31 juillet 2012

A Flingue et à Vapeur

Voici une chronique un peu particulière puisqu'il s'agit de l'un des articles que j'ai eu la chance de pouvoir rédiger pour le webzine de WEBellipses durant cette première saison. Quelques modifications mineures, rendues nécessaires par le changement de support, ont été apportées. 
Nous voilà donc parti pour un petit voyage, tout à fait subjectif, à travers le steampunk et le western. 

Le steampunk est un genre à part dont on peut retrouver les racines aux sources de la littérature populaire d'aventure et de science-fiction, que ce soit à travers La machine à explorer le temps, de H. G. Wells, ou Vingt mille lieues sous les mers, de Jules Verne. Ce type de récit s'est également décliné à la télévision ou au cinéma (Les Mystères de l'Ouest, repris il n'y a pas si longtemps sur grand écran sous le titre original Wild Wild West), mais en quoi consiste-t-il exactement ?

Tout simplement à explorer une voie technologique différente et son impact sur l'évolution du monde. Dans le steampunk, comme son nom l'indique, la vapeur est reine. En tant que source d'énergie s'entend. Les moteurs à combustion interne ne sont pas inventés et l'électronique (voire l'électricité) est absente, ce qui entraîne une évolution vers le gigantisme (et non la miniaturisation).
Le tout s'accompagne d'une esthétique victorienne, avec une dominante des boiseries et du laiton. Un look d'ailleurs utilisé de nos jours pour "recouvrir" des machines bien modernes mais au design rétro (téléphones ou pc). Après tout, cela a sans doute plus de charme que le plastique.
Mais intéressons-nous de plus près à la vapeur. Son usage intensif est-il réellement concevable ? Eh bien contre toute attente, l'idée n'est pas si folle et les performances parfois étonnantes. Son emploi remonte à l'antiquité où, déjà, Héron d'Alexandrie (un grec fort en maths et particulièrement imaginatif) invente l'éolipyle, une machine à vapeur et à réaction. Un simple gadget à l'époque, mais le principe étonne.
Si par la suite c'est surtout le bateau à vapeur qui restera dans les mémoires du grand public, peu de gens connaissent les performances de la vapeur appliquée aux débuts de l'aviation. Ainsi, le célèbre ingénieur Clément Ader inventera un moteur ultraléger à vapeur (destiné à la base aux dirigeables) qui s'avère remarquable au niveau des performances : 20 cv développés pour un poids total de 35 kg alors que, dans le même temps, le moteur à essence des frères Wright fournit seulement 12 cv pour 63 kg. A l'époque, la logique penchait donc vers l'emploi de la vapeur...

Citer Ader n'est pas innocent car ses prototypes (bien réels) d'avions ne dépareraient pas dans une uchronie steampunk, que ce soit l'Eole ou le Zéphyr, dont l'architecture des ailes était basée sur celles d'une... chauve-souris.
La fiction est donc largement inspirée par la réalité dans ce cas précis. Réalité qui, en retour, s'inspire ensuite de la fiction, comme pour la réalisation du téléctroscope reliant Londres à New York. Quel est donc cet étrange engin ? Une sorte de télescope, imaginé au XIXème siècle par Alexander Stanhope St George, qui devait permettre aux habitants des deux villes de pouvoir s'observer grâce à un tunnel passant sous l'Atlantique et utilisant un ingénieux système optique. Des travaux auraient même débuté pour creuser le fameux tunnel qui, évidemment, ne vit jamais le jour. Le téléctroscope existe pourtant bel et bien aujourd'hui. Si techniquement le tunnel a été remplacé par des caméras (ça coûte quand même moins cher), l'artiste qui a construit l'engin a par contre conservé son aspect rétrofuturiste, l'énorme appareil semblant plonger sous la terre pour parcourir les milliers de kilomètres qui séparent les deux villes. Un projet scientifique avorté est donc ici récupéré par l'art, preuve que rien ne se perd vraiment tout à fait. 

Dans Steam West, l'une des séries originales publiées par WEBellipses, il est question de cette évolution technologique si spéciale mais également d'un cadre particulier, celui des grandes étendues et de la violence de l'Ouest sauvage. Un peu comme si Jonah Hex rencontrait Grandville ou La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.
Nous avons bien des desperadoes, des six-coups et des saloons enfumés, mais le tout rehaussé par des diligences à vapeur, de gigantesques dirigeables et l'envoyé robotisé du président Lincoln ; un marshal d'un nouveau genre.
Finalement, deux univers qui étaient destinés à se rencontrer et dont le mariage s'avère des plus réussis. D'un côté un progrès inquiétant, fait de machines au potentiel destructeur parfois sidérant, de l'autre un Far West dans lequel cohabitent des pionniers à l'esprit aventureux et les pires canailles qui puissent exister. Un cocktail qui se devait d'être détonnant.

