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29 avril 2015

Batman - Les Nouvelles Aventures

Passage en revue aujourd'hui du premier tome de Batman - Les Nouvelles Aventures, publié dans la collection Urban Kids.

Comme le nom de la collection l'indique, ce recueil (qui s'avère plutôt épais : 250 pages) est destiné en priorité aux jeunes lecteurs. Néanmoins, cette série inspirée par le dessin animé Batman des années 90 s'avère tout à fait compatible avec un lectorat plus âgé [1].
Surtout, Urban Comics fait encore preuve de sérieux et de rigueur en ce qui concerne l'adaptation et le contenu rédactionnel.

En effet, lorsque l'éditeur s'adresse aux "kids", il n'en demeure pas moins exigeant. Outre la VF irréprochable, l'on a droit à une présentation de Batman et de ses origines, à un historique détaillé sur la série animée à l'origine du comic, à un topo sur Gotham et à des fiches de personnage très complètes, détaillant les pouvoirs ou encore la première apparition de chaque protagoniste.
De plus, certains termes, qui pourraient être inconnus des jeunes lecteurs, sont parfois expliqués dans la BD par des notes de bas de page. C'est le cas de mots d'argot, comme "guimbarde", ou encore de références plus pointues, comme James Cook ou les Moaï de l'île de Pâques. Le souci pédagogique est aussi évident que louable.

Venons-en maintenant à la série en elle-même. Elle est écrite par Ty Templeton et Dan Slott (Amazing Spider-Man, Superior Spider-Man). Les dessins sont assurés par Rick Burchett et le même Templeton. 
Graphiquement, le style est cartoony, parfois un peu simple mais non dénué de charme. 
Le récit est quant à lui adapté au lectorat visé mais conserve tout de même un aspect sombre. Bien que l'humour soit présent et que l'action ne soit pas, dans sa représentation au moins, très violente, certains éléments (comme la mort de certains personnages, même si elle n'est qu'évoquée, ou certaines situations émotionnellement fortes) contribuent à ne pas verser dans l'angélisme naïf et à conserver une dimension quelque peu dramatique. 

L'ouvrage se divise en deux grandes sagas (La Société des Ombres et La Société des Faux Visages), elles-mêmes divisées en chapitres qui contiennent deux épisodes : le premier fait progresser la trame principale alors que le second, plus court, approfondit un thème ou un personnage (on apprend par exemple comment un ancien flic, devenu détective privé, a perdu son emploi dans la police, ou encore comment Bruce Wayne a eu l'idée de prendre le rôle du criminel Malone pour infiltrer la pègre). 
Niveau guests et ennemis, l'on retrouve Robin, Gordon, Batgirl, le Joker, Ra's Al Ghul, le Pingouin, le Sphinx ou encore Phantasm. Un casting classique mais efficace.

Même si la série ne peut pas rivaliser avec des productions plus adultes (ce qui n'est pas le but de toute façon), elle possède des qualités indéniables. Certaines scènes sont visuellement et narrativement très réussies, comme lorsque Batgirl "décroche" d'une échelle en tentant de rattraper un criminel tombant dans le vide. La petite séance chez le psy, pendant l'épisode final, mettant en scène un très habile jeu d'association d'idées dévoilant les réelles pensées de Batman avant la réponse de Bruce Wayne, est également savoureuse et dévoile une conclusion poignante et mature. 

Au final, ces aventures se révèlent accessibles et ont le mérite de ne pas prendre les enfants pour des imbéciles.
Sous la douceur des planches se cache une souffrance qui, en affleurant parfois sans jamais heurter vraiment, donne à ce comic un véritable parfum d'enfance, fait de magie, de sourires mais aussi de menaces métaphoriques élégantes.
Et puis, alors que l'on a terrorisé nos gamins pendant des siècles avec des contes peuplés d'ogres, de sorcières et de parents indignes qui abandonnent leurs mioches dans la forêt, ce n'est pas la faune interlope du Dark Knight qui risque de les traumatiser. Ou pas beaucoup plus disons.

Idéal pour découvrir le justicier de Gotham. 
Vivement conseillé.

+ accessible
+ style graphique agréable
+ casting de choix
+ quelques scènes plus "adultes" que l'on ne pourrait le croire
+ richesse du contenu rédactionnel


[1] C'est d'ailleurs souvent le cas des séries estampillées "kids", comme Spider-Man loves Mary Jane chez Marvel. Le Spider-Man Poche, plutôt lui aussi axé sur les enfants, a par exemple accueilli l'excellent début de la première série Ultimate Spider-Man. L'on peut noter aussi la plus récente collection Panini Kids, au contenu aseptisé mais honnête, ou encore Sentinel, une série publiée en Mini-Monster et qui n'a pas franchement rencontré de succès malgré des qualités évidentes. Enfin Bone, sous un aspect enfantin, véhicule une réelle noirceur et des thèmes franchement adultes.




