Affichage des articles dont le libellé est Delcourt. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Delcourt. Afficher tous les articles

17 avril 2015

The Dark Knight : à l'origine du mythe


En 1986, Frank Miller se charge de réécrire l'histoire du Caped Crusader à sa façon. Assisté par Klaus Janson à l'encrage et Lynn Varley aux couleurs, il redorera non seulement le blason du super-héros le plus emblématique de DC, mais établira des fondements durables sur lesquels les nouvelles séries consacrées à Batman, en comic books, à la télévision et au cinéma, n'en finissent plus de s'appuyer : il est désormais de bon ton de revendiquer l'œuvre de Miller comme référence, quand bien même on n'en tirerait pas la quintessence (voir les films de Nolan). L'ouvrage, devenu culte, a été plusieurs fois réédité, et il en existe en France plusieurs versions, dont une intégrale chez Delcourt.

L'histoire se déroule dix ans après la dernière apparition du héros. Bruce Wayne établit un constat amer : Gotham a irrémédiablement sombré dans la décadence, et la racaille règne sur les bas-fonds d’une cité en proie à la peur. Gordon n’est plus désormais qu’un policier désabusé et, cerise sur le gâteau, le Joker refait parler de lui. Il est temps pour Batman de revenir, et sa croisade personnelle, impitoyable et féroce, fera parler de lui jusque dans les hautes sphères de la Présidence, au point que le Justicier de l’ombre soit déclaré gênant. Mais qui pourra, ou osera, l’éliminer ?





Relire The Dark Knight est une expérience fascinante, parfois éprouvante : à chaque âge, notre attitude de lecteur changera - mais l'impact sera toujours aussi puissant. C'est avec ce titre que j'ai redécouvert Batman, que je connaissais dans des comics mais qui avait été rapidement supplanté dans mon cœur par toute une génération de héros marveliens plus fascinants sans être aussi charismatiques (quoique...). L'écriture brutale et intuitive et un dessin sobre, épuré, sans concession, presque archaïque, détonnaient face aux productions Marvel de l'époque et le scénario, sombre, d'une maturité exemplaire, prenait aux tripes et vous explosait en pleine face, sans vous laisser de répit. Amer, et terrible. 




Cette relecture, après toutes ces années pendant lesquelles Marvel et DC traversèrent des périodes fastes et moins intéressantes, est révélatrice d'un constat permanent : il ne suffit pas de demander à des artistes de faire du beau avec de beaux outils graphiques sur des histoires transparentes et banales. Les productions Wildstorm/Image et, dans une moindre mesure, l’aventure Heroes Reborn, axaient tout sur le graphisme : des désillusions qui ont fini, plusieurs années après, par me lasser de séries jolies à regarder, mais d'une vacuité terrible, se bornant à répéter des schémas éculés, voire à ne rien raconter du tout. Même les jeunes lecteurs, en adoration au début, ont vite déchanté, attendant davantage des scénaristes : ça n'a pas eu l'heur de leur faire changer d'avis, vu que ces maisons qui nous vendaient du rêve ne cherchent plus qu'à faire de l'événementiel sans impact sur la production courante (pour vous en convaincre, lisez les différents billets de Neault sur les crossovers).  DC et Marvel communiquent davantage qu'ils ne créent et se battent pour s'attirer les faveurs d'artistes qu'ils musellent par un cahier des charges bien trop lourd, ne leur laissant plus le loisir d'oser. Or, il suffit bien souvent, et simplement, d'oser, et d'avoir un minimum de talent. Le Frank Miller de cette époque a su conjuguer ces deux atouts, c'est indéniable. Cela dit, il faut admettre que the Dark Knight n'est pas directement accessible pour un ado : ce qui est retracé véhicule tant d'informations diverses et de références culturelles qu'il ne peut être appréhendé qu'avec un minimum d'expérience.  



The Dark Knight n'a pas "mal" vieilli ; au contraire, les événements récents (comme les nombreux actes de terrorisme qui instillent la peur au cœur même des métropoles occidentales) redonnent au récit l'aspect du neuf. L'insécurité et le mal-être qui règnent à Gotham City sont le quotidien de toute grande métropole actuelle. Je ne vais pas raconter l'histoire mais j'ai envie de dire à quel point j'ai été surpris de découvrir certaines approches qui m'avaient échappées à l'époque, comme le traitement du jeune partenaire de Batman ou celui de "l'Autre Super-héros DC" : on peut dire que des séries plus récentes comme Captain America s’en sont certainement inspirées (relation quasi névrosée entre Bat et Robin comme entre Cap et Bucky ; fidélité sans faille envers le drapeau US, au point d'y perdre au passage certains principes moraux). 

Et comme dans Le Seigneur des Anneaux (le livre), le dernier volet, l'apothéose (ou l'Apocalypse ?) annoncée ne tient pas toutes ses promesses : ça va trop vite, il y a trop de choses à digérer. Néanmoins, l'acte final demeure grandiose et Batman en sort revêtu d'une aura nouvelle et indélébile.

11 mars 2015

Lucy Loyd's Nightmare

Du trompe-l'œil, du sang et de la mise en abîme aujourd'hui avec Lucy Loyd's Nightmare.

