10 octobre 2013

Runaways : une bonne série peut-elle survivre à Panini ?

Enfin, la suite de l'excellente série Runaways arrive en France ! Retour sur un parcours éditorial des plus confus.

Hier sortait en librairie un nouvel album inédit des Fugitifs, nom VF de l'on-going créée par Brian K. Vaughan. Si l'on y regarde bien, le lecteur français aura dû faire preuve d'une patience infinie et d'un certain goût pour les jeux de piste afin de suivre les aventures de Karolina, Nico et le reste de la bande.
La première série (de 18 épisodes, cf. cette chronique) est à l'époque publiée en Mini Monsters, une collection qui se sera surtout fait remarquer pour sa faible durée de vie et des covers qui avaient tendance à se décrocher à la première manipulation, même délicate. La suite de la série paraît en Deluxe (avec du retard, puisque entre temps, le tie-in Civil War concernant les Runaways est publié, sans que l'on puisse donc lire les épisodes dans l'ordre chronologique). Ces deux volumes (cf. tome #1 et #2) clôturent alors le run de Vaughan de très belle manière mais signent aussi l'arrêt de la série en France, car depuis, à part de nouveaux tie-ins à l'occasion d'évènements particuliers (cf. le tie-in Secret Invasion), l'on ne voyait rien venir.
En mai dernier, Panini sortait enfin (cette fois au format 100% Marvel, troisième changement) la fin de la saison 2 (par Whedon). Et c'est seulement hier que l'on a eu droit au début de la saison 3, qui date tout de même de... fin 2008 ! 

Inutile de préciser qu'avec si peu de sérieux, la série a été clairement saccagée éditorialement par Panini (qui a même trouvé le moyen d'utiliser un épisode US gratuit comme matériel payant, mais on n'est plus à ça près). Car enfin, qui a envie de suivre des comics, même excellents, avec de tels délais entre les épisodes et surtout avec des spoilers dans tous les sens ? Ainsi, par exemple, le retournement de situation qui termine l'arc Dead Wrong était évidemment connu depuis longtemps puisque le groupe a continué à faire des apparitions régulières dans les revues kiosque, et ce avec des changements importants qu'il fallait forcément expliquer.
La sandwicherie a réussi un exploit de plus : transformer l'or en merde. Pas sûr que ça ait une grande utilité, m'enfin, s'ils parviennent à vendre leur matos, on ne pourra pas dire que c'est grâce à leur clairvoyance et leur sérieux. Laissons là cette nouvelle démonstration de leur impéritie chronique et revenons-en aux Runaways.

Le scénario de ce nouvel arc est signé Terry Moore (Strangers in Paradise, Echo), les dessins sont l'oeuvre de Humberto Ramos. Visuellement, ces épisodes sont plutôt agréables même si certains personnages souffrent un peu, sur certaines cases, du style de Ramos (qui ne manque pourtant pas de qualités). Nico Minoru est ainsi parfois presque méconnaissable et perd franchement en charme par rapport à la version d'Alphona. 
L'intrigue débute alors que le groupe, quelque peu agrandi, revient à Los Angeles (cet article vous permettra de vous remémorer les personnages principaux et leurs pouvoirs éventuels). Ils parviennent à trouver refuge dans une ancienne propriété du Cercle et s'installent tant bien que mal. Malheureusement, les ennuis ne vont pas tarder à leur tomber dessus. Non seulement des extraterrestres se pointent pour embarquer Karolina, mais un sort lancé à la va-vite par Nico va causer des dissensions à l'intérieur de l'équipe.
Moore conserve ici le ton installé dès le départ par Vaughan, avec un habile mélange d'action, d'humour (petite référence à Jay & Silent Bob au début) et d'émotion. Une attention particulière a été portée sur les dialogues, vifs et souvent drôles. Quant à Klara, une petite fille venant de 1907, son arrivée apporte quelques situations sympathiques et décalées.
Mais pourquoi diable cette série est-elle si bonne ?

Une sorcière, une alien, une petite fille adorable et possédant une super-force, un ado utilisant des gadgets high-tech, le groupe est plutôt hétéroclite. Ce qui les différencie surtout d'autres jeunes de leur âge, comme les Young Avengers, c'est leur "statut social". Ils ne se revendiquent nullement comme super-héros mais souhaitent simplement vivre librement, loin des adultes qui les ont déçus. Rappelons que leurs parents étaient des criminels et qu'ils ont fugué à cause de cela.
S'ils doivent parfois faire face à des ennemis liés au passé de leurs parents, ils doivent aussi gérer au jour le jour leur situation précaire. Trouver un abri, de l'argent, échapper aux forces de l'ordre ou à Iron Man, voilà qui n'est pas évident pour des enfants livrés à eux-mêmes et déjà durement frappés par le destin (l'un d'entre eux est mort pendant la deuxième saison, une mort pour l'instant "définitive", ce qui rend leur épopée encore plus poignante).

Enfin, la série aborde, à travers ses personnages atypiques et attachants, des thèmes parfois très sérieux (le pardon, le sacrifice, l'homosexualité...) qui contrastent avec l'âge et l'aspect des protagonistes. Vaughan surtout, avec une grande intelligence, avait su instaurer un climat doux-amer et désabusé qui n'était cependant pas complètement noir, rendant ainsi la série relativement réaliste et émotionnellement forte. 
Terry Moore, dont le talent n'est plus à démontrer, semble poursuivre dans cette voie, même si l'impact de ce premier arc a considérablement été gâché comme il l'a été expliqué plus haut.
Dans l'introduction de ce tome, Panini a l'audace d'affirmer qu'il constitue un "point de départ idéal". Mieux encore, l'éditeur conseille à ceux qui voudraient en savoir plus sur les personnages de se tourner vers le précédent 100% Marvel, donc les épisodes #25 à #30 de la deuxième saison... comment peut-on écrire des inepties pareilles avec autant d'aplomb ?
Evidemment que non !

Cette série est brillante, pour la savourer, il faut la lire depuis le début (d'autant que le run de Vaughan est exceptionnel). Commencer avec la saison 3 ou la fin de la saison 2 serait ridicule, car c'est sur la durée que les personnages ont acquis une véritable profondeur. Les aborder en faisant l'économie de leurs premières aventures serait tout bonnement catastrophique sur le plan narratif. Cet arc n'est pas un début, c'est une suite basée sur des évènements qui se doivent de suivre une logique chronologique pour pleinement impacter personnages et lecteurs.
Pourriez-vous décemment conseiller à quelqu'un de regarder Watchmen en commençant le film à la quarantième minute ? Ou de suivre Game of Thrones à partir du cinquième épisode de la saison 2 ? Il en est ici de même. Et, en commençant par le début, il n'est nullement question de respecter l'auteur mais de simplement conserver notre plaisir de lecteur, ce qui semble tout de même essentiel dans une... lecture (et ce qui devrait être au centre des préoccupations de certains "éditeurs" qui parviennent à dégoûter même les plus passionnés).

Une très bonne série, commercialisée d'une manière imbécile par des incapables notoires. A lire absolument en VO si vous en avez la possibilité.

+ dialogues à l'humour souvent efficace
+ personnages touchants et réalistes dans leurs réactions
+ thèmes "sérieux" traités avec intelligence
+ graphismes agréables
+ une profondeur réelle, trop souvent absente des séries plus en vue
- Panini, dans toute sa splendeur : même si la traduction n'est pas ici en cause, la manière dont la série a été "publiée" est tout bonnement ahurissante et les "conseils" de l'éditeur sont mensongers et font fi de la plus élémentaire conscience professionnelle