17 avril 2015

The Dark Knight : à l'origine du mythe


En 1986, Frank Miller se charge de réécrire l'histoire du Caped Crusader à sa façon. Assisté par Klaus Janson à l'encrage et Lynn Varley aux couleurs, il redorera non seulement le blason du super-héros le plus emblématique de DC, mais établira des fondements durables sur lesquels les nouvelles séries consacrées à Batman, en comic books, à la télévision et au cinéma, n'en finissent plus de s'appuyer : il est désormais de bon ton de revendiquer l'œuvre de Miller comme référence, quand bien même on n'en tirerait pas la quintessence (voir les films de Nolan). L'ouvrage, devenu culte, a été plusieurs fois réédité, et il en existe en France plusieurs versions, dont une intégrale chez Delcourt.

L'histoire se déroule dix ans après la dernière apparition du héros. Bruce Wayne établit un constat amer : Gotham a irrémédiablement sombré dans la décadence, et la racaille règne sur les bas-fonds d’une cité en proie à la peur. Gordon n’est plus désormais qu’un policier désabusé et, cerise sur le gâteau, le Joker refait parler de lui. Il est temps pour Batman de revenir, et sa croisade personnelle, impitoyable et féroce, fera parler de lui jusque dans les hautes sphères de la Présidence, au point que le Justicier de l’ombre soit déclaré gênant. Mais qui pourra, ou osera, l’éliminer ?





Relire The Dark Knight est une expérience fascinante, parfois éprouvante : à chaque âge, notre attitude de lecteur changera - mais l'impact sera toujours aussi puissant. C'est avec ce titre que j'ai redécouvert Batman, que je connaissais dans des comics mais qui avait été rapidement supplanté dans mon cœur par toute une génération de héros marveliens plus fascinants sans être aussi charismatiques (quoique...). L'écriture brutale et intuitive et un dessin sobre, épuré, sans concession, presque archaïque, détonnaient face aux productions Marvel de l'époque et le scénario, sombre, d'une maturité exemplaire, prenait aux tripes et vous explosait en pleine face, sans vous laisser de répit. Amer, et terrible. 




Cette relecture, après toutes ces années pendant lesquelles Marvel et DC traversèrent des périodes fastes et moins intéressantes, est révélatrice d'un constat permanent : il ne suffit pas de demander à des artistes de faire du beau avec de beaux outils graphiques sur des histoires transparentes et banales. Les productions Wildstorm/Image et, dans une moindre mesure, l’aventure Heroes Reborn, axaient tout sur le graphisme : des désillusions qui ont fini, plusieurs années après, par me lasser de séries jolies à regarder, mais d'une vacuité terrible, se bornant à répéter des schémas éculés, voire à ne rien raconter du tout. Même les jeunes lecteurs, en adoration au début, ont vite déchanté, attendant davantage des scénaristes : ça n'a pas eu l'heur de leur faire changer d'avis, vu que ces maisons qui nous vendaient du rêve ne cherchent plus qu'à faire de l'événementiel sans impact sur la production courante (pour vous en convaincre, lisez les différents billets de Neault sur les crossovers).  DC et Marvel communiquent davantage qu'ils ne créent et se battent pour s'attirer les faveurs d'artistes qu'ils musellent par un cahier des charges bien trop lourd, ne leur laissant plus le loisir d'oser. Or, il suffit bien souvent, et simplement, d'oser, et d'avoir un minimum de talent. Le Frank Miller de cette époque a su conjuguer ces deux atouts, c'est indéniable. Cela dit, il faut admettre que the Dark Knight n'est pas directement accessible pour un ado : ce qui est retracé véhicule tant d'informations diverses et de références culturelles qu'il ne peut être appréhendé qu'avec un minimum d'expérience.  



The Dark Knight n'a pas "mal" vieilli ; au contraire, les événements récents (comme les nombreux actes de terrorisme qui instillent la peur au cœur même des métropoles occidentales) redonnent au récit l'aspect du neuf. L'insécurité et le mal-être qui règnent à Gotham City sont le quotidien de toute grande métropole actuelle. Je ne vais pas raconter l'histoire mais j'ai envie de dire à quel point j'ai été surpris de découvrir certaines approches qui m'avaient échappées à l'époque, comme le traitement du jeune partenaire de Batman ou celui de "l'Autre Super-héros DC" : on peut dire que des séries plus récentes comme Captain America s’en sont certainement inspirées (relation quasi névrosée entre Bat et Robin comme entre Cap et Bucky ; fidélité sans faille envers le drapeau US, au point d'y perdre au passage certains principes moraux). 

Et comme dans Le Seigneur des Anneaux (le livre), le dernier volet, l'apothéose (ou l'Apocalypse ?) annoncée ne tient pas toutes ses promesses : ça va trop vite, il y a trop de choses à digérer. Néanmoins, l'acte final demeure grandiose et Batman en sort revêtu d'une aura nouvelle et indélébile.

18 décembre 2014

Infinite Crisis

Retour sur le plus gros évènement éditorial DC Comics de ces dernières années avec le premier tome de Infinite Crisis.

En 1985, l'évènement Crisis on Infinite Earths bouleverse l'univers DC et met fin aux Terres parallèles. Il faut attendre 2006, et la remise à plat provoquée par Infinite Crisis, pour voir le retour du multivers, bouleversant par la même occasion les séries régulières de l'éditeur américain.
Urban Comics réédite maintenant cette importante saga dans cinq tomes librairie de la collection DC Classiques. Le deuxième sortant en février 2015, c'est donc le premier opus, intitulé Le Projet OMAC, que l'on va aborder aujourd'hui.

