04 mai 2013

A Song of Ice and Fire : trahir pour le bien de l'œuvre ?


L'on se penche aujourd'hui sur la saga A Song of Ice and Fire, plus connue sous le nom A Game of Thrones, qui nous permet d'aborder les particularités liées aux différentes éditions et adaptations.

Le Trône de Fer est aujourd'hui mondialement connu grâce essentiellement, avouons-le, à HBO, chaîne spécialisée dans les séries TV musclées et de qualité (citons, entre autres, Deadwood, The Sopranos ou Band of Brothers). Pourtant, à la base, il s'agit bien d'une série, mais de romans, dont l'auteur est George R.R. Martin. Ce dernier a réussi à bâtir un univers crédible, passionnant, complexe, en évitant de tomber dans les pièges de l'heroic fantasy, encore aujourd'hui dominée par l'ombre de Tolkien.
Le succès aidant, les personnages de Martin ont été transposés sur d'autres supports : la série télévisée évoquée plus haut, mais aussi une BD. Ajoutons à cela la traduction dans notre langue (qui est aussi, à sa façon, une adaptation à part entière) et l'on comprendra qu'il est normal, et même logique, de trouver des variations, parfois importantes, entre les différentes versions de cette même histoire. 
Mieux encore, ces différences peuvent nous éclairer sur la nature profonde de certains media, tout comme sur l'existence de certaines pratiques.

Voyons tout d'abord les différentes éditions françaises des romans. Contre toute attente, il en existe tout de même quatre. Aux cinq premiers (gros) volumes originaux correspondent des romans "individuels", redécoupés, grand format, chez Pygmalion, et repris en poche chez J'ai Lu. Sont ensuite sorties des Intégrales (regroupant deux, trois, voire quatre romans du découpage français), là encore chez Pygmalion et J'ai Lu. 
Première différence, le prix. Le premier pavé de l'édition US (correspondant au premier tome des Intégrales VF) vous coûtera une dizaine d'euros, alors que pour posséder le livre correspondant, en France, il vous faudra vous délester d'une quinzaine d'euros. La différence, multipliée par le nombre de tomes, est loin d'être négligeable. Elle sera encore plus importante si vous optez pour les "petits" romans. 
Laissons là le vil aspect pécuniaire et voyons un peu la traduction.

Je précise immédiatement qu'il est normal, lorsque l'on transpose un texte d'une langue à une autre, de prendre certaines libertés. Selon la formule bien connue, "traduire, c'est trahir". Mais une bonne trahison doit être justifiée. Sans aller jusqu'à parler d'amélioration de l'œuvre, ce qui serait probablement présomptueux, une bonne traduction se devrait de faciliter la transition, en trouvant de jolies astuces littéraires pour combler le fossé existant entre deux langues. Et bien entendu, l'esprit de l'œuvre, la volonté de l'auteur, se doivent d'être respectés. 
Or, la traduction française est pour le moins… discutable. Tant d'ailleurs sur le fond que la forme. Prenons l'exemple de la traduction des noms propres. Normalement, si les personnages étaient américains, elle ne s'envisagerait même pas (un John de New York reste John, et non Jean). Ici, le monde décrit est imaginaire. Lorsque les noms veulent dire quelque chose (et c'est souvent le cas), il n'y a aucune raison de conserver le terme anglais. Mais bon, admettons que l'on puisse les conserver, l'on fait alors ou l'un ou l'autre, pas les deux. Ici, certains noms sont traduits, souvent bien d'ailleurs (Griseaux, Salvemer…), alors que d'autres ne le sont pas (Winterfell, Littlefinger…). Etrange tout de même de pratiquer deux méthodes radicalement différentes au sein d'une même œuvre.
Les appendices et cartes, toujours utiles pour appréhender une saga complexe, sont également largement réduits dans la VF. Le premier tome de l'Intégrale VF offre ainsi deux cartes, alors que le roman original correspondant en compte quatre (les deux manquantes se retrouvent dans la troisième Intégrale VF seulement). Pire encore, la description des Maisons et personnages, dans la VF, tient sur… une seule page (et ne s'intéresse qu'à cinq Maisons, vite décrites), alors que l'équivalent, en VO, comporte dix-neuf pages (avec blasons), détaillant neuf Maisons avec moult détails ! On passe d'une cabane dans les bois à une villa avec commodités.

