des croyances et sexualités variées.
Au final, si l'aspect extérieur des protagonistes est souvent au moins original, si ce n'est absurde (encore que, le requin avocat est un clin d'oeil assez drôle), ils sont intérieurement totalement humains, dans leurs doutes et leurs souffrances. Ils s'engueulent ou s'entraident, ont des problèmes familiaux, se balancent des vannes, se draguent ou commettent des erreurs. C'est ce mélange habile et bien dosé qui donne toute sa saveur à cette Neopolis qui mérite largement que l'on arpente ses rues.
D'un point de vue pratique, cette édition est au format Urban, donc avec hardcover. Elle dispose d'un petit topo sur les personnages et d'un long texte d'Alan Moore. La traduction est très bonne mais contient tout de même une ou deux coquilles (une inversion de mots et un "s" manquant si j'ai bien tout noté). Un peu dommage mais rien de dramatique, surtout pour la densité de texte. 

A la fois réaliste d'un point de vue psychologique et déjanté en ce qui concerne le cadre et les personnages, voilà un titre à découvrir pour ceux qui ne posséderaient pas les précédentes éditions Semic, difficilement trouvables à un prix raisonnable pour certains tomes.
Encore du lourd pour cette reprise en main des titres DC Comics.

01 décembre 2011

Fables : War and Pieces

Le quatorzième tome de Fables est disponible depuis hier et met un terme à la guerre contre l'Adversaire.

Le moment est enfin arrivé, pour Fableville, de lancer un large assaut contre l'Empire et ses armées. La libération des Royaumes dépend de plans audacieux menés simultanément.
Alors que le vaisseau "Gloire de Bagdad", avec à sa tête le Prince Charmant et Sinbad, est chargé de bombarder les portails reliant l'Empire à la Terre, Bigby, lui, doit tenir une position stratégique, essentielle en cas de repli, autour d'un haricot magique. Pendant ce temps, la Belle au bois dormant, au coeur même de la capitale impériale, doit profiter d'une réunion des sorciers de combat pour les mettre hors d'état de nuire.
Enfin, les Fables peuvent compter, en plus de leur propre magie, sur les armes à feu des communs. Un élément que l'Empire n'a jamais souhaité intégrer à ses propres troupes.
Pour tous, c'est maintenant le moment de vérité.

Ce tome sonne comme une fin, non de la série mais au moins d'un cycle. Aux commandes, toujours Bill Willingham au scénario, accompagné cette fois, pour les dessins, de Mark Buckingham, Steve Leialoha, Niko Henrichon et Andrew Pepoy.
Ces six épisodes commencent plutôt sur le ton de l'humour, avec un Boy Blue quelque peu déconcerté par la psychologie féminine (également complexe chez les Fables !). L'on passe ensuite à une mission de sauvetage impliquant Cendrillon, une charmante espionne ayant eu des siècles pour peaufiner ses techniques d'infiltration et de combat. Enfin, l'on en arrive au conflit proprement dit. Depuis le temps que cela couvait, on s'attendait à une bataille monstrueuse, mais l'auteur parvient encore à nous surprendre. Et pas forcément de la meilleure des façons.

La surprise vient tout d'abord de jolies trouvailles, comme le vaisseau arabe à base de tapis volants, ou les bombes artisanales guidées avec l'aide de ces mêmes tapis. Malheureusement, le reste tombe un peu à plat. Si l'on parvient à s'expliquer l'écrasante supériorité des Fables grâce aux armes à feu et à l'approvisionnement continu assuré par des moyens magiques, les forces de l'Empire, que l'on nous avait pourtant montrées comme terrifiantes (à juste titre puisque responsables de l'écrasement de centaines de royaumes), paraissent ici bien dérisoires.
Même le duel final est (trop) vite expédié, enlevant à l'ensemble le côté épique que l'on espérait pourtant. Pire encore, les pertes, bien que minimes, sont très mal gérées et les personnages qui tombent au champ d'honneur le font dans l'indifférence générale. C'est, à n'en pas douter, une petite déception, et donc une première pour cette série qui nous a habitué à du haut de gamme depuis si longtemps.