Au sommaire : Countdown to Infinite Crisis, The OMAC Project #1 à #6, Superman #219, Action Comics #829, Adventures of Superman #642 et Wonder Woman #219, soit plus de 300 pages en tout.
Beaucoup de monde aux manettes, citons Greg Rucka, Geoff Johns ou Judd Winick au scénario, Rags Morales, Ed Benes, Ivan Reis ou Phil Jimenez au dessin. 

Tout commence en fait par l'enquête de Blue Beetle, héros secondaire et complexé, qui découvre par hasard une machination visant à éradiquer tous les méta-humains. Maxwell Lord, a la tête de l'organisation Checkmate, a en effet pris le contrôle de l'Œil, un satellite dont Batman se servait pour surveiller les agissements - et les éventuels dérapages - de ses collègues justiciers. Pire, Lord va même réussir à contrôler Superman, l'obligeant à s'en prendre à ses amis...
L'histoire impacte tous les personnages de l'univers DC. Tout comme pour Identity Crisis, qui peut être considéré comme une sorte de prélude, certains évènements de la saga ayant ici leur importance, le récit s'avère sombre et désenchanté. Surtout, de nombreuses questions sont soulevées concernant le rôle des héros, les limites morales qu'ils s'imposent et la menace qu'ils peuvent représenter.

Cependant, contrairement à Identity Crisis qui fonctionnait sur le mode du whodunit [1], Infinite Crisis s'avère plus ambitieux, plus dramatique aussi. Les auteurs accentuent encore le sentiment de suspicion qui règne entre les Masques, ils les poussent à remettre en cause leurs principes les plus chers (dont celui de ne pas tuer) et n'hésitent pas à joncher leur récit de quelques cadavres.
La manière d'utiliser les seconds couteaux, comme Blue Beetle ou Booster Gold, est très habile et permet de modifier un peu le regard que le lecteur peut avoir sur les poids lourds que sont Batman, Superman, Wonder Woman ou Green Lantern. La hiérarchie implicite au sein de la communauté super-héroïque est notamment fort bien décrite, tout comme les conséquences qui en découlent (que ce soit des erreurs de jugement ou une certaine pression psychologique pour les encapés les moins puissants).

Malgré la multitude de personnages et les ramifications nombreuses, l'ensemble se suit sans trop de problème (la lecture préalable d'Identity Crisis peut constituer un plus, d'autant que c'est une excellente saga).
Comme toujours, Urban Comics a soigné l'aspect rédactionnel. En plus de la traditionnelle frise chronologique permettant de situer les évènements importants, l'on dispose d'un texte d'introduction, de topos sur les personnages principaux et même de fiches de personnage très complètes sur les protagonistes secondaires. Une galerie de covers conclut l'ouvrage.

Une saga importante, bien écrite, qui soulève une problématique complexe interrogeant également sur l'évolution globale d'un genre. 
A ne pas rater. 

+ une étape majeure pour le DCU
+ un récit tendu et bien mené
+ une utilisation habile des personnages secondaires
+ une approche psychologiquement réaliste
+ le soin apporté au rédactionnel 
- l'aspect des OMAC, pas très folichon, mais c'est vraiment une question de goût


[1] Le whodunit (littéralement "qui l'a commis ?", en parlant d'un crime) est un sous-genre de la littérature policière dans lequel l'intrigue est basée sur la résolution d'une énigme.




04 décembre 2014

Injustice : les Dieux sont parmi nous !

Grosse sortie Urban Comics hier, avec l'adaptation BD de Injustice - les Dieux sont parmi nous qui, en plus d'être excellente, est accompagnée du jeu PC.

Des jeux vidéo adaptés en bande dessinée, ce n'est guère nouveau. A titre d'exemple l'on peut citer Halo ou World of Warcraft, tous les deux franchement décevants. Il faut dire qu'il n'est pas toujours aisé de retranscrire ce qui fait l'intérêt d'un jeu dans un récit. A plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un jeu de combat.
C'est pourtant le pari qu'a tenté DC Comics avec Injustice. Il faut dire que le jeu contenait déjà un mode solo plutôt intéressant et un pitch de départ permettant de rendre certains personnages bien plus sombres qu'à l'accoutumée.

Injustice se déroule en effet sur une Terre parallèle, où tous les héros et criminels connus sont présents. Une différence de taille va cependant bouleverser l'avenir de certains.
Alors que Loïs Lane attend un heureux évènement, celle-ci se fait enlever par le Joker. Ce dernier utilise ensuite la toxine phobique de l'Épouvantail, mélangée à de la kryptonite, pour perturber les sens de Superman qui, croyant avoir affaire à Doomsday, en vient à tuer sa femme et l'enfant qu'elle portait...
C'est le point de départ des six longs chapitres (30 planches chacun) contenus dans ce premier tome.