Voilà un album un peu particulier, sorti en avril 2014 chez Delcourt. Première chose étrange, bien que ce soit des auteurs aux noms américanisés qui soient crédités (Lucy Loyd et Mike Robb), il n'est fait mention d'aucun traducteur... même pas un studio. Or quand on ne mentionne pas le traducteur, c'est en général qu'on n'en a pas eu besoin. Et en effet, il suffira de quelques recherches pour se rendre compte que Loyd est un pseudo inventé de toutes pièces. Ce livre, dirigé par David Chauvel, est donc un faux comic mais, fort heureusement, une vraie bonne BD.

Comme on pourrait s'en douter au vu du titre, il s'agit avant tout d'un hommage aux comics horrifiques, du genre Tales from the Crypt, de EC Comics. L'on retrouve donc une série d'histoires courtes bien qu'un fil conducteur et divers personnages les relient plus ou moins entre elles.
Dans ce type d'ouvrage surviennent invariablement deux difficultés principales, liées au format court et aux propriétés inhérentes à l'art séquentiel. Il est en effet difficile d'installer rapidement des personnages (mais c'est indispensable si l'on veut que le lecteur frissonne à l'idée de ce qui peut leur arriver) et il est encore plus compliqué de faire peur ou de surprendre dans une BD. Tout simplement parce que, en bande dessinée, le lecteur voit une partie du "futur" à chaque fois qu'il tourne la page [1].

Eh bien ici, ces deux difficultés ont été surmontées avec une aisance magistrale. C'est tout bonnement un tour de force technique. D'une part les personnages et situations sont très rapidement et très bien introduits, d'autre part, l'on est souvent surpris par les chutes ou retournements de situation (qui arrivent toujours au bon moment). 
Cette narration nerveuse et intelligente est en plus servie par un humour constant, qui renforce encore l'impact des scènes (celle du shérif et de son "auditoire" surprenant vaut à elle seule le détour). 

Entre les outils de jardinage, les tarés au volant de poids lourds, les morts-vivants ou les dinosaures en plastique, les menaces sont variées et bien employées. Les auteurs s'amusent à jouer avec des codes horrifiques bien connus et à mettre en abîme leur propre BD et son auteur imaginaire. 
Graphiquement, là encore c'est parfait, à la fois classique et moderne. Quant à l'aspect éditorial, l'on se rend compte que rien n'a été laissé au hasard, de la quatrième de couverture à la dédicace.

Maîtrisé, efficace, blindé d'humour et de bonnes surprises.
Clairement conseillé !

+ construction narrative parfaite
+ humour des dialogues et situations
+ variété des récits
+ mention spéciale pour le shérif et son histoire
- plus surprenant et drôle qu'effrayant, mais c'est aussi le genre qui veut ça


[1] Rappelons-nous également la platitude de certaines adaptations, comme Vendredi 13 ou Freddy Krueger, qui n'ont jamais réussi à reproduire, sur papier, ce qui permettait à ces classiques de fonctionner à l'écran.




20 février 2015

Clone #2 : Deuxième génération

L'été précédent a vu la parution en France du second volume de la série Image comics/Skybound, Clone, dont on attend encore le développement télévisuel, et que j'avais présentée dans cet article à l'occasion de la sortie du premier tome chez Delcourt. Au scénario, Aaron Ginsburg et Wade McIntyre sont venus épauler David Schulner, laissant toujours la partie graphique au formidable Juan José Ryp, colorisé ici par Andy Troy.

Nous avions laissé ce brave docteur Luke Taylor plongé dans un drame terrible : non seulement il se découvrait de (très) nombreux clones, liés à un projet gouvernemental encore obscur, mais sa vie était en danger. Sa femme enceinte avait d'ailleurs été enlevée et il s'en était fallu de peu qu'il soit capturé. Confiné dans un centre de recherches ultra-secret, il songe désormais à retrouver sa seule raison d'exister (car ne plus se savoir unique, ça vous nique flingue ruine une bonne part de votre personnalité) : sa famille, mais les clones parmi lesquels il est reclus ne veulent pas lui laisser prendre ce risque. D'une part, il courrait à sa perte ; or, comme le lui rappelle le directeur du centre, son père naturel, il est l'Alpha, celui à partir duquel tous les autres ont été clonés - et il pourrait apporter la solution à la maladie qui ronge ces copies quasi-conformes, les rendant instables. D'autre part, il est hors de question qu'il puisse dévoiler l'endroit où ils se terrent. En attendant, les représentants du gouvernement passent à la phase supérieure : des tests plus poussés vont être opérés sur la fille de Luke (née en captivité) et des clones de seconde génération sont mobilisés. Ces derniers sont redoutables : plus jeunes, plus compétents et plus impitoyables. La chasse aux clones est ouverte !


Ce que nous pressentions à l'issue du premier tome s'est avéré : Clone est parti sur des bases solides mêlant beaucoup d'action, de violence graphique et de complots dans les hautes sphères. Les chapitres montent chaque fois d'un cran dans ce tempo infernal, quitte à ce qu'on refourgue quelques vieilles recettes pour entretenir le suspense : l'arme fatale, le traître qui s'ignore (dans les deux camps), l'homme de l'ombre qui régente l'opération et de nouveaux secrets. Du matériau idéal pour une série télévisée, utilisé avec suffisamment de savoir-faire, d'autant que Ryp ne faiblit pas, avec un découpage toujours aussi nerveux et même un peu plus de latitude pour le gore (ça fusille, lacère, découpe et explose à tire-larigot). Ses personnages sont même un poil plus caractérisés, ce qui aide pas mal le lecteur, et nul doute que le trio de scénaristes a reçu des instructions pour insérer quelques cases plus coquines afin de satisfaire comme il faut le jeune mâle de base : la femme de Luke, prisonnière, est à la merci d'un gardien un peu trop pervers pour être honnête, qui ne se contentera pas de se rincer l’œil quand elle se douche.


