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08 août 2014

the Cape 1969 : la vengeance venue du ciel

Visiblement, on ne change pas une équipe qui gagne.
Tiens, j’ai déjà dit ça ! Comme quoi, il est des intros réutilisables à l’infini…



Il y a quelque temps, the Cape avait pas mal secoué le monde du comic-book : nommé aux Eisner Awards, cette histoire prenant l’habituelle trame super-héroïque à rebours succédait à bon nombre de très bons scripts qui avaient contribué à enrichir un genre qu’on pouvait croire sclérosé. Sans les atermoiements psychanalytiques d’un Warren Ellis ou le foisonnement provocateur de Mark Millar, on obtenait un scénario solide, serré et prenant, concentré sur ses personnages et davantage sur l’usage qu’on pouvait faire d’un pouvoir plutôt que sur son origine – rien à voir avec la série TV de Tom Wheeler créée en 2011. Rédigé par Jason Ciaramella à partir d’une nouvelle de Joe Hill (oui, le digne fils de Stephen King et co-créateur de l’excellente série Locke & Key), le comic-book avait bon nombre de qualités sans chercher à révolutionner le genre (je vous invite à en lire un peu plus dans l’article de Neault). Rappelons uniquement qu’il évoquait la vengeance d’un homme brisé qui, en retrouvant la vieille cape avec laquelle il se déguisait lorsqu’il était enfant, se voit conférer la capacité de voler. Âpre et violent, the Cape méritait la plupart des louanges qui lui étaient faites tout en demeurant obscur sur certains points.

Le présent album s’attache à expliquer pourquoi (et comment) la fameuse « cape » avec laquelle jouait Eric était ainsi dotée de ce pouvoir. Et si Joe Hill est encore mentionné sur la première de couverture, il est encore moins impliqué dans le processus rédactionnel (les mystères de l’édition…). Reste que Ciaramella maîtrise son sujet et réalise une « préquelle » plutôt habile, chaque chapitre commençant par la même scène, une jeune maman lisant à ses deux fils (les futurs protagonistes de the Cape, donc, si vous suivez) une lettre provenant du Viêt-Nam en plein conflit, sur le théâtre des opérations duquel officie le capitaine Chase, vaillant pilote à la tête d’une escouade chargée d’évacuer les soldats blessés au sol. Les différentes connexions possibles avec les éléments constitutifs du premier album sont cohérentes et permettent du coup de mieux se concentrer sur le récit proprement dit.
Vu le succès d’estime du premier opus, il était évident qu’on attendait celui-ci au tournant. The Cape observait les agissements de plus en plus déments d’un être déjà perturbé qui obtient un pouvoir en cherchant à se raccrocher à ses souvenirs d’une enfance heureuse et pleine de possibles. Or, contrairement à ce qu’allait devenir son fils Eric, Chase est loin d’être ce genre de personne désaxée : il a la tête sur les épaules et on voit dès les premières planches (pas de temps mort, l’escouade en question se retrouve prise sous le feu ennemi et l’hélicoptère précipité au sol en pleine jungle) qu’il est l’homme de la situation, celui sur lequel on peut compter quand tout semble perdu. Il ne peut empêcher la mort de la plupart de ses hommes mais il fera tout pour maintenir les derniers en vie. Officier modèle, combatif mais pas inutilement borné, il devra puiser au plus profond de lui-même les ressources nécessaires pour résister aux souffrances tant psychologiques que physiques que lui fait subir le chef d’un camp militaire viêt-cong. Ça aurait pu prendre le chemin du Pont de la rivière Kwaï, mais on est beaucoup plus dans Voyage au bout de l’enfer : Chase devra mettre en balance ses principes, son honneur et sa vie – le genre de choix qui vous brisent une âme. Vivre dans la honte ou mourir dignement : devra-t-il se damner ?

C’est à ce moment précis que survient l’élément fantastique. Trois fois rien, en fait, presque ridicule : là où on espérait Predator (cet individu mystérieux qui observe la course-poursuite entre les Viêts et les survivants du crash), on a droit à Beetlejuice ! J’exagère. Mais toujours est-il que, si la filiation avec le premier album est rondement menée, la question des origines du pouvoir se pose toujours – une fenêtre ouverte vers une pré-préquelle sans doute… On pourra aussi regretter que les personnages soient dépeints un peu trop grossièrement, sur un schéma proche du premier album, mais avec moins de subtilité.

Quoi qu’il en soit, Chase, torturé, brisé, humilié mais vivant devient soudain capable de voler. Il pourrait s’enfuir : sa famille l’attend. Mais il préfère revenir sur les lieux de son calvaire pour y prendre sa revanche. L’histoire se répète… Nelson Daniel se voit chargé d’illustrer la croisade vengeresse de Chase qui engendrera celle de son ennemi juré, jusqu’à un duel final intense. Il s’en tire avec les honneurs grâce à un dessin dynamique, aux traits néanmoins un peu confus (les visages ne sont pas tous reconnaissables) et dont l’encrage sombre, s’il convient parfaitement aux séquences nocturnes, rend certaines actions peu lisibles. Le découpage et les cadrages sont soignés et contribuent à tenir le lecteur en haleine dans ce récit somme toute classique qui ne cherche ni à expliquer, ni même à excuser mais expose les actes d’un homme digne auquel « un grand pouvoir » ôtera toute responsabilité.



+ une préquelle cohérente 
+ une équipe artistique performante
+ pas de temps mort
+ du sang et de la bidoche
+/- l’élément fantastique réduit à sa portion congrue
- une caractérisation des personnages un peu abrupte
- des situations parfois peu lisibles
- ni révolutionnaire, ni indispensable

20 mars 2013

Avant-Première : Locke & Key, tome #4

Le nouveau tome de Locke & Key sortant dans deux jours, il est temps de se pencher sur cette suite intitulée Les Clés du Royaume.