Le scénario, brillant en tout point, est de Tom Taylor. Les dessins, allant du correct au franchement pas brillant, sont de Jheremy Raapack, Mike S. Miller, Bruno Redondo, Axel Gimenez, David Yardin, Tom Derenick et Diana Egea. Dommage qu'il n'y ait pas de véritables grosses pointures aux crayons car l'intrigue vaut vraiment le coup.
Voyons cela en détail.
Après avoir encaissé difficilement le choc de la disparition des siens, Superman en vient à commettre des meurtres et à intervenir de plus en plus souvent dans les affaires politiques internationales. Il est suivi notamment par Wonder Woman et la plupart des autres encapés.
Batman, lui, s'oppose à ce qui semble être le début d'un règne autoritaire, voire même d'une dictature.

Le thème des super-héros influant directement sur le monde par la manière forte a déjà été largement défriché, souvent de belle manière, que ce soit dans The Authority, Supreme Power, No Hero ou Black Summer. Ici, cependant, il ne s'agit pas d'un individu isolé qui pète les plombs, ou d'une équipe de héros secondaires, mais de tous les poids lourds bien connus de DC Comics. 
L'on retrouve, outre Superman et Batman, Flash, Green Lantern, Aquaman, Green Arrow, Cyborg... et la bat-family est aussi présente, avec Robin, Nightwing ou encore Catwoman. Questions vilains, en plus du Joker, déjà cité, l'on a droit à Harley Quinn, Ares, Double-Face ou encore le Sphinx. 
Mais le casting ne fait pas tout, pour obtenir une histoire qui tienne la route, il fallait talent et savoir-faire, ce dont ne manque pas Tom Taylor, qui se révèle magistral et inspiré.

Tout d'abord, contrairement à un Civil War, excellent mais qui débutait sur une radicalisation des deux camps un peu rapide, Injustice glisse vers la confrontation avec une lente et logique progression dramatique. Les altercations se multiplient, opposant Superman à divers gouvernements ou même aux armées d'Atlantis. Toujours dans un noble but mais avec des dérives de plus en plus évidentes. 
Les principaux protagonistes se connaissent bien, s'apprécient, se respectent, et leurs divergences n'en sont que plus déchirantes. Green Lantern tente de raisonner Supes, Flash commence à douter de la légitimité des méthodes employées, même Catwoman n'en revient pas que la communication soit rompue entre Bruce et Clark, alors que les deux hommes continuent de s'estimer et de poursuivre les mêmes buts. 
Ce traitement des personnages permet de ne pas seulement assister à une suite de combats mais de profiter des liens qu'ils ont pu tisser au fil des années. 

Taylor va également explorer tout le spectre de la violence dans une habile déclinaison : que ce soit la violence aveugle des fous, celle perpétrée au nom du Bien, celle des états, celle que l'on peut libérer sous le coup de l'émotion, celle qui est purement involontaire ou même celle, plus pernicieuse, qui se cache dans les rouages de la finance. 
Loin d'un propos manichéen, l'auteur démontre l'inéluctabilité de la confrontation, l'humanité de certaines personnes pourtant vues comme des monstres, et la relativité des plus nobles idéaux.  

Autre point important, Taylor utilise au mieux ce terrain de jeu alternatif, qui permet notamment de tuer "pour de bon" certains personnages. Et là encore les tragédies sont bien amenées, surprenantes et servent au mieux l'intrigue, dont la noirceur est ponctuée de quelques jolies tirades, comme lorsque Catwoman va dire à un Bruce fou de douleur ; "Juste aujourd'hui... ne sois pas Batman. Ne sois pas le Masque. Lâche tout, juste aujourd'hui. Tu peux t'effondrer. Je te tiens.", ce qui constitue tout de même une sacrée putain de belle déclaration d'amour. Il y a tellement de gens qui donnent dans le "sois fort" et si peu qui disent "tu peux tomber, je te rattrape"...

Bref, vous l'aurez compris, c'est tout simplement une excellente saga. Pour vingt euros, vous avez déjà un comic bien épais et passionnant, mais Urban vous offre en plus le jeu PC. 
Et pour les néophytes, sachez que deux pages présentent de petits topos sur les protagonistes principaux.

Une superbe histoire, sombre, mature, touchante et maîtrisée à la perfection.
La suite sort le mois prochain.

+ une thématique passionnante
+ un casting top
+ accessible
+ tendu, surprenant mais toujours vraisemblable
+ un mélange idéal entre muscles et émotion
+ un bon jeu offert en prime !
- des dessins parfois perfectibles





30 novembre 2014

Justice League : Forever Evil

Avec le sixième tome de Justice League, c'est la première partie de l'évènement Forever Evil qui débarque ce mois en librairie, sous le titre Le Règne du Mal.

Au menu de ce recueil de plus de 200 pages, l'on retrouve les Forever Evil #1 à #4, Justice League #24 et #25, ainsi que deux numéros spéciaux, Justice League #23.4 et Justice League of America 7.4, ces deux derniers comics étant issus du Villain Month [1].
Au scénario, l'inévitable Geoff Johns, accompagné de Sterling Gates. Les dessins sont signés David Finch, Ivan Reis, Doug Mahnke, Edgar Salazar et Szymon Kudranski.

Le récit commence alors que la Justice League n'est plus. Celle-ci a été vaincue par un syndicat du crime venu d'une autre Terre, mourante. 
Les versions alternatives - et négatives - des héros bien connus vont tenter de rallier tous les criminels sous leur bannière et de prendre ainsi le contrôle total de la planète.
Quelques héros vont tenter de s'opposer à cette conquête, mais c'est essentiellement Lex Luthor qui va mener la contre-offensive à l'aide d'un clone de Superman et de divers alliés.

