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28 décembre 2014

Entretien avec... Stéphane de Caneva (deuxième partie)

Entre Hellywood, L’affaire de l’Auberge rouge et Metropolis, tu sembles plutôt attiré par les époques révolues.
Il s’agit vraiment d’un hasard. Je suis en réalité beaucoup plus attiré par les histoires contemporaines, voire futuriste... Ceci dit, j’aime beaucoup le film noir et Metropolis comme Hellywood se rapprochent de ce genre d’ambiance. Mais l’aspect historique n’est pas ce qui m’a intéressé en premier lieu sur ces projets.

Quelles différences y a-t-il entre travailler pour un éditeur US, par exemple pour The Rippers #1, et un éditeur français ?
Je n’ai travaillé qu’avec de très petits éditeurs US donc je ne peux pas vraiment établir de comparaison. J’ai surtout fait du work for hire avec les avantages et inconvénients que cela implique. D’un côté, on a très peu de contrôle sur son travail, sa publication, la manière dont il sera colorisé, de l’autre, il y a un rapport assez franc avec l’argent, même sur les petits projets, ce qui est appréciable.

Penses-tu que votre travail sera publié aux USA ?
Le format et le découpage en chapitres s’y prêtent en tout cas. Je sais que La Brigade Chimérique est actuellement publiée en anglais par Titan Books, donc qui sait...

Comment se déroule une journée de travail ? Peux-tu nous décrire ta manière de procéder ?
Je travaille généralement par lots de 4 pages. Je commence par prendre une journée pour étudier précisément le script, regarder comment mettre en place les scènes. Je rassemble les références dont j’aurai besoin, je crée les layouts et je commence à esquisser les planches. À ce stade, la mise en scène est clairement définie et j’étale ensuite la réalisation sur 4 jours. Je n’affecte pas forcément un jour à une planche. Je peux ne pas respecter l’ordre chronologique ou étaler sur plusieurs jours une case complexe en parallèle avec des cases d’autres pages.

Combien de temps mets-tu en moyenne pour réaliser une planche ?
En rythme de croisière, quatre pages par semaine. 

Comment se déroule la collaboration avec le coloriste ? Lui donnes-tu les indications de couleurs ?
Mes indications concernent plus les intentions que les couleurs, en fait. Nous communiquons en anglais donc je commence par résumer ce qui se passe dans le scénario, narrativement parlant. Je souligne les intentions d’ambiance du script et j’ajoute mes propres partis pris si besoin. Dimitris a ensuite toute liberté dans sa manière de traduire ces explications en couleurs. Nous refaisons une passe lorsque les pages sont colorisées, mais il ne reste généralement que des micro-détails à ajuster.

Pourquoi est-ce un artiste différent qui s'occupe de la couverture ? Est-ce pour se rapprocher des méthodes de travail américaines ? Si oui, avez-vous cherché une personne chargée de l'encrage ?
Au moment de réaliser la couverture du premier tome, j’ai clairement manqué d’inspiration. Je travaillais parallèlement sur les pages et je manquais de recul pour synthétiser tout ça. Puis Benjamin est arrivé avec cette idée brillante qui est vite apparue comme une évidence. Il faut une certaine distance pour réaliser une bonne couverture, et un cover artist peut parfois apporter un regard plus pertinent que l’artiste s’occupant des intérieurs. Ça a été le cas ici, même si ce n’est pas vraiment dans les habitudes de la BD franco-belge. Je n’ai rien non plus contre le principe de travailler avec un encreur, mais la question ne s’est pas posée vu mon passage au tout numérique.

D’où est venue l'idée de la page de garde entre les circonvolutions cérébrales et le labyrinthe ?
L’idée est venue de la scène montrant les dessins d’enfant de Faune. On peut voir dans ce symbole son lien à la ville, entre autres choses. La scène en question fait d’ailleurs le parallèle entre ces circonvolutions cérébrales qu’il dessine sans fin et le plan de Metropolis affiché sur le mur. Ce visuel est devenu un motif récurrent à partir de là.

Des futurs projets ?
Principalement Metropolis 3 et 4 mais j’avance aussi sur de petits projets annexes qui devraient bientôt être lisibles en ligne. 

Vous pouvez admirer le travail de Stéphane et vous tenir au courant de ses projets sur :



La première partie de l'entretien est accessible ici

Entretien avec... Stéphane de Caneva (première partie)

Le second volet de Metropolis, sorti à la mi-septembre 2014, confirme tout le bien que l'on pensait du premier album. Afin de patienter jusqu'à la sortie du suivant, Stéphane de Caneva, le dessinateur attitré, a bien voulu répondre à quelques questions.

Didizuka : Bonjour Stéphane, pour les lecteurs du blog qui te découvrent, peux-tu te présenter en quelques mots ?
S. De Caneva : Bonjour, je suis Stéphane De Caneva, dessinateur de la série Metropolis dont le deuxième tome est paru en septembre aux éditions Delcourt. Il s’agit d’une uchronie en 4 tomes, écrite par Serge Lehman et colorisée par Dimitris Martinos, et c’est aussi ma première série après quelques comic books confidentiels ou one-shots.

Quel fut ton parcours pour devenir dessinateur de BD ? Te destinais-tu à ce métier dès ton enfance ?
J’ai beaucoup dessiné enfant, de petites BD notamment, mais je n’ai jamais envisagé cette activité comme un métier. J’ai donc suivi des études scientifiques et je suis devenu ingénieur en informatique. Je continuais toutefois à imaginer des histoires dans un coin de ma tête, avec une envie de plus en plus forte de les matérialiser. Il y a 8 ans, je n’ai plus pu résister et j’ai fini par m’offrir une année pour mettre en place divers projets. Aucun n’a vu le jour, mais cette période m’a ouvert à des opportunités en tant que dessinateur.

Quelles sont tes influences artistiques ?
Elles sont essentiellement cinématographiques ou liées à la BD anglo-saxonne. Si je ne devais citer que 3 noms qui m’ont traumatisé au point de devenir « artiste », je dirais Alan Moore, Brian De Palma et Rob Bottin.

Comment s'est passée la rencontre avec Serge Lehman ? Est-il venu vers toi te proposer directement le projet ?
C’est David Chauvel (directeur de collection aux éditions Delcourt) qui m’a proposé de travailler avec Serge Lehman. Serge étant l’un des scénaristes de la galaxie franco-belge avec lesquels je rêvais de travailler, j’ai sauté sur l’occasion. Nous avons commencé par développer un projet de science-fiction qui ne s’est pas concrétisé, puis nous avons récidivé un an plus tard, sur Metropolis.

Savais-tu dès le début qu’il n’y aurait que 4 tomes ?
Oui, il a toujours été question de raconter cette histoire en 4 tomes.

Connais-tu déjà la fin de l'histoire (sans nous la dévoiler) ? D’après toi, est-ce important de connaitre le dénouement de l’histoire dès le début du travail pour mettre en place une évolution narrative et graphique ?
Il n’y a pas de règle absolue, mais il peut aussi être intéressant de ne pas se figer, a priori, sur une évolution narrative et graphique donnée. C’est pourquoi j’apprécie de ne pas connaitre à l’avance tous les tenants et aboutissants de l’histoire. Sur Metropolis, la part d’imprévu lorsque je découvre le script d’un nouveau chapitre constitue même un carburant important de mon inspiration. Je pense que cela contribue à l’atmosphère particulière de la BD. Accessoirement, le fait d’avoir un niveau d’information proche de celui des personnages permet aussi de donner à leur incarnation une certaine sincérité. L’évolution graphique se fait ensuite naturellement, en épousant le récit. Livrer le script par petites unités narratives permet à Serge de se nourrir du dessin et les deux aspects deviennent donc progressivement imbriqués. Il nous arrive d’étudier à l’avance certains partis pris graphiques, comme les « séquences Klimt » par exemple, mais concernant le récit en lui-même, je préfère qu’il reste une part de mystère.

Discutes-tu de certains points du scénario qui pourraient te gêner avec Serge Lehman ? L'éditeur a-t-il son mot à dire dans le récit ?
L’éditeur est présent par l’intermédiaire du directeur de collection, David Chauvel, qui est très impliqué sur la partie créative. Ce sont par exemple ses suggestions qui ont mené à la création de Gabriel Faune, le héros de l’histoire, qui n'existait pas dans le premier synopsis. Le directeur de collection représente aussi l’œil du lecteur et permet de corriger des détails qui nous auraient échappé. Quant à être gêné par certains points du script, pour être tout à fait honnête, ça n’est pas arrivé.

Fais-tu tes recherches graphiques avant de commencer, pendant la phase de dessin ou les deux ?
De préférence avant. Sur Metropolis, il y a eu une longue phase de préétude pour nous accorder avant de commencer. Il a fallu définir l’aspect de la ville, le degré d’uchronie de l’univers et tester certaines ambiances. J’ai aussi fortement remanié mon style graphique. Une fois ce cadre mis en place, j’ai quasi exclusivement travaillé sur les planches. Lorsque de nouveaux éléments apparaissaient, je préférais les travailler en situation, directement sur les pages, et pas hors contexte.

