15 juillet 2013

Faut-il continuer à lire Crossed ?




En achetant le 5e volume de la série Crossed, initiée par Garth Ennis & Jacen Burrows, j’en suis très vite venu à me poser cette question.
Qu’est-ce qui me pousse à acheter ce comic-book ? 

La beauté, c’est la beauté, Shaky. L’art, c’est l’art. Pas besoin d’être vu, ou lu, pour compter. Nous créons juste pour créer, non ? Tu le sais. Pas pour être admiré. Tout le reste, c’est du narcissisime.

Alors oui, le nom de l’auteur et le genre « zombiesque » étaient des arguments suffisants pour se procurer, apprécier et même conserver les deux premiers tomes [lire par ailleurs la présentation par Neault du 1er tome] qui, tout en surfant sur la tendance encore très forte (il suffit de voir le succès de la série TV the Walking Dead et du film World War Z), permettaient à Garth Ennis d’explorer davantage les perversions auxquelles peuvent s’adonner les êtres humains (les survivants étant amenés, dans le seul but de se donner plus de chances de survivre, à se conduire comme des monstres). Le ton outrancier et le sujet permettaient quelques délires graphiques et moments intenses, à la limite de l’écœurement, sensation exacerbée avec les deux tomes suivants, Valeurs familiales et Psychopathe : exit Garth Ennis, et une volonté d’en faire juste davantage (plus de sang, plus de cruauté, plus de perversions et plus de sexe) sans fournir de justification réelle dans le script autre que la satisfaction de voir apposé sur la couverture un avertissement sur l’extrême amoralité du contenu. Les infectés sont d’implacables machines à violence, et les hommes doivent se montrer au moins aussi implacables pour survivre : les valeurs sociales et familiales s’affaissent sous leur poids, les pervers et psychopathes peuvent agir sans rien pour les réfréner. Intéressant au début, puis lassant et nauséeux.
J’avais pourtant acheté le numéro 4. Et je me retrouve avec le 5. Suis-je malade ? Qu’est-ce que je peux bien trouver de fascinant dans cette litanie de tortures et d’abjections ?

Voilà ce qu’il se passe avec les volontaires ! Les meilleurs y vont et meurent, putain ! Et ceux qui restent, ce sont les connards inutiles qui ne méritaient pas d’être sauvés !


A bien y réfléchir, je crois que j’espère tomber sur une perle. Peut-être pas à la hauteur du travail d’Ennis, mais dans l’exploration d’un monde apocalyptique et la quête d’une humanité perdue, confrontée à ses propres démons. Comment s’en sortir quand tout semble vain ? Moins que le goût du stupre et de l’hémoglobine, c’est finalement celui de l’acte héroïque ultime et des combats désespérés qui me pousse à lire. D’autant que le mode de narration choisi radicalise le parti-pris de tous les volumes (narration à la première personne par un des protagonistes de l’histoire) : ici, on lit carrément les 18 premiers chapitres du journal de bord de Shaky, le surnom donné à l’écrivaillon qui s’est retrouvé embarqué avec ce groupe hétéroclite sur un îlot britannique, après avoir réussi, miraculeusement (et le mot est faible) à fuir une Londres en proie à la dévastation. Et si les dessins de Barreno manquent sérieusement de raffinement (l’encrage très « old school » de Gary Erskine n’aide pas vraiment), ils confèrent un côté primitif à l’ouvrage qui permet de prendre un recul salvateur et complémentaire de l’extrême ironie dont le narrateur fait preuve, avec des métaphores désenchantées et un humour noir douloureux. Comme chez Ennis (c’était patent dans Crossed 2), on ne s’étend jamais sur les moments forts (les attaques des infectés ou les nécessaires accommodements moraux de cette société humaine en miniature), la cruauté résidant parfois davantage dans le commentaire désabusé de Shaky que dans le dessin épuré. Il faut souligner que cet album regroupe les premiers épisodes d’un webcomics (Crossed : Wish you were here) et que son découpage, son rythme, l’ambiance pesante et les secrets qui se révèlent doucement agrémentent fort heureusement une lecture qui aurait pu être délicate, chaotique ou laborieuse. Le narrateur, jeune homme conscient de ses faiblesses, malin mais veule, joue en outre constamment avec la notion de voyeurisme, parfois indispensable pour la survie, parfois incompatible avec les dernières notions d’humanité persistant sur l’île. Posant plus de questions qu’il n’en résout, il se veut une conscience déviante qu’il est le premier à vouloir abandonner.


Tu sais à quoi sert un auteur, gamin ? Maintenant ? Là ? […] Je vais te le dire avec poésie : à rien. Que dalle. Plus personne à impressionner. Le travail de toute ta vie sert juste à se torcher le cul.

Une optique qui relance l’intérêt propre de la série, moins outrageusement malsaine mais désireuse de pointer habilement du doigt les travers de notre monde au bord de la rupture. A noter qu'après Milady, c'est chez Panini comics qu'on trouvera les nouveaux épisodes de la franchise.
A suivre donc.