Les super-vilains fraîchement débarqués de la Terre-3 et faisant ici office de menace ultime sont donc des variations des héros que nous connaissons bien. Ultraman (Superman), Superwoman (Wonder Woman), Johnny Quick (Flash), Power Ring (Green Lantern) ou encore Owlman (Batman) forment le noyau dur de cette équipe résolument "dark".
Les affrontements sont souvent expéditifs : Nightwing est rapidement maîtrisé, Black Adam se fait administrer une bonne correction et aura besoin de sérieuses séances d'orthodontie... bref, ça tape dur. Malheureusement, comme souvent, Johns [2] se contente de survoler ses personnages de manière un peu froide, donnant une priorité excessive à l'action brute et à une exposition des faits manquant de dimension émotionnelle et dramatique.

Quelques bonnes idées tout de même, comme une version plutôt inattendue de Bizarro, assez touchante et permettant à Luthor de se livrer un peu et de faire (presque) preuve de compassion. Le Power Ring du syndicat est également fort bien écrit et permet à Deathstorm de balancer l'une des seules répliques humoristiques du récit. Dommage que cet aspect ne soit pas un peu plus développé.
Pour le reste, énormément d'intervenants et de personnages secondaires, comme Captain Cold (un ennemi récurrent de Flash) ou Black Manta (présent notamment dans la série Aquaman). L'on retrouve également l'utilisation des différents anneaux liés aux Lantern Corps (cf. cet article pour plus d'informations à ce sujet).

Tout cela se lit très bien mais manque un peu de lyrisme ou de profondeur pour dépasser le cadre de l'anecdotique, d'autant que l'on sait bien que les bouleversements de statu quo promis seront, au mieux, légers et provisoires.
Au niveau du traitement Urban Comics, toujours le même sérieux et le même souci de permettre la meilleure accessibilité possible. Outre un long résumé des évènements précédents, le lecteur novice pourra bénéficier d'une présentation des personnages ou groupes les plus importants.
La traduction est très bonne même si l'on pourra chipoter sur une utilisation parfois incompréhensible de la ponctuation [3]. L'ouvrage se conclut par une galerie de covers alternatives.

Du mainstream plutôt efficace et agréable à l'œil mais manquant de surprises et d'ambition.

+ un gros barnum, avec têtes d'affiche et persos secondaires
+ de belles planches
+ un contenu rédactionnel utile
+ quelques scènes efficaces...
- qui, par contraste, soulignent encore plus la platitude du traitement des personnages 



[1] En septembre 2013, DC Comics a publié une série de numéros spéciaux consacrés aux super-vilains. Ceux présents dans ce tome se penchent sur la Société Secrète et Black Adam. Notons qu'aux Etats-Unis, ces comics étaient disponibles avec une couverture 3D. Ces dernières n'ont pas été reprises en France, en kiosque, pour des raisons de coût. 
[2] Si Johns se révèle souvent excellent lors de la modernisation des origines des personnages (Green Lantern, Superman, Shazam...), dans l'exposition de versions alternatives de héros (Batman : Terre-Un) ou sur quelques titres mythiques (The Sinestro Corps War), il lui arrive régulièrement aussi de passer complètement à côté de son sujet, comme lors de Blackest Night, dans certains épisodes de la série Avengers ou encore à l'occasion de l'écriture de titres plus confidentiels, comme Olympus.
[3] A l'heure actuelle dans l'édition, la tendance est de plus en plus à l'approximation et à la perte totale de certaines connaissances pourtant indispensables. Ainsi, après la confusion, à la première personne, entre le futur et le conditionnel, c'est l'emploi de la virgule qui semble échapper à toute logique (neuf fois sur dix, il y en a trop). Si elle peut parfois être facultative ou indispensable, il est de nombreux cas où sa présence est complètement inopportune. Par exemple, elle n'a rien à faire dans ces deux phrases, issues de ce tome de Justice League : "Il n'y aura pas de disputes, entre nous", "Je parle, quand je suis nerveux."
Dans ces deux cas, il n'y a ni incise, ni juxtaposition, ni "respiration" à apporter. La présence de la virgule est même de nature à gêner la compréhension de la phrase. Vous pensez que ce n'est pas important ? Voyons alors un exemple plus parlant et démontrant l'importance de cette petite bestiole :
- Allons manger, les enfants !
- Allons manger les enfants !
Les deux phrases sont justes mais elles sont de sens différent. Une petite virgule de rien du tout et l'on n'a plus la même chose dans l'assiette. Dans le premier cas, vous invitez vos gosses à manger, dans le deuxième, vous et vos potes devenez des cannibales ayant de bonnes chances de finir en taule. ;o)




04 septembre 2014

Avant-Première : Shazam

A l'occasion du relaunch de l'univers DC Comics, Shazam a également droit à sa "renaissance".

