27 juin 2012

Powers : Légendes

La série Powers revient sur le devant de la scène ce mois avec un huitième tome, intitulé Légendes.

L'utilisation de pouvoirs est maintenant interdite par la loi. Dans ce contexte, très logiquement, les héros ont abandonné capes et masques, laissant le champ libre aux pires criminels.
La police, dépassée, se retrouve presque impuissante et obligée de compter les points dans l'affrontement qui oppose les diverses familles mafieuses.
C'est le retour, surprenant, d'une célèbre héroïne qui va faire basculer les choses, permettant une prise de conscience chez les surhumains qui s'interdisaient d'intervenir à nouveau en tant que justiciers.
Surtout, cette héroïne est liée au passé de Walker qui va devoir veiller sur elle mais aussi sur sa coéquipière, Deena Pilgrim, cette dernière enquêtant sur une sombre affaire qui va gravement la mettre en danger.
Décidemment, ce n'est pas une loi qui va mettre les flics à l'abri des pouvoirs...

Powers fait partie de ces séries "réalistes" qui tentent régulièrement de montrer l'impact, social, économique ou culturel, qu'auraient des surhumains sur notre monde. Dans cette optique, Brian Michael Bendis (cf cette chronique sur l'auteur), au scénario, mélange donc ici deux genres qui lui sont chers ; polar et super-héros. A ses côtés, Michael Avon Oeming réalise, dans un style cartoony, des planches exemplaires d'inventivité et d'expressivité. Les différents plans, jeux de lumière ou idées narratives servent parfaitement le propos et plongent le lecteur dans un récit âpre, tendu et violent.
Ce nouveau tome, le huitième, est particulier puisqu'il s'agit d'une nouvelle époque pour la série, la précédente s'étant clôturée, d'une manière magistrale, par l'arc Eternels (Forever en VO), qui présentait les origines de Walker, voire même celles de tout surhumain. Alors que jusqu'ici, nous n'avions que peu d'éléments sur le passé de Walker (le tome #4 de la série n'en laissait entrevoir que quelques bribes), les auteurs nous avaient concocté un retour dans le passé brillant et original, remontant jusqu'aux origines de l'humanité et donnant à Walker une épaisseur, tragique, supplémentaire (et expliquant par la même occasion la perte de ses pouvoirs).

Difficile du coup de s'imaginer continuer sur la même voie, en maintenant ce niveau de qualité, et pourtant, les deux bougres y parviennent encore. Ce nouvel opus, aussi brutal que subtil, s'attache à développer encore plus la relation Walker/Pilgrim, par petites touches, parfois par des non-dits, un simple regard ou une petite vanne, partagée entre deux êtres qui savent qu'ils sont revenus de si loin que même les mots, parfois, ne suffisent pas à tout exprimer.
Les deux flics sont constamment malmenés, et guère aidés en plus par le gouvernement ou leur patron direct. Dans un monde devenu dingue, où des tarés s'imposent parmi les malfrats en bouffant - au sens propre - un concurrent, ils font leur job. Ils traquent, questionnent, tabassent, s'en prennent plein la tronche, et se relèvent, encore et encore, comptant l'un sur l'autre, mais ne pouvant entièrement se livrer, de peur de peut-être totalement s'effondrer.
Car c'est un peu le thème général de cette histoire : la distance, la séparation. Que ce soit la mince frontière de la loi, régulièrement franchie (et pas seulement par les criminels), la distance pudique qui existe entre Walker et Pilgrim (transformée par la suite en distance physique pour un temps), l'abandon déchirant de Calista aux services sociaux, ce qui sépare les flics des surhumains (même Walker fera la distinction "eux et nous"), et même ce qui sépare maintenant Walker de lui-même, terrible Gora, dont le passé reviendra le torturer, tout semble évoquer les barrières, réelles ou psychologiques, qui isolent et cloisonnent, que ce soit la morale séparant les héros/flics des hors-la-loi (certes dans un noble but) ou la simple mais terrible conséquence de la condition humaine, qui condamne à l'individualisme et au repli.

Et tout cela, sous la plume de Bendis, semble couler de source. C'est bien fichu, c'est même élégant, car au final, nous n'avons pas devant les yeux un récit pompeux ou prenant les lecteurs pour des idiots, mais un vrai bon polar, construit, haletant, et enrichi par des personnages aussi riches que "justes". L'on peut rester à la surface des planches, et déjà profiter pleinement d'une bonne histoire, ou, entraîné par le style de Oeming, se perdre dans un drame qui n'a rien d'invraisemblable, car les Masques ne sont là que pour le fun, le reste, c'est de l'humain, cette matière bizarre que nous connaissons sans toujours vraiment la maîtriser dans la vie et qui, en fiction, s'ordonne si bien, si logiquement, sans heurts non désirés...

Enorme série mais qui nécessite d'être lue depuis le début pour dévoiler toutes ses (nombreuses) qualités.