Comment as-tu réussi à donner une touche rétro sans tomber dans la facilité et le cliché ?
En ne cherchant pas consciemment la touche rétro, en fait. Je suis passé au tout numérique après 7 clones et, paradoxalement, cette nouvelle manière de dessiner a donné à mon travail une patte vintage, au départ tout à fait involontaire. Elle s’est trouvée en adéquation avec l’histoire et je n’ai du coup pas forcé sur le côté old school. Je dessine cette histoire au présent, sans intention passéiste. La touche rétro tient seulement de l’effet de bord, ici plutôt bénéfique. Les couleurs de Dimitris contribuent aussi à ancrer l’histoire dans une époque tout en lui apportant une note singulière.

Si Gabriel Faune n'existait pas à la base, l'enquête aurait uniquement été menée par Freud et Lohmann?
Oui, d’ailleurs Freud était également le narrateur de cette première version. La création de Faune a permis de focaliser le point de vue du lecteur sur un héros qui ne soit pas un « titan historique », sans parler des ramifications de l’intrigue qui ont été induites par ce nouveau personnage.

Pour quelle raison es-tu passé au dessin numérique ? Certains pensent que les planches de BD dématérialisées n'ont plus vraiment de valeur... tant au sens pécuniaire qu'artistique, avec la présence de l'objet unique, la planche, face à un fichier duplicable à l’infini.
Je n’ai pas adopté le dessin numérique pour une histoire de cadence ou d’efficacité, je me suis tout simplement aperçu que je prenais plus de plaisir à travailler de cette façon. Je n’ai pas le rapport affectif qu’ont beaucoup de dessinateurs au papier et j’ai très jeune utilisé l’ordinateur comme un outil de création, donc c’est une combinaison qui ne me choque pas. Et puis il ne faut pas oublier que les planches de BD servent avant tout à créer des livres. Les pages que verra le lecteur seront quoi qu’il arrive des reproductions industrielles, qu’elles aient été conçues en dématérialisé ou pas. Les émotions, les réflexions suscitées par la lecture surgiront de ces copies et pas des originaux. Cette valeur donnée par le lecteur est la plus importante à mes yeux. La notion d’objet unique participe à une autre logique, celle du collectionneur, qui est déjà plus périphérique. Je réalise quelques planches avec encre et papier sur le tome 3 de Metropolis mais je ne considère pas leur valeur artistique comme étant supérieure à celle des autres pages. 

A suivre ici...

24 avril 2014

Entretien avec... Eleonore Doosterlinck !


C'est avec grand plaisir que nous accueillons aujourd'hui la responsable éditoriale de la collection Marvel Comics de Hachette, Eléonore Doosterlinck, afin d'en savoir un peu plus sur ce florilège de sagas de la Maison des Idées. 

Bonjour Eléonore, et merci de prendre un peu de temps pour répondre à nos questions. Pouvez-vous, pour commencer, nous dire quel rôle vous avez tenu dans l’élaboration de cette collection ?
– Cette belle collection est le fruit du travail concerté de plusieurs équipes, en France, en Italie, aux Etats-Unis, et ce projet ne serait rien sans l’enthousiasme de tous. Je m’occupe pour ma petite part du suivi éditorial en France.

Comment, et sur quels critères, les différentes sagas et séries ont-elles été sélectionnées ?
– La popularité des héros Marvel n’est pas exactement la même partout, en France, certains Super-Héros sont plus connus et familiers qu’en Angleterre ou qu’aux États-Unis. Nous avons voulu représenter les personnages les plus emblématiques pour le public français, tout en ouvrant les perspectives sur des créations moins connues de la Maison des Idées, comme la saga Marvel Zombies ou le personnage de la Panthère Noire. Le choix des séries a ensuite été évident, car la collection a pour ambition de faire connaître ces Super-Héros dans ce qu’ils ont de plus emblématique et de donner à lire l’incontournable. Nous voulons permettre aux lecteurs novices d’entrer facilement et avec plaisir dans cet univers incroyable et tellement foisonnant ! Cette collection est en fait un best-of et une porte d’entrée.

Le premier volume de la collection comportait six épisodes de 22 planches. Certains numéros pourront-ils être plus volumineux ou est-ce là une constante ?
– Les livres varient de cent à deux cent soixante pages : rien n’est constant en ce qui concerne le nombre d’épisodes, tout dépend des évènements racontés et de la production éditoriale existante. C’est ainsi que le premier opus de la collection, The Amazing Spider-Man : Vocation comporte 6 épisodes, et le volume 5 sur le même personnage, The Amazing Spider-Man : La Naissance de Venom en comporte 7, issus de deux sagas différentes : Amazing Spider-Man et Web of Spider-Man. Le nombre de planches varie aussi en fonction des sélections.

Dans le premier numéro, un « point sur la situation » permet de préciser un peu le contexte pour permettre au lecteur de s’y retrouver. Ce type d’introduction sera-t-il systématique pour tous les récits ?
– Ce type d’introduction est effectivement systématique, car chaque héros de la collection a une histoire longue, dense et riche, et que nous l’abordons à un point signifiant. Chaque livre est donc resitué dans son contexte, pour que tous les lecteurs, les inconditionnels comme les néophytes, s’y retrouvent.

D’autres collections Hachette concernant les comics (DC Comics par exemple) pourraient-elles voir le jour dans un avenir proche ?
– Nous commençons tout juste à explorer l’immense univers des comics Marvel, je souhaite déjà que cette collection vive bien et que nos lecteurs soient pleinement satisfaits ! Mais rien n’est impossible…

On a pu voir, au niveau des bonus du premier numéro, des croquis, des galeries, des présentations d’artistes, y aura-t-il d’autres types de matériel rédactionnel dans la collection et si oui lesquels ?
– Les bonus du dossier additionnel comportent exactement ce que vous citez : des couvertures variantes, des croquis, des galeries de costumes ou de Super-Vilains, des dossiers thématiques qui présentent les origines du personnage et le travail des dessinateurs et des scénaristes, et une petite sélection d’ouvrages pour aller plus loin.

La traduction employée est celle qui avait été utilisée par Panini. L’on sait que les VF de cet éditeur ne sont pas exemptes de maladresses et d’erreurs, y aura-t-il des corrections apportées le cas échéant ?
– Les traductions sont bien sûr modernisées et retravaillées, mais nous tenons aussi à garder ce qui fait le sel des comics, les mots propres au milieu ou aux personnages et qui parlent à tous les fans. Nous essayons de faire en sorte par exemple que les plus vieux comics restent danr leur jus d’époque et gardent leur saveur, mais il faut aussi que les livres restent accessibles. C’est un exercice assez périlleux !

Certains lecteurs souhaiteraient « piocher » un peu dans la collection, en prenant certains tomes et en en laissant d’autres de côté. Pourront-ils tous les trouver en kiosque ou est-il préférable de s’abonner ?
– Le risque d’acheter un livre de temps en temps en kiosque est que l’approvisionnement se tarit à la longue : en effet, le commerçant ne demande pas des ouvrages qu’il n’est pas sûr de vendre. Si vous voulez compléter votre collection personnelle, il vaut mieux s’abonner, ce qui vous permet en plus de bénéficier de nombreux cadeaux liés à l’univers des Super-Héros Marvel. Il est aussi possible de commander les livres au numéro sur notre site Internet (www.hachette-collections.com), mais en butinant un livre par-ci, par-là, la frise ne sera pas complète et ce serait dommage car, croyez-moi, elle vaut vraiment le coup !




16 décembre 2012

Entretien avec... Thierry Mornet (2)


Entretien aujourd'hui avec Thierry Mornet, qui nous parle notamment de son dernier ouvrage et des prochaines sorties chez Delcourt.

Neault : Thierry, c'est la deuxième fois que tu interviens sur ce blog, merci d'avoir accepté ce nouvel entretien, quatre ans après le premier (cf. cet article). Tu viens de sortir un ouvrage, chez Huggin & Muninn, sur les indispensables de la BD américaine. Etait-ce une commande ou une volonté de ta part ? 

Thierry Mornet : Quatre ans. Waoww ! Déjà?! En revanche, c'est moi qui te remercie. Disposer d'une opportunité de s'exprimer en s'adressant aux fans et aux lecteurs est une chance. Merci de me l'offrir. 
C'est particulièrement le cas lorsque l'on est auteur d'un ouvrage de la sorte.
"Comics, Les Indispensables de la BD Américaine" est né d'une envie de partager des centaines de titres découverts depuis des décennies. Les Comics ont pris une part plus importante dans l'offre BD aussi bien en kiosque qu'en librairie depuis quelques années. L'offre est même devenue pléthorique. Au milieu de tous ces titres publiés chaque année, je me suis dit qu'il n'était pas évident pour les nouveaux lecteurs de s'y retrouver. J'ai donc eu l'idée de ce "guide de lecture", qui pourrait également s'adresser aux lecteurs de plus longue date, avec des titres qui ne sont pas forcément connus de tous. 
En réalité, le projet d'origine remonte à quelques années. Je l'avais proposé chez Eyrolles, où il avait été accepté sur le principe. En revanche, nous ne nous sommes pas entendus à l'époque sur l'ampleur de ce qui devait être pris en charge dans le montage du projet par l'éditeur et par l'auteur. Bref, projet avorté.
L'année dernière, j'ai reparlé de cette idée à Rodolphe Lachat, éditeur chez Huginn & Munnin, qui a été immédiatement intéressé par l'idée. On s'est entendu sur les conditions et le délai de réalisation... Et voilà. :-)

- Alors, même avec un grand nombre de pages, il faut trier lorsque l'on se lance dans une telle sélection, quels ont été tes critères ?