Billy Batson est un jeune adolescent qui n'a connu jusqu'ici que familles d'accueil et foyers sociaux. Lorsqu'il est enfin adopté par les Vasquez, un gentil couple devant lequel il joue le rôle de l'enfant "modèle", il ne se fait aucune illusion.
Il a d'ailleurs bien du mal à accepter les règles de sa nouvelle famille, tout comme à se lier avec les autres enfants, pourtant sympathiques, qui la composent. 
Néanmoins, les circonstances vont faire que Billy va peu à peu se rapprocher de Freddy, un autre fils adoptif des Vasquez.
Surtout, alors qu'il aboutit dans le métro après une course-poursuite mouvementée, voilà qu'il est transporté dans un étrange lieu où il acquiert des pouvoirs magiques...

Si parfois le grand ménage imposé au DCU n'aura pas été très inspiré (cf. les débuts de la Justice League), il faut admettre que les personnages secondaires (comme Aquaman ou Catwoman) s'en sortent beaucoup mieux. C'est également le cas pour ce Shazam (anciennement Captain Marvel), écrit par Geoff Johns et dessiné par Gary Frank, le tandem déjà à l'origine du très bon Batman : Terre-Un.
Johns est d'ailleurs un spécialiste de la réactualisation des personnages, puisqu'il s'était notamment occupé de revisiter les origines de Green Lantern ou même de Superman. C'est donc dans un exercice familier qu'on le retrouve.

Le point fort de la série tient essentiellement à la manière, touchante et subtile, dont est dépeint le jeune Batson. L'on découvre un adolescent complexe, intelligent, quelque peu renfermé, qui est sensible, droit, mais peu se révéler aussi borderline.
Le moment qui suit l'acquisition des pouvoirs est à la fois drôle et relativement réaliste. Billy, devenu adulte et presque invincible, découvre par exemple qu'il peut... acheter de la bière ! De quoi les ravir, lui et son pote Freddy.
Différentes menaces ne tardent cependant pas à se manifester, de Black Adam, dont on nous explique les sombres origines, aux incarnations des sept péchés capitaux. 

L'on navigue donc entre petites explications sur la magie, découverte des pouvoirs, scènes humoristiques et grosse baston.
Au niveau de l'impact visuel, l'on a ici du très bon Gary Frank. C'est joli, une réelle impression de puissance se dégage de certains protagonistes, et l'on a droit à quelques décors qui ne manquent pas de charme. 

Les épisodes, qui avaient été publiés à l'origine en back-up (petite série feuilletonnante, de complément) de Justice League, seront réunis dans un album librairie à paraître en novembre chez Urban Comics. Comme de nombreux titres issus du New 52, c'est très accessible. Vous me direz que c'est le but, mais il arrive pourtant que certains reboots éliminent une bonne partie de l'intérêt d'un personnage sans pour autant se débarrasser de la complexité de son univers (au niveau de la concurrence, l'opération Marvel Now n'est à ce titre pas franchement une réussite, cf. entre autres All-New X-Men). Ici, non seulement l'arc est complet, mais tous les éléments nécessaires à sa compréhension sont contenus dans le récit.

Un titre agréable, qui apporte un vent de fraîcheur sur le personnage.
Sortie : 14 novembre 2014

+ de belles planches
+ une écriture habile et efficace
+ une histoire qui ne repose pas uniquement sur l'action seule
+ parfaitement accessible





28 août 2014

Avant-Première : Superman - Identité Secrète

Un DC Deluxe indispensable sort en novembre chez Urban Comics : Superman - Secret Identity. Voyons tout de suite en quoi cette vision de Supes diffère de ce que l'on connaît.  

Les parents du jeune Kent ont cru bon de lui faire une bonne blague à sa naissance : ils l'ont appelé Clark. Comme le Superman des comics. Ce qui lui vaut bien entendu un nombre incroyable de blagues de mauvais goût. 
Parfois, Clark s'isole un peu, pour écrire, pour s'évader, comme s'il voulait s'enfermer dans une forteresse de solitude...
Et puis un jour, il découvre qu'il a des pouvoirs. Il peut voler, se déplacer à une vitesse hallucinante, soulever plusieurs tonnes !
Sa vie change. Tout devient possible.
Mais il est des secrets qui s'avèrent bien lourds à porter seul. Clark, qui découvre qu'il est épié, traqué même, va devoir choisir entre préserver ses proches ou partager avec eux ce qui fait de lui un être unique.

Cette mini-série, à l'origine publiée en 2004 en quatre longues parties, constitue une saga de près de 200 planches. Le scénariste n'est autre que Kurt Busiek (Astro City, Marvels), les dessins sont réalisés par Stuart Immonen, qui va faire preuve d'un talent extraordinaire en dépeignant un monde à la fois réaliste et d'une beauté stupéfiante. Les décors sont détaillés, les visages expressifs, les plans variés et souvent impressionnants. 
L'ambiance qui se dégage de l'ensemble fait penser à certains récits de Jeph Loeb, que ce soit évidemment son Superman : For all seasons ou le Spider-Man : Blue, pour le côté doux-amer. A cette relecture intimiste et tendre du personnage, Busiek va également associer un brin de paranoïa, Kent subissant - un peu à la manière d'un Hyperion - les manipulations et les agissements parfois douteux du gouvernement.