Il serait exagéré de parler de ratage complet, mais après nous avoir préparé, pendant plus de 70 épisodes (sans compter les spin-offs ou les romans), à un affrontement titanesque, cette conclusion a de quoi désappointer. Où sont les épouvantables hordes de l'Empire ? La perfidie de ses chefs ? Les morts déchirantes ? Les sacrifices héroïques ? L'aspect dramatique ? Le suspense ? Nulle part. Willingham a fait le choix, difficilement compréhensible, de ne pas donner aux lecteurs ce qu'il les avait pourtant préparés à recevoir.
Bien entendu, décontenancer le lectorat peut être une bonne idée, mais pas au détriment de l'histoire. Or, ici, l'on a l'impression que le scénariste, après avoir réussi à nous envoûter grâce à l'humour, l'émotion, la force de son récit (cf cette chronique), rate totalement son grand final, en en faisant une bataille aseptisée et fade. Une fadeur d'autant plus évidente qu'elle peut être comparée avec la maestria de Willingham quand celui-ci parvenait à nous émouvoir du sort d'un simple soldat de bois (cf tome #9)... au lieu de cela, il faut se contenter d'une reine des Neiges qui s'endort paisiblement, de centaines de dragons qui périssent sans faire aucune victime (et sans que l'on s'intéresse à leur sort), etc.
Heureusement, ce n'est pas la fin de la série, cela n'aurait pas été lui rendre justice que de l'arrêter sur cet arc.

Notons également que, contrairement à ce que fait Panini d'habitude sur cette série, l'on ne trouve dans ce tome ni le petit résumé de la situation, ni la traditionnelle présentation des personnages principaux. 

On s'attendait au Jour le plus long, on a Martine à la plage.
Difficilement compréhensible de la part d'un écrivain aussi talentueux. D'un autre côté, comme les creux de Willingham correspondent aux sommets de pas mal d'autres auteurs, il lui sera beaucoup pardonné.

13 novembre 2011

The Unwritten : Les Infiltrés

La suite de The Unwritten - Entre les Lignes est sortie ce mois, ce deuxième opus tient-il la route ?

Après le massacre perpétré à la Villa Diodati, Tom Taylor est accusé de meurtre et extradé dans une prison française, dirigée par Claude-Louis Chadron. Ce dernier a deux enfants, totalement fans des aventures de Tommy Taylor, le célèbre magicien.
Alors qu'une mystérieuse organisation tente de supprimer Tom, celui-ci est aidé par un journaliste, infiltré dans la prison, et par Lizzie Hexam, la jeune femme à l'origine des premiers ennuis médiatiques du fils de Wilson Taylor.
Tom doit faire face à la brutalité de l'univers carcéral tout en cherchant à en savoir plus sur ses origines, toujours aussi incertaines.
Alors que la frontière entre fiction et réalité s'amenuise, les enfants de Chadron, persuadés de l'innocence de Tommy, pénètrent dans la prison alors qu'un commando arrive sur les lieux, avec la complicité de leur père, pour liquider Taylor...

Après un excellent premier tome, paru en début d'année, cette suite était vraiment attendue, d'autant qu'elle contient cette fois sept épisodes (si on était mauvaise langue, on pourrait penser que Panini charge la mule avant de perdre les droits Vertigo). Eh bien la série tient toutes ses promesses et s'avère toujours aussi passionnante.
Aux commandes, l'on retrouve Mike Carey (Faker, X-Men : Origins, Neverwhere, God Save the Queen) au scénario et Peter Gross au dessin, ce dernier étant aidé, pour les "finitions", par Jimmy Broxton, Kurt Huggins et Zelda Devon
Les références littéraires sont toujours aussi nombreuses et servent parfaitement un récit complexe mais que l'on suit aisément. L'on retrouve, entre autres, la Chanson de Roland (et un intéressant parallèle avec le "marketing viral médiéval" et ses effets), les contes pour enfants (qui peuvent servir de prison redoutable !) et même le Jud Süß de l'inquiétant reichsminister Goebbels (qui montre de manière assez poétique qu'une histoire peut être corrompue et empoisonnée).