- Choisir, c'est renoncer. :-)
Bâtir un tel ouvrage et compiler les infos qu'il renferme exige une bonne dose d'objectivité. Mais en l'occurrence, étant fan de comics depuis très longtemps, je me suis appuyé sur cette longue expérience, assez naturellement, sans me poser trop de questions. 
En réalité, la première "liste" comprenait de quoi faire un ouvrage qui aurait contenu pas moins de 400 pages. Il est donc évident qu'il a fallu faire des choix, écarter certains titres qui me tiennent pourtant à cœur, afin de disposer d'une sélection constituée d'incontournables. Mais il me semblait important également que l'ouvrage renferme quelques titres inattendus, et susceptibles d'étonner les lecteurs de comics les plus aguerris. :-)
Nous avons échangé avec l'éditeur afin que je travaille sur une liste "finalisée"... Qui a bougé quasiment jusqu'au dernier moment.
Mais au bout d'un moment, il faut arrêter de se poser la question de la présence de tel ou tel titre et avancer. On laisse la frustration de côté, et on se met à écrire. :-)
Les critères de sélection - associés à cette volonté de diversité et de pluralité, avec un soupçon d'originalité - se sont imposés assez aisément et naturellement. Il y avait les titres "naturels", on s'en doute (comment ne pas insérer Watchmen par exemple), et ceux aussi que l'actualité récente a mis sous les feux de la rampe, alors qu'ils existent depuis plusieurs décennies (Batman, Spider-Man, Avengers, Superman...). Dans la mesure où une seule personne écrit un tel ouvrage, il est inévitable qu'une part de subjectivité intervienne, mais je ne pense pas qu'elle nuise au plaisir que l'on a à découvrir les titres évoqués. 
J'ai cherché finalement à présenter une sorte de "bibliothèque" idéale des Comics. Et si cet ouvrage rencontre le succès, rien n'empêche d'en réaliser une suite, "Les AUTRES Indispensables de la BD Américaine". ;-)

- Il n'y a aucun titre Milady dans tes choix, je pense notamment à The Mice Templar, Rex Mundi, Grandville ou encore Locke & Key, qui semblent tout de même avoir certaines qualités leur permettant de figurer dans un best of. Aurais-tu fais, volontairement, l'impasse sur cet éditeur français, et si oui pourquoi ?

- C'est purement le jeu du hasard. Je n'ai aucune raison d'écarter un éditeur délibérément. Pourquoi l'aurais-je fait ? Se poser la question est proche du procès d'intention, et cela n'a pas lieu d'être. Où alors, il faudrait aussi me reprocher l'absence en ces pages du moindre titre issu de tout éditeur ayant un jour publié un jour une adaptation de BD Américaine. 
Même si je reconnais la qualité de ces titres, notamment Locke & Key que j'ai envisagé de publier, je continue à ne pas les retenir dans ma "première" liste. Tout simplement.

- Dans les Indispensables, tu parles notamment de Lost Girls, d'Alan Moore. L'auteur est déjà très connu, bien représenté dans l'ouvrage (avec Watchmen ou encore From Hell), l'ajout d'une œuvre aussi polémique et particulière peut surprendre. A propos de la polémique entourant ce comic, tu évacues un peu vite les réactions, outragées mais sincères, de gens qui s'étonnent de certaines scènes, flirtant avec la zoophilie ou la pédophilie. Bien entendu, l'art permet a priori tout, mais n'est-on pas là dans de l'expérimental (pour être sympa) et non de l'indispensable stricto sensu ?

- Tu t'accroches peut-être de trop près à la terminologie du titre. J'ai tendance à les considérer comme des incontournables. Quant à Filles Perdues, je persiste et signe, en pensant que cette œuvre - aussi polémique soit-elle aux yeux de certains - a totalement sa place dans mon ouvrage. 

- Pour élargir un peu le propos, penses-tu que l'on puisse faire réellement l'économie d'une culture comics, voire d'une culture tout court, lorsque l'on se lance dans certaines lectures ? Peut-on comprendre Macbeth sans Picsou ?

Je précise ma pensée (c'est nécessaire je crois vu le côté alambiqué de mon exemple). Watchmen est une œuvre extraordinaire, mais un lecteur qui ne connaît rien au genre super-héroïque en aura sans doute une vision incomplète. Tout comme un adolescent n'aura sans doute pas la même approche d'un Blankets qu'un adulte. Ne faut-il pas un cheminement, un parcours personnel, fait de belles allées mais aussi de chemins boueux, pour apprécier les plus grandes œuvres à leur juste valeur ? Autrement dit, même si l'époque cultive l'illusion de l'immédiateté, n'y a-t-il pas un risque à aller parfois "trop vite" vers le "meilleur" d'un art, sans en comprendre son évolution, ses défauts, ses particularités, ce qui forge donc son aboutissement ?

(oui, cette question est beaucoup trop longue, je me suis moi-même endormi deux fois en la rédigeant)

- Vouloir "réguler" la lecture de certains titres, en "accordant" le droit de lire telle ou telle œuvre seulement sous condition de disposer d'une soi-disant culture est une idée qui a quelque chose de très élitiste, de fermé, qui me dérange profondément. 
Je crois au contraire que la lecture reste l'une des dernières activités "libres", ouverte à tous pour peu qu'une personne veuille bien se donner la peine de tourner les pages.
Certes, certains ouvrages - tu évoquais Filles perdues - ne peuvent pas être mis entre les mains de minots, mais en l'occurrence, c'est pour une question d'âge, d'expérience, et non pour une question de culture.
Tout au plus, un ouvrage tel que "Comics..." se propose de donner des clefs de lecture à ceux qui les cherchent. C'est un carburant de la curiosité, en toute humilité.
Enfin, pour reprendre ton exemple cité - celui de Watchmen - un grand nombre de personnes a découvert l'œuvre à travers le film... Sans jamais sans doute avoir lu un récit de super-heros auparavant. Devrions-nous interdire l'entrée des cinémas à toute personne n'ayant jamais lu de comics ? Ça n'a pas de sens. Le libre-choix et la libre circulation des ouvrages reste - même si certains lecteurs n'ont pas "toutes les clefs" - la meilleure des options. 

(note de Neault : loin de moi l'idée de vouloir "réguler" ou "interdire" la lecture d'une oeuvre, cela n'aurait effectivement pas grand sens, j'évoquais seulement la possibilité de l'existence d'un parcours, presque initiatique, permettant d'acquérir une sorte de "socle" culturel  facilitant la compréhension de certaines oeuvres. Un peu comme le palais d'un enfant en bas âge qui doit être "éduqué" à certains goûts afin d'apprécier, plus tard, des saveurs subtiles qu'il dédaigne dans un premier temps. Il ne s'agissait pas, dans mon esprit, d'interdire l'accès mais plutôt d'accompagner, un peu à l'image de ce qui se fait, de manière très concrète, dans certains musées où des spécialistes éclairent les plus curieux sur les particularités - souvent non évidentes pour le profane - de différents tableaux ou sculptures.) 

- Depuis quelques années, la plupart des éditeurs s'intéressent aux comics, des spécialistes publient des essais pour analyser le genre super-héroïque ou quelques auteurs phare, certains titres se vendent très bien et figurent en belle place dans les librairies… penses-tu que la BD américaine a enfin réussi à acquérir ses lettres de noblesse en France et à dépasser, dans l'esprit du grand public, certains clichés ?

- Que les comics aient acquis leurs "lettres de noblesse" auprès du public des lecteurs de BD est une évidence. Cela s'est fait en l'espace de 10 ou 15 ans, avec l'arrivée massive des titres en librairie. En revanche, certains clichés ont la vie dure, comme celui qui consiste à considérer les comics comme se limitant aux simples super-héros. 

- Venons-en un peu à Delcourt, et notamment à un gros succès : The Walking Dead. Un guide des personnages a été publié en VF (cf. cette chronique et la photo comparative à la fin de l'article), il est disons… très différent esthétiquement de la VO. Il est même assez hideux en comparaison pour être franc. Pourquoi diable ne pas avoir conservé le papier glacé et la couleur qui faisaient tout le charme de la version originale ?

- Changement de casquette :-)
Dire que le Guide des personnages de Walking Dead est "hideux" n'engage que toi, et me semble exagéré. Le choix qui a été fait de présenter ce contenu à l'instar du reste de la série, répond avant tout à une logique de cohérence (N&B + papier identique aux autres albums). La couleur que tu évoques était un monochrome rougeâtre qui ne me semblait pas beaucoup mieux - quoi qu'il advienne - qu'un niveau de gris, identique à ce que l'on trouve sur les pages de la série.

- Un mot également sur la fin des Chroniques de Spawn. La revue kiosque était pourtant d'une grande qualité, avec un travail éditorial irréprochable, est-ce que tu t'expliques aujourd'hui son échec ?

- Merci pour les compliments, et c'est vrai que je prenais un réel plaisir à la réaliser. Mais il faut croire que peu de personnes pensaient comme toi. L'explication de son arrêt est extrêmement simple : lectorat insuffisant. 