L'histoire, complète, suit Clark Kent de son adolescence jusqu'au crépuscule de sa vie, alors que ses pouvoirs déclinent. On le voit rencontrer sa Lois, fonder une famille, trembler pour celle-ci. Et au final, malgré quelques scènes super-héroïques classiques (Kent sauve un gamin de la noyade, il vient en aide à un avion en perdition...), l'auteur s'éloigne du schéma classique (pas de super-vilains par exemple) pour rentrer dans une thématique plus adulte, plus universelle aussi.
Peut-on mentir aux gens que l'on aime pour les protéger ? Jusqu'à quel point a-t-on le droit d'influencer ses propres enfants ? 

Dans un monde où Superman n'existe que dans les comics, Kent, pour se protéger, a choisi de s'habiller comme lui. De devenir une légende urbaine. Un sujet dont on se moque. C'est là une technique bien connue des services spéciaux du monde entier : si vous ne pouvez pas garder un secret, si c'est trop énorme pour être contenu, faites en sorte de le discréditer. Ce qui n'est pas crédible cesse d'être dangereux.
Ce que Kent a bien compris, c'est que pour vivre heureux, il lui fallait vivre caché, à l'abri de la foule et des sourires, torves et avides, des media. Là encore le genre super-héroïque pur est détourné, avec talent, pour finalement discourir sur un sujet bien plus vaste que les seuls encapés.

Ce que l'on retiendra de ce récit, ce n'est cependant pas tant les pistes de réflexion qu'il offre que la nouvelle vision qu'il impose pour le personnage. Superman, trop kitsch pour être aussi iconique qu'un Batman, trop puissant pour attendrir le lecteur, devient subitement fragile, mortel, désemparé. Humain en un mot.
Cette histoire fait également partie de ces contes, simples mais pas si naïfs que ça, qui marquent et permettent de croire, au moins un peu, que la bonté existe, quelque part. Cachée peut-être, habilement dissimulée par des gens qui savent qu'elle peut faire d'eux une cible. 

Un moment magique et hors du temps.
A lire absolument.
Sortie : le 14 novembre 2014

+ un univers graphique somptueux
+ une vision intelligente et originale du personnage
+ profond, réaliste et émouvant
+ une preuve supplémentaire que les comics, même de super-héros, peuvent être brillants et dépasser largement le cadre d'un genre que certains méprisent pas méconnaissance 
        




25 août 2014

Crisis : avant, c'était compliqué ; mais ça, c'était avant

Les vieux briscards du monde super-héroïques comme les plus jeunes amoureux du genre ont forcément, à un moment ou un autre de leur parcours au sein des mondes du comic-book, ressenti l'impact de Crisis on infinite Earths. Un impact tel que les effets s'en font ressentir aujourd'hui - car cette série événement marqua une date définitive chez DC et influença radicalement la manière de concevoir les crossovers dans les grandes maisons d'édition.


Ainsi que l'explique l'auteur de ce fantastique défi, Marv Wolfman, dans la préface de l'édition 2000 de l'intégrale, Crisis n'était 
pas seulement un job, mais une mission : l'histoire que j'avais toujours voulu écrire depuis que j'étais un gosse lisant des comics.
Pourquoi cette série était-elle à ce point nécessaire ? En partie parce que, à la différence notable de Marvel qui tentait tant bien que mal de faire cohabiter ses héros au sein d'un monde cohérent (sans pour autant négliger la possibilité de concevoir des univers alternatifs), DC Comics se retrouvait à l'aube des années 80 avec une quantité impressionnante de séries parallèles exploitant parfois de manière irraisonnée de multiples avatars d'un même héros. 

Une petite parenthèse est nécessaire ici. J'avoue ne pas être un grand connaisseur du monde que fréquentent Superman, Batman et autres Flash ou Green Lantern : je les ai connus à une époque de grande boulimie super-héroïque et les histoires qui me tombaient sous la main ne permettaient pas de dresser un véritable panorama du contexte dans lequel ils évoluaient. Et c'est presque par hasard que j'entrai en possession des albums #2 à 6 de la collection "Super Star Comics" publiée chez Arédit (édition 1987) : c'était chez un revendeur d'occasion disparu depuis et, davantage que la présence des personnages cités plus haut, c'était le nom de l'artiste qui avait attiré mon attention. George Pérez. Celui-là, je commençai à le connaître et surtout à l'admirer depuis son intervention chez les X-Men (les nouveaux, hein ? Ceux de Cockrum & Claremont) : un épisode "grand format" sorti dans la collection "Album X-Men" de chez Semic racontant un peu naïvement comment les X-Men parvinrent à sauver un monde menacé de destruction. Ce qui m'avait ébloui, c'était la ligne claire, le trait précis et la méticulosité de la mise en page du dessinateur, qui fait encore aujourd'hui partie de mes préférés.