Quand survient la fin, on n'est pas du tout surpris de lire qu'elle annonce un troisième volet, bien qu'on commence à se dire qu'il serait temps d'en finir : rien de révolutionnaire, rien non plus d'ennuyeux, les retournements de situation sont parfois laborieux et jamais surprenants, mais la réalisation enlevée et le dynamisme de la mise en page, ainsi que les cases ultra-détaillées de notre dessinateur vedette, valent le détour, emportent l'adhésion et n'engendrent aucun regret. En espérant qu'ils évitent les ficelles un peu trop voyantes pour le prochain épisode ou une résolution cousue de fil blanc.

Outre une galerie de couvertures, on a droit à un carnet de croquis commenté par les différents artistes, et c'est un vrai bonus.

29 janvier 2015

Sidekick : simplement brillant

La nouvelle série de Straczynski vient tout juste de sortir chez Delcourt. Impossible de passer à côté car Sidekick s'avère être l'un des meilleurs comics de ce début d'année.

Un sidekick est une sorte d'acolyte servant souvent de faire-valoir. En se mettant dans de fâcheuses situations, il permet au héros principal de briller. L'un des exemples les plus célèbres est sans doute Robin, sidekick de Batman. 
C'est ce rôle particulier que J.M. Straczynski a choisi d'explorer - et triturer - dans cette série qui sera publiée en deux tomes et dont nous découvrons ce mois les six premiers épisodes.

Difficile de trouver quelque chose de terne ou mal écrit dans la bibliographie de Straczynski. Avec cette nouvelle œuvre, l'auteur confirme être sans doute l'un des scénaristes modernes figurant parmi les plus réguliers en termes de qualité. On lui doit, entre autres, Rising Stars, Midnight Nation, The Twelve, Supreme Power, Superman : Terre-Un ou encore un run mythique sur Amazing Spider-Man. Et ce nouveau titre s'ajoute encore aux réussites de ce bon vieux Joe.

Tout commence lorsque Red Cowl, protecteur de Sol City, se fait descendre par un sniper lors d'une parade. Flyboy, son sidekick, se retrouve seul et démuni. Il va devoir faire face à la perte d'un ami mais aussi à une lente descente aux enfers résultant de coups du sort et, surtout, de mauvaises décisions.
La force principale de ce récit tient dans la complexité et la finesse de la psychologie du protagoniste principal. Ce dernier va lentement passer par tous les états possibles, révélant ses faiblesses, cédant parfois à la facilité, sombrant dans la dépression et finissant par se mettre à dos population et autorités.

Sidekick s'inscrit dans la lignée des comics "sombres", où les super-héros, désenchantés, apparaissent avec leurs failles et leurs doutes. Pourtant, il se détache tout de même des productions de ces dernières années. Moins brutal qu'un Irrécupérable, moins cynique qu'un The Boys, plus abouti qu'un The Cape, Sidekick parvient à montrer l'évolution, réaliste, d'un jeune homme confronté au poids du destin, de la société et de ses choix.
C'est avec une grande subtilité que Straczynski décrit non seulement les affres du héros mais aussi certains de ses adversaires. S'il expose parfois leur manque de moralité, il tient également compte des circonstances ayant fait d'eux ce qu'ils sont. Et, bien que ce soit parfois difficile à admettre, il est vrai qu'aucun individu ne peut être réduit à son côté le plus sombre. Le savoir est une chose, parvenir à le démontrer (ce que fait ici l'auteur) tout en douceur en est une autre, qui force l'admiration.

Outre cet aspect dramatique réussi, Straczynski s'amuse également à confronter le mythe super-héroïque avec des habitudes économiques ou médiatiques modernes. Flyboy se retrouve ainsi à tenter l'expérience du "financement participatif" (ou crowdfunding) pour continuer ses activités. Et la télévision et ses hordes d'ahuris ignorants commentant des faits qu'ils ne comprennent pas est également épinglée de manière assez juste. 
Tous ces petits éléments renforcent encore la vraisemblance de l'ensemble et apportent parfois un peu de légèreté. 

Les dessins, eux, sont réalisés par Tom Mandrake. Ils sont très corrects même si l'ambition de la série ne se situe clairement pas au niveau de son aspect graphique. Ce premier tome contient une galerie de covers alternatives. Quelques coquilles ou maladresses au niveau de la VF mais la traduction reste dans les limites de l'acceptable.

Une excellente histoire, très bien écrite, qui donne l'impression de découvrir un nouvel aspect du genre super-héroïque, pourtant saturé par une production massive.
A lire absolument.

+ toute l'intelligence et la finesse de Straczynski
+ un aspect psychologique fouillé
+ tension, action et révélations se mélangent, sans temps mort
+ une narration d'une grande maîtrise
- une VF perfectible



  

22 janvier 2015

Walking Dead : de retour sur la bonne voie ?