Comme le remarque avec pertinence Paul Cornell (Wisdom, Young Avengers) dans son introduction, Carey fait de la littérature tout en parlant de littérature, un peu comme "s'il s'élevait dans les airs en se tirant par ses propres cheveux". La thématique centrale reste donc identique, à savoir l'importance des mots et de leurs effets, comparables à une forme de magie (j'évoque plus en détail cette même magie dans le Webzine #2 de WEBellipses, cf l'article It's a kind of Magic), mais aborde parfois des éléments plus spécifiques, comme l'inéluctable transformation de l'oeuvre une fois que le lecteur se l'approprie (une idée finement symbolisée par l'emploi de la créature de Frankenstein et par une audacieuse comparaison entre cette appropriation et un meurtre suivi d'une imposture). 
Pour le moment, l'on ne sait encore pas grand-chose des manigances de Wilson Taylor ou de ceux qui veulent supprimer Tom, mais ce voyage, quasi initiatique, au sein des méandres de l'écriture demeure fascinant. Mélange de fantasy, de drame, d'aventures et de réflexion, The Unwritten s'affirme comme une série profonde et subtile, liant monuments de la littérature, oeuvres plus populaires et même immondes objets de propagande.

Une lecture hautement recommandée.
Du grand Vertigo qui peut se lire et se comprendre à de multiples niveaux, sans jamais ennuyer ou forcer la main.

16 août 2011

Bite Club : Mafieux et Vampires font-ils bon ménage ?

Demain sort A Crocs et à Sang, un ouvrage qui sent la poudre, l'hémoglobine et... le cul.

La famille Del Toro est à la tête du plus puissant clan mafieux de Miami. Particularité intéressante : les Del Toro sont également des vampires. Un aspect tout de même non négligeable bien que le monde connaisse parfaitement l'existence de cette minorité.
Lorsque leur patriarche est assassiné, ce ne sont pas les successeurs potentiels qui manquent. Risa, aussi belle que cruelle, ou encore Eddie junior peuvent prétendre relever le défi sans problème. Pourtant, c'est à leur frère, Leto, que le vieil Eduardo a laissé, dans son testament, les rênes de l'organisation qu'il dirigeait.
Cela n'est pas sans créer dissensions et jalousies, d'autant que Leto s'était éloigné du clan depuis deux ans pour devenir... prêtre. 
Que ce soit l'inspecteur Fortine, qui s'est juré de démanteler le cartel de vampires, Victor, qui s'est déjà glissé dans le lit d'Arabella, veuve pas si éplorée que ça, ou la troublante Risa, tous ont un énorme appétit. Pour le sang. Pour l'argent.
Pour le pouvoir.

Le recueil qui nous intéresse ici compile en fait deux mini-séries Vertigo : Bite Club (6 épisodes) et Bite Club : Vampire Crime Unit (5 épisodes). Le scénario est de Howard Chaykin & David Tischman, les dessins de David Hahn et la colorisation de Brian Miller.
Des histoires de vampires, l'on en a eu quelques-unes récemment, que ce soit American Vampire, la version BD du Dracula de Stoker, la déclinaison en comics de la série True Blood ou même une confrontation avec les X-Men. Lorsque l'on manipule un thème aussi souvent employé, il faut donc se montrer particulièrement inventif et bâtir une intrigue solide, ce qui est le cas ici. Ouf !