- Delcourt a récemment lancé une série de polars (Fatale, Stumptown, Le Maître Voleur), bénéficiant de prestigieuses signatures (Brubaker, Rucka, Kirkman), peux-tu nous en dire un peu plus sur ces nouveaux titres ?

- J'aime effectivement beaucoup les polars. Ils sont un genre important dans les comics depuis de nombreuses décennies. Nous avions d'ores et déjà Criminal au catalogue qui rencontre un beau succès. Faire découvrir de nouveaux titres dans ce registre - toujours dans une logique de qualité, avec des auteurs de renom - fait sens. 
Nous avions également lancé une ligne Polar avec le label Dark Night, adaptant des titres issus du défunt Vertigo Noir, mais qui n'a pas rencontré son public, comme on dit pudiquement. :-)
Fatale mêle polar, pulps et fantastique. Brubaker et Phillips s'y renouvèlent magistralement.
Stumptown représente l'occasion d'ajouter la plume de Rucka au catalogue, avec une série centrée sur une héroïne forte.
Le Maître voleur était un "no brainer" en ce qui me concerne : Kirkman + Spencer + Martinbrough : juste énorme, avec une série qui prend le temps de se mettre en place, des personnages attrayants et de superbes dialogues. Miam !!

- Enfin, pour terminer, si tu devais choisir un comic à venir, chez Delcourt bien sûr, en 2013, lequel te semblerait justement particulièrement indispensable, et pourquoi ?

- Par pur esprit de contradiction, j'en choisirais plutôt deux ou trois. :-)
Je commencerais par Nightfall, qui est... une création Delcourt. Un récit de Fred Fordham, un jeune anglais qui s'inspire du Paradis perdu de Milton. Entre V pour Vendetta et Alice au Pays des merveilles, deux ados vont vivre une histoire d'amour... sans s'être jamais rencontrés. 
Il y a ensuite Happy! de Morrison & Robertson. ´Nuff said !
Enfin, la réédition de Midnight Nation de Straczynski & Frank, en intégrale en fin d'année.
Et aussi Scary GodMother de Jill Thompson... Oops, cela fait quatre !!
Sorry. ;-))

- Thierry, merci pour ta gentillesse et le temps passé à éclairer nos lanternes. ;o)

Again, le plaisir est pour moi.
Bonne lecture. :-)

25 juin 2012

Entretien avec... Fred Wetta !

Wetta, c'est un éditeur à part. Avec une ligne éditoriale bien distincte et une approche originale que peu ont compris mais qui était bien pensée et qui a fonctionné. Wetta, c'est aussi le nom d'un type, surdoué, qui, seul, a réussi à démontrer qu'avec de la passion, beaucoup de travail et un brin de prédispositions, il était possible de sortir des produits léchés, intéressants et destinés à un public exigeant.
Aujourd'hui donc, je reçois Fred Wetta.
C'est un grand plaisir et même, avouons-le, un petit évènement tant cet entretien aura été instructif et sans langue de bois. ;o)

Neault : Fred, merci tout d'abord d'avoir accepté de répondre à ces quelques questions. Pour commencer : où en sont les éditions Wetta à l'heure actuelle ? Est-ce que tu t'es définitivement rangé ou bien as-tu encore quelques projets sous le coude ?

Fred : Wetta, dans sa forme originelle, n'existe plus. Je suis arrivé au bon moment mais aujourd'hui il serait impossible de continuer ou de redémarrer en suivant le même modèle (indépendance totale, travail en solo, expérimentation de formats...), le marché est bien trop différent et conflictuel. Si Wetta devait revenir en librairie, une alliance avec un groupe serait obligatoire pour assurer sa pérennité et ça, c'est hors sujet pour moi. J'ai lancé ma maison d'édition par passion, animé par l'envie de faire des bouquins plutôt que par l'envie de faire du blé, parce que j'aimais ça et que ça m'éclatait. Lorsque le fun a commencé à  laisser la place aux contraintes et à la routine, je me suis posé face à moi-même et j'ai réalisé qu'il était temps d'écrire « fin » en bas de page. J'ai lancé Cuult pour en finir avec mes licences sans avoir à me faire bouffer par le système inhérent au marché. En plus de ça, la présence de squales autour de mon modeste voilier devenait de plus en plus importante et portait préjudice à mon aventure, entre les attaques frontales et les sabotages en douce, l'éditeur s'effaçait derrière le gérant et en me levant le matin, j'étais plus préoccupé par la nécessité de « sauver ma peau » que par l'envie de  faire mon boulot. Avec Cuult, le travail est devenu plus difficile, mais au moins je pouvais échapper aux dangers externes et me recentrer sur l'édition de comics. A présent, j'attaque une nouvelle étape, Cuult est en fin de vie sous sa forme actuelle et va se transformer, je vais me consacrer à autre chose, toujours dans le même domaine mais sous une autre forme.

- Je parlais, dans ma petite introduction, de public exigeant. On sent en tout cas que tu as réussi à produire des ouvrages que tu souhaitais lire, on a l'impression que c'est avant tout la passion qui t'a portée, plus que les études de marché en tout cas. Et pourtant, ça fonctionne, grâce à une approche assez insolite mais finalement logique, puisque tu as été chercher les lecteurs de Hard Rock Magazine (pour le coffret Kiss) ou ceux de L'Ecran Fantastique (pour les licences Alien par exemple). Contrairement à une grosse maison bien connue, tu sais donc à qui s'adressent tes livres ?

- Oui, l'avantage de publier ce que tu aimes (et j'aime vraiment ça) et non ce qui est imposé par un marché ou des associés, c'est que tu sais naturellement comment t'y prendre pour y arriver, tu fais partie du public, tu sais à l'instinct où communiquer, à qui le proposer. Les deals avec Mad Movies ou L'Ecran Fantastique se sont montés en une journée, on s'est contacté, ça nous paraissait évident, pas de réunions bidons ou de dossiers argumentatifs, pas besoin d'études de marché ou de courbettes, pas besoin de convaincre puisque c'était absolument limpide. La seule question qui a pu se poser c'est « bon dieu, pourquoi personne n'y avait pensé avant ? » .
J'ai lancé une collection Mad Movies (Mad Movies avait déjà été partenaire sur El Zombo, au tout début), L'Ecran Fantastique a prépublié quelques planches de Se7en et Destination Finale, j'ai arrangé les interviews de Gene Simmons et Paul Stanley pour Hard Rock Magazine qui a eu droit à une édition spéciale de Kiss 1977...  Ouvrir mes comics à un public différent était à la fois irréfléchi et parfaitement sensé. Irréfléchi car lorsque la question de la communication s'est posée, je n'ai absolument pas envisagé de passer par les magazines BD (par la suite Comic Box a été cool - époque pré-Panini - et m'a proposé de m'adresser à ses lecteurs) tout simplement parce que je n'en lisais pas, pas besoin, je savais ce que j'avais envie de savoir sur le sujet et je connaissais mes goûts. Mon truc c'était le ciné. Et le rock. Je suis arrivé aux comics par les films, et c'est le cinéma qui m'intéressait à la base : lorsque je suis tombé, gamin, sur des comics Batman, j'avais le film de Burton en tête. Bien sûr je savais que la BD avait débuté 50 ans plus tôt, mais c'est bien par le film que j'y suis arrivé, donc pour moi le « détonateur », ça a été le ciné et c'est vers les magazines ciné que je me suis tourné avec l'idée de  proposer aux cinéphiles un « produit dérivé ». Si j'évite de raisonner comme un passionné de comics et que je reste fidèle à mes premières amours, je ne suis absolument pas au courant de ce qui se passe sur la planète comics, je ne sais pas que Daredevil a débuté avec un costume jaune, que Batman avait été remplacé par Azrael et Chris Claremont est pour moi un sinistre inconnu. Alors, si les comics viennent vers moi et qu'on me propose un fight entre Alien, Predator et Terminator, ça me parle. C'était sensé puisqu'on ne s'adresse pas à des lecteurs de Naruto, de Lucky Luke ou d'Aquaman pour leur proposer du Kiss. Ils s'en cognent complètement. Tu prends ton truc et tu l'étales dans Hard Rock Magazine, là il y a une logique. Premièrement parce que tu interpelles les bonnes personnes, deuxièmement parce que tu évites de prendre les gens pour des cons en leur jetant tout et n'importe quoi en pâture pourvu que ce soit « des  images avec des bulles ». Les « plans de communication » qu'ont certains éditeurs sur leurs titres me font crever de rire. Tu peux faire un parallèle avec le monde du Métal, tu balances pas du Nashville Pussy à un amateur de 69 eyes ou du Meshuggah à un fan de Mötley, ils te le jettent à la face en te pourrissant d'insultes : tous les quatre groupes sont rangés dans la catégorie Métal mais ils font partie de courants totalement différents, qui ne se mélangent pas. Tu peux goûter à des registres différents par toi-même, à petites doses, mais si un annonceur se pointe avec ses gros sabots en criant « hé les djeunz, trop top le nouvel album de Papa Roach » à un concert de Gorgoroth, non seulement il traduit une méconnaissance totale de l'oeuvre qu'il veut promouvoir mais aussi un mépris absolu du public.     