Le tome #22 de la série Walking Dead vient tout juste de sortir. Bilan sur une série en grand danger.

Il fut un temps où la sortie d'un nouvel opus de Walking Dead remplissait le lecteur assidu de joie. Impatient, fébrile, il tournait les pages et se délectait d'aventures cruelles mais parfaitement écrites. 
Depuis quelques tomes malheureusement, Robert Kirkman menait son œuvre phare droit dans le mur à grands coups d'inepties, d'invraisemblances et de maladresses (cf. surtout les tomes #19 et #20, d'une médiocrité aussi absolue que douloureuse). 
Le tir semble enfin être quelque peu corrigé, mais ne nous réjouissons pas trop vite.

Tout commence plusieurs années après la longue (et poussive) guerre qui a opposé Negan à Rick et ses compagnons. La première surprise tient donc à une énorme ellipse temporelle qui a permis aux différentes communautés de se développer. L'on ne construit plus seulement des armes dans l'urgence à Alexandria. L'agriculture a pris un réel essor, les survivants bâtissent des moulins, préparent une foire... ils écartent même les hordes de zombies des zones d'habitation, en les dirigeant presque comme du bétail. 
Rick est toujours un chef respecté, devenu quasiment une légende. Son fils, Carl, a bien grandi et souhaite devenir apprenti forgeron. Quant à Negan, il croupit en prison.

La seconde surprise est de taille mais s'avère rapidement être une cartouche mouillée. 
[Attention : Spoiler important] En effet, alors que deux types qui patrouillaient à l'extérieur se retrouvent en mauvaise posture, ils entendent les morts-vivants... parler entre eux. Là, on se dit que c'est original et couillu. Voilà même de quoi justifier la fameuse ellipse, temps nécessaire peut-être pour que les zombies évoluent. Manque de bol, l'idée s'avère être une bête fausse piste, rapidement transformée en simple technique de camouflage, procédé que l'on avait d'ailleurs déjà vu précédemment, en moins abouti. [fin Spoiler]
Enfin, un petit groupe de nouveaux rescapés arrive dans la communauté et s'avère quelque peu méfiant. Sympa mais insuffisant pour atteindre la tension des premiers tomes.

Du coup, où en est-on maintenant ? Eh bien Kirkman parvient, péniblement mais sûrement, à renouer avec le ton originel de la série. Les personnages ont des soucis relationnels, une menace latente, sourde, diffuse, plane continuellement, et l'on a même droit au retour des bons vieux cliffhangers de derrière les fagots, qui donnent envie d'en savoir plus et nous laissent tremblants d'excitation.
Ouf ! C'est peu de dire que l'on revient de loin.
Est-on complètement sorti de l'ornière pour autant ? Peut-être pas. 
Tout d'abord, il faut le répéter, Kirkman ne figure pas parmi les génies des comics ou les conteurs franchement habiles (cf. ce petit bilan de sa production). Le fait qu'il ait réussi à maintenir un aussi haut niveau de qualité pendant si longtemps est même assez inattendu, aussi, rien ne prouve qu'il soit capable de redresser durablement la barre.

Evidemment, il sera difficile de faire pire que les trois derniers tomes avant celui-ci (qui relevaient franchement du manque de travail et de sérieux plus que du manque d'inspiration), mais penser que l'on retrouvera facilement les sommets des dix premiers albums semble tout de même pour le moins très optimiste. D'autant que, dans ces six nouveaux épisodes, l'auteur ne donne aucun signe de bonne volonté quant à l'évolution de la série.
Après les évènements tragiques qui avaient conduit à la fuite de la prison, tout semblait possible, les possibilités narratives ne manquaient pas. Or, qu'a fait Kirkman ? Du surplace. Il a refait le coup du Gouverneur, le coup de l'endroit sympa à protéger et améliorer. Et lorsque l'on croit qu'il prend une direction innovante (cf. le spoiler ci-dessus), c'est pour l'annuler aussitôt. 
A l'heure actuelle, tout est encore possible. Revenir sur les premiers temps de l'épidémie, sous forme de flashback, expliquer les raisons de cette même épidémie, opposer Rick et son fils (ce qui serait dramatiquement exceptionnel), faire intervenir une nouvelle menace (un gouvernement provisoire ?), amener les survivants à partir à l'étranger, bref, ce ne sont pas les idées qui manquent.

Une seule d'entre elle pourrait condamner définitivement la série : ne rien faire, ne rien proposer de neuf, tourner en rond entre un Negan ridicule et de nouveaux protagonistes sans profondeur.
Ce tome nous permet de retrouver l'espoir mais ne soyons pas dupes pour autant. Pour que la trop longue parenthèse Negan ne soit qu'un mauvais souvenir, un moment d'égarement dans une œuvre magistrale, il va falloir prendre des risques et rétablir cette écriture nerveuse, ces personnages parfaitement ciselés et cette émotion essentielle qui nous laissait, à chaque nouveau comic, hagards et heureux. 

