27 avril 2013

Projets Manhattan #1 : Nouvelles Expériences



Lorsque j’aperçois le nom de Jonathan Hickman sur la couverture d’un nouveau comic-book, je ne peux m’empêcher d’y aller voir de plus près. Ses intrigues tortueuses mais incontestablement riches, qui s’amusent invariablement à réécrire l’Histoire en explorant le passé des protagonistes, donnant lieu à des récits non linéaires mais intelligibles, ont engendré parmi les meilleurs moments de lecture de l’an passé. Et, malgré quelques tout petits reproches, S.H.I.EL.D., la Confrérie du bouclier était une petite merveille.

Le résumé de 4e de couverture était alléchant ; pas de super-héros cette fois-ci, mais c’était tout comme : des super-cerveaux, les plus grands génies du XXe siècle comme personnages principaux d’un script mêlant politique et science, voire sciences occultes. Imaginez juste que le Projet Manhattan n'ait été qu'une façade dissimulant un programme complexe de recherches secrètes aux franges de la science connue (l'exploration d'autres dimensions, le développement d'une intelligence artificielle). Imaginez aussi que des savants brillants comme Oppenheimer ou Einstein aient été de véritables génies du mal...

De fait, la première approche refroidit immédiatement : le graphisme de Pitarra associé aux couleurs de Jordie Bellaire détonnaient par rapport aux attentes. Ces tons délavés, pastels ont le don de nous rappeler des souvenirs de BD européennes un peu déjantées, quelques part entre le Vagabond des Limbes et l’Incal : assez difficile à cerner, mais le sentiment indéfinissable de quelque chose d’ancien, de démodé sans pour autant être anecdotique ou anodin (l’allitération en « d » n’est pas volontaire). Plus proche de nous, je me rappelle des planches de Geoff Darrow qui affichaient un peu la même palette. Quant au style, il déroute aussi, surtout pour quelqu’un comme moi qui commence à être de moins en moins souple en matière de représentation des visages, silhouettes, postures. Il y a un peu de Howard Chaykin dans ces figures singulières, avec des personnages invariablement laids, voire grotesques, aux têtes grimaçantes trop grosses pour des corps fragiles et désarticulés. Pourtant, on finit par s’y faire. La puissance de la narration, le sens du mystère stimulent l’imagination du lecteur qui n’a qu’une envie : celle de savoir où il va être emmené.

D’autant que Hickman puise encore une fois dans un contexte dense mais riche de possibilités et, malgré des ressorts désormais connus (l’usage d’une frange obscure de la science et le détournement habile de faits historiques), nous stupéfie d’autant plus. On navigue constamment aux frontières du réel, avec un sens du détail poussé qui augmente la soif de lecture et un sens de l’à-propos assez jouissif, une forme d’ironie sauvage teintée de cynisme qui transpire dans ses visions d’une réalité fluctuante, vaguement dickienne. Là où le pitch aurait pu laisser croire à une réécriture dystopique de la guerre mondiale (façon Warren Ellis, comme dans Ministère de l’espace qui partage bon nombre d’éléments), on plonge dans un drame science-fictionnesque teinté de dark fantasy (il y a du Lovecraft sous-jacent dans certaines expériences visant à franchir le portail entre les mondes). Et puis surtout quel plaisir de voir Oppenheimer, Einstein et von Braun en héros (mais des héros dévastés par une personnalité schizoïde, quand ils ne sont pas simplement évincés par des doubles dimensionnels maléfiques ! Les lecteurs des FF reconnaîtront sans peine certaines des turpitudes qui ont agité Red Richards récemment), forcés d’agir de concert dans un projet politico-militaire tout en essayant de tirer parti des ressources que met le gouvernement US à leur disposition : leur intelligence supérieure leur permettra, tout simplement, d’avoir le cosmos entier comme terrain de jeux pour leurs expériences.


En dehors donc de dessins qui peuvent rebuter et de l’utilisation parfois un peu trop systématique de certains ressorts dramatiques (la double personnalité), l’ensemble est foncièrement stimulant et j’attends la suite avec impatience.