L'hiver est arrivé à Lovecraft, recouvrant Keyhouse d'un pudique voile blanc. Les enfants Locke continuent à utiliser les clés dont regorge la demeure et à subir les conséquences de leur influence. Bode découvre son animal-totem, Kinsey tente quelques expériences avec ses amis, et Tyler bénéficie d'un petit coup de pouce pour un match de hockey contre une équipe particulièrement brutale.
Mais les menaces qui planent sur la famille sont encore bien présentes. Zack notamment va tout faire pour mettre la main sur la clé Omega, même si pour cela, le sang doit encore couler...

L'on aura attendu cette suite pendant un long moment (le précédent tome datant de plus d'un an), mais elle est enfin là, chez Milady. L'éditeur, après une longue absence, revient donc avec l'un de ses titres phare, écrit par Joe Hill et dessiné par Gabriel Rodriguez.
Les qualités des précédents volumes (cf. tomes #1, #2 et #3) sont toujours présentes, même s'il faut un petit moment pour se remettre les derniers évènements en tête. Un petit récapitulatif de l'intrigue n'aurait pas été de trop. 

Graphiquement, Rodriguez trouve encore le moyen de nous étonner. Le premier épisode notamment, dédié à Bill Watterson (auteur du célèbre Calvin & Hobbes), est bâti d'une manière très particulière : l'artiste construit chaque planche à partir d'un strip vertical de quatre cases, elles-mêmes posées sur une pleine-page qui donne le contexte et l'ambiance générale. Aussi original que bien fichu. La suite, bien que plus classique, est tout aussi habile.

Hill, quant à lui, continue de développer son intrigue principale, même s'il faudra encore patienter avant de tout savoir sur le passé de Rendell Locke ou les secrets du manoir. Zack étant quelque peu acculé, il passe à l'action (non sans faire de dégâts), mais loin de se concentrer uniquement sur le côté thriller et fantastique, l'auteur continue de nous offrir des scènes étranges, drôles ou tout simplement émouvantes. Les personnages, clés de voûte de l'ensemble, sont parfaitement campés, qu'ils soient cyniques ou d'une naïveté touchante. Même les seconds rôles possèdent une véritable richesse, rehaussant le côté réaliste de l'histoire, tout comme son aspect dramatique.

Il faudrait être difficile pour ne pas tomber sous le charme de cette série exceptionnelle, aussi profonde qu'haletante, qui se hisse au niveau des plus grandes BD américaines modernes. Hill est d'une justesse imparable, parvenant à sublimer une simple rupture ou au contraire à nous interroger sur l'absence de larmes et d'empathie.
L'adaptation française est de plus parfaitement réussie. L'ouvrage contient les habituelles covers et un récapitulatif, sous forme d'extraits de journaux intimes ou de correspondance, des clés connues et de leurs effets.

Beau, intelligent et palpitant.
What else ?
(sortie : 22 mars 2013)

+ style graphique
+ narration efficace
+ richesse et crédibilité des personnages
+ concept des clés
+ alternance entre humour et émotion
+ VF de qualité
- manque un petit récapitulatif des tomes précédents


19 mars 2012

Preview : Ghostopolis

Coup d'oeil aujourd'hui sur Ghostopolis qui sort en librairie dans quelques jours.

Frank Gallows est un chasseur de fantômes. Il travaille pour un service contrôlant l'immigration surnaturelle et est donc chargé de renvoyer les spectres dans l'au-delà. Un jour, il commet une terrible erreur. Il expédie au royaume des morts un petit garçon, Garth, qui n'a rien à y faire.
Viré suite à cette méprise, Frank va tout de même tenter de rejoindre l'au-delà par ses propres moyens afin de réparer la faute qui a bouleversé le destin d'un enfant innocent.
Pendant ce temps, Garth découvre les vastes étendues de l'au-delà mais aussi ses peuples, ses dirigeants, ses conflits...
Les spectres, les faes, les gobelins, zombies et autres squelettes sont dirigés par Vaugner, un vivant ayant pris le pouvoir en manipulant et intriguant. C'est cet homme que Garth va devoir affronter afin de transformer son infortune en quête initiatique.

Ghostopolis arrive en France précédée d'une bonne réputation. L'oeuvre, écrite et dessinée par Doug Tennapel, a notamment été nominée aux Eisner Awards dans la catégorie "meilleure BD pour adolescents". Malgré le public visé, le récit, empreint d'une poésie naïve, convient néanmoins aussi à un public adulte.
D'une certaine manière, l'histoire peut se comparer avec l'excellent Trois Ombres de Pedrosa, peut-être en plus enfantin et moins abouti. Le sujet abordé (la mort, et spécifiquement la mort la plus injuste, celle d'un enfant), un univers original, une touche de fantastique ; les similitudes sont nombreuses et vont jusqu'au nombre de pages (ici 266).
Graphiquement, le style de Tennapel ne manque pas de charme et la colorisation, soignée, permet d'habiller des planches qui, sans cela, pourraient parfois paraître quelque peu dépouillées.

L'auteur a visiblement voulu éviter de tomber dans le mélodramatique, avec une approche très soft et résolument optimiste. L'univers dépeint ne manque pas d'intérêt et d'humour mais aurait pu être plus développé, le lecteur restant à la surface d'un monde que l'on devine bien plus riche que ce qu'il lui est donné d'en voir.
Le méchant de l'histoire souffre également sans doute d'une carence de charisme et d'envergure. Globalement, l'on passe certes un bon moment, bercé par un conte doux, agréable, mais auquel il manque peut-être quelques aspérités pour être pleinement réussi.

Un comic présentant la mort, et le folklore s'y rapportant, de la manière la plus romancée et idéalisée qui soit.
Tout public.
Sortie : 23 mars 2012.


16 janvier 2012

Crossed : Valeurs Familiales

Suite, dans quelques jours, de la série Crossed avec à sa tête une nouvelle équipe créative.