Un mot maintenant sur l'éditeur français, à savoir Delcourt, qui nous gratifie d'une bonne initiative et d'une opération purement commerciale. Commençons par l'heureuse initiative : ce tome contient, enfin, les covers en couleurs, sur papier glacé. Pas trop tôt. Pourquoi ne pas avoir opté pour le même procédé lors de la publication du guide Walking Dead, complètement gâché dans son édition française à cause d'un choix éditorial aberrant ? A l'époque, Thierry Mornet avait vaguement justifié le résultat immonde en parlant de "cohérence". Puisque, apparemment, ce souci de cohérence ne se pose plus, même au sein d'un même album, peut-être aurons-nous droit à un guide VF graphiquement digne de ce nom dans un avenir proche ?
Enfin, l'éditeur réédite les tomes #20 et #21 dans un ouvrage en crayonnés. Des crayonnés, pourquoi pas, cela permet de découvrir une ambiance visuelle très différente, mais pourquoi choisir précisément deux des pires volumes de la série alors qu'elle contient tant de bons albums ? Parfois, je me demande si les éditeurs lisent ce qu'ils publient. Et si la réponse est "oui", c'est encore pire...

Un tome qui ressemble enfin à du vrai Walking Dead.
On croise les doigts pour la suite.

+ ça bouge un peu
+ retour du suspense
+ aspect psychologique des personnages de nouveau crédible et fouillé
+ fin des invraisemblances 
+ covers en couleurs
- une piste étonnante et prometteuse vite avortée
- pas vraiment de grosse nouveauté ou une nouvelle orientation franche pour le moment





19 novembre 2014

Velvet tome 1 : Avant le crépuscule

Ben tiens, ça faisait un moment que je n'avais pas tenté une nouveauté en comic book. Comme toujours, vu que cette fois mon fournisseur d'infos préféré (le blog  dans lequel vous lisez cet article, justement) ne l'avait pas mentionné, ne restaient que mon flair pas légendaire, les éventuels conseils de mon libraire... qui était absent et ce que je pouvais glaner sur la couverture.

Voyons donc : Epting/Brubaker, rien moins que le duo de choc qui s'est un long moment occupé de Captain America pour Marvel, dans des épisodes très sombres lorgnant du côté du film noir et des romans d'espionnage. Or Brubaker, c'est aussi le gars qui a décroché 3 fois l'Eisner Award du meilleur scénariste pour Criminal et Fatale, deux séries que je ne connais pas mais qui deviennent tout à coup fort intéressantes - et sans doute davantage Sleeper que Neault estime supérieur à Criminal. Evidemment, le gage de qualité que peut représenter ce genre de récompense est tout relatif, mais j'avoue que, malgré le fait que je n'étais pas vraiment amateur des graphismes propres à Steve Epting, le run des deux compères sur Captain America à l'époque de Civil War (publié à l'époque dans les fascicules Marvel Icons) avait relancé mon intérêt pour le personnage.

Avec Velvet, très vite, on retrouve l'ambiance particulière des récits précités. L'apparence un peu rétro des dessins d'Epting se marie parfaitement à la colorisation chaude et ombrée d'Elizabeth Breitweiser qui semble écraser les événements sous une chape de pénombre envahissante avalant les détails, au sein d'une atmosphère ouatée, feutrée et cynique propre aux complots, aux assassinats et aux relations secrètes. Le récit joue avec la perception du temps et, tout en tâchant de démêler le vrai du faux dans l'assassinat du plus grand agent secret en service (ligne temporelle contemporaine : Paris 1973), Velvet Templeton, assistante du Directeur d'une agence britannique ultra-secrète, nous entraînera par le récit imbriqué de ses souvenirs (ses liaisons, ses missions) dans autant d'endroits exotiques qu'un James Bond de bonne facture. Ainsi, tout en découvrant la face cachée de ce singulier personnage, fascinante brune au visage grave dont les caractéristiques rappelleront éventuellement aux connaisseurs celles de Valentina De Fontaine, l'amante de Nick Fury, le lecteur tentera d'assembler les morceaux épars d'une vérité encore fuyante impliquant agences rivales et gouvernements étrangers dans un monde encore aux proies de la Guerre froide.


En usant habilement des codes des films d'espionnage (guns & babes) mais en les enrobant dans une étoffe de film noir, Epting parvient à concocter un suspense assez prenant malgré la complexité liée à la multiplication des lieux et des personnes : le mystère est dissimulé sous une bonne dose de complots et de trahisons et les enquêteurs finissent par enquêter sur ceux qui enquêtaient. Dans ce monde d'espions à la réalité altérée, tout le monde se méfie de tout le monde et la paranoïa chronique semble être la meilleure parade, bien que temporaire.
Parfois, le pire que l'on puisse faire à un espion, est de lui dire la vérité.

Sulfureuse et mortelle, utilisant le secret comme une arme à double tranchant, Velvet irradie sa vénéneuse présence dans chaque page de cet album agréable, dans une édition particulièrement soignée. De l'action, du suspense et l'atout charme indispensable sont de mise dans un emballage élégant et volontairement daté tamisant le clinquant des soirées mondaines monégasques et des lunes de miel aux Bahamas. Sans être révolutionnaire ni abscons, c'est suffisamment accrocheur pour qu'on attende la suite avec une certaine impatience.

18 octobre 2014

Fox-Boy : les débuts du renard breton

Le premier tome de Fox-Boy, paru fin septembre, a de quoi étonner. Et surtout en bien ! Tout de suite, hop, on s'embarque pour Rennes. 