Tout d'abord, les vampires sont traités de manière réaliste. Le terme peut surprendre mais rappelons que la plupart des clichés de la littérature sont en fait parfaitement explicables. Le fait d'être extrêmement sensible à une exposition au soleil se retrouve ainsi dans l'épouvantable maladie connue sous le nom de Xeroderma Pigmentosum, et le fait de ne pas pouvoir apercevoir son reflet dans un miroir, contre toute attente, est également possible par un trouble psychologique et un phénomène d'hallucination négative. Mais inutile de tenter ici de donner un peu de crédit à la légende car les vampires de A Crocs et à Sang ne craignent pas la lumière, pas plus qu'ils ne volent ou ne se transforment en chauves-souris.
Cette minorité ethnique, au système immunitaire renforcé et à la force améliorée, est en fait le résultat d'une saloperie véhiculée par les chauves-souris vampires originaires d'Amérique du Sud (la Transylvanie est bien loin !). De là découlent trois catégories de dentus : l'Alpha, transformé directement par l'animal, le Bêta, qui n'a jamais été humain et est issu de l'union de deux vampires, et enfin l'Oméga, transformé par la morsure d'un vampire. Si leur espérance de vie, tout comme leurs sens, sont considérablement renforcés, ils restent mortels et totalement dépouillés du folklore gothique habituel.

Les auteurs utilisent en fait ces prédateurs pour renforcer l'aspect violent et hors des conventions du milieu mafieux tout en conservant néanmoins une ambiance troublante et explicitement érotique. Car attention, si la violence n'atteint pas des sommets, le sexe - et les perversions sexuelles encore plus - est très présent. Tout comme d'ailleurs un langage très cru qui peut éventuellement choquer.
Pour contrebalancer cette dureté, Hahn et Miller livrent un graphisme doux, très esthétisant et lissé par une colorisation monochrome qui alterne les teintes et permet de jouer sur des détails ou sur la froideur (ou la chaleur) d'une scène. Le contraste entre l'innocence du dessin et les propos tenus est des plus réussis et exploite parfaitement le potentiel, énorme, de la BD en tant que medium développant des particularités propres.

Violent, réaliste, beau, Bite Club s'avère également parfois plus subtil qu'il n'y paraît, notamment dans la première partie. Les relations père-fils ou la souffrance adolescente y sont notamment abordées avec une simplicité non dénuée d'émotion, ce qui permet s'insuffler un peu d'humanité dans un univers qui en est souvent dépouillé et incite également à relativiser la perception que l'on peut avoir du "monstre" qui, quel que soit ses actes, leur immoralité et l'envie légitime d'y mettre un terme, est souvent plus complexe que la réduction stéréotypée dans laquelle l'on va rapidement le cloisonner. Une approche intelligente tant qu'elle n'engendre pas certaines dérives et absurdités qui mènent à l'angélisme et l'hypocrisie, deux tares dont souffre notre société mais qui n'ont pas encore atteint la fiction. Enfin, pas entièrement.

Au final, nous voici devant une oeuvre à la Garth Ennis, dont l'outrance et le côté trash ne doivent pas masquer la pertinence de la forme et la richesse du fond.
Un mot sur la traduction. Elle n'est pas désastreuse mais pas exempte non plus de boulettes. Certaines sont d'ailleurs plus gênantes que d'autres. Si un "s" à "sympas" (cette apocope est invariable) peut encore passer car ça part d'un "bon" réflexe, un "mon coeur bat à la chamade" ou un "ce flic est belle et bien..." seront plus irritants. Autre remarque, plus technique : un "grâce à rico" dans le texte peut également dérouter certains lecteurs et aurait pu faire l'objet d'une note explicative ou même d'une meilleure formulation ("grâce à la loi RICO")* pour éviter que l'on puisse penser qu'il s'agit d'un individu. Mais bon, avec Panini, l'on n'en est plus à finasser depuis longtemps...

Un bon polar, sulfureux, musclé et bénéficiant de fort belles planches.
De quoi vous donner le goût du sang.


* L'acronyme RICO désigne le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations act, soit une loi fédérale qui a permis, entre autres, de s'attaquer au crime organisé aux Etats-Unis en autorisant l'inculpation du capo (chef) d'une "famille", même quand celui-ci n'est pas directement impliqué dans les crimes qui sont perpétrés sous son autorité.
   