La famille Pratt, dirigée d'une main de fer par un patriarche dévot et pervers, vit de l'élevage de chevaux. Malheureusement, après l'épidémie et les violences qui en découlent, les Pratt doivent abandonner leur ranch et tentent de survivre dans un monde devenu terriblement hostile.
Ils s'installent bientôt dans un coin reculé du Montana qu'ils baptisent "Nouvel Eden". C'est dans ce lieu que le chef de famille pense repeupler le monde, quitte à le faire lui-même et à mettre ses propres filles à contribution...
Addy, l'ainée des filles, va être la seule à s'opposer à son monstre de père. Car en plus des contaminés, elle va devoir combattre l'horreur qui ronge, depuis des années, sa propre famille.

Ennis passe donc la main pour la suite de Crossed (cf tomes #1 et #2). Ce sont David Lapham, au scénario, et Javier Barreno, au dessin, qui sont aux commandes de cette deuxième saison qui s'intéresse à de nouveaux personnages. Le style graphique est assez semblable à celui de Burrows, quelques maladresses au niveau des proportions en plus. L'histoire reste extrêmement violente, peut-être plus encore que les premiers opus.
On connaissait de Lapham une relecture de la période catcheur de Spider-Man ou encore l'intéressant Silverfish chez Vertigo, mais ce qui se rapproche le plus de ce récit est probablement Terror Inc., un titre qui faisait déjà dans le gore (à un bien plus faible niveau cependant). Ici l'auteur va très loin et ne nous épargne rien : tortures, viols, scènes scatologiques, ondinisme, et j'en passe. Certaines planches sont vraiment à la limite du soutenable et donnent la nausée (notamment lors de l'arrivée des contaminés dans une maternité). De plus, la famille Pratt n'étant pas spécialement un modèle, il n'y a pour ainsi dire jamais de baisse de tension ou de moments d'accalmie.

L'éditeur ne prend pas les lecteurs par surprise puisqu'il a fait figurer sur l'ouvrage un autocollant, quelque peu ironique, en guise d'avertissement. Le comic est ainsi défini comme "violent, amoral et profondément malsain", ce qu'il est assurément. 
Difficile de trouver la moindre trace d'espoir dans ce carnage épouvantable. Quant à l'intérêt, il est bien léger également. En effet, si Ennis contrebalançait la noirceur du propos par une réelle maîtrise de l'humour noir, une réflexion et même quelques moments très forts émotionnellement, il n'y a ici rien de tout cela. Or, le gore trouve rapidement ses limites, même lorsque l'on tente le pari, risqué, de la surenchère.
La série n'est tout simplement pas conçue au départ pour durer, pas en tout cas sans accompagner la violence d'autres ingrédients qui permettent de donner un sens à ce qui n'est, sinon, qu'une longue et désagréable boucherie. Ennis est passé maître dans cet art, Lapham, lui, se contente d'imiter la forme. Le résultat est en apparence seulement identique et vire au catalogue de saloperies, indigeste et repoussant.

Pour amateur de trash.
A ne surtout pas mettre entre toutes les mains.
Sortie : 20 janvier 2012

10 janvier 2012

Avant-Première : Locke & Key, tome #3

Une chronique consacrée à La Couronne des Ombres, le nouvel opus de Locke & Key dont la sortie est prévue dans une dizaine de jours.

A Lovecraft, alors que leur mère sombre peu à peu dans la dépression et l'alcoolisme, Tyler, Kinsey et Bode tentent de se remettre des derniers évènements violents qu'ils ont vécus.
Kinsey, qui grâce à la Clef de Tête ne connait plus la peur, s'en sort apparemment mieux, mais sa nouvelle témérité va rapidement la conduire à se mettre en danger et à entraîner avec elle ses nouveaux amis. 
La famille Locke en apprend toujours un peu plus sur les mystères entourant Keyhouse. Bode notamment met la main sur de nouvelles clés aux propriétés toujours aussi inattendues. C'est grâce à l'une d'elles que Tyler va tenter de repousser un terrible assaut contre la maison. 
Visiblement, la puissance des clés n'a pas fini d'attiser la convoitise des âmes les plus noires...

Encore un nouvel arc magnifiquement écrit par Joe Hill et tout aussi bien dessiné par Gabriel Rodriguez. Le tandem est tout simplement en passe de créer l'un des comics les plus exceptionnels de ces dernières années. 
Les qualités des tomes précédents (cf tome #1 et #2) ne se démentent pas, bien au contraire, la série gagne encore en suspense et en richesse.
Les dialogues et le découpage sont maitrisés à la perfection et ce dans la plupart des scènes. La petite expédition de Kinsey et ses amis dans la base navale est à elle seule un monument de savoir-faire. En quelques planches seulement, tension, humour et émotion alternent le plus naturellement du monde.
Dans un autre registre, l'autodestruction de Nina est aussi terrible et sans concession que brillamment décrite. Plus que toutes les saloperies qui leur sont tombées dessus, c'est sans doute l'attitude de leur mère - et les mots qu'elle emploie parfois, poussée par le désespoir - qui reste le plus difficile à affronter pour les enfants Locke. Hill démontre ainsi qu'il manipule aussi bien le matériau humain que le fantastique.

Quant à Rodriguez, il s'offre ici un moment de bravoure, avec une série de pleines pages, sans texte, assez impressionnante, mais il s'avère tout aussi habile pour faire passer de nombreuses nuances dans les yeux de ses personnages ou bâtir des décors réalistes et fort agréables à l'oeil.
L'artiste a su imprégner la série d'un style personnel qui permet d'intensifier encore les frissons, les larmes et les sourires, aussi amers soient-ils.

Ce volume comporte une introduction de Brian K. Vaughan ainsi que des extraits du journal de Benjamin Locke qui permettent de présenter les clés connues (pas loin d'une dizaine maintenant) et leurs effets. Une petite galerie d'illustration clôture le tout.
Un seul bémol : l'éditeur aurait pu prévoir un petit résumé des chapitres précédents afin de permettre aux lecteurs de se remettre plus facilement dans le bain.

