Projets Manhattan #1 : Nouvelles Expériences
Lorsque j’aperçois le nom de
Jonathan Hickman sur la couverture d’un nouveau comic-book, je ne peux m’empêcher
d’y aller voir de plus près. Ses intrigues tortueuses mais incontestablement
riches, qui s’amusent invariablement à réécrire l’Histoire en explorant le
passé des protagonistes, donnant lieu à des récits non linéaires mais
intelligibles, ont engendré parmi les meilleurs moments de lecture de l’an
passé. Et, malgré quelques tout petits reproches, S.H.I.EL.D., la Confrérie du bouclier était une petite merveille.
Le résumé de 4e de
couverture était alléchant ; pas de super-héros cette fois-ci, mais c’était
tout comme : des super-cerveaux, les plus grands génies du XXe
siècle comme personnages principaux d’un script mêlant politique et science,
voire sciences occultes. Imaginez juste que le Projet Manhattan n'ait été qu'une façade dissimulant un programme complexe de recherches secrètes aux franges de la science connue (l'exploration d'autres dimensions, le développement d'une intelligence artificielle). Imaginez aussi que des savants brillants comme Oppenheimer ou Einstein aient été de véritables génies du mal...
De fait, la première approche
refroidit immédiatement : le graphisme de Pitarra associé aux couleurs de
Jordie Bellaire détonnaient par rapport aux attentes. Ces tons délavés, pastels
ont le don de nous rappeler des souvenirs de BD européennes un peu déjantées,
quelques part entre le Vagabond des
Limbes et l’Incal : assez
difficile à cerner, mais le sentiment indéfinissable de quelque chose d’ancien,
de démodé sans pour autant être anecdotique ou anodin (l’allitération en « d »
n’est pas volontaire). Plus proche de nous, je me rappelle des planches de
Geoff Darrow qui affichaient un peu la même palette. Quant au style, il déroute
aussi, surtout pour quelqu’un comme moi qui commence à être de moins en moins
souple en matière de représentation des visages, silhouettes, postures. Il y a
un peu de Howard Chaykin dans ces figures singulières, avec des personnages
invariablement laids, voire grotesques, aux têtes grimaçantes trop grosses pour
des corps fragiles et désarticulés. Pourtant, on finit par s’y faire. La
puissance de la narration, le sens du mystère stimulent l’imagination du lecteur
qui n’a qu’une envie : celle de savoir où il va être emmené.
D’autant que Hickman puise encore
une fois dans un contexte dense mais riche de possibilités et, malgré des
ressorts désormais connus (l’usage d’une frange obscure de la science et le détournement
habile de faits historiques), nous stupéfie d’autant plus. On navigue
constamment aux frontières du réel, avec un sens du détail poussé qui augmente
la soif de lecture et un sens de l’à-propos assez jouissif, une forme d’ironie
sauvage teintée de cynisme qui transpire dans ses visions d’une réalité
fluctuante, vaguement dickienne. Là où le pitch aurait pu laisser croire à une
réécriture dystopique de la guerre mondiale (façon Warren Ellis, comme dans Ministère de l’espace qui partage bon nombre
d’éléments), on plonge dans un drame science-fictionnesque teinté de dark fantasy (il y a du Lovecraft sous-jacent
dans certaines expériences visant à franchir le portail entre les mondes). Et
puis surtout quel plaisir de voir Oppenheimer, Einstein et von Braun en héros
(mais des héros dévastés par une personnalité schizoïde, quand ils ne sont pas
simplement évincés par des doubles dimensionnels maléfiques ! Les lecteurs
des FF reconnaîtront sans peine certaines des turpitudes qui ont agité Red
Richards récemment), forcés d’agir de concert dans un projet politico-militaire
tout en essayant de tirer parti des ressources que met le gouvernement US à
leur disposition : leur intelligence supérieure leur permettra, tout
simplement, d’avoir le cosmos entier comme terrain de jeux pour leurs
expériences.
En dehors donc de dessins qui
peuvent rebuter et de l’utilisation parfois un peu trop systématique de
certains ressorts dramatiques (la double personnalité), l’ensemble est foncièrement
stimulant et j’attends la suite avec impatience.