- Tu es un adepte des crossovers "à l'ancienne" (par opposition aux events, internes et propres à certains éditeurs). Tu sembles y trouver un plaisir de gosse... de lecteur en fait. D'ou vient cette préférence pour les rencontres improbables ?

- C'est ça, un plaisir de gosse ! Le crossover est un exercice si périlleux que tu l'appréhendes comme un gros numéro de cirque : « Le grand Ramirez va se bander les yeux, monter sur la corde, faire un triple salto costal et traverser un cerceau enflammé avant de retomber dans cet étroit bac d'eau, posé au milieu de la cage aux lions, le tout avec les mains liées dans le dos ». Si le type réussit son coup, c'est fabuleux, mais s'il ne maitrise pas son truc, il se plante férocement et ça va être dramatique. En abordant un crossover, en tant que lecteur, j'ai la même sensation. L'idée est souvent farfelue, c'est tout l'intérêt de la démarche, tu avances vers l'inconnu. Batman fait son malin avec la faune de Gotham mais comment il va s'en sortir face au Predator ? Ce que je veux dire c'est qu'au bout de 40 albums « classiques », tu connais l'univers, les personnages, la fin de l'histoire, mais tu t'y plonges pour connaître son cheminement. Avec un crossover, tu es dans l'interrogation dès le début, comment va débuter la rencontre ? Qu'est-ce qui va pousser le héros à affronter ou s'allier avec l'invité ?
On réduit souvent un crossover à une opération marketing où l'idée tient dans le titre. C'est faux, je pense que les éditeurs se passeraient volontiers de ce genre de coups « marketing », c'est au contraire risqué, inutile et peu rémunérateur. Je crois que les crossovers sont, à l'opposé, des envies d'auteurs et non des besoins de trésoriers. Tu peux y trouver des avantages financiers mais ça tient plus du résultat positif surprise après coup qu'un calcul réfléchit en amont. Ça te sort d'une sorte de torpeur, ça t'ouvre de nouveaux horizons, le must c'est lorsque les auteurs réussissent à vraiment étendre l'univers des séries ou créent de nouveaux concepts, comme le Predalien ou l'hybride Terminator/Alien d'AVPVT (le meilleur crossover à mes yeux, avec Batman vs Lobo et Lobo vs Mask, où l'équipe a vraiment pu se lâcher). Cracher sur un crossover parce que c'est foiré, OK, ça reste une mauvaise BD sans qualité intrinsèque et c'est marre, mais cracher sur un crossover parce que c'est un crossover, c'est du pur conservatisme, une logique de cul serré. Je n'arrive pas à concevoir cette réaction de la part d'un lecteur de comics de super-héros ou SF où l'imaginaire domine, ça me dépasse. D'où me vient ce goût prononcé pour les crossovers, je ne sais pas vraiment... mais je pense que je peux rapprocher ça de mon expérience de vie. Je vis dans un crossover, je n'ai jamais été à ma place, mon univers propre a toujours été confronté à un univers extérieur dans lequel je ne me reconnais pas. J'étais un enfant précoce, je savais lire et compter en seconde année de maternelle, mais je n'ai jamais été pris en main correctement, puisque je ne rentrais pas dans le moule, je me suis mis à l'écart, pas par défiance mais par instinct. J'ai développé une logique et une façon de vivre différente des autres. Une fois que j'en avais terminé avec cette torture inhumaine qu'on appelle l'école, j'ai pu commencer à vivre selon mes règles et mes envies. J'ai commencé par me désintoxiquer de toutes les immondices qu'on a pu me déverser 8 à 9 heures quotidiennes, 6 jours sur 7 (en plus, j'ai été servi !) pendant toutes ces années et enfin m'instruire sur le monde et ce qui m'intéressait vraiment.  

- A l'époque, tu as réussi à trouver le moyen de t'offrir des comics avec Batman ou Superman à l'affiche, en passant sous le nez de Panini. Ton premier distributeur était d'ailleurs assez frileux apparemment à ce niveau. Pourtant, pour avoir peur de Panini, faut vraiment pas les connaître. Cela fait partie néanmoins des obstacles qu'il faut franchir, quitte à tenir tête à tout le monde et aux "spécialistes". Pas vraiment évident je suppose ?

- Pouah ! Une horreur... Bon, pour la « faille » du contrat DC/Panini, c'était simple. Ce contrat c'était le début de la fin pour les indépendants. Avant, on vivait une époque joyeuse aussi bien pour les lecteurs que pour les éditeurs qui pouvaient piocher ce qui leur paraissait sympa ou rentable et tout le monde y trouvait son compte. Mais Panini qui s'était déjà goinfré Marvel et picorait dans le catalogue des autres s'était mis en tête de dominer le marché. La donne a changé, plus jamais on ne pourrait négocier au titre par titre avec DC qui allait forcément y prendre goût et ça fermait la porte aux petites et moyennes structures comme la mienne à une foultitude de licences, d'autant que les « gros » ne pourraient de toute façon pas assumer l'intégralité des titres, ce qui blouserait aussi les lecteurs. Je me suis juré, rien que pour « faire chier », de trouver un moyen de casser le manège qui était en train de se monter. J'en suis assez fier. J'attends toujours un chèque de Soleil pour le fric que je leur ai fait économiser en honoraires d'avocats pour monter une parade, ils ont bien profité de la brèche que j'ai ouverte.
Après, franchement, dealer avec des diffuseurs, des distributeurs et certains libraires... voilà pourquoi j'ai monté Cuult, pour me passer de leurs « services ». Il n'y avait que moi et les lecteurs (et La Poste, mais c'est une autre histoire...).

- Venons-en au travail éditorial en lui-même. Pour éclairer certaines lanternes, pourrais-tu nous faire une sorte de résumé du parcours du combattant qu'il faut accomplir pour sortir un titre ? (de la négociation à la distribution, avec toutes les galères que cela implique)

- D'abord, tu repères le titre. C'est bête, mais c'est essentiel, personne ne va venir te poser sa bonne idée sous le nez. Tu lis beaucoup et quand quelque chose te plait vraiment, au point d'envisager les galères et les risques financiers à suivre, tu fonces. Tu dois connaître le milieu et les relations entre boites, savoir qui a déjà un deal avec qui pour ne pas passer pour un clown et trouver l'agent avec qui négocier les droits. Tu payes une avance, tu garantis un montant à terme et tu peux commencer à bûcher sur ta VF. Parfois tu as une étape assez marrante où l'éditeur US se rend compte qu'il n'a pas de fichiers pour assurer une réimpression. Ça arrivait souvent sur les titres sortis avant le début des années 2000, où les planches étaient tirées sur films, alors tu te débrouilles avec d'autres éditeurs européens qui ont pu récupérer ou nettoyer des scans, ou bien tu le fais toi-même comme je l'ai fait pour Salvation ou AVPVT... Ensuite, tu adaptes la bête, je ne dis pas traduire parce que c'est vraiment différent. Tu peux être un bon traducteur anglais/français mais si tu n'es pas capable de réécrire un texte en tenant compte des subtilités de langage, du ton, du style, du contexte de la série ou de la taille des bulles, autant passer par « Google translator » (ou engager Geneviève Coulomb). Et ensuite, tu lettres. Je faisais les deux en même temps... mauvaise idée, mais le manque de temps (je publiais jusqu'à 3 titres par mois) m'obligeait à bosser de la sorte.
Tu as ton album adapté et lettré en français, super, tu t'occupes de l'éditorial (introduction, interviews, matériel supplémentaire comme des pin-ups que tu dégotes à gauche à droite avec l'aval de l'éditeur US et/ou des artistes) maintenant tu passes à la maquette : mise en page, couverture avec les illustrations, les logos, le code-barre avec les annotations usuelles (crédits, copyright, ISBN...) et tu rédiges une 4ème de couv' avec un résumé accrocheur, un argumentaire vendeur, tu calibres le tout et tu prépares les fichiers pour l'imprimeur. Faut d'abord trouver l'imprimeur. 
Avant de lancer mon premier titre j'avais fait le tour des imprimeurs... mec, si tu veux te faire dessus ou t'arracher les cheveux, j'ai quelques noms dans mon carnet d'adresses. Le noir, celui qu'il ne faut PAS utiliser si tu veux monter un projet comme celui-là. Le manque de compétences et de professionnalisme de certains te font te demander comment ils peuvent tourner. Je ne te parle pas des imprimeurs locaux (ceux-là, oublie, entre leurs prix au sextuple de ce que tu peux trouver - véridique - et leurs complaintes...) mais d'imprimeurs confortablement établis dans le business. A l'époque, la Chine était la seule solution. Ça ne s'est pas fait du jour au lendemain, mais j'ai réussi à trouver une entreprise fiable. Le chauvin de base va s'insurger et crier son indignation face à la désertion des entreprises françâââises mais il faut comprendre que bosser avec ces entreprises était tout bonnement impossible. D'abord, les prix étaient abusifs. Je déteste cette façon de faire qu'avaient les commerciaux de sortir des prix exorbitants et de pousser à la négociation par derrière. Pas le temps de négocier, de faire des courbettes sur 3 ou 4 rendez-vous pour diviser le prix et se donner l'impression d'être « partenaires ». Rien à foutre. Donnez-moi du concret, de vrais prix et au boulot ! Ensuite, les chinois accueillent ton projet avec enthousiasme, ils t'aiment, te couvrent de fleurs, chaque affaire est une bénédiction parce qu'ils veulent ton argent et ils donneront le meilleur d'eux-mêmes pour que tu passes un deal. Ça change du type à qui tu as l'impression d'arracher un poil du derrière lorsque l'entreprise que tu as monté envisage de passer commande dans l'entreprise où il est employé. Il faut surtout comprendre qu'en vérité, ces imprimeurs n'ont pas besoin de toi, bien au contraire. Ils font partie des patrimoines sociaux de ces grands éditeurs dont tu connais le nom, voilà pourquoi ils te traitent comme du linge sale et que leurs clients peuvent faire imprimer leurs ouvrages chez eux, à des prix qui feraient kiffer cinq générations de chinois, l'argent qui part de la poche gauche de l'éditeur atterrit dans celle de droite. Se faire accuser de mondialiste parce qu'on cherche à l'étranger un moyen de produire ce qu'on t'empêche de concrétiser en France, c'est quand même la cerise sur le pudding. 
J'en reviens au parcours du bouquin. On attaque la phase critique, celle où tu dois le lancer sur le marché, tu te débrouilles pour la communication, tu charges le diffuseur d'argumentaires que tu as mis en forme, tu pries pour que le boulot se fasse bien (au tout début je m'occupais aussi de démarcher les libraires et les centrales d'achat, de prendre les commandes et d'expédier les livres. Beaucoup de café et ça marche tout seul). Là c'est l'abandon, tu laisses le distributeur gérer la logistique, après avoir fait acheminer les livres venus de Chine dans ses entrepôts (ça implique un boulot avec la Douane à l'arrivée en France, le port, trouver un transporteur pour aller du port au distributeur...). Tu t'occupes des dernières formalités (dépôt légal, référencement...), une pause cigarette et tu attaques le suivant. :) 