Un pur chef-d'oeuvre, sombre, subtil et terriblement efficace.
Sortie : 20 janvier 2012

23 septembre 2011

Crossed : suite et fin

Les contaminés reviennent pour terminer le carnage dans le deuxième tome de Crossed.

Stan, Cindy et leur petit groupe continuent leur route vers l'Alaska et son supposé havre de paix. Après les Rocheuses, c'est maintenant le désert du Nevada qu'il va leur falloir traverser. Le voyage risque de ne pas être vraiment une partie de plaisir, d'autant qu'un groupe de contaminés les suit avec une étrange régularité. Ces derniers semblent en effet plus intelligents, mieux organisés que leurs collègues dégénérés.
Dans un monde ravagé, où les pires cauchemars sont devenus réalité, le Nord et ses étendues sauvages demeurent le seul espoir. Un espoir mince, fragile, mais auquel il faut s'accrocher pour trouver la force de fuir. Encore et encore.

Après un premier tome violent et tendu, Crossed se termine déjà, le massacre étant toujours orchestré par Garth Ennis (au scénario) et Jacen Burrows (aux dessins).
L'auteur nous dévoile un peu plus le passé des personnages, souvent au travers de scènes atroces. Malgré le fait que ces dernières soient légion, ce bougre d'Ennis parvient tout de même à être surprenant et à ménager certaines surprises (un coming out totalement inattendu par exemple). La violence est bien sûr omniprésente mais, au contraire de ce qu'a pu faire un Millar sur le récent Nemesis, elle est ici contrebalancée par de petites touches d'humour noir et une véritable réflexion sur la nature de l'Homme. Autrement dit, elle est au centre d'un vrai projet, pensé et bien écrit. 

Burrows, quant à lui, livre ici des planches de bonne qualité, avec des contaminés toujours aussi impressionnants et certains moments (certes rares) de pure poésie, comme cette rencontre, de nuit, avec une meute de loups. Une rencontre loin d'être innocente lorsque l'on connaît l'organisation sociale d'une meute. Bien que hiérarchisée, une rare solidarité, une véritable liberté et une incroyable compassion s'y développent. Les louveteaux sont élevés et protégés par l'ensemble de la meute, les membres d'un clan jouent et chassent ensemble mais demeurent libre de partir fonder une autre meute si l'envie leur en prend, quant aux dominants, il n'est pas rare qu'ils laissent leurs privilèges de côté lors de la dégustation d'une proie*. Presque l'exact inverse finalement de l'organisation sociale humaine, dont le mince vernis de bonnes manières et de fausses bonnes intentions se fissure à la moindre occasion.

Et en prime, Ennis nous offre un joli final, ni totalement amer, ni complètement joyeux. On en vient à regretter que ce soit déjà la conclusion de cette saga dérangeante, menée à 100 à l'heure.
Pour l'anecdote, l'équipe de Milady a préparé des kits presse assez originaux pour faire la promotion de Crossed. Les ouvrages ont été emballés dans des barquettes de viande, badigeonnées de faux sang, dans lesquelles l'on pouvait trouver un couteau (faux également, bien sûr) à lame rétractable. Je peux vous dire que ça fait son petit effet lorsque vous déballez ça devant une employée de la poste qui ne comprend pas immédiatement la blague (oui parce qu'en fait, j'attendais un autre truc, assez fragile, et comme le colis était un peu ouvert, je l'ai immédiatement déballé pour vérifier que rien n'était cassé... j'ai dû faire une drôle de tête pendant une ou deux secondes avant d'apercevoir le "Crossed"). ;o)

Une série coup de poing, sans compromis, dont l'outrance sert un propos certes loin d'être novateur mais qui a l'immense avantage d'être intelligible et plus subtil qu'il n'y paraît.



*ps : loin de la mauvaise réputation dont l'affublent les ignorants (et les conteurs parfois, il faut bien l'avouer), le loup ne s'attaque jamais à l'homme, qu'il craint (à juste titre). Il ne prend dans la nature que ce dont il a besoin pour vivre et s'attaque en priorité aux proies faciles (bêtes malades ou vieilles). De plus, étant omnivore, il se nourrit bien entendu de gibier mais aussi de poissons, d'oiseaux, de serpents, de rongeurs, de grenouilles et même de fruits. La meute étant dirigée par un couple dominant (et non un seul mâle), l'espèce a donc instauré la parité bien avant nous. Plus étonnant encore, le loup est fidèle jusqu'à la mort et n'aura donc souvent qu'une compagne, dont il recherche constamment la proximité. Les marques de tendresse sont quotidiennes et nombreuses.
Autrefois l'un des mammifères les plus répandus de l'hémisphère nord, sa population s'est dramatiquement restreinte suite aux persécutions dont il a fait l'objet. 
En France, l'on estime que les loups étaient au nombre de 50 000 au 17ème siècle. Ils ont été totalement exterminés et ont disparu peu avant 1940. Quelques individus venant d'Italie sont réapparus dans les années 90 (on estime leur nombre à 180 en 2010). Bien qu'ils figurent aujourd'hui sur la liste des espèces protégées, des "prélèvements" de loups sont encore régulièrement autorisés afin de satisfaire des éleveurs pourtant largement indemnisés. Une meute compte en moyenne une dizaine d'individus et sa taille s'adapte en fonction du milieu (taille du territoire et proies disponibles).
Noble, digne, fascinant, père de toutes les races canines, le loup continue d'être maltraité (et mal aimé) par une espèce meurtrière qui peut s'enorgueillir de marcher sur deux pattes mais qui n'a guère élevé sa vision des choses pour autant... 

31 août 2011

Grandville Mon Amour

Petit retour sur les aventures de l'inspecteur LeBrock avec Grandville mon amour, un polar steampunk anthropomorphique.