Mais le pire reste à venir. Car, après tout, bien qu'incompréhensible, la perte de l'essentiel des appendices reste anecdotique en comparaison du style employé pour la traduction. Attention, je ne mets pas en cause le traducteur seul (qui a d'ailleurs fourni un travail énorme, c'est évident) mais bien l'ensemble des responsables éditoriaux qui l'ont laissé, à mon sens, dériver vers un style trop ampoulé et très loin de la simplicité poétique de Martin.
Plutôt que de tenter de démontrer longuement le gouffre qui sépare les deux styles, je vais vous donner un exemple concret. Ce n'est pas compliqué à trouver, je prends la dernière phrase du premier roman VO (correspondant à la dernière phrase de la première Intégrale). L'on ne peut pas toujours transposer "phrase par phrase", l'adaptation ne s'y prêtant pas forcément, mais c'est le cas ici, d'autant que la conclusion est évidemment, par nature, importante. Je précise qu'il est question, dans cette phrase, de bébés dragons. Cela n'aura pas trop de sens, extrait de tout contexte, mais c'est aussi volontaire, pour ne pas trop spoiler (et la démonstration reste évidente).
Voici le passage original : The other two pulled away from her breasts and added their voices to the call, translucent wings unfolding and stirring the air, and for the first time in hundreds of years, the night came alive with the music of dragons.
Voici la traduction française : Délaissant aussitôt le sein, les deux autres firent chorus en déployant des ailes translucides qui brassaient l'air, et aux vocalises des dragons, pour la première fois depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit.
La différence cruciale qu'il est important de voir ici ne tient pas tant aux termes (forcément changeants, un "mot-à-mot" étant la pire traduction possible) qu'à la musicalité même des deux phrases. Même en ayant le français pour langue maternelle, l'extrait anglais me semble à la fois plus clair et plus poétique. Cela tient ici à deux éléments, aussi différents que complémentaires. 

D'une part, la ponctuation. Le traducteur a cru bon de faire, tout comme en anglais, une longue phrase, mais leur construction différente aurait nécessité de couper la version française en deux. Une version plus claire, plus "propre", aurait pu être : "… qui brassaient l'air. Et aux vocalises des dragons, pour la première fois depuis des centaines d'années, s'aviva la nuit."
Avec un simple point, l'on obtient ici un éclaircissement du propos et un effet bien différent, au niveau dramatique, des pourtant mêmes termes.
D'autre part, bien que la phrase soit correcte (point ici de ce que j'appelle, chez certains éditeurs, un "manque d'hygiène", lorsqu'ils en sont encore à publier des textes blindés de fautes), elle manque d'habileté sur le plan littéraire. Les couverts sont propres, mais le plat (dont la recette est déjà écrite) arrive froid.
Voyons cela de manière plus précise. "The night came alive with the music of dragons" est une très jolie façon de conclure. Nous sommes ici dans quelque chose de très imagé. C'est un peu rendu avec le terme "vocalises", qui cependant est en dessous de "musique" ou "chant" (une vocalise est un exercice, qui se rapporte à l'individu, alors que la "music" des dragons dont on parle ici est un état de fait qui se rapporte au monde). Imperceptiblement, l'on perd déjà un niveau de sens, une portée. Je prends un exemple très simple pour illustrer le propos : "les vocalises des soldats/le chant de la nation". Dans le premier cas, ce sont des individus qui produisent des sons, dans le second, c'est évidemment une image forte qui dépasse le sens strict des termes qui la composent.  
Enfin, autre nuance de taille, outre la longueur et la confusion de la phrase française (je l'ai comprise moins rapidement que sa version anglaise, un comble !), sa fin n'a rien de brillant. L'on termine sur "s'aviva la nuit" en français, alors que l'important, ici, est plus ce qui tient aux dragons. Bien entendu, il serait absurde de tenir les mêmes propos dans un autre contexte, en milieu de chapitre, ou pour un détail insignifiant, mais ici, l'essentiel semble se perdre, dans la complexité et la maladresse. "And for the first time in hundreds of years, the night came alive with the music of dragons" reste aussi simple que puissant, alors que la transposition en VF est une longue enfilade dont le sens n'est clair qu'après, au minimum, une deuxième lecture, et dont la poésie est tout simplement absente. 
L'essentiel de la traduction tient du même registre ; plus ou moins maladroite, souvent inutilement complexe, elle peine à s'aligner sur l'aisance du texte original. C'est d'ailleurs la première fois que je lis, sur le net, des interventions de francophones affirmant (avec raison) que la VO est plus facilement compréhensible que la VF. Sur le coup, je n'y avais pas cru, mais après seulement quelques pages, il m'a fallu me rendre à l'évidence.