02 juillet 2011

Bouleversements Editoriaux

Entre certains droits qui changent de mains et l'arrêt d'une revue bien connue, les choses bougent en ce début d'été sur la scène comics.

On commence par une mauvaise nouvelle : la fin du bimestriel Les Chroniques de Spawn (cf cet article). Cette revue, publiée par Delcourt, était pourtant d'une qualité éditoriale exemplaire. Traductions de qualité, grande réactivité par rapport aux sorties US, suppléments nombreux et intéressants, tout cela démontrait le sérieux et l'implication de l'éditeur et de Thierry Mornet.
Malheureusement, le travail ne suffit pas toujours et le manque de lecteurs aura scellé le sort de la revue.
Ce n'est pas pour autant la fin de Spawn & consorts en France puisque les personnages rempileront, mais cette fois en librairie (cf d'ailleurs le premier tome de l'Intégrale Sam & Twitch, paru récemment, ou encore le premier tome de Haunt, qui avait déjà débuté la migration vers les rayons des librairies).
Voilà en tout cas une révérence tirée la tête haute, sans avoir à rougir d'un parcours dont beaucoup pourraient s'inspirer.

La seconde nouvelle est bien meilleure puisque, on le sait depuis quelques jours, Panini a perdu les droits DC Comics au profit de Dargaud. Bien entendu, c'est encore un changement de cap de plus pour un univers DC déjà historiquement en retrait, en France, par rapport à Marvel et qui a souffert d'un parcours chaotique. Entre les recompositions incessantes de revues et les remises à zéro (le dernier titre lancé, Batman Universe Hors Série, ne date que du mois de mai), les lecteurs devaient s'accrocher pour rester fidèles à Superman et ses potes, mais quitter le giron paninien, ce ne peut être qu'un bond en avant.
Certains s'inquiètent - un peu précipitamment - de l'inexpérience de Dargaud en matière de comics. Qu'aurait-on dû dire alors à l'époque de Panini, dont l'expérience éditoriale se résumait à publier des supports à  autocollants ? Et puis, Dargaud, c'est le même groupe que Le Lombard, dont la publication de FreakAngels s'est révélée exemplaire. Dargaud lui-même ne fait pas que du format franco-belge et ce serait le méconnaître que de le réduire à Achille Talon ou Valérian (de bonnes BD d'ailleurs, mais assez éloignées de l'univers américain). En effet, Dargaud a déjà montré son savoir-faire avec l'intégrale Peanuts par exemple, mais aussi avec des oeuvres plus confidentielles, comme Ouvert la Nuit (sans parler d'adaptations, françaises mais complexes, comme La Compagnie des Glaces).
Bref, des professionnels, sérieux, très certainement motivés, et qui ont déjà annoncé qu'ils seraient présents non seulement en librairie mais aussi très logiquement en kiosque. Reste à savoir s'ils parviendront à séduire un lectorat échaudé par des expériences malheureuses et toujours craintif lorsqu'il s'agit d'univers partagés continus. Un petit numéro #0 en kiosque, pour rappeler brièvement les grandes lignes de l'univers DC et dresser le portrait des personnages principaux, serait peut-être une bonne idée ? Nous verrons cela et jugerons sur pièces en janvier 2012.
Précisons qu'en plus de la licence DC "traditionnelle", Dargaud a également empoché les (excellents) titres Vertigo et les droits du magazine humoristique MAD.

Bon, ce n'est pas la fin de Panini, la bête n'est pas encore totalement dépecée, mais c'est un excellent début. ;o)

16 mars 2011

Le Frisson : crimes et légendes celtiques

La nouvelle collection de Delcourt, Dark Night, a été inaugurée voici quelques jours. Voyons si Le Frisson, première oeuvre à sortir sous ce label, est digne du polar bien noir que l'on nous promet.