A Londres, juste avant qu'il ne soit exécuté, Mastock parvient à s'échapper. Le criminel s'est illustré en assassinant de nombreuses prostituées mais aussi par son sadisme et ses exactions pendant l'occupation française. 
Lorsque l'inspecteur LeBrock, qui se remet difficilement de la disparation de Sarah, apprend que celui qu'il avait naguère arrêté a franchi la Manche pour se réfugier à Grandville, il embarque pour la capitale française, accompagné de son ami Ratzi.
La traque officieuse peut commencer, car bien entendu, LeBrock n'a nullement l'aval des autorités de Scotland Yard et encore moins celui de la police française.
Après une longue enquête et de nouveaux meurtres, l'inspecteur va découvrir un secret d'état qui le mènera sur les traces des anciens résistants et même sur celles de son propre père. 
Pour LeBrock comme pour tous, la vérité a malheureusement un coût. Celui de l'innocence. 

Après un excellent premier tome (cf Grandville), Bryan Talbot livre ici une suite dont il signe encore scénario et dessins (ainsi qu'une partie de la colorisation si l'on excepte les aplats de départ). L'auteur de Luther Arkwright est passé maître dans la description d'univers uchroniques envoûtants et réalistes et il continue ici de dépeindre un monde où se mêlent complots et intrigues politiques.
A part les "pâtes à pain", les personnages sont tous des animaux, mais cela n'enlève rien à l'émotion qui peut se dégager de certains d'entre eux, ni à la force de l'histoire. Comme dans le premier opus, Talbot part d'une enquête banale pour ensuite dévoiler un peu le passé politique d'une Grande-Bretagne restée longtemps sous domination française avant de devenir une république socialiste qui a sa part de corruption et de secrets honteux. En partant ainsi de la vie (ou de la mort plutôt dans ce cas !) de quelques individus, LeBrock influe encore une fois sur l'avenir de son pays et des relations anglo-françaises. Sa vie privée n'est pas en reste puisque Talbot va également développer les failles et obsessions du héros, à travers la douloureuse disparition de Sarah ou la fin tragique du père de LeBrock. Une manière également de parler, presque avec pudeur, de l'épineux sujet des crimes de guerre et de distiller l'idée, difficilement admissible mais juste, que deux camps opposés peuvent abriter autant de gens respectables que de salauds. Et sans doute autant de noblesse que de mensonges.

Les dessins sont souvent d'une grande beauté et l'on regrette presque qu'il n'y ait pas plus de pleines pages tant Talbot fournit un travail d'une qualité extraordinaire. Les petits clins d'oeil, aux personnages de BD bien connus ou à la culture française, sont moins nombreux que dans le premier tome, même si l'on pourra par exemple constater la présence d'un illustre canard (revisité, tendance crados, par l'auteur) ou de l'icone, dans le décor, d'un célèbre... fromage à tartiner (mais franchement, croyez-moi, ça ne vaut pas la cancoillotte ! et je rappelle que l'on tartine la cancoillotte de gauche à droite, c'est évident).
Les inventions et l'aspect technique de l'univers sont également moins présents et l'on devra se contenter de quelques armes exotiques, des traditionnels dirigeables ou d'une étrange pelleteuse à vapeur découverte au détour d'un cimetière. 
Niveau bonus, moins de choses également. Simplement deux pages en fait, montrant les différentes étapes du travail, du crayonné à la colorisation, en passant par l'encrage. On est loin des 22 pages supplémentaires du premier livre.
La même chose donc, avec un peu moins d'idées et de contenu, ce qui ne nuit toutefois pas à la qualité de cette suite, au graphisme léché (signalons que les covers, peu flatteuses, ne rendent pas réellement justice au contenu) et au récit habilement construit.

Du polar à vapeur avec des bestioles finalement très humaines.
Du grand Talbot.

05 août 2011

Les Charmes de Lucifer

On parle sorcières et petites peluches roses aujourd'hui avec Ensorcelée.

Luci Jennifer Inacio das Neves, Lucifer pour les intimes, est une voleuse d'un genre spécial. En effet, la jeune fille est spécialisée dans les reliques et artefacts magiques, ce qui l'oblige à côtoyer des démons et toute une ribambelle d'entités peu recommandables.
Lorsqu'un ancien employeur, un caïd de la "pègre magique" à qui elle a dérobé une somme conséquente, la retrouve, Lucifer va être victime d'un odieux chantage. Si elle veut éviter le pire à son amie Val, il lui faut maintenant dérober la carasinthe, un objet qui a la particularité bien utile de précipiter la mort d'un individu lorsque l'on prononce son nom en sa présence.
Pour Lucifer, il s'agit maintenant de gagner du temps et de trouver un moyen de se débarrasser de ce contrat sans pour autant fournir une arme aussi puissante à un type déjà dangereux sans...

Le catalogue Bit-Lit de Milady commence à sérieusement s'étoffer. Après les plutôt décevants Mercy Thompson et True Blood, l'on va cette fois s'intéresser à Ensorcelée. Au scénario, Michael Alan Nelson. Pas de quoi se rassurer puisque l'auteur avait livré une fort peu concluante suite à 28 jours plus tard. Heureusement, il s'en sort bien mieux cette fois. L'héroïne est plutôt sympathique et possède un intéressant côté "peste débrouillarde". Les créatures magiques ont également un certain charme, notamment les démons qui manient avec bonheur ironie et lubricité. Quant à l'univers dépeint, il s'avère plutôt lumineux et déjanté, évitant ainsi les stéréotypes quelque peu sombres auxquels l'on aurait pu s'attendre. Certains pièges magiques sont ainsi judicieusement dissimulés dans de petites peluches roses à l'aspect inoffensif. Il y a bien des scènes parfois qui pourraient être glauques (à la morgue par exemple), mais là encore, l'ambiance générale évite de sombrer dans le réellement crade. 
Reste le méchant de service, un peu fade, mais qui a le mérite de finir d'une manière assez spectaculaire.

