07 août 2012

Uchronies : ces mondes qui auraient pu être les nôtres...

De nouveau une chronique issue de l'un des webzines de WEBellipses auquel j'ai eu la chance de participer. Cette fois, l'on s'embarque pour les fabuleux mondes uchroniques.
Quelques modifications mineures, rendues nécessaires par le changement de support, ont été apportées.

Une uchronie est un récit se déroulant dans notre monde mais qui explore les conséquences de faits historiques connaissant une issue différente de celle qui s'est imposée dans notre réalité. Il s'agit donc en fait d'une sorte d'étude à grande échelle sur les effets d'évènements triturés et réécrits, souvent dans un but bien précis.
Dans Le Maître du Haut Château, un roman de Philip K. Dick qui date de 1962, l'auteur s'attaque à la célèbre variante dans laquelle les forces de l'Axe remportent la deuxième guerre mondiale. Les débarquements alliés en Afrique et en Europe ont échoué et les démocraties capitulent en 1947. Les Etats-Unis sont alors divisés en trois zones, dont deux sont dominées par les vainqueurs japonais et allemands. L'ouvrage est surtout intéressant de part la mise en abyme utilisée par Dick. Celui-ci va en effet mettre en scène un personnage qui écrit une fiction dans laquelle les Etats-Unis ont gagné la guerre, interrogeant du coup le lecteur sur sa perception de la réalité, ce qui constitue l'une des façons, plutôt intelligentes, de manier le principe de réalité alternative.

Dans VHB, une série Phylactères publiée également en numérique sur WEBellipses, vous aurez remarqué que, bien que la série appartienne à différents genres (science-fiction, fantastique, drame, comédie...), elle contient des éléments uchroniques assez nombreux. L'histoire de cet univers bascule dans les années 30, lorsque les peuples de la nuit (vampires, lycanthropes...) se dévoilent et déclenchent de profonds bouleversements sociaux, économiques et politiques. Outre la quasi chute de l'humanité, certains évènements n'ont jamais eu lieu et, bien que l'on soit en 2053, l'Homme n'a jamais été sur la Lune et il ne passe pas non plus ses soirées à bouffer des chips en regardant la télévision puisque cette dernière, même si elle a été inventée, est réservée à un usage militaire. A partir de quelques variables habilement modifiées, l'auteur influe sur l'ambiance générale du titre.

De leur côté, les comics mainstream, avec leur concept bien connu de multivers, sont par nature des laboratoires uchroniques en puissance. A plusieurs reprises, des auteurs développeront l'idée qu'une ligne temporelle du marvelverse ne peut être réellement modifiée et que voyager dans le passé pour modifier un évènement conduit en fait à créer un point de divergence qui donne naissance à un autre univers qui sera, pour son point de référence, une uchronie (même s'il existe des exceptions, à base d'inhibiteur de variance chronale (non, ne rigolez pas, c'est une invention de Fatalis)). Les célèbres What If... de la Maison des Idées ont d'ailleurs été créés pour explorer ces possibles altérations. Chez DC Comics, l'on trouve également des exemples dont certains, comme Superman : Red Son, donnent des versions surprenantes des personnages phare de l'éditeur. Mark Millar va notamment faire aboutir le jeune rescapé de Krypton en Union Soviétique et doter les russes de leur Superman. L'uchronie s'invite donc également au cœur même des univers de fiction ; le fameux point de référence évoqué plus haut n'est pas toujours notre monde mais peut tout à fait être une réalité inventée de toutes pièces à partir du moment où celle-ci est suffisamment connue et installée dans l'inconscient collectif ou dans l'imaginaire du public visé. Ainsi, dans les Star Wars Infinities, publiés par Dark Horse, le but est de modifier un point important des films de la première trilogie. Pour être honnête, ces histoires ne sont souvent destinées qu'aux fans et n'offrent pas grand-chose de bien excitant par rapport au matériel original.

La plupart des comics décrivant une uchronie prennent cependant le monde réel comme point de départ (il faut dire qu'il offre une infinité de possibilités à lui seul). Dans le classique Watchmen, qui se déroule dans les années 80, les différences avec notre monde sont peu visibles mais pourtant présentes. Les Etats-Unis ont ainsi gagné la guerre du Vietnam et, autre exemple, le scandale du Watergate n'a jamais éclaté. Le monde global reste tout de même relativement proche du nôtre, ce qui n'est pas le cas dans Rex Mundi, où la France des années 30 est une monarchie sous l'influence de l'Eglise et de son Inquisition, alors que la guerre civile américaine a connu une issue radicalement différente qui a donné lieu à la pérennité de la sécession des états sudistes.
Qu'elle s'attaque à des évènements bien ciblés ou qu'elle redessine entièrement le monde, l'uchronie se révèle un outil pratique que l'écrivain pourra employer de manière légère ou massive. Mais qu'apporte-t-elle réellement ?