Bref, Pérez s'était associé à Wolfman pour tenter une fois pour toute de remettre à plat le multivers DC menacé d'implosion par la multiplicité des séries dérivées : à côté d'une série officielle sur Superman, on pouvait suivre les aventures du même personnage, mais jeune, tant à Smallville qu'au XXXe siècle au sein de la Légion des Super-Héros ; mais aussi plus âgé, avec des origines altérées, et donc, forcément, sur une autre Terre. Ainsi, il existait des Supermen sur plusieurs versions de notre planète, qui portaient du coup des numéros d'identification (Terre I, Terre II, Terre Prime, etc.) ; des univers alternatifs permettaient en outre de faire évoluer des héros "rachetés" à d'autres compagnies (les Freedom Fighters, le Captain Atom, la famille Marvel...). Compliqué, n'est-ce pas ? Et encore davantage vu de cette manière.
Bref, c'était lourd à digérer, et à lire les éditoriaux, le concept de remise à zéro était dans les cartons depuis un moment. Certes, c'était tentant de pouvoir générer des revenus en publiant les histoires de la Justice League of America en parallèle avec celles de la Justice Society of America, tout en imaginant une Terre où Luthor serait le seul héros luttant contre un super Syndicat du crime (la Terre III), mais les lecteurs finissaient par s'y perdre.



Vint alors l'heure de Crisis. 

L'accroche est simple : tous les univers sont menacés d'extinction, d'éradication pure et simple par une vague d'antimatière impossible à stopper (la saga cosmique Annihilation en 2006 chez Marvel s'appuie sur un schéma similaire). Des milliers de mondes, des centaines de Terres ont déjà été englouties, sous les yeux d'un étrange individu, Pariah, qui, se prétendant maudit, ne peut qu'assister, impuissant, à l'anéantissement de milliards d'êtres. Survient alors Harbinger : mandatée par un certain Monitor, elle cherche à réunir les super-héros restant dans le but de sauver ce qui peut encore l'être. Mais le temps presse, et l'entité derrière la vague destructrice semble posséder plusieurs coups d'avance sur notre sauveur...
Crisis se lit encore très bien aujourd'hui. Certes, on peut sourire sur la propension des héros et de leurs ennemis à raconter leur vie pendant les combats et l'utilisation un peu trop systématique de phrases à vocation dramatique : à chaque fin d'épisode, tout semble perdu, sauf l'espoir (et encore !). Mais la portée, l'ambition du projet ne peuvent que fasciner. Les cases regorgent, débordent presque de personnages, parfois anecdotiques, mais toujours représentés avec le plus grand soin : le sorcier d'Atlantis côtoie le chasseur du Néolithique, le G.I. aguerri, l'explorateur temporel, le touriste extraterrestre mais aussi et surtout les membres de la JLA, de la JSA, du Green Lantern Corps et d'autres héros plus ou moins solitaires. Un Superman aux tempes grises se bat aux côtés de son homologue plus jeune (qui n'a pas encore épousé sa Lois Lane) et d'un autre alter-ego encore plus jeune. On aperçoit des Flash dans des costumes différents, plusieurs Wonder Women. Et des Lex Luthor chevelus se retrouvent avec des chauves - et tous ne sont pas forcément les mauvais.

Wolfman prend son temps pour mettre en place la menace d'ampleur universelle et insiste sur la quasi-impossibilité de contrer des forces qui dépassent l'entendement, alternant des séquences où le vain héroïsme le dispute au désespoir : les encapés se battent au-delà de leurs limites et tentent de sauver ce qui peut l'être. Les faits d'armes sont nombreux, les hommages pleuvent mais ne sont que des gouttes dans l'océan de la dévastation cosmique. Et l'autre raison d'être de cette série se fait jour : non seulement il s'agissait de faire table rase de ces trop nombreux univers multiples, mais aussi de certains personnages. Les héros tombent, donc : avec dignité, un sens de l'honneur, du devoir et du sacrifice ostensiblement mis en avant, mais ils périssent. Pas le temps de les pleurer, il y a un univers à tenir.
Le rythme est soutenu et le profane se perdra parfois entre les différentes versions d'un même personnage, mais l'important est sauf : le script est suffisamment clair et intense pour captiver même ceux qui ne connaissaient pas Arion, Rip Hunter, Kole, Zatanna, Red Tornado, Darkseid ou les Teen Titans. De nombreuses passerelles sont dressées vers des séries annexes dans lesquelles certaines sous-intrigues seront résolues. Et surtout, définitivement (du moins, jusqu'à ce que DC estime le contraire), le monde DC ne sera plus jamais le même.
Chaque année, les grandes firmes nous promettent des crossover promis au même destin : bouleverser radicalement le monde dans lequel évoluent leurs personnages. Et chaque fois, depuis 1985, le lecteur alléché a le même constat amer : ce qui a changé, véritablement, est minime. Beaucoup de bruit pour rien semble être le leitmotiv des events assénés par des éditeurs désireux de redorer le blason de leur société, d'accrocher de nouveaux lecteurs tout en ranimant la flamme chez les anciens. Néanmoins, en son temps, Crisis l'a fait. Plus rien, depuis, n'a été pareil. Certes, on pourra toujours gloser du fait que les douze épisodes ont généré des échos ultérieurs (Zero Hour, Infinite Crisis) et aussi que certains décès supposés définitifs n'ont duré que quelques années. Il n'empêche que cette saga est une date majeure dans le comic-book de super-héros, éditorialement et artistiquement.

Après Arédit, 4 albums ont été publiés en France chez Semic, avant que Panini en sorte une intégrale. Pour pas très cher, on peut trouver une édition à couverture souple éditée en 2000 chez DC Comics, en VO donc.