Du côté des dessins, l'on découvre le travail d'une espagnole répondant au doux nom d'Emma Rios. Son trait est agréable, ses personnages ont du caractère et, si l'on peut reprocher parfois quelques soucis de perspective (au niveau des véhicules notamment) ou des décors quelque peu dépouillés, il se dégage un réel charme des planches, d'autant que celles-ci bénéficient d'une colorisation (de Cris Peter) certes vive et contrastée mais qui se justifie pleinement et contribue à donner à l'ensemble une touche de légèreté totalement assumée.
L'on a rarement l'occasion de voir des artistes féminines s'imposer dans le milieu des comics mais pour Emma cela semble bien parti puisqu'elle bosse également pour Marvel (nous aurons l'occasion d'en reparler). Il est en tout cas intéressant de découvrir sa vision de Lucifer, un personnage fort, violent parfois et donc bien éloigné de l'image de la faible jeune fille sans défense. Même physiquement, bien qu'elle ne soit pas dénuée de charme, l'on évite ici les formes exagérées et les tenues minimalistes (la cover n'est, à ce titre, pas représentative) si souvent employées dans les séries mainstream. Il faut d'ailleurs noter une grande maîtrise, chez Rios, du regard. Lucifer prend de l'épaisseur essentiellement grâce à ses yeux, exprimant tour à tour la colère, la fragilité, la fausse ingénuité ou encore une détermination froide et presque cruelle. Une manière peut-être de dire que tout ne réside pas dans la taille des nibards.

Un bon début en tout cas pour cette Lucifer qui semble avoir encore pas mal de secrets à dévoiler, ces premiers épisodes faisant référence à nombre d'évènements ou personnages dont on ne sait encore rien.
Le mélange entre magie et humour fonctionne et, surtout, Nelson évite le gnangnan qui caractérise si souvent les oeuvres estampillées bit-lit. Du genre le "beau" vampire amoureux de la connasse locale. Comme si un monstre avide de sang pouvait être excitant ! Non mais, est-ce que nous, on s'excite sur des momies, des goules ou des femelles troll ? Non. Enfin... pas... pas souvent. 
Ah ces filles, on ne les comprendra jamais ! 

A tester, surtout si l'on apprécie le style graphique, pour beaucoup dans le résultat global.

24 juillet 2011

Rex Mundi : La Couronne et l'Epée

Sortie ce mois du tome #4 de Rex Mundi, un volume important à plus d'un titre.

Cette fois, le monde est en guerre. Le Duc de Lorraine, appuyé par la chambre des Epées et celle des Robes, a réussi à annexer les Marches d'Espagne et à trouver un prétexte pour déclencher une offensive contre l'émirat de Cordoue, tout cela contre l'avis du roi. Par le jeu des alliances, la Prusse, le Saint Empire Romain, l'Angleterre puis la Russie et l'empire Ottoman sont entraînés dans le conflit. 
Louis XXII décide alors de tenter de reprendre le pays en main en dissolvant le parlement et en en faisant arrêter les membres. Cette action énergique n'aboutit cependant qu'à un début de guerre civile, la plus grande partie de l'armée restant fidèle à Lorraine. Ce dernier marche d'ailleurs maintenant, avec ses troupes, sur Versailles.
A l'est par contre, les nouvelles ne sont pas bonnes. Les prussiens progressent rapidement et prennent Bruxelles avant de s'approcher dangereusement de Paris.
Quant au Dr Saunière, trahi, il va bientôt être arrêté par l'Inquisition...

Après les premiers opus (ct tomes #1 - #2 - #3) qui exposaient l'univers particulier de Rex Mundi et ses personnages, développant une ambiance de polar ésotérique, nous assistons ici à un virage vers un récit plus martial et politique. Arvid Nelson reste le grand architecte du scénario mais c'est cette fois Juan Ferreyra (que l'on avait déjà un peu vu à l'oeuvre dans le troisième volume) qui s'occupe de la partie dessin. Son style est nettement plus lisse que celui de Eric Johnson qui avait su imposer une atmosphère sombre et inquiétante. Même si certaines planches conservent un réel charme, l'on peut noter quelques maladresses dans les postures et un manque de constance au niveau des visages. Rien de rédhibitoire tout de même, fort heureusement.

Plusieurs faits importants ont lieu dans ce nouveau récit, principalement orienté vers la géopolitique et les détenteurs du pouvoir en France. Rappelons que nous sommes dans une uchronie située dans les années 30. L'auteur joue habilement de la distorsion du temps et des évènements en faisant du duc de Lorraine une sorte de führer français (son emblème est d'ailleurs un croisement entre la symbolique croix de Lorraine et les couleurs nazies). Certains coups politiques du duc prennent alors un éclairage supplémentaire. L'on peut notamment voir dans l'annexion des marches d'Espagne un parallèle avec le sort réservé en leur temps aux territoires sudètes. Louis XXII, totalement dépassé, peut faire penser à une sorte d'étrange mélange entre Guillaume II, qui se montra régulièrement hostile aux projets d'Hitler et notamment à l'invasion de la Pologne, et Hindenburg, président vieillissant qui dut se résoudre à nommer Hitler chancelier mais n'hésita pas à condamner sa politique de persécution des juifs et obtint même quelques sursis, malheureusement très momentanés, pour certains d'entre eux, notamment les anciens combattants.
Le scénariste prend également à contre-pied certains faits stratégiques et militaires. Ainsi, les "alliés" (ici représentés par les empires germaniques et les nations islamiques) ne tardent pas à agir et profitent que les forces françaises soient occupées par l'invasion de Cordoue pour frapper. Un éloignement que n'avait pas su exploiter l'état-major français, empêtré dans une logique défensive qui datait d'une guerre, alors que le gros de l'armée allemande liquidait la Pologne.
Bref, un captivant jeu de points communs, de différences, d'amalgames qui rend cette épopée uchronique d'autant plus crédible et lui donne un parfum douloureusement familier.