La police de New York est sur les dents, un tueur en série particulièrement sadique vient en effet de frapper, rappelant à certains la psychose générée dans les années 70 par le célèbre Son of Sam. Une première victime est découverte décapitée, une autre est démembrée. Leur point commun ? Ces hommes ont été vus au bras d'une magnifique jeune femme. Malheureusement, tous les témoins en donnent une description différente. Pour certains, il s'agissait d'une très mignonne asiatique, d'autres ont cru voir une éblouissante blonde aux allures de top model ou même une motarde sexy pleine de tatouages.
Un seul homme semble savoir de quoi il retourne. Il s'agit de Martin Cleary, un ex flic qui est convaincu que les assassinats sont des sacrifices rituels issus de la tradition druidique irlandaise. Pire encore, il affirme avoir échappé de peu, lui-même, à cette fille qui glace ses amants avant de les livrer à son tueur de père.
Evidemment, personne ne peut le prendre au sérieux. Cleary va tenter d'en savoir plus pour mettre un terme au carnage, mais il se met ainsi en danger, d'autant que le FBI commence à le soupçonner d'être lui-même l'auteur des crimes...

Nouveau label, au nom assez explicite, pour Delcourt qui souhaite ainsi offrir une sélection des meilleurs polars américains. Le principe est alléchant. Cette première histoire, publiée aux Etats-Unis par DC sous son label Vertigo Crime, est écrite par Jason Starr, un romancier qui fait ici ses débuts dans la bande dessinée, et illustrée par Mick Bertilorenzi.
Graphiquement, un style pas dégueulasse du tout, en noir et blanc, permet de coller assez bien à l'ambiance attendue, c'est à dire quelque chose d'assez sombre et inquiétant. Par contre, c'est du côté de l'intrigue que l'on va avoir la plus grosse surprise. En effet, il s'agit ici tout simplement d'un récit fantastique plus que d'un polar. Bien sûr il y a des meurtres, du sexe, des flics (valorisés par des dialogues adéquats), mais l'irruption, dès les premières pages, d'un surnaturel de bazar conduit très vite à ne plus prendre les fameux tueurs en série au sérieux. Même si l'idée d'exploiter les légendes celtiques pouvait se révéler intéressante, il faudra se montrer bien complaisant pour éprouver de l'intérêt - ou pire de l'inquiétude - face à ce druide centenaire et invisible qui se balade avec sa lance et dont la fille congèle tout ce qui lui tombe sous la jupe. L'on ne peut même pas compter sur le suspens puisque tout est expliqué au lecteur dès le début. A la limite, l'utilisation de vieilles croyances, sans ajout d'un paranormal frisant le ridicule et très mal employé, aurait constitué un meilleur choix.
Bref, une réelle déception, d'autant que l'on sent que l'auteur semble loin d'être un manchot. Reste à espérer que les futurs titres colleront mieux au concept de départ.

Une dark night qui fait pschitt et tourne à la fantasy light.

22 septembre 2010

Coup de Coeur du mois : C'est un oiseau...

Un graphic novel semi-autobiographique utilise le mythe de Superman pour parler de sujets graves et intimes. Le titre est évocateur : C'est un oiseau...

Steve est scénariste. Plus précisément, il écrit des comics. Un jour, on lui propose le graal : travailler sur Superman. Un rêve pour beaucoup d'auteurs. Sauf que pour Steve, c'est le début du cauchemar.
Il n'accroche pas vraiment avec le personnage. Il le trouve ridicule, irréaliste, violent même. Alors qu'il cherche l'inspiration, sa vie privée semble s'écrouler autour de lui. Son père disparaît, sa petite amie le quitte, il en vient même à frapper un ami...
Et puis il y a cette chose dont on ne parle pas. Ce secret honteux qui frappe sa famille depuis des générations. Une maladie dont peu de gens connaissent l'existence. La chorée de Huntington. Elle est héréditaire. Il n'y a aucun traitement. Elle est mortelle dans 100% des cas et attaque le système nerveux jusqu'à transformer ceux qui en sont atteints en pantins désarticulés incapables de contrôler leurs gestes. Ils ne peuvent plus marcher, ne peuvent plus embrasser leurs proches, ne peuvent plus écrire.
Steve a peur. Il cherche à mettre des mots sur l'indicible. A comprendre ce satané Superman qui n'est puissant que sur le papier. De l'autre côté des planches, lorsque l'on meurt, c'est pour de bon.