Le premier avantage de l'uchronie est d'ordre pratique. Plutôt que d'inventer un monde totalement nouveau, avec sa mythologie, ses rites et ses peuples, utiliser celui que l'on a sous la main, même en le remodelant, s'avère infiniment plus pratique. Outre les basses considérations techniques, le fait de plonger le lecteur au cœur d'un univers qu'il comprend et connaît permet évidemment de l'impliquer plus profondément et plus rapidement dans le récit. La destruction d'une vague cité imaginaire aura toujours moins d'impact que l'évocation des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, tout simplement parce que la violence d'évènements réels, surtout d'une telle ampleur, est ancrée dans l'inconscient collectif et fait appel à de puissantes émotions comme la peur ou la colère. Emotions qui peuvent bien entendu être également suscitées à partir de rien, en se basant sur la seule qualité de l'écriture et des dessins, mais qui se révèlent tout de même moins dérangeantes, un peu comme une peur éprouvée à la vue d'un film d'épouvante usant et abusant de "trucs" si connus qu'ils finissent par engendrer un sentiment paradoxal, de type "peur agréable".
Lorsque dans le roman uchronique Fatherland, Robert Harris développe un polar politique, à base de complot et de secrets d'état, le fait que l'intrigue soit centrée sur les pires horreurs du régime nazi (régime qui a perduré puisque l'Allemagne, ici aussi, gagne la guerre), renforce l'aspect tragique de l'ensemble et renvoie à une peur rétroactive qui n'a plus rien d'agréable.
Enfin, l'aspect philosophique, voire métaphysique, ne doit pas être négligé. L'uchronie donne à s'interroger sur le destin, le hasard, le possible, la perception de la réalité, du temps ou encore sur l'existence d'éventuels autres univers (tout à fait envisageables scientifiquement, cf cet ouvrage). Des domaines tout de même plus qu'excitants et qui sont, depuis toujours, au centre de l'Imaginaire et de la Pop Culture.

Et puis, admettons-le, les principes uchroniques font appel à un questionnement naturel. Qui n'a jamais songé, même fugitivement, à ce qu'aurait été sa vie s'il avait suivi telle voie plutôt qu'une autre ? ou donner une chance à une rencontre avortée ? ou encore abrégé un repas s'éternisant ?
A quel moment, dans nos vies, un détail fera-t-il basculer notre avenir ? Et quelle personne pèsera, qu'on le veuille ou non, sur nos joies et nos peines futures ? Un sourire sera-t-il mal interprété ? Un non-dit précipitera-t-il une séparation ? Et qu'en est-il de ces milliards de variables, tout droit issues de la théorie du chaos, qui courbent nos chemins, froissent notre devenir et égratignent nos existences ?
Je suis en train d'écrire ce texte plusieurs mois avant que vous le lisiez. Pour être exact, le 29 novembre 2010. Si tout va bien, aujourd'hui, nous sommes plus ou moins un an plus tard. Et, d'une certaine façon, je modifie un peu votre journée. En vous arrachant de précieuses minutes de votre temps mais aussi en vous mettant cette idée en tête : qu'est-ce qui se serait passé autrement dans votre vie si vous n'aviez pas lu cet article ? Sans doute rien pour certains, ou de vagues détails insignifiants, peut-être beaucoup pour d'autres. Peut-être que demain, ou dans un an, vous vous souviendrez de ces petites réflexions sur l'uchronie et que vous vous en servirez pour lancer une conversation avec celle ou celui qui deviendra votre conjoint. Auquel cas la moindre des choses serait de m'inviter au mariage ! Sauf que... dans ce cas là, il faudrait inviter Stan Lee. Parce que sans Spider-Man quand je suis gamin, je ne lis pas de comics, je ne crée pas ce blog et je n'écris pas pour WEBellipses. Il faudrait aussi se démerder pour inviter le mec qui a organisé le bal dans lequel mon père et ma mère se sont rencontrés. Peut-être aussi le groupe qui animait la soirée à l'époque. D'une façon ou d'une autre, des milliers de gens, par leurs décisions, importantes ou minimes, ont contribué à la naissance de ce texte. Mince, moi qui pensais avoir une petite influence, voilà que, déjà, je me rends compte que je suis pris dans un enchevêtrement de causes, d'effets et de hasards, de lignes qui se tendent, se croisent, s'effilochent ou se perdent dans d'improbables nœuds ! Pour ne pas te ruiner, noble lecteur, en t'obligeant à inviter plusieurs millions de personnes à tes noces, je crois qu'il serait temps d'avouer que l'effet papillon n'est finalement pas au centre de l'uchronie. 

Cette théorie si célèbre, admettant qu'un battement d'aile à New York puisse engendrer un typhon à Pékin, consiste en une sorte de tentative de mise en équation de l'inexplicable, mais l'uchronie est bien plus simple et relève du domaine magique de l'écriture. Ce domaine où nous pouvons, contrairement à la "vraie" vie, expérimenter plusieurs choix et en savourer les saveurs opposées. Les auteurs - les bons en tout cas - ne basent pas leurs pouvoirs sur la science mais la sorcellerie. Celle qui permet de relever des empires oubliés, de faire gagner des batailles perdues ou de dévier les trajectoires des balles et des avions. D'aucun pourront me dire qu'il ne s'agit que de fiction, que les empires restent enfouis sous la poussière et le poids du temps, que la retraite de Russie ne sera pas moins fatale à Napoléon et qu'à jamais Kennedy sera touché par les balles, aussi sûrement que le World Trade Center par les vols détournés.
Je vous répondrai que oui, seulement, vous vous trompez sur le but véritable de cette sorcellerie. Car ce qu'elle modifie, ce n'est pas le passé, mais le présent. En vous modifiant. En vous rendant joyeux ou tristes, courroucés ou amusés.
La magie fonctionne. Pas sur le monde, juste sur nous. Et c'est déjà beaucoup.