Et nous n'en sommes qu'au "pont" reliant les romans VO aux romans VF. Abordons maintenant les différences, parfois utiles, entre les différents supports. 
La BD tout d'abord. Je vous en avais parlé ici. Bon, prise isolément, elle tient la route, mais en comparaison des romans et de la série TV, elle fait figure de parent pauvre. D'autant que les décors (ne nécessitant pourtant ici aucun investissement) ne sont nullement magnifiés et même plutôt inexistants. Et l'on n'a même pas droit à une carte en bonus…
La BD a pourtant un intérêt : attirer l'attention sur les romans. Ce fut le cas pour moi à l'époque, et, si je devais réécrire la chronique de l'adaptation en comics, je serais sans doute un peu plus sévère aujourd'hui. La BD a cependant – fort heureusement – dans son ADN ce qui fait la force des romans de Martin, mais l'adaptation semble vide de sens et d'audace, surtout si l'on en vient à la comparer avec la série TV.

Un roman sera toujours plus puissant qu'un film ou une série télévisée. Pourquoi ? Parce que l'on ne peut être que spectateur d'un film, alors qu'un roman fait de nous un acteur essentiel de l'histoire. Les mots ne sont que des mots, ils envoient un signal qui est interprété par le lecteur. Bien sûr, les bons auteurs peuvent vous forcer à les suivre dans leurs propres mondes, mais ceux-ci seront toujours vus par vos yeux. Dans l'équation magique du roman, le lecteur est la flamme qui éclaire les phrases. On peut le frotter et le cajoler de différentes manières, mais on sait pertinemment que l'on n'arrivera à rien sans lui. Et pourtant, en général, le lecteur ne rentre pas en ligne de compte dans l'écriture. Ce qui est, je crois, une bonne chose. 
Un film ou une série TV ne demandent rien d'autre qu'être spectateur. Tout le monde verra la même chose (la vision d'un réalisateur, d'un scénariste, d'un producteur) là où un même roman faisait naître mille visions. Par contre, ce "produit", plus coûteux qu'un livre, doit répondre à des règles pour être rentable. Il existe en gros aujourd'hui deux approches, radicalement différentes mais très calibrées, pour ces films ou séries, issus d'œuvres cultes que la plupart des spectateurs ne liront pas. Soit on fait dans le mou et le "son & lumière", à la Peter Jackson (son SDA étant une ode à la pleurnicherie et à la médiocrité), soit on fait dans le rock n'roll, en s'adressant à moins de gens, mais en leur faisant payer la qualité (évoquons, pour illustrer le principe, le Braquo de Canal+, sorte de The Shield à la française).
Game of Thrones, la série, tombe dans cette deuxième catégorie. La catégorie des bons trucs payants. C'est très bien fait, les décors sont plutôt à la hauteur du binz (même le générique est chiadé), mais, évidemment, des différences sont présentes par rapport aux romans.