Du coup, la quête du Graal et l'enquête de Saunière n'avancent qu'à petits pas, mais l'ensemble est suffisamment passionnant pour que l'on ne puisse pas s'en plaindre.
L'ouvrage contient également quelques bonus dont une introduction de Bill Whitcomb (qui livre une réflexion intéressante sur les points communs pouvant exister entre gnose et magie ou quête mystique et enquêtes), une galerie d'illustrations (dont une, que j'aime beaucoup, par Humberto Ramos), et même une histoire courte publiée à l'origine dans Dark Horse Book of Monsters. Et bien entendu, l'on retrouve les habituelles cartes et extraits de journaux. Si l'on ajoute à cela une traduction sans faille, l'on est sans surprise devant l'un des achats vivement conseillés du mois.

Une quatrième partie réussie dans laquelle les mystères de l'Eglise font place aux manipulations politiques et à l'affrontement entre nations. 
Ambitieux et maîtrisé.

27 juin 2011

Locke & Key : Casse-Tête

Nouveau jeu de clés avec le volume #2 de Locke & Key, sorti tout récemment.

La famille Locke a beau s'être débarrassée d'un serial-killer, les ennuis ne sont pas finis pour autant. Tout commence cette fois alors que Bode dévoile à sa soeur et son frère les propriétés fantastiques d'une nouvelle clé trouvée dans l'étrange demeure qu'ils habitent maintenant. Celle-ci fait apparaître une serrure au niveau de la nuque des individus et permet tout simplement de leur ouvrir la tête pour aller farfouiller dedans et en extraire ou ajouter souvenirs et émotions !
Voilà qui est pratique pour rattraper un retard scolaire, en engouffrant rapidement quelques ouvrages, mais de bien plus dangereuses manipulations peuvent être tentées par des personnes malintentionnées.
Et justement, Tyler et Kinsey se sont entichés d'un étrange ami qui ne leur veut pas forcément que du bien. Ils ignorent que le garçon connaît le secret des clés, ils ignorent surtout qu'il est censé être mort depuis très longtemps...
Pour les Locke, décidemment, rien n'est jamais simple.

Après un splendide premier arc (cf cet article), c'est avec plaisir que l'on revient à Lovecraft en compagnie de Joe Hill, auteur du scénario, et de Gabriel Rodriguez, grand architecte de la partie graphique. L'on retrouve les ingrédients qui avaient fait le succès des premiers épisodes, à savoir des personnages solidement campés, qu'ils soient touchants ou odieux, et une narration nerveuse et efficace. Au niveau des dessins, le style de Rodriguez, doux et expressif, continue de faire des merveilles. Sa manière de représenter ce que les personnages ont "dans la tête" est notamment très habile : l'on va de l'anecdotique amusant (Mme Mayhew quelque peu transformée dans les souvenirs de Bode) au plus dérangeant (la Peur et la Pleureuse de Kinsey) en passant par de véritables fresques adaptées à la personnalité du sujet.

Cet aspect fantastique est non seulement réussi mais renforcé par rapport au premier volume. Le récit est toutefois ancrée dans la réalité, avec des meurtres bien réels et sordides mais également des conflits relationnels complexes et tout ce qu'il y a de plus humains. A ce titre, la mère d'Ellie et son fils font sans doute partie des protagonistes les mieux écrits, avec d'un côté une représentation presque palpable d'une méchanceté sans borne et de l'autre une manière subtile, presque poétique, d'évoquer le handicap mental et de ne pas cantonner ceux qui en souffrent au seul rôle de figurant ou de faire-valoir.
Du grand art.

Comme souvent avec Milady, la traduction est soignée et les bonus sont au rendez-vous. L'on trouve une intro de Warren Ellis (qui n'a pas grand intérêt sur le fond, puisqu'il balance les compliments d'usage, mais il a au moins le bon goût d'être drôle), une galerie d'illustrations, un sujet, très détaillé, sur les différentes étapes du processus de création d'une planche (commenté par l'artiste himself), et même deux planches présentant, de fort jolie manière, les différentes clés connues.

Intelligente, esthétique, fascinante, la série confirme ses qualités et s'affirme comme l'une des grandes références du fantastique. 
Un très grand comic dont les clés n'ouvrent pas seulement des portes ou des têtes mais bien les champs de perception du lecteur.

27 avril 2011

True Blood : Bit-Lit, deuxième morsure

Sortie, ce mois, d'un comic tiré de l'univers de True Blood. Les vampires du vieux Sud conservent-ils leur mordant lorsqu'ils sont dessinés ?

Un petit mot tout d'abord pour ceux qui ne connaîtraient pas la série TV ou les romans de Charlaine Harris. L'histoire se déroule dans une petite ville de Louisiane, appelée Bon Temps, où humains et vampires cohabitent. Les dentus, dont l'existence est connue de tous, peuvent s'intégrer grâce à une boisson - le Tru Blood - à base de sang synthétique qui leur permet de se nourrir sans pour autant vider la factrice ou le garagiste du coin.
Bien entendu, certains vampires ont du mal à se contenter de faux sang en bouteille, mais d'autres, comme Bill Compton, se sont pris de sympathie pour les humains. Ce dernier file surtout le parfait amour avec Sookie, une serveuse sexy, télépathe et nunuche (plus que Buffy, sisi c'est possible) qui bosse dans un bar appartenant à un métamorphe, également amoureux de la petite blonde de service.
J'ignore ce que donnent les romans, mais l'adaptation TV se laissait regarder et possède un petit côté sulfureux dû à l'omniprésence de scènes assez chaudes.