Delcourt a lancé depuis quelque temps une gamme de BD bien françaises mais d'inspiration américaine (Comics Fabrik). Jusqu'à présent, même si Vance avait trouvé quelques qualités à Bad Ass, on ne peut pas dire que la collection avait généré énormément d'enthousiasme. Et ce pour deux raisons essentielles.
D'une part, le concept en soi est artistiquement casse-gueule, la promesse intrinsèque liée au terme "comic" obligeant les auteurs à se plier à des codes qui ne sont pas forcément les leurs. D'autre part, il ne suffit pas d'être un fervent adepte des super-héros pour parvenir à en camper un qui soit intéressant (cf. cette publication par exemple, insuffisamment aboutie).
Dans le cas présent, pourtant, toutes ces difficultés semblent surmontées.

L'auteur, Laurent Lefeuvre, signe scénario, dessin et colorisation. Il reprend ici le personnage de Pol Salsedo dont il avait commencé à narrer les aventures dans des publications locales, sous le titre de Paotr Louarn. Bien entendu, ses origines font parties de ce premier tome, plutôt habilement réalisé. Mais voyons déjà en gros l'histoire.
Pol, jeune lycéen un peu tête à claques, aboutit un jour dans une fête foraine après une épique course-poursuite. Là, il rencontre un étrange personnage qui va non seulement le guérir de sa myopie mais aussi le doter de pouvoirs basés sur... le renard. Plus agile, plus rusé, Pol va peu à peu changer et tenter de mettre ses nouvelles capacités au service du bien. Non sans mal.

La quatrième de couverture nous annonce que la série rend hommage au genre, ce qui est vrai, et qu'elle le renouvelle magistralement, ce qui est carrément mensonger. Bien au contraire, l'on est parti pour respecter scrupuleusement les codes inhérents au genre super-héroïque. Ce n'est d'ailleurs pas un défaut en soi. Bien des auteurs de romans policiers ne renouvellent pas le polar à chaque livre mais écrivent tout de même des récits agréables et bien construits. Nul besoin d'avoir la prétention de tout réinventer à chaque histoire, d'autant que ce Fox-Boy ne manque pas de qualités.
La narration est d'une maîtrise exceptionnelle. L'auteur parvient à poser très vite son personnage et à le rendre crédible et humain. Et même si les codes évoqués plus haut sont identiques à ceux qui ont fait le succès de Spider-Man et de bien d'autres héros américains, Lefeuvre y insuffle une touche personnelle évidente. Par exemple, le lycéen n'est pas persécuté par une brute épaisse mais doit échapper au désir de vengeance d'un élève qui n'apprécie pas trop ses plaisanteries très douteuses.

Rapidement, l'on s'attache à ce gamin plein de défauts qui traverse les étapes essentielles de ce genre de récit (découverte des pouvoirs, confection du costume, première confrontation avec le "crime", recherche d'un pseudo...). Tout cela est parfaitement exécuté, au moins dans les trois premiers chapitres qui rendent bien compte du tâtonnement du jeune homme et manient humour et références (aux comics mais aussi à certains lieux rennais). Le quatrième et dernier épisode est légèrement moins bon et tombe dans quelques clichés (introduction d'un Stark breton) et dans un agaçant politiquement correct dégoulinant d'idées reçues et de stéréotypes (une caméra de surveillance dans la rue et la France est comparée à un monde "à la Big Brother", les ennemis sont forcément de dangereux fascistes bien bas de plafond, etc.).
Attention à ne pas tomber dans le classique écueil où l’auteur donne son avis sur tout et n’importe quoi. Ou alors, il faut le faire mieux que ça, car enfoncer des portes ouvertes nuit à l’histoire et ne convaincra que les convaincus. Le propre du travail d’auteur consiste à habiller ses idées d’artifices qui leur permettent de se fondre dans le récit et non à parsemer ce dernier de ses théories et inclinations personnelles.

Niveau dessin, le style est agréable sans être extraordinaire. Les décors notamment sont souvent absents ou minimalistes. Le trait a cependant de la personnalité et le découpage se révèle efficace et bien pensé. L'ensemble se démarque toutefois de la production US mainstream et a un côté old school, voire parfois une pointe d'influence à la Eisner (il y a pire comme référence).
Le texte est impeccable à part quelques soucis de ponctuation relativement négligeables. Deux illustrations bonus viennent enrichir l'ouvrage.

Un premier album qui, sans être parfait, parvient à embarquer le lecteur avec aisance. 
Conseillé.

+ une narration parfaite
+ un personnage principal attachant
+ une ambiance graphique originale...
- mais qui peut dérouter parfois !
- quelques clichés maladroits  





16 septembre 2014

Porcelaine

Demain sort chez Delcourt le premier tome de Porcelaine, une série au charme certain que l'on découvre tout de suite.

Gamine est une enfant des rues, sans famille, vivant dans une pauvreté extrême. Un soir, sous la menace, elle est contrainte de pénétrer dans une propriété pour y dérober de l'argenterie.
Malheureusement, elle est rapidement repérée par deux molosses... en porcelaine !
Leur propriétaire, un vieux monsieur solitaire et bienveillant, va prendre la jeune fille sous sa protection. Il lui dévoile bientôt les secrets de son métier. L'homme est un alchimiste doublé d'un génial inventeur. Il s'est notamment entouré d'automates de porcelaine, qui le servent et le distraient. 
Gamine n'aura plus jamais faim, elle aura même de nouveaux amis, un parc privé... contre tout cela, une seule promesse lui sera demandée : ne jamais pénétrer dans l'atelier où son bienfaiteur garde ses précieux vernis. 