L'on a eu de bonnes choses ce mois-ci, mais là je crois que l'on tient tout simplement le comic du mois. C'est dire sa qualité. Le genre d'oeuvre que l'on pourrait envoyer à l'équipe d'Envoyé Spécial qui a fait le sujet sur les adulescents afin de leur montrer jusqu'où peut aller une bande dessinée destinée aux adultes.
Le scénario est signé Steven T. Seagle, les dessins sont l'oeuvre de Teddy Kristiansen. Graphiquement, c'est tout simplement exceptionnel. L'artiste alterne différents styles avec une virtuosité magistrale. C'est typé, inventif, parfois presque abstrait, mais toujours très expressif. Un parfait exemple de la complémentarité entre texte et dessin et de ce que l'art séquentiel peut apporter pour sublimer un récit.
L'histoire, quant à elle, n'a que très peu à voir avec Superman évidemment. Il y a bien une petite réflexion sur le personnage et son symbolisme, mais l'essentiel est bien ailleurs.

Seagle possède ce don rare et précieux qu'ont les grands écrivains : il parvient à vous intriguer et à vous embarquer dans son univers dès les premiers mots. En abordant ses personnages d'une manière détournée, apparemment anecdotique, il les rend plus crédibles, plus consistants, plus proches du lecteur.
L'auteur se livre surtout à une réflexion introspective sur le poids du non-dit, l'isolement, la difficulté à communiquer ou même à supporter les autres. Et bien sûr tout cela est fait avec une rare finesse et sans jamais devenir ennuyeux ou pompeux. Certaines répliques font même preuve d'un humour assez inattendu et d'autant plus percutant.
Enfin, Seagle va également parler de son métier en évoquant quelques-uns de ses aspects, comme ce fameux besoin de "ne rien faire" qui consiste précisément à se donner les moyens de "recharger" l'esprit en situations, personnages ou anecdotes, et qui fait aussi partie du processus créatif. Un élément paradoxal que les écrivains comprennent bien, leurs proches un peu moins. ;o)

Bref, l'ouvrage est surprenant, maîtrisé et d'une justesse imparable. Un incontournable de plus dans la gamme Vertigo qui en compte déjà tant. Et en plus, la traduction d'Alex Nikolavitch est parfaite. Heureusement que nous sommes tombés sur un de ceux qui savent bosser chez Panini...

Intelligente, émouvante et même drôle parfois, voilà une oeuvre qui prouve, s'il en était encore besoin, qu'un livre ne perd rien de sa force s'il est en partie constitué de dessins. Il s'agit même là d'une de ces BD fascinantes qui vous marquent et contribuent à vous construire en tant qu'individu. Parce que l'art, au fond, ça sert aussi à ça. Faire passer les saloperies de la vraie vie en saloperies de papier que l'on peut maîtriser.
Presque une analyse en somme, sauf que l'auteur, si tout va bien, ne paie pas pour livrer ses angoisses et peut même parvenir à en vivre. Ce qui ne signifie nullement "refuser de grandir" mais tout simplement utiliser la fiction afin d'extérioriser la peine et les ténèbres pour en faire une souffrance acceptable. Il ne s'agit pas de nier mais, puisque l'on ne peut maîtriser la vie, de maîtriser au moins les planches. Seagle et Kristiansen le font de manière remarquable.

Rigoureusement indispensable, forcément.
A offrir à ceux qui rigolent quand vous leur dites que vous lisez des comics.

"L'emploi délibéré de l'impossible est exactement le coeur de ces bandes dessinées. Pour nous rappeler que quand le monde réel est trop dur, il y a toujours un endroit où se réfugier."
Steven T. Seagle