29 octobre 2013

The Boys : Fin & Bilan

C'est ce mois que sort le dix-neuvième et dernier tome de The Boys en France. L'heure est maintenant au bilan et il n'est pas exclu que l'on y aille de notre petite larmichette.

L'avant-dernier tome offrait déjà une première conclusion avec une confrontation attendue entre les "Gars" et les "super-slips". Cette fois, les sept derniers épisodes sont centrés sur l'aspect barbouzard et politique. Difficile d'en parler précisément en évitant les spoilers, sachez juste que cela se passe, évidemment, dans la douleur, le sang et les larmes. L'on a droit aux dernières révélations, à quelques coups fourrés supplémentaires et à des scènes choc dans le plus pur style de Garth Ennis, chef d'orchestre talentueux de la saga.
Et maintenant que l'on a le fin mot de l'histoire, que retenir de The Boys ?

C'est incontestablement une page importante de l'Histoire des comics qui se tourne, la série se distinguant par une approche "réaliste" et sans concession du genre super-héroïque. Alors bien entendu, il y a du cul, de la violence, des gros mots et l'on pourrait s'arrêter à cette première couche superficielle. Cela serait faire fi d'une profondeur certaine, d'un humour efficace, d'une émotion bien présente et d'une charge, ultra-violente, sur le capitalisme sauvage et les multinationales déshumanisées. Pas mal pour une BD chargée en sperme et hémoglobine. 
Tout est-il parfait pour autant ? Probablement pas, mais l'auteur a tout de même réussi à nous tenir en haleine pendant 72 épisodes et à nous faire aimer des personnages multifacettes, aussi effrayants ou détestables que parfois touchants. 

La représentation de la méchante société qui fait du fric avec cynisme n'est par contre ni nouvelle, ni nuancée. Vought-American est ainsi implicitement comparée au nazisme, rien de moins. Un exemple ? Stillwell évoque sa dévotion à la société en ces termes : "La loyauté envers l'entreprise est le principe qui surpasse tous les autres. Vought-American est l'air que nous respirons. Ça nous donne la vie." En 1935, Goebbels déclarait, à propos du national-socialisme : "Ce n'est pas seulement une doctrine politique, notre vie entière doit être basée sur lui. Un jour, plus personne n'aura à parler de national-socialisme car il sera devenu l'air que nous respirons."
Le parallèle semble évident mais quelque peu décevant tant tout ce que l'on souhaite critiquer, de nos jours, est aussitôt affublé d'une lointaine accointance avec les fantômes vert-de-gris qui constituent les munitions standard du prêt-à-penser. D'Ennis, l'on pouvait attendre mieux qu'un énième radotage à base de svastika rouillée. Condamner le monde des affaires et ses dérives est possible, mais mieux vaut le faire autrement qu'en employant un slogan d'adolescent ahanant péniblement des insultes qu'il ne comprend pas. 

Tout le reste est cependant brillant. Que ce soit les premiers épisodes, il y a cinq ans (cf. tome #1), avec une entrée en matière aussi brutale qu'intelligente ; la déclinaison, très ironique, des différents groupes de super-héros (cf. tome #7) ; le passage obligé des "origines", souvent fort bien écrites si l'on excepte celles du Français (cf. tome #10) ; la violence et la folie qui s'insinuent partout et salissent les plus nobles des sentiments (cf. tome #12), et le tout sans flingue ni combat ; une parenthèse à base de spleen écossais qui en dit long sur le héros principal (cf. tome #13) ; ou encore l'habile mise en scène des pratiques douteuses d'un monde devenu amoral (cf. tome #15).
Peu d'auteurs pourront se vanter d'avoir fait autant, et aussi bien, avec un matériel d'encapés.

Ce qu'il reste de The Boys ? Le regard poignant de la Fille, l'amour platonique du Français, le destin tragique de la Crème, la cruelle nécessité d'un Butcher, la plume amère d'un Ennis vertigineux, et puis Hughie, la touche d'innocence et d'espoir nécessaire pour avaler la noirceur d'un monde trop ignoble pour être sauvé, même par des types en collants.
Cette série, aussi désespérée qu'optimiste, aussi trash que subtile, est un pur chef-d'oeuvre de Conteur, honnête et évitant, la plupart du temps, la tentation d'imposer ou de mettre le cap sur les écueils, pourtant nombreux, des idées reçues liées aux sujets abordés.

Excellent. A lire absolument.

+ 19 tomes sans quasiment aucun faux pas ni temps mort
+ des personnages creusés et touchants
+ un cynisme constant, tempéré par ce qu'il faut d'humour et une petite touche d'espoir
+ une approche dure et réaliste du genre super-héroïque
+ une happy end à la Ennis, pas si happy que ça...
- putain... c'est fini !