La quatrième de couverture annonce tout de suite la couleur en comparant ce récit à du Dickens ou du Carroll. Et nous sommes bel et bien dans un conte où l'étrange et l'inquiétant le disputent au merveilleux.
A l'origine du projet, deux hommes, issus de Improper Books, un studio indépendant dont c'est la première réalisation grand format. Le scénario est écrit par Benjamin Read, les dessins sont de Chris Wildgoose.
Graphiquement, on flirte avec le sublime : magnifiques décors, automates réalistes et inquiétants, et deux protagonistes principaux clairement charismatiques. L'on peut citer également la très belle colorisation d'André May, aidé par Alexa Rosa pour les aplats.

Au niveau de l'histoire, l'on quitte rapidement la dure réalité sociale à la Dickens pour plonger dans du fantastique gothique, parfois un peu prévisible mais toujours fascinant. La jeune fille est une merveille d'écriture, car bien qu'aussi archétypale qu'un Solo en un sens, elle possède néanmoins des caractéristiques et particularités suffisantes pour la rendre non seulement crédible mais touchante.
Read fait preuve de la même habileté avec le porcelainier, tour à tour charmeur, effrayant ou pathétique. Le lecteur a la nette impression d'être face à des êtres vivants, dans toute leur complexité, et non devant un peu d'encre et de papier. Magique !

Runes et vernis magiques, esprits maléfiques, arbres de porcelaine, absolument tout baigne dans une atmosphère aussi irréelle que prenante, et non dénuée d'une certaine poésie d'ailleurs. 
Si toutes les productions de ce studio se révèlent aussi bonnes, il ne devrait pas rester méconnu trop longtemps. 
L'ouvrage, d'environ 80 pages, est complété par un carnet de croquis, assez complet et bénéficiant d'explications délivrées par Wildgoose.

Un beau conte, fort bien écrit et magnifiquement mis en images.
Une suite est d'ores et déjà prévue, ce qui est une excellente nouvelle. 

+ des personnages très bien écrits
+ un style graphique magnifique
+ une ambiance qui joue sur des codes connus et les emploie à bon escient
+ des scènes à l'impact émotionnel certain
+ bonus intéressants





25 juillet 2014

Faire de la Bande Dessinée

Peut-on être complet, pas ennuyeux et même drôle dans un ouvrage technique traitant de BD ? Oui, la preuve avec Faire de la Bande Dessinée.

Nous avions déjà eu l'occasion d'aborder un ouvrage de Scott McCloud il y a quelques années. Si Understanding Comics se voulait un essai et presque une réflexion philosophique sur l'art séquentiel, cette suite logique, Making Comics, se penche sur des aspects plus concrets.
McCloud continue sur la même lancée, à savoir utiliser la bande dessinée pour réfléchir sur la bande dessinée, tout en étant aussi didactique qu'agréable à lire. Même s'il s'agit d'un pavé, on est loin du truc rébarbatif ou décourageant, ce qui destine ce livre aux auteurs débutants comme aux lecteurs curieux d'aller "farfouiller" sous le capot.

Après une brève introduction, l'auteur commence logiquement par aborder les choix importants qui vont définir une case ou une planche et par là même influer sur le lecteur. Il isole et explique cinq grandes catégories : le moment, qui permet de décider de ce qu'il faut dessiner ou au contraire laisser de côté, le cadrage, qui va définir distance et angle de vue, l'image, autrement dit la représentation, claire, des personnages et lieux, les mots, qui ajoutent une valeur informative et interagissent avec les dessins, et enfin le flux, ou la manière de guider le regard du lecteur sur la page.
Des exemples concrets sont bien entendu employés pour illustrer chaque concept. Certains éléments étaient déjà présents dans Understanding Comics, parfois en étant plus développés, ce qui rend les deux ouvrages plutôt complémentaires.

Dans les nombreuses notions abordées ensuite, l'on peut citer par exemple l'équilibre entre clarté et intensité. Un concept important puisqu'il recouvre ce à quoi un conteur souhaite aboutir : être compris du lecteur et l'impliquer dans le récit. 
Bien que McCloud ait largement le talent pour illustrer lui-même tous les types de situation (il opte en général pour un trait simple qui convient au propos mais n'hésite pas à passer à des illustrations plus détaillées et travaillées lorsqu'il faut démontrer une théorie), il incorpore dans ses chapitres de nombreux dessins, d'artistes aussi variés que Eisner, Ditko, Miller, Hitch, Smith ou encore Ware.

Toujours dans les techniques essentielles, une grande partie est consacrée aux personnages et à leur construction. Non pas au sens "physique" (il existe des ouvrages d'anatomie pour cela), mais au sens de la crédibilité. McCloud définit ainsi trois "dimensions" qu'il juge indispensables pour tout personnage important : la vie intérieure, l'identité visuelle et les traits révélateurs. 
Non seulement son analyse est juste, mais à ce niveau, le propos dépasse largement le seul cadre des comics et peut convenir à tout conteur, quel que soit le support choisi. Faire de la Bande Dessinée rejoint ainsi certains ouvrages en apparence très précis, comme le Guide du Scénariste de Vogler, alors que leur pertinence les ouvre à de bien plus vastes applications. 