La première très grosse différence qui saute aux yeux entre la série TV et les romans, c'est en gros… le cul.
Oui, étrangement, le sexe est bien plus présent dans la série, alors que, pourtant, l'image est censée être plus choquante que les mots. Cela tient à la nature même du medium, du support sur lequel l'histoire prend forme. La narration, en télévision, est tout autre et répond à des méthodes radicalement différentes.
Ce qui peut passer dans un roman, et ce qui passait très bien dans la narration de Martin, alternant les points de vue de différents personnages, était impossible en télévision. Il fallait donc trouver une manière de mettre de l'intensité dans certains échanges. Et quoi de plus intense que le sexe ? Donc, même si les romans ne manquent pas de pratiques osées (l'inceste notamment), la série se complet dans des accroches sulfureuses qui, souvent, servent essentiellement à faire passer des informations qui, agréablement lisibles sur papier, seraient plus poussives à l'écran. 
Mais qui s'en plaindra ?
La deuxième grosse différence, bien plus choquante, tient à l'âge des personnages. La série TV a été obligée de vieillir (radicalement parfois) un grand nombre de personnages. Tenez-vous bien, si vous ne connaissez que la série, voici, dans les romans, l'âge véritable de certains personnages :
- Robb Stark : 14 ans
- Jon Snow : 14 ans
- Sansa Stark : 11 ans
- Joffrey "Baratheon" : 12 ans
Evidemment, l'âge des adultes n'a que peu d'importance, mais l'on voit que, de notre point de vue occidental moderne, l'âge des protagonistes "enfants/adolescents" ne pouvait convenir à ce qui leur arrivait. Mais l'adaptation de l'âge, du point de vue de la série TV, ne tient pas qu'à la seule volonté de ne pas choquer.

En effet, la législation du travail impose des contraintes spécifiques lorsque des enfants sont employés sur des tournages. Un Jon Snow et un Robb Stark adultes sont autant de facilités pour les longues années de tournage que nécessitent les saisons de la série. Rien de honteux car cela ne change rien, ou presque, au sens du récit.
Parfois, il s'agit aussi d'adoucir les faits et de se conformer aux normes actuelles. Ainsi, Daenerys Targaryen, qui s'unit à Drogo, est censée avoir treize ans alors que, dans la série, elle en paraît au moins vingt.
Globalement, tous les enfants des Maisons ont pris quelques années de plus, au minimum. Ces changements sont liés aux spécificités du format télévisuel, mais, s'ils sont compréhensibles et acceptables, ils ont aussi un effet important sur le récit.
Jon Snow, par exemple, est bien plus "lisse", une fois adulte et incarné, que dans le roman. Même si, dans le contexte culturel et historique de Westeros, les gens murissent plus vite, suivre les pérégrinations d'un enfant n'est pas tout à fait la même chose que de voir un adulte se jouer des menaces et de la dureté de son milieu. Par honnêteté, il est tout de même important de préciser que, justement, dans le contexte romanesque, l'âge compte peu et serait même de nature à semer le trouble si le lecteur s'y référait avec une vision strictement moderne.
Ainsi, d'un medium à l'autre, la réalité devient changeante...

Au final, qu'a-t-on ?
Une saga qui n'est pas connue sous son vrai nom (c'est rare !).
Une adaptation française (des romans) onéreuse, ayant fait l'impasse sur des appendices utiles, et proposant une traduction parfois moins fluide et moins poétique que la version originale. 
Une série TV à la fois forcément moins riche mais aussi plus "osée".
Une BD insignifiante en comparaison de ses deux grands Frères qui se partagent le gâteau.
Et que conseiller ?
Eh bien, si vous êtes un minimum anglophone, les romans originaux vous permettront de découvrir, à prix modique, une magnifique saga. Si vous ne comprenez que le français, la série de HBO reste une très belle adaptation. Quant aux romans français… ils ont le mérite d'exister, ce qui est, sans aucune ironie de ma part, une très bonne chose. Mais entre l'idée de la tarte aux pommes et la véritable tarte aux pommes, dont le jus dégouline entre les dents et dont le sucre excite le palais, il n'y a pas vraiment de choix à faire, juste une évidence à mettre en avant.
Une transposition ou une adaptation nécessitent de faire des choix, d'élaguer, de trahir un peu, ce qui ne pose aucun problème tant que la trahison et ses conséquences sont connues et acceptées.

L'Hiver vient ! Sur le Papier ou l'Ecran, de ce côté de l'Atlantique ou ailleurs, mais le Froid n'est pas toujours identique. Et la différence, si elle n'est pas forcément honteuse, se doit au moins d'être connue.
Car sans cela, à force de passer d'un support à l'autre, d'une langue à l'autre, l'Hiver pourrait bien finir par prendre la noble, mais néanmoins doucereuse et presque plus cruelle, saveur de l'automne.