L'adaptation BD dont il est question ici est tirée de la série et basée d'ailleurs sur une idée de ses créateurs, le producteur Alan Ball et les scénaristes Elisabeth Finch et Kate Barnow. Attention, eux, ils ramènent juste l'idée. Le scénario du comic est écrit par Mariah Huehner et David Tischman. Quant aux dessins, ils sont l'oeuvre de David Messina, assisté de Claudia Balboni.
Le résultat de cette association donne donc ce premier arc, All Together Now, qui ne possède pas de titre en VF et n'est pas non plus numéroté alors que, pourtant, IDW Publishing a prévu de sortir plusieurs tomes. L'intrigue se déroule au Merlotte's - le fameux bar évoqué plus haut - et met en scène tous les personnages principaux, que ce soit Sookie, Bill, Jason, Sam, Tara ou Lafayette. Ils sont bloqués sur les lieux par un vieux démon amérindien qui se nourrit de honte. Toute l'équipe est du coup invitée à confier ses plus douloureux secrets afin de satisfaire l'appétit de leur étrange invité.
Il s'agit donc de petites anecdotes, à l'intérêt inégal. Rien de bien extraordinaire, même si cela permet de fouiller un peu le passé des protagonistes (que l'on parvient à identifier sans peine) et de conserver une ambiance un peu coquine (bien moins tout de même que dans la série).

Pour un premier tome, l'on pouvait s'attendre à mieux. Il faut dire que les choix effectués (un seul lieu du début à la fin, des anecdotes racontées, des personnages nombreux) n'aident pas particulièrement à bâtir une intrigue solide et efficace. Les lecteurs qui ne connaissent pas déjà la série auront certainement du mal à trouver de l'intérêt à cet opus qui se révèle néanmoins, dans le genre, plus réussi que le récent Mercy Thompson.
Le prochain arc, Tainted Love, semble toutefois plus prometteur avec une intrigue basée sur du Tru Blood contaminé qui réveille l'instinct de prédateur des vampires et les transforme en fous furieux. A voir...

L'ouvrage contient les covers, des photos tirées de la série TV, une intro de Ball (hihi), la biographie de toute l'équipe artistique et le script détaillé des quatre premières planches. Niveau traduction, ça commence super mal puisque, dès la première page, l'on a droit à une énormité : "la tempête de ce soir frise avec la colère divine".
Arf. Evidemment, l'on dit soit "flirte avec" soit "frise" tout court. Un truc pareil d'entrée de jeu, ça donne franchement envie de refermer le bouquin, heureusement, c'est la seule ânerie de l'ouvrage.

Vampires romantiques, sauce redneck, pour jeunes filles émoustillées.
Si dans la série, des personnages comme Tara, Jason et Lafayette permettent de donner un peu de piment à l'ensemble, leur présence ici ne parvient pas à masquer l'extrême mièvrerie de Sookie et Bill. De quoi faire retourner le pauvre Abraham Stoker dans sa tombe...



28 mars 2011

Mercy Thompson : Bit-Lit en Comics

Des vampires, des loups-garous et une "changeuse" sont au menu de Mercy Thompson - Retour aux Sources que nous découvrons tout de suite.

Mercedes Thompson vient de Portland, elle cherche un job en tant qu'enseignante mais, surtout, elle a une particularité ; elle peut se transformer en coyote. Dans un monde peuplé par des buveurs de sang et diverses autres créatures de la nuit, rien de bien extraordinaire.
Mercy va cependant vite connaître quelques déboires. Elle rate son entretien d'embauche, doit travailler comme mécanicienne chez un vieux grincheux et se retrouve en plein milieu d'une guerre opposant la meute du bassin de Columbia à des loups solitaires particulièrement violents.
La jeune fille, loin d'écouter les prudents conseils de Bran, le Marrok l'ayant élevée, va entrer elle aussi dans le conflit, essentiellement pour venir en aide à un petit garçon.
La coyote sera-t-elle de taille face aux monstres, bien plus puissants, qu'elle doit affronter ?

Tout d'abord, une petite explication s'impose sur le terme bit-lit. Il s'agit d'un sous-genre de l'urban fantasy, mettant en scène des créatures fantastiques dans un monde contemporain avec une touche féminine appuyée (tant par les héroïnes que le public généralement visé). Du fantastique propret avec une touche de romance quoi.
Dans le cas présent, nous nous intéressons à la déclinaison BD de Mercy Thompson, une série de romans à succès signée Patricia Briggs. Cette histoire n'est pourtant pas tirée de l'un de ses romans et a été spécialement co-écrite pour ce nouveau support, avec l'aide de David Lawrence (qui s'est chargé de véritablement séquencer ce qui était plutôt à la base une nouvelle). La partie dessin a été confiée à Francis Tsai et Amelia Woo. Graphiquement, le résultat est loin d'être hideux mais souffre de quelques maladresses : certaines postures manquent de naturel, les traces de coups sur les visages sont assez mal rendues et, surtout, la prise en main des armes par les personnages est catastrophique. Dans la réalité, quelqu'un qui tiendrait un fusil de cette façon aurait bien plus de chance de se blesser que de toucher une éventuelle cible.

Reste l'intrigue, c'est à dire pas grand-chose. Mercy est aussi charismatique qu'un tube de dentifrice, ses adversaires sont insipides et la conclusion de l'histoire est vite expédiée (ce qui n'est peut-être pas un mal tant son développement n'avait déjà pas le moindre intérêt).
Les défauts évidents de ce comic sont si nombreux (l'on peut encore citer les transformations, visuellement ratées, ou encore le côté caricatural et fadasse des vampires) qu'il est peu probable qu'il trouve un public en dehors des fans des romans (il paraît qu'il y en a... sans doute ceux qui sont allés voir Twilight).
Ce ratage pose également la question de la légitimité des romanciers en tant que scénaristes de BD, surtout lorsqu'ils semblent ne pas vraiment en lire et en ignorer les codes et le fonctionnement. Et encore, ici, Briggs s'est fait adjoindre un "spécialiste". On se demande ce que ça aurait donné sans.
Une galerie d'illustrations et une interview de la romancière complètent l'ouvrage.

La bit-lit ? Non Mercy.