- Tu as un recul peu commun sur ton travail, tu avoues notamment volontiers avoir parfois sorti des comics avec des traductions contenant quelques coquilles. C'est également le cas de certains gros éditeurs qui, eux, ont surtout tendance à se trouver des excuses sans pour autant modifier leurs futures publications. Juste pour rire et pour faire comprendre à certains l'implication que demande un travail sérieux, peux-tu nous dire combien de temps tu pouvais consacrer à une traduction et à ses corrections ?

- Je passais en moyenne deux semaines par album, entrecoupant mes journées de prises de tête administratives ou logistiques. Mais c'était le plus intéressant dans le parcours du livre, c'est là  que tu « vis » le projet. Si tu foires cette étape, tu plantes toute la machine. Bon, il m'est aussi arrivé de traduire et lettrer un album en une seule nuit. Je sais c'est pas bien. C'est comme ça qu'on commet des erreurs, mais le manque de temps, le manque de temps, le manque de temps... j'enrageais, je m'en voulais à moi-même d'avoir pu laisser passer autant de coquilles... Les adaptations étaient toujours bonnes, je trouve, mais les fautes de frappe ou de grammaire ça craint tellement qu'au lieu de s'inventer des excuses bidons, autant assumer. J'assume mes conneries, c'est pour ça que je peux me permettre sans remords de déchirer un type qui déconne et esquive ou rejette la faute sur un autre. Pour une VF clean et irréprochable, il faudrait traduire, puis adapter, en te plongeant dans l'univers de l'oeuvre, t'immerger, puis laisser reposer, puis relire, puis corriger, puis faire corriger par un relecteur, lettrer et relire le lettrage. Ça peut se faire, sérieux, par exemple en payant les traducteurs, les relecteurs et les lettreurs au lance-pierre, si déjà tu as pu te payer les catalogues Marvel ET DC, ça ne devrait pas poser de problème. Mais réimprimer la même coquille sur plusieurs tirages, faut vraiment le vouloir. Ou s'en contrefoutre. 

- Tu dis t'être lancé dans l'aventure éditoriale sans rien y connaître. L'aveu est un peu dangereux car, finalement, tu es quand même un sacré spécimen d'autodidacte ! Très peu de gens auraient pu prétendre partir de rien et arriver au même résultat. Or, de nos jours, les publications ou microstructures se multiplient, qu'elles proviennent du domaine amateur, associatif ou pseudo-pro. Avec des résultats extrêmes (de VHB au niveau des oeuvres prometteuses, à Merluche, une "maison" fondée par un incompétent qui, pourtant, a été embauché par Glénat). Ton avis sur cet état des lieux ?

- On comprend aisément les avantages qu'il a eu à « sacrifier » Merluche pour son poste chez Glénat, le véritable mystère est quelle est la raison qui a poussée Glénat à aller le chercher ?! Je n'arrive pas à comprendre, mais ça a bien soulagé les concurrents. Son problème, c'est que tout ceux qui l'ont côtoyé de près ou de loin savent parfaitement à quoi s'en tenir et en parlent, il devrait faire gaffe. Après, il fait ce qu'il veut, mais qu'il ne s'attende pas à être reconnu et apprécié. Quand j'ai eu vent de la nouvelle, j'ai envoyé ma candidature à Glénat, je ne pouvais pas les laisser se gaufrer comme ça. Mais ils doivent être un peu masochistes, aimer les défis. Qu'ils aillent chercher Jim Lainé ou d'autres types de sa trempe, parfait, c'est Glénat les mecs, merde ! Mais on avait besoin ni de Jim, ni de Fred, leurs idées ne sont pas intéressantes... même si l'un des premiers titres visé était Hack/Slash. Mais je reconnais que c'était un pari ultra-audacieux d'avoir misé sur Stephen King ou Robert Kirkman, il fallait oser, être un sacré visionnaire ! Pour le reste, il a fallu piocher dans ce que Milady avait laissé de côté chez Avatar... hé oui, c'est super dur de monter un catalogue. Allez, j'arrête de déconner... mais pour l'instant, Glénat Comics, ça ressemble plus à du sous-Panini sans le gros poisson (Marvel en l'occurrence) qu'à l'entrée d'un poids lourd sur le ring. J'attends la cohérence, j'attends l'intérêt. 
J'ai croisé beaucoup de gens en exerçant mon métier, des types en or comme Luke Kenoufi, il n'en a peut-être pas conscience mais c'est l'un de mes meilleurs amis. Ed et les gars de Makma ont été cool avec moi, Thierry Mornet est un mec très sympa (qui ne l'aime pas ?), tu peux faire la foire sans problème avec le staff de Dark Horse, j'ai aussi croisé sur mon chemin Rick Veitch, Igor Kordey et d'autres types créatifs, sérieux, adorables... mais le nombre de tocards dans le milieu reste impressionnant ! Des créatures à l'égo surgonflé, infectes, arrogantes, dénuées de talent ou de réflexion, des gens... bêtes, tout simplement. Je meurs d'envie de ne pas les revoir. Oui, je suis autodidacte, je débutais, et c'était risqué de l'afficher mais j'ai toujours considéré les diplômes comme d'inutiles bouts de papier qui ne traduisent pas forcément de réelles compétences. Tu peux être bardé de diplômes, bombardé responsable et te débrouiller comme une crotte. L'expérience peut être représentative, mais là aussi tu as beau avoir passé cinq ans dans une boîte prestigieuse, si tu es ce type qui se débrouille comme une crotte, ton expérience a autant de valeur que ton diplôme. Je savais que j'étais capable d'assurer un minimum dans les tâches dont je me chargeais, pas besoin de se tortiller, l'expérience et la valeur naîtraient de l'activité. Ce qui est bien lorsque tu es un inconnu, c'est que personne n'attend rien de toi, tu n'as pas à prouver quoi que ce soit avant qu'on t'autorise à faire ton entrée, la confiance tu la gagnes par l'action. Pas au bout d'un ou deux bouquins, mais en construisant sur le temps quelque chose de reconnaissable. Aujourd'hui, comme je le disais plus haut, c'est beaucoup plus dur de refaire le même coup, je prédis de douloureuses déceptions à ceux qui s'engagent dans cette voie en s'imaginant cartonner. C'est pas le moment, préparez-vous à vous faire dépouiller. Par contre, pour les associations ou les auteurs, ça n'a jamais été aussi « open ». Il faut juste prendre les choses de la bonne façon.   


- Il y a quelques années, dans une précédente interview (de Biaze), tu parlais de l'implication du lecteur dans la lecture d'une oeuvre. C'est un peu, en tant qu'auteur et lecteur, l'une des théories que j'aime développer, en soutenant que l'idéal, pour que la magie fonctionne, c'est déjà d'être réceptif à cette même magie (si elle est de bonne qualité).
Est-ce que tu pourrais nous en dire plus sur ta vision des choses à ce sujet ?