Voilà qui nous amène directement à l'autre aspect de cet article : les flingues. Et pas n'importe lesquels puisque ce sont ceux que manipulèrent Wild Bill Hickok, Wyatt Earp ou Billy the Kid. Des types dont le destin a sans doute été enjolivé par pas mal d'oeuvres de fiction (encore que la tendance actuelle tende vers plus de réalisme, comme dans la série TV Deadwood) mais qui ont tous existé, qu'ils aient été du bon ou du mauvais côté de la loi (un concept de toute façon fluctuant, surtout à l'époque).
Plus que toute autre épopée, la conquête de l'Ouest a généré des légendes empruntées au réel. Peut-être parce qu'elle a été menée par des hommes (et des femmes !) d'une autre trempe (je ne parle évidemment pas ici des conquêtes militaires menées par les armées anglaises, françaises ou espagnoles mais des aventures individuelles venues bien plus tard). 
Ne l'oublions pas, tous ces gens venaient d'Europe. Qu'ils soient irlandais, anglais, polonais, allemands, français, espagnols ou italiens, ils devaient quitter non seulement leur pays d'origine, mais aussi leur continent, pour se lancer dans une traversée en bateau, longue et hasardeuse. Arrivés sur place, il fallait en plus pour certains entamer un voyage de plusieurs milliers de kilomètres, en quête de terres cultivables ou de filons d'or. Il fallait affronter les bandits, les indiens, les déserts et les montagnes, la sécheresse ou la dureté de l'hiver, le tout sans forcément les vêtements appropriés et avec des soins médicaux qui tenaient souvent plus du charlatanisme que du simple bon sens. Et une fois un petit lopin de terre déniché, que ce soit dans les Black Hills, sur les plaines du golfe du Mexique ou à l'ouest des Rocheuses, si l'on avait survécu aux flèches, aux abrutis avinés, aux maladies et à la fatigue harassante, il fallait encore construire une maison de ses mains !
Mais qui, quelle bête de somme, quel fou pourrait envisager un tel périple de nos jours ?
  
Bien entendu, certains, si ce n'est la plupart, étaient plus poussés par le désespoir que l'appât du gain ou le goût du risque. Beaucoup fuyaient la famine, la pauvreté et, même si cela peut paraître paradoxal, la violence (éternel mythe du ciel "plus bleu" ailleurs). N'oublions pas également les asiatiques, surexploités, notamment lors de la construction du premier chemin de fer transcontinental, un projet pharaonique mais vital pour l'économie et le développement du pays. Et bien entendu les Noirs, déracinés, qui vont connaître l'esclavage (qui, contrairement à une idée reçue, ne débuta pas avec les européens et américains mais ne les disculpent pas pour autant de cette honteuse pratique). Et ajoutons au lot les premiers concernés, les amérindiens, un peuple multiculturel, sans doute pas parfait comme l'on tente parfois de nous le faire croire en ressassant le mythe du "bon sauvage", mais bien plus riche et évolué (socialement et humainement) que ce que l'image d'Epinal classique en fera pendant longtemps.
Dans un tel contexte, comment ne pas aboutir à des hommes d'exception ? Avec un tel niveau de souffrance, de peur, de violence, de totale incertitude quant à l'avenir, comment ne pas admirer, et finir par considérer comme des héros, certains des acteurs de cette époque ? Surtout lorsqu'ils se distinguent et dépassent leur condition d'êtres malmenés par la vie pour devenir des légendes.

Ce qui fait l'héroïsme véritable, les amateurs de comics le savent bien, ce n'est pas un grand pouvoir mais un sacrifice. Une douleur primaire. Une perte. Et l'éternelle lutte contre le désespoir. Voilà sans doute pourquoi, en partie, ces hommes furent - et continuent - d'être adulés ou, au moins, de fasciner, alors qu'ils étaient plus souvent imbibés de whisky qu'en train de sauver la veuve et l'orphelin.
Cowboys, indiens, esclaves, shérifs et hors-la-loi fascinent parce que, inconsciemment parfois, nous sommes impressionnés par ce qu'ils ont affronté.
Et, même si le mélange de la vapeur et de la fumée des colts brûlants nous masque un temps la vue, nous savons que derrière, il existe une réalité qui dépasse les poncifs, la technologie ou le regard trop tendre des poètes. Derrière se déroulent des drames totalement humains. A base de gestes maladroits, de regards troublés, d'esprits échauffés... et, pour gérer tout cela, faute de mieux, un putain d'auteur !
Ouep.
Le sacré totem qui dirige les balles et permet aux pires piliers de comptoirs de marcher plus ou moins droit.
Et aux immenses machines à vapeur de s'envoler vers l'azur d'un ciel synonyme de liberté et de progrès.

Et qui permet aussi, ne l'oublions pas, de rendre crédibles les hommes et femmes qui actionnent les machines, pressent les détentes, s'écroulent dans la poussière ou disparaissent dans le soleil couchant, une fois leur forfait ou leur acte héroïque accompli.
Ces gens-là s'en vont toujours vers l'Ouest. Ils pensent y trouver le repos ou la richesse, ils savent en tout cas qu'il n'y a rien de bon pour eux ici. Un peu comme s'ils étaient des parias, condamnés à courir le monde sans jamais y trouver leur place.
Quoi de plus moderne en somme que cette sensation, fugace mais terrible, de n'être pas tout à fait au bon endroit ? D'être dépassé par la technologie ? De vivre dans un monde violent, sauvage, dont on ne comprend plus les règles ?
Steampunk et Western, loin d'être des genres appartenant simplement à l'Imaginaire ou à l'Histoire, sont peut-être les vecteurs d'une souffrance éternelle qu'il est plus facile de transposer ailleurs. Pour des causes purement romanesques, sans doute.
Par pudeur, probablement aussi.

Merci à Guillaume Matthias pour son aimable autorisation de reproduction.