La partie dédiée à l'univers, à l'endroit où se déroule l'action, convient également, si l'on prend les conseils au sens large, à pratiquement toutes les situations où il faut mettre un décor vraisemblable en place. Que l'histoire soit filmée, écrite ou dessinée. 
L'exemple employé dans ce chapitre pour évoquer le plan d'ensemble est aussi brillant qu'efficace. En changeant quelques détails, comme une vue décentrée ou un sens accru de la profondeur, l'effet obtenu est tout autre et immédiatement décelable (cela pourrait ici s'appliquer aussi à une caméra).

Bien évidemment, certaines parties sont tout de même uniquement applicables en BD. La manière de dessiner une émotion sur un visage par exemple. McCloud part de six émotions primaires pour, en les mélangeant astucieusement, un peu comme des couleurs sur une palette, en décliner les nuances et en faire apparaître de nouvelles. 
Les différentes combinaisons mots/images sont également abordées. Sept en tout, toutes parfaitement expliquées et illustrées (et même symbolisées par des schémas). Tout est fait pour que le propos soit limpide et la mise en situation immédiate. L'on constate ainsi que certaines combinaisons sont inutilement redondantes, alors que d'autres sont complémentaires ou associatives, véhiculant ainsi un message que le texte ou l'image seraient incapables de rendre seuls. 

D'autres sujets sont encore abordés tout au long du livre, comme la gestuelle, le matériel nécessaire (avec là encore des exemples expliquant la différence de rendu entre plume, pinceau et stylo mécanique, ainsi que leur combinaison possible), la perspective, les différents genres ou même les spécificités narratives du manga.
Le tout est clair, plein d'humour et contient même des exercices pratiques. 
L'on trouvera même de nombreuses suggestions de lecture à la fin. Difficile de faire plus complet.
Mais, est-ce vraiment utile ?

La réponse, à mon sens en tout cas, est oui.
Il convient parfois de considérer avec circonspection les ouvrages techniques traitant de l'écriture. Bien souvent, ce sont des ramassis de conneries, ou des évidences inutiles, compilées par des "experts" autoproclamés.  
Un artiste, un conteur notamment, est pourtant avant tout un technicien. Qui maîtrise son art dans le sens où il obtient l'effet voulu. Je ne reviens pas sur ce que j'ai longuement développé dans cette chronique sur la Technique dans l'Ecriture, mais je réaffirme que sans maîtrise technique, il n'y a pas d'écriture efficace possible. 
Seulement, la technique ne fait pas tout.
Si tout le monde peut apprendre à jouer du piano, peu de gens composent réellement. Et encore plus rares sont les virtuoses qui repoussent les limites de leur instrument. La technique est indispensable, et il est donc important de la comprendre, mais elle n'est que la charpente qui permet à l'histoire de tenir debout. D'être juste, comme une note peut l'être sur une portée. Mais ce n'est pas cela qui fait une "bonne" histoire. 

S'il y a beaucoup à apprendre dans les livres, le style, lui (ou la signature, la manière de procéder, unique et personnelle), ne s'acquiert qu'avec le temps et beaucoup de travail, deux éléments qui ne sont pas forcément engageants mais clairement incontournables. 
Making Comics a bien des qualités, notamment celle d'aborder l'essentiel des impératifs techniques et des notions de base au sein d'un même ouvrage, mais comprendre une technique n'est que le début du voyage. 
Devenir auteur est le travail acharné de toute une vie. Une quête qui ne suppose ni raccourci, ni vol, ni atermoiements. 
Une bonne histoire ne peut s'expliquer uniquement par des équations. Elle est le résultat du mariage improbable de la plus logique des techniques et de la plus expérimentale des magies. Cette partie-là, cette "âme", ne se trouvera pas dans des bouquins. Et même si Vogler, Card et King ont défriché de belle manière l'essentiel du domaine technique*, ce sont bien les années, l'implication et le possible talent qui feront d'un scribouilleux persévérant un véritable auteur.

Un ouvrage intelligent et brillamment réalisé, qui aborde les étapes essentielles de l'écriture BD en les vulgarisant avec humour.

+ très complet
+ exemples pertinents et clairs
+ humour constant
+ un champ d'application qui dépasse la BD pour certains concepts
- une partie manga intéressante, mais une image de la BD européenne un peu caricaturale





* si vous êtes intéressé par l'écriture au sens large, les livres suivants semblent pertinents :
- The Writer's Journey, de Christopher Vogler (publié en France sous le titre Le Guide du Scénariste)
- Characters & Viewpoint, de Orson Scott Card (publié en VF par Bragelonne, mais introuvable à l'heure actuelle, sauf d'occasion à prix ridiculement élevé)
- On Writing, de Stephen King (publié sous le titre Ecriture)
Ces trois ouvrages sont très complémentaires et parlent finalement de domaines génériques, applicables à divers supports. L'on pourrait même retenir uniquement Vogler et Card, le premier abordant les fonctions archétypales et les étapes du récit, alors que le second rentre dans des notions plus précises, comme la manière de construire un personnage (et même, à travers lui, d'inventer une histoire). Je n'ai à ce jour jamais lu d'ouvrages d'auteurs français égalant sur le sujet ceux cités plus haut.