- Bon, je vais essayer de ne pas « Vandammiser » l'interview, avec tout le respect que je dois à JCVD. Allez, je dois faire partie des 5% de la population qui réussit à décoder ce qu'il veut dire, car il exprime avec difficulté ses pensées. L'auteur donne naissance à une oeuvre, il a fait son boulot, il la laisse tranquille. C'est ensuite au lecteur de lui donner vie, la lecture demande une implication du lecteur, elle se nourrit de son interprétation, de son imagination, elle reflète la projection de sa personnalité, de son vécu, de ses expériences. Au-delà du critique qui habite en chacun de nous, qui jauge, malgré notre volonté, la qualité de la forme de l'oeuvre non pas en fonction de nos goûts propres mais par rapport à ce que le reste du monde pourrait en penser en tenant compte des règles que le genre ou le média s'est imposé par son existence, la psyché de l'individu ressent le fond et s'y projette pour ensuite reconstituer l'oeuvre dans l'esprit. Sans cette implication, inconsciente, le texte n'est qu'une suite de mots ou d'images qui s'effacent pour ne laisser apparaître qu'une page blanche, dénuée de sens et d'intérêt. La magie fonctionne à partir du moment où tu mets ton esprit en condition pour être en phase avec l'intention de l'auteur, pour accepter son oeuvre. Ça commence simplement par l'envie de la lire, faire la démarche de choisir le bouquin. Quand tu subis une oeuvre imposée par un prof, par exemple, c'est pas la peine. Tu n'es pas prêt, tu n'as pas choisi, tu n'as probablement aucune envie de créer ce lien et les pages défilent sous tes yeux comme un épisode de Camping Paradis sous ceux d'un ado gothique. Pour la BD, c'est pareil, même s'il y a de belles images, le principe est le même qu'avec juste des mots. Tu peux t'ennuyer ferme et avoir l'impression de fixer une page blanche en lisant un Spider-Man, si tu n'as pas envie de te lier à l'oeuvre... donne Watchmen à lire à un type qui avait envie d'un Gaston Lagaffe, l'oeuvre peut être réputée excellente, mais si le lecteur n'est pas réceptif, autant lui proposer un Télé Star.
Après, il existe différentes classes d'oeuvres, un 1984 ne se lit pas comme un Twilight, certaines oeuvres ne sont pas là pour te distraire ou te faire rêver mais bien pour te parler.
Le choix des mots est très important, peu de gens maîtrisent les mots car on ne leur apprend pas vraiment à le faire ou même à comprendre la vérité qu'ils recèlent, chaque mot a un sens propre, l'idée de synonymes est une aberration, les vrais « grands » auteurs connaissent le sens réel des mots comme on l'enseigne à l'élite, et je ne parle pas d'étymologie. Derrière les mots, il y a la vérité et on cherche tous la vérité, principalement parce qu'on sent qu'on nous enfonce dans le mensonge et l'imbécilité à tous les niveaux. Regarde la violence avec laquelle on agit entre nous : lorsqu'elle n'est pas sciemment voulue, provoquée et dirigée, elle s'insinue dans nos comportements, pas parce qu'on est des bêtes, mais parce qu'on a conscience que le monde déconne et que la seule issue qu'on nous laisse ressemble plus aux portes d'un abattoir qu'autre chose. 

- Tu as également évoqué parfois le côté un peu sectaire du public comics. Il est vrai qu'à une époque, l'on a eu droit à la dictature absurde de certains ayatollahs du bon goût qui, sur quelques fora, attribuaient indifféremment bons points et malédictions, et ce sans réellement argumenter. Mais, au final, le "public comics" existe-t-il réellement en soi ? Ne devrait-on pas être attiré par un récit, un thème, un auteur, plutôt que par une provenance ou un format ?

- Si, on devrait. Mais même en le sachant, c'est dur de faire la démarche car on la sent inutile (voir question précédente). J'ai vraiment du mal à me plonger dans un manga ou une BD franco-belge, quand bien même l'oeuvre est réputée grande et bonne. Dernièrement, j'ai lu Myrkvun de Comte Gusoyn car le thème m'intéressait, mais c'est un livre sur le millier dans ma bibliothèque « illustrée », le reste c'est du comic, parce que c'est la forme de BD qui me parle le plus. Ce qui me fend le coeur, c'est la ségrégation, tu trouves encore des types semblables au vendeur de comics des Simpson, qui se réclament détenteurs de science et se raillent des profanes au lieu de conseiller, guider ou argumenter. Ces types se sont réfugiés dans ce recoin de culture pour affirmer un pouvoir qu'ils n'avaient pas à l'extérieur et adorent écraser ceux qu'ils jugent étrangers à leur petit monde. J'ai du mal à accepter qu'un ignare prenne la parole, en particulier quelqu'un dont la profession est d'informer ou juger, et j'en ai autant à voir des gens dégoûter les autres de ce qu'ils ont envie d'aimer par égoïsme et sectarisme. Pour ce qui est de la dictature du goût, au lecteur de donner le pouvoir au tyran ou d'affirmer sa liberté. Ça vaut pour les livres comme pour tout le reste. Lisez ce que vous avez envie de lire, jugez selon vos goûts et ne laissez personne parasiter vos opinions car si vous le permettez dans des domaines comme la culture ou les loisirs, rendez-vous compte de l'influence des dictats sur votre vie dans sa globalité, les conséquences sont lourdes quant aux choix de mode de vie, de profession, de religion ou d'engagement politique, vous finirez totalement vampirisé et manipulé.      

- On a évoqué les crossovers, le coffret Kiss, mais j'aimerais revenir un instant sur un comic que j'avais particulièrement apprécié : Se7en, la suite du film éponyme. J'ai l'impression que l'on a peu parlé de ce titre (mea culpa, bien que l'ayant acheté, lu et apprécié, je n'en ai pas parlé non plus à l'époque). Pourtant, il s'agit d'une exploitation assez réussie de l'univers du film. Est-ce que les ventes ont été finalement à la hauteur de tes espérances et, dans le cas contraire, comment expliques-tu cela ?

- Se7en était très intéressant car il constituait un prolongement direct du film, qui présentait les scènes de crimes mais ne faisait que suggérer les éléments passés. D'un autre côté, c'est un récit très dur, qui te met dans la tête du tueur, donne une légitimité aux tableaux. Mais veux-tu vraiment leur donner une légitimité, peux-tu te résoudre à donner raison à John Doe ? Le film se plaçait du côté des flics, l'histoire qui s'y déroule est injuste et révoltante justement parce que les actes du tueur sont ignobles et tu ne peux pas adhérer à son fonctionnement, tu n'es pas un psychopathe meurtrier, tu es quelqu'un de bon. Les ventes de la BD ont été confidentielles, je pense tout d'abord parce que peu de monde se souvient encore de Se7en et parmi ceux-là, peu étaient enclins à se replonger dans son univers, en particulier sous cet angle malveillant. 

- La tradition veut que je pose à tous les gens qui passent par les entretiens de ce blog une question précise qui clôt l'interview : si tu pouvais avoir un super-pouvoir, lequel serait-ce et pourquoi ?

- Maîtriser le temps, pouvoir le suspendre, le remonter, ce serait le kiff ultime. Retourner faire la foire dans les 70's, rouler une Chevy 57 neuve, voir ce qui s'est vraiment passé dans l'Histoire ou simplement faire "pause", comme dans le film Click et péter dans la figure des types qui te débectent. ;)

12 mars 2012

Entretien avec... Edmond Tourriol

Il est scénariste, traducteur, lettreur, il a créé un studio spécialisée dans la bande dessinée et est à l'origine de l'un des plus importants fora consacrés aux comics, l'invité du jour est Edmond Tourriol !

Neault : Edmond, merci tout d'abord pour ta disponibilité. Ma première question porte naturellement sur ton travail de traducteur. Tout d'abord, quel est ton parcours ? On suppose qu'il ne suffit pas d'être bon en anglais au lycée pour en arriver un jour à bosser dans l'édition.
Edmond Tourriol : J’étais bon au lycée. Pourquoi ? Parce que je lisais des comics en VO, pardi. Mon parcours pro dans les comics ? Il commence en 1999, quand je crée avec un pote un studio amateur pour publier des fanzines de super-héros. On écume les salons et à Valenciennes ou à Paris BD, on rencontre l’équipe Semic avec qui on a de bons rapports.
En septembre 2001, lorsque mon ami Jérôme Wicky a une baisse de disponibilité, il suggère mon nom à Jeff Porcherot pour traduire quelques séries à sa place (à l’époque, Jérôme est le traducteur attitré de l’univers Crossgen). Comme les mecs de Semic me connaissent déjà et que le courant passe bien, j’ai vite un rendez-vous avec Jeff et Thierry Mornet qui me proposent un test sur la deuxième minisérie The Tenth.
Après ça, je me retrouverai effectivement en place sur tous les titres Crossgen, puis, de fil en aiguille, d’autres opportunités s’offrent à moi et je me retrouve vite en place sur des titres comme Batman, Teen Titans ou Vampi. Quand Semic s’est effondré, j’ai perdu toutes ces séries. Heureusement, des gars comme Jim Lainé ou Thierry Mornet se sont retrouvés chez d’autres éditeurs et ont choisi de me faire confiance pour d’autres traductions.

- Tu as la chance d'œuvrer, avec talent, sur une série culte : The Walking Dead. En apparence, on se dit "bon, c'est pas le truc le plus dur à traduire", mais, justement, quels sont les récifs cachés, les difficultés que l'on ne voit pas mais qui t'ont demandé de trancher dans le vif, de "trahir un peu" comme les habitués de la traduction aiment à le répéter ?
- En fait, je n’ai pas vraiment eu de difficulté. J’ai l’impression que je suis sur la même longueur d’onde, avec Robert Kirkman. On a à peu près le même âge, les mêmes centres d’intérêt, les mêmes débuts dans le fanzinat, le même vocabulaire, etc. En gros, je n’ai pas à me forcer pour traduire son travail. Si on me confiait ses personnages, je pense que je les écrirais comme lui, avec les mêmes voix.

- Une question portant sur ta conception du métier de traducteur. Peut-on, à ton avis, trouver de quoi s'épanouir dans la seule traduction ou bien est-ce l'une des nombreuses passerelles qu'emploient les auteurs pour atteindre des buts plus personnels ?
D'ailleurs, suivant la même logique, faut-il être selon toi également auteur pour être un bon traducteur ?
- Je ne me prononcerai pas pour les autres. En ce qui me concerne, oui, bien sûr, ce sont mes aspirations d’auteur qui font que je m’applique à trouver les meilleurs dialogues possibles. Est-ce que je pourrais m’épanouir par la seule traduction ? Difficile à dire. A priori, non. J’ai besoin de raconter mes histoires. Je m’éclate à traduire celles des autres, surtout que j’adore ce sur quoi je travaille : Invincible, Wolf-Man, Green Lantern… mais ça ne me suffit pas. J’ai envie de développer mon propre univers.

- La série culte sur laquelle tu aimerais travailler (si ce n'est déjà fait) ?
- Le premier run de Chris Claremont sur Uncanny X-Men. Quand j’avais six ans, j’ai décidé qu’un jour, je serais auteur de BD. Et cette décision, je la dois aux épisodes des X-Men que je lisais dans Spécial Strange.

- Tu es l'un des fondateurs d'un forum important, superpouvoir.com, consacré aux comics. Outre le côté promotionnel, que penses-tu qu'un forum, ou le net en général d'ailleurs, puisse apporter au monde de l'édition ?
- Des ennuis et une perte de temps considérable. Attention : je suis très content de l’existence des forums sur internet. La liberté d’expression, ça me tient à cœur. Mais je ne crois pas que ça apporte grand-chose au monde de l’édition. Si les éditeurs passent leur temps à écumer les forums, ils vont y lire tout et son contraire. Les avis, c’est comme les trous du cul : tout le monde en a un. Si j’étais éditeur, je n’irais pas sur les forums.
Ton travail, qu’il soit bon ou mauvais, il y aura toujours des gens pour l’encenser et d’autres pour le montrer du doigt. Je suis bien placé pour le savoir.

- Le net permet des formes de violence inédites grâce à l'anonymat qu'il génère. Non pas un anonymat réel, mais un anonymat de circonstances (une personne, employant un pseudo une fois, pour déverser des saloperies, ne sera jamais inquiétée, alors qu'un artiste, comme Boulet par exemple, n'est pas du tout "caché" par son pseudo). En tant que gestionnaire et fondateur d'un forum, quelles sont les règles que tu souhaites imposer ? Quelle est la limite entre les propos inacceptables et la "liberté" d'opinion ?
- Je n’impose pas de règles. Si les gens ne savent pas se débrouiller, qu’ils retournent chez leur mère. Pour moi, la limite de l’acceptable est franchie quand je reçois le courrier d’un avocat ou alors des menaces à la famille. Oui, Internet, tu es bien cruel.

- Un forum est souvent un lieu spécialisé qui, paradoxalement, apporte peu d'échanges exo- communautaires. Comment, avec un tel outil, serait-il possible d'ouvrir la scène comics à des lecteurs qui n'en ont encore qu'une image réductrice et partielle ?
- Aucune idée. Je ne sais même pas si c’est souhaitable, nécessaire ou même intéressant. Ce n’est pas mon combat.

- Tu es également au centre du studio Makma, quel est l'avantage, concret, pour un traducteur, un dessinateur, un coloriste, de faire partie d'un studio ?
- En ce qui concerne MAKMA, l’avantage, c’est qu’on ne se contente pas d’être une bande de copains dans la même galère. On fonctionne un peu comme une mutuelle. On paye plus vite que les clients et surtout, on garantit les paiements.
Quand un éditeur met la clé sous la porte, c’est toujours appréciable de savoir que le studio va vous payer, quoi qu’il arrive. Chacun peut se consacrer à son métier de créateur avant tout. Plus besoin de démarcher les éditeurs, de se compliquer la vie avec les factures, les relances, etc.
Pour la communication, c’est intéressant aussi d’avoir toutes les compétences réunies au sein d’une même entité. Par exemple, dans les comics, quand le traducteur bosse main dans la main avec le lettreur, c’est très confortable. C’est ce que je viens de faire avec Ben Basso sur l’adaptation de Fairy Quest chez Drugstore. Le résultat est vraiment chouette.
Pour un coloriste, l’avantage, c’est que s’il est à la bourre sur une deadline, il sait qu’il a un collègue qui pourra l’aider à faire quelques planches. Ou bien qu’il a deux gars qui vont pouvoir faire les aplats de ses planches pour le laisser se concentrer sur les ombres et les effets.

- Les métiers artistiques sont souvent des métiers que l'on exerce seul, qui "coupent" un peu du monde, est-ce qu'un studio, avec un lieu physique où se retrouver par exemple, ne pallie finalement pas d'éventuelles difficultés liées à l'isolement créatif ?
- L’isolement créatif, je ne sais pas vraiment ce que c’est. Le local MAKMA, je n’y vais pas plus d’une ou deux fois par semaine. Pourtant, il est super, hein… mais bon, ça me donne trop l’impression d’aller au travail. Et puis, j’ai déjà un bureau chez moi qui est mieux équipé et qui contient surtout toute ma collection de comics. C’est bien utile quand on fait beaucoup de traduction, de pouvoir aller puiser ses références sur ses propres étagères.
Du coup, je passe ma journée seul, dans mon bureau de chez moi. Comme beaucoup de mes confrères traducteurs, d’ailleurs. Mais je ne suis pas si seul, j’échange énormément par e-mail.
Et puis, depuis que j’ai vu Madmen, dès que j’arrive au bureau, je me sers un whisky. Et ça, c’est pas bon pour la santé. Je picole moins quand je suis chez moi. Enfin, pendant la semaine…

- Un studio c'est aussi, sans doute un peu, une marque de fabrique, une signature. Si tu devais résumer la "philosophie" de Makma, ce serait quoi ? (tiens, et pourquoi ce nom d'ailleurs ?)
- Pourquoi « MAKMA » ? Eh bien, quand on a créé la marque, on voulait quelque chose qui rappellent le bouillonnement créatif et le mélange de toutes nos influences. Mélange, fusion… lave en fusion… magma… on touchait au but. On voulait un mot qui n’existait pas, qui n’avait aucun rapport avec la BD et qu’on pourrait donc déposer légalement comme une marque. On voulait aussi que le nom de domaine en .com soit disponible. On s’est vite calés sur MAKMA, en remplaçant le G par un K. Et hop, on avait une marque, un logo qui se visualisait tout seul (un puits de lave en fusion) et un nom de domaine en cinq lettres.
Notre philosophie, je crois qu’on la cherche encore. Pour l’instant, on essaie de relever des défis à tous les niveaux et de faire du travail de qualité. On fait de notre mieux pour travailler avec les gens qu’on aime bien. Et on aime les comics. À tel point qu’à titre personnel, j’ai davantage envie d’écrire pour le format comics que pour la BD franco-belge. Je vais sûrement tenter un coup, cette année.

- En tant que scénariste, tu as oeuvré sur des récits super-héroïques, d'autres lorgnant vers le manga, mais aussi sur Banc de Touche, une série (s'inspirant des déboires de la dernière coupe du monde) pré-publiée dans... L'Equipe, et qui s'est très bien vendue en album apparemment. Est-ce que tu avais imaginé un jour devenir riche grâce à Domenech ? ;o)
- J’aime beaucoup Raymond Domenech. J’adore son style et son humour. Il méritait mieux. En tout cas, dans les planches que j’ai écrites, même si on s’est un peu foutu de sa gueule, c’était pas pour être méchant.

- Plus sérieusement, peux-tu nous dire quelques mots sur les futurs projets personnels que tu aimerais mener à bien ?
- En dehors du fait que je suis en train de plancher sur des projets que j’envisage de sortir aux États-Unis, je viens enfin de récupérer les droits de Zeitnot qui étaient bloqués jusqu’ici par les Humanos. Je vais essayer de relancer la série quelque part, toujours au format manga. Et puisque je parle de manga, je vais peut-être tenter de reformater Morsures (ndr : cf la planche ci-dessus) dans cette optique. Comme l’éditeur a fait faillite, on a récupéré les droits de la série et on se tâte pour la faire comme prévu à l’origine, c'est-à-dire en manga.

- La question qui clôt traditionnellement les entretiens de ce blog : si tu devais choisir un super-pouvoir, lequel serait-ce et pourquoi ?
- Répondre « le Beyonder » à cette question, c’est un peu vain. Donc je ne le ferai pas. En vérité, en ce moment, j’essaie d’acquérir moi-même des pouvoirs. Genre, Docteur Strange, tu vois ? J’essaie de me souvenir de mes rêves pour améliorer ma créativité. J’essaie de devenir lucide dans mes rêves, pour tenter des expériences. J’essaie de rêver en étant éveillé. Est-ce que j’y arrive